Trésors dévoilés épisode 5 – Gabor Szilazi

Coffre au trésor stylisé de couleur verte dans lequel se trouve la feuille d’érable de Bibliothèque et Archives Canada. Des rayons sortent du coffre. L’image porte le numéro 5.  

Jill Delaney, archiviste en photographie à BAC, est notre invitée pour le cinquième épisode de Trésors dévoilés. Elle nous parlera de la récente acquisition du fonds Gabor Szilasi, qui documente la vie et la carrière de ce grand photographe de 1954 à 2016.

Durée : 18:30

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Date de publication : 28 octobre 2021

  • Transcription de Trésors dévoilés épisode 5

    Théo Martin (TM) : Bienvenue à Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire. Ici Théo Martin, votre animateur. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Bienvenue à Trésors dévoilés!

    Dans cette nouvelle série de balados, nous vous présenterons certains objets de la collection de Bibliothèque et Archives Canada, ou BAC. Dans chaque épisode, nous discuterons avec un employé de BAC pour mettre en lumière un élément qui, à son avis, représente un véritable « trésor » de la collection.

    Il peut s’agir de pièces rares, parfois inhabituelles ou précieuses, ou d’articles ayant une importance historique. Peut-être nos experts auront-ils également une histoire intéressante, voire fascinante à vous raconter! Tous mettront certainement en valeur notre vaste et riche collection qui constitue le patrimoine documentaire partagé par tous les Canadiens.

    Et maintenant, voici l’épisode 5, intitulé « La photographie documentaire : Gabor Szilasi ».

    Jill Delaney (JD) : Bonjour! Je m’appelle Jill Delaney. Je suis archiviste à Bibliothèque et Archives Canada. Je travaille à la Section de la photographie, des acquisitions et de la recherche, à la Direction des archives privées, depuis un peu plus de 22 ans.

    TM : Jill, archiviste en photographie, a été notre invitée à plusieurs reprises. Vous avez pu l’entendre en août 2013 dans l’épisode 8, « La mémoire photographique du Canada »; puis en juillet 2015 dans l’épisode 23 sur le photographe Yousuf Karsh; et plus récemment, en janvier 2021, dans l’épisode 66 sur le mont Logan et la photographie répétitive.

    Jill, quel trésor nous présentez-vous aujourd’hui?

    JD : C’est une acquisition récente qui vient enrichir le fonds du photographe Gabor Szilasi. On trouve dans ce fonds tous les négatifs qui couvrent la carrière de M. Szilasi, ainsi que des tirages photo, dont certains nous ont été remis par M. Szilasi lui-même.

    Dernièrement, en 2019 et en 2020, nous avons acquis d’autre matériel de M. Szilasi. Notre collection compte maintenant environ 80 000 négatifs et 130 tirages. Elle couvre la vie et la carrière de ce photographe, de 1954 à 2016 environ. Seule exception : pendant les années 1960, Gabor a travaillé à l’Office du film du Québec. Les négatifs de cette époque sont donc conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    TM : Gabor Szilasi est un photographe principalement autodidacte. Né en Hongrie, il y a commencé sa carrière en 1952. Il a fui son pays en 1956, peu après avoir documenté la révolution hongroise à Budapest. L’année suivante, il a immigré au Canada. Comme Jill l’a dit, M. Szilasi a été photographe à l’Office du film du Québec de 1959 à 1971. Pendant cette période, il a immortalisé sur pellicule un éventail de sujets, dont l’Expo 67. Ces diverses affectations lui ont permis d’approfondir ses connaissances techniques et pratiques.

    Nous avons demandé à Jill de nous parler de M. Szilasi, du genre de photographe qu’il est et de ses thèmes de prédilection.

    JD : Gabor Szilasi est né à Budapest, en Hongrie, dans les années 1930. Son père et lui se sont réfugiés au Canada en 1957 pour échapper à l’invasion communiste. Gabor raconte que dès sa descente du bateau, le fonctionnaire de l’immigration l’a regardé et lui a dit : « Vous avez la tuberculose. » Il a donc été envoyé dans un hôpital pour tuberculeux à Halifax, où il a passé plusieurs mois.

    À sa sortie de l’hôpital, il a déménagé à Québec avec son père, où celui-ci a travaillé dans le secteur forestier pendant plusieurs années. Gabor, lui, s’est mis à la photographie. Il en avait déjà fait un peu en Hongrie, entre autres lors de l’insurrection (de 1954 à 1956). Nous avons dans notre collection quelques-unes de ces remarquables photos, avec tous les négatifs que Gabor a réalisés là-bas. Nous avons aussi certaines œuvres de jeunesse : des portraits de ses amis et de sa famille, et des scènes montrant des endroits où il a vécu en Hongrie.

    Et puis comme je l’ai dit, Gabor est venu au Québec. Déjà très intéressé par la photo, il s’est trouvé un emploi de technicien en chambre noire. Puis il est déménagé à Montréal, où il a obtenu un emploi à l’Office du film du Québec. On l’a plus tard envoyé en reportage photo dans les régions rurales de la province. Il avait déjà suivi quelques cours pendant son séjour à Québec, mais il n’a jamais vraiment reçu de formation officielle : il a principalement appris son métier par lui-même.

    Gabor est un photographe documentaire, qui aime surtout photographier des gens, des lieux et des bâtiments, surtout au Québec. Il a fait beaucoup de portraits. Je pense que ses œuvres les plus connues sont celles qui montrent la vie dans le Québec rural à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Mais il a aussi réalisé de nombreux portraits d’artistes et d’écrivains montréalais. Dans les années 1980, il s’est concentré davantage sur Montréal et son architecture. Il a notamment réalisé une série assez connue sur des devantures de magasins le long de la rue Sainte-Catherine.

    TM : En 1980, M. Szilasi a déclaré : « Les traces laissées par l’homme me fascinent, qu’il s’agisse d’architecture, d’intérieurs, ou même d’une rue ou d’un panneau. Je veux que mes œuvres montrent le lien entre l’homme et la nature. » M. Szilasi a photographié très peu de bâtiments officiels, leur préférant l’architecture vernaculaire du Québec. À ce titre, il est un représentant de ce qu’on pourrait appeler le « réalisme humaniste terre à terre ».

    Nous avons demandé à Jill quelles photos de M. Szilasi sont spécialement intéressantes à ses yeux.

    JD : Wow! [Rires] C’est une question difficile, parce que Gabor est probablement le plus connu — ses photographies les plus connues sont ces œuvres montrant les gens et les endroits du Québec rural dans les années 1960 et 1970. C’est toute une série de photos, qu’il a appelée plus tard des portraits environnementaux.

    Bref, ce sont des photos de gens ordinaires qu’il rencontrait lors de ses déplacements, et à qui il demandait la permission de les photographier dans leur maison. Et ça donne des portraits très intéressants! Ce ne sont pas des gens riches et célèbres; mais parce que Gabor les prenait en photo dans leur environnement quotidien, ils ont ce petit quelque chose de plus, qui nous aide à mieux comprendre qui ils étaient et à quoi ressemblait leur vie.

    Ces photos sont aussi intéressantes parce qu’elles ont été prises dans les années 1960, alors qu’un vent de changement soufflait sur le Canada, sur l’Amérique du Nord, et surtout sur le Québec. Et ça ne touchait pas seulement les grandes villes comme Montréal et Québec, mais aussi les petites villes et les villages. Ces œuvres de Gabor reflètent souvent ce changement, cette dualité entre les modes de vie plus traditionnels et le renouveau qui caractérisait la société québécoise des années 1960. Ces photos sont donc vraiment spéciales.

    Personnellement, j’aime beaucoup une série que Gabor a appelée « LUX ». Il l’a réalisée à Montréal dans les années 1980, je crois. Ce sont des photos couleur de devantures de magasins éclairées au néon. Il les a prises au crépuscule. Il y a donc des teintes et une lueur très spéciale. Gabor a rarement fait des photos couleur. Ici, le résultat est vraiment magnifique. Ces images nous parlent aussi de la culture populaire et de la société de consommation dans le Québec de l’époque. Je les trouve très intéressantes.

    TM : Comme l’explique Jill, pour la série « LUX », M. Szilasi a photographié des enseignes électriques et au néon. Il a fixé sur pellicule des enseignes uniques, conçues et fabriquées individuellement, avant le début de la production de masse et de la standardisation.

    Comment BAC a-t-il commencé à acquérir les œuvres de M. Szilasi?

    JD : Nous avons acquis une petite collection de ses photos vers 1975 – des tirages de certaines photos prises dans la région de L’Isle-aux-Coudres. Et nous (pas moi, mais l’archiviste photo de l’époque) – nous avons reconnu l’importance de cet artiste en tant que photographe documentaire. Bibliothèque et Archives Canada a donc acquis d’autres tirages de Gabor en 1982 et en 1983. Bref, nous avons fait la connaissance de Gabor dans les années 1970, et cette relation s’est poursuivie pendant les 40 ou 50 années suivantes.

    Au fil des ans, de nombreux archivistes avant moi ont travaillé avec Gabor. Nous sommes restés en contact, nous avons suivi sa carrière et son travail, nous avons parlé avec lui. Et je pense qu’à partir du début des années 2010, nous avons commencé à discuter de la possibilité d’acquérir ses archives. Et puis en 2017, ces discussions ont pris un tour plus sérieux. Gabor s’est montré plus enclin à nous confier ses négatifs. Il ne faisait plus autant de photo, et il commençait à penser à son héritage.

    J’ai visité Montréal à plusieurs reprises pour le rencontrer, lui et sa famille. Nous avons discuté de ce que cela signifierait s’il donnait sa collection à Bibliothèque et Archives Canada. J’ai pu examiner l’ensemble de son œuvre et comprendre exactement ce qu’on y trouvait. Ensuite, nous avons commencé à parler des conditions entourant l’acquisition. Le transfert s’est fait en deux parties, la première en 2019 et la seconde en 2020.

    J’étais très excitée de voir arriver tous les négatifs de Gabor au Centre de préservation à Gatineau! Mais Gabor m’a confié plus tard qu’il avait trouvé ça vraiment difficile : tout d’abord, de voir ses œuvres se faire emballer puis expédier, et ensuite, de voir sa chambre noire maintenant vide dans le sous-sol de sa maison. Il m’a dit que c’était un peu comme perdre tous ses « enfants » des soixante dernières années.

    Ça arrive souvent avec les acquisitions majeures comme celle-ci. Les donateurs comprennent que leur travail est important, et ils veulent le préserver; mais ils trouvent très difficile de s’en séparer, même en sachant qu’on en prendra grand soin une fois aux archives.

    TM : Jill, pourquoi considérez-vous cette collection comme un trésor?

    JD : C’est un trésor parce que Gabor est considéré comme l’un des plus grands photographes canadiens du siècle dernier. Ses œuvres font partie de nombreuses collections au Canada et à l’étranger, dont le Musée des beaux-arts du Canada. Gabor a reçu le prix Paul-Émile-Borduas en 2009, en reconnaissance de son travail; l’année suivante, on lui a décerné le Prix du Gouverneur général pour l’ensemble de son œuvre. Il est reconnu dans tout le pays comme un photographe majeur.

    Gabor a également beaucoup exposé. En 1997, notamment, une exposition itinérante a présenté une rétrospective de son œuvre. Sa carrière est relatée dans de nombreuses publications et entrevues, y compris dans la biographie très complète de David Harris, L’éloquence du quotidien.

    Plus spécifiquement, je pense que les photos de Gabor ne sont pas seulement des œuvres documentaires : leur valeur artistique est reconnue par les galeries et les musées de tout le pays. Cela tient à sa perspective unique face à ses sujets. Comme il me l’a dit, il s’intéresse sincèrement aux gens et à leurs vies. Quand il photographie quelqu’un, il n’essaie pas de débusquer des facettes cachées de sa personnalité ou de son existence. Il aborde les gens avec beaucoup d’humanité, et il parvient toujours à capter et à retransmettre leur dignité. Je pense que ça explique une grande partie de son succès.

    Aussi, Gabor s’est toujours intéressé à l’art. Plusieurs artistes et plusieurs grands photographes l’ont inspiré visuellement, et il a absorbé tout cela – et l’a retransmis dans ses œuvres. C’est vraiment un excellent photographe, tant sur les plans de la technique et de la composition que sur le plan de la présentation.

    Gabor fait partie d’un grand mouvement de photographes au Québec, au Canada et en Amérique du Nord, qui ont documenté la vie quotidienne dans les années 1960 et 1970. Pendant une courte période, il a aussi fait partie du Groupe d’action photographique, un regroupement influent de photographes québécois qui voulait documenter la société et la culture du Québec. On y trouvait des gens comme Michel Campeau, Roger Charbonneau, Serge Laurin, Pierre Gaudard et Claire Beaugrand-Champagne.

    Les photos de Gabor mettent en lumière nos vies dans ce qu’elles ont de plus ordinaire; mais d’une certaine manière, Gabor parvient à leur donner un sens plus large. Ses photos, souvent prises chez les gens ou sur leur lieu de travail, sont intimes mais jamais intrusives. Elles dégagent une grande vérité. Ses portraits sont à la fois spontanés et très étudiés; il passe beaucoup de temps à choisir le meilleur endroit pour prendre sa photo et obtenir le résultat souhaité.

    Bref, tout ça a l’air très sérieux [rires], mais Gabor a aussi un merveilleux sens de l’humour! Il y a souvent une sorte d’étincelle qui transparaît dans ses photos. Je pense que ça vient de sa curiosité pour la nature humaine. Et donc, ses portraits de gens ordinaires et ses portraits de peintres, d’artistes, d’écrivains et de poètes québécois forment une collection très riche, qui témoigne de l’évolution de la culture québécoise des années 1960 aux années 2000.

    TM : Pour voir des photographies de Gabor Szilasi, rendez-vous sur le site Web de BAC, et choisissez deux fois « Recherche dans la collection ». Entrez le nom de M. Szilasi dans la boîte de recherche : vous obtiendrez dans les résultats des dizaines de photographies numérisées. Pour voir certaines œuvres de Gabor, rendez-vous sur la page Flickr de BAC : vous y trouverez un album intitulé Trésors dévoilés. À chaque épisode, nous y publierons des photos des archives présentées. Vous trouverez un lien vers cet album dans la section Liens connexes de cet épisode.

    Merci d’avoir été des nôtres. Ici Théo Martin, votre animateur. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada, votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions chaleureusement notre invitée d’aujourd’hui, Jill Delaney. Merci également à Isabel Larocque pour sa contribution.

    La chanson thème de ce balado est tirée de la banque Blue Dot Sessions.

    Cet épisode a été conçu et réalisé par David Knox.

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Animateur : Théo Martin, archiviste à Bibliothèque et Archives Canada

Invitée : Jill Delaney, archiviste à Bibliothèque et Archives Canada

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