Pour le plus grand bien

033 : Pour le plus grand bien
Le 22 décembre 2016

Écoutez maintenant [29,1 Mo, durée : 31:39]

Les collectionneurs forment une race à part. Très souvent, ils ne sont pas motivés uniquement par leur intérêt personnel, mais aussi par l'idée de veiller à ce que les prochaines générations puissent profiter du fruit de leurs efforts de toutes les manières qui peuvent être imaginées. Dans cet épisode, la seconde édition de nos entrevues avec des donateurs, nous allons discuter avec l'auteur, historien de bandes dessinées et archiviste à la retraite de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), John Bell, qui a gracieusement légué sa gigantesque collection de bandes dessinées à BAC en 1996. Une collection de 4 000 articles allant de bandes dessinées datant de la Seconde Guerre mondiale à des fanzines du 21e siècle, ainsi que d'autres documents connexes.

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Pour le plus grand bien

Geneviève Morin : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

Les collectionneurs forment une race à part. Très souvent, ils ne sont pas motivés uniquement par leur intérêt personnel, mais aussi par l'idée de veiller à ce que les prochaines générations puissent profiter du fruit de leurs efforts de toutes les manières qui peuvent être imaginées. Dans cet épisode, la seconde édition de nos entrevues avec des donateurs, nous allons discuter avec l'auteur, historien de bandes dessinées et archiviste à la retraite de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), John Bell, qui a gracieusement légué sa gigantesque collection de bandes dessinées à BAC en 1996. Une collection de 4 000 articles allant de bandes dessinées datant de la Seconde Guerre mondiale à des fanzines du 21e siècle, ainsi que d'autres documents connexes.

John Bell, qui habite Lunenburg en Nouvelle-Écosse, était de passage à Ottawa pour l'exposition de BAC Alter ego : les bandes dessinées et l'identité canadienne. La bibliothécaire chargée des collections spéciales et conservatrice de BAC, Meaghan Scanlon, a offert une courte visite guidée à John avant de s'asseoir avec lui pour discuter de la manière dont il a amassé son extraordinaire collection. Elle a ouvert la conversation en lui demandant de parler de son enfance et du moment où il s'est découvert une passion pour les bandes dessinées.

John Bell : Je suis né à Montréal et j'y ai grandi jusqu'à l'âge de dix ans, environ. Mes parents étaient tous deux originaires des Maritimes; ma mère de l'Île-du-Prince-Édouard et mon père de la Nouvelle-Écosse, et on avait l'habitude d'y faire un pèlerinage annuel. En 1962, nous sommes déménagés à Halifax et mes parents sont retournés dans leur région natale. J'ai eu l'impression d'être arraché à un lieu idyllique pour les enfants : le centre-ville de Montréal. J'ai vécu sur une base pendant... En fait, ce n'était pas une base, mais plutôt un complexe, un complexe d'habitation très intéressant qui s'appelait Benny Farm et qui était situé à l'intersection de la rue Sherbrooke et du boulevard Cavendish. Cet endroit ressemblait beaucoup à une base de l'armée et il y avait un logement de trois étages en briques pour les vétérans, mais chaque appartement avait aussi son propre jardin, donc c'était avant-gardiste de ce point de vue. On avait accès à une énorme aire de jeux pour les enfants. C'était un de ces endroits où il suffisait de sortir dehors pour trouver des amis pour jouer. L'autre chose que je devrais souligner concernant le fait de vivre à Montréal dans les années 50 : il y avait des bandes dessinées partout, mais j'étais aussi un enfant de la télé. La télédiffusion a débuté, je crois, en 1952, l'année de ma naissance, et même si la télévision occupait une grande place dans nos vies, les bandes dessinées étaient plus importantes. Elles étaient partout : à l'épicerie, à la tabagie, à la pharmacie... et je harcelais constamment mon père pour qu'il me donne des sous pour en acheter de nouvelles. Mon père avait de drôles d'idées au sujet des bandes dessinées; il avait lu sur le Dr Frederic Wertham... il a été aspiré par la panique morale qui sévissait contre les bandes dessinées.

GM : Le Dr Frederic Wertham était un psychiatre et auteur américain qui a été à l'origine d'une campagne contre les bandes dessinées, qu'il considérait avoir une influence corruptrice sur les jeunes qui les mènerait à la délinquance juvénile. En 1954, son livre, Seduction of the Innocent, a fait grand bruit, mais il a plus tard été révélé qu'il avait sciemment manipulé les données de recherche afin d'appuyer ses hypothèses. Une grande partie de ses travaux a donc été discréditée.

JB : Mais en fait mon père aimait cette forme artistique, et plus tard, chaque année à Noël, je lui donnais un album d'Astérix. Il adorait Astérix. Et il avait l'habitude de lire des bandes dessinées. Il était un grand amateur de Li'l Abner et de tout cela. Pour moi, la lecture de bandes dessinées était en quelque sorte restreinte par les règles de mes parents, en particulier celles de mon père. Je ne crois pas que ma mère se souciait vraiment de cela, mais lui était déterminé à ce que je ne lise pas ce qu'il considérait comme des bandes dessinées bizarres. Alors, qu'est-ce que j'avais le droit de lire? Je pouvais lire des Classics Illustrated, un genre de condensé de la littérature du monde, et c'était presque des romans graphiques. Je pense qu'ils avaient environ 48 pages ou plus. Je me souviens avoir pleuré après avoir lu certains d'entre eux. Uncle Tom's Cabin, par exemple, m'a dévasté. Certaines adaptations des romans de Victor Hugo sont des œuvres très marquantes. J'avais aussi le droit de lire des bandes dessinées Funny Animal, mais les histoires de superhéros, il n'en était pas question. C'était considéré comme étant bizarre. Comme tout ce qui était lié au crime ou à l'horreur. Bien sûr, il n'y en avait pas beaucoup à l'époque, à cause du Comics Code Authority, mais cela faisait partie des bandes dessinées bizarres. Pour en lire, je devais filer en douce chez mon ami Jackie. Lui, il pouvait aller au magasin de quartier et acheter à peu près tout ce qu'il voulait. Alors, il achetait une tonne de cartes à collectionner et de bandes dessinées, toutes les bandes dessinées qu'il voulait. Je me souviens d'avoir lu en 1961 le meilleur scénario graphique que j'avais jamais lu jusque-là, c'était tout simplement stupéfiant, à couper le souffle : le premier numéro des Fantastic Four.

Meaghan Scanlon : Le premier numéro des Fantastic Four, il s'agit en quelque sorte du début de l'âge d'argent de la bande dessinée, n'est-ce pas?

JB : C'est cela, oui, le commencement de l'ère Marvel. Mais cette découverte m'a causé des difficultés plus tard, après avoir déménagé à Halifax. J'avais déjà un peu la piqûre pour les bandes dessinées de Marvel, mais il n'y avait personne pour jouer le rôle de Jackie, alors je me demandais bien comment j'allais avoir accès à mes bandes dessinées de Marvel, vous comprenez. Il y avait quelques magasins près de chez nous, dans la partie sud d'Halifax, qui vendaient des bandes dessinées pour cinq sous, des vieilles bandes dessinées. Il y avait des boîtes au fond du magasin. C'est en fouillant dans ces boîtes que j'ai trouvé le numéro 15 d'Amazing Fantasy.

MS : La première apparition de Spider-Man.

JB : J'avais aussi la première histoire avec Iron Man. Plus tard, j'ai trouvé le premier numéro de Hulk dans l'une de ces boîtes. Il m'a coûté cinq sous, ce qui était génial. Par contre, je devais cacher ces choses, parce que si mon père trouvait ces bandes dessinées bizarres, je serais dans de beaux draps.

[Rires.]

JB : J'ai donc trouvé une cachette. On habitait dans un genre de vieille maison victorienne, dans un appartement où il y avait de nombreux recoins et de multiples placards, alors j'étais persuadé que mes choses étaient extrêmement bien cachées. J'ai eu un moment de panique un samedi, lorsque mon père cherchait quelque chose dans l'une de ces armoires, où j'avais caché mes bandes dessinées, et ce qui devait arriver arriva. Il a trouvé le premier numéro d'Iron Man et le premier numéro de Spider-Man.

MS : Noooon!

JB : Et puis… [Il imite le son du papier déchiré].

JB : Il les a déchirées. Cela a sans doute été l'un des plus grands traumatismes que j'ai vécus.

MS : C'est également terrifiant d'un point de vue historique.

JB : Oh! Croyez-moi, nous reviendrons à cet aspect plus tard. J'ai taquiné ma mère pendant des années, parce que je savais... d'accord, il s'agit d'un moment décisif de ma vie. J'avais environ douze ou treize ans et j'ai commencé à chercher une source de revenus. Je me préparais à tenir mon bout une fois que j'aurais une entrée d'argent. Donc, je me suis trouvé un emploi comme livreur de journaux et j'avais de l'argent. Je pouvais acheter mes propres bandes dessinées, mais maintenant je devais me battre pour avoir le droit de lire ce que je voulais. J'imagine que j'avais douze ou treize ans, je me suis tenu debout et j'ai dit : « je vais lire ce que je veux lire, je vais acheter ce que je veux acheter et bla, bla, bla », et j'ai eu gain de cause.

MS : Oh!

JB : Donc, j'ai commencé à assembler une collection Marvel. J'avais probablement toutes les bandes dessinées de Marvel, à l'exception de Millie The Model et encore là, j'en avais quelques numéros. À partir de 1965, disons de la fin de 1964 à la fin de 1966 ou au début de 1967, j'avais toutes les bandes dessinées de Marvel. Quand j'ai éventuellement quitté la maison, bien sûr, j'ai été distrait par d'autres préoccupations pendant l'adolescence et j'ai mis ma collection de côté, la plupart de ces bandes dessinées n'avaient été lues qu'une seule fois. À cette époque, ce n'était pas un objet fétiche comme aujourd'hui, avec les enveloppes de plastique, les boîtes et les cartons protecteurs sans acide, mais je prenais soin de ma collection et mes bandes dessinées étaient rangées dans une boîte et bien ordonnées. Peu importe, j'ai laissé tout cela derrière lorsque je suis parti, à 17 ou 18 ans. Peu de temps après, peut-être trois ou quatre ans plus tard, les médias ont commencé à beaucoup parler des enchères et des prix payés pour des bandes dessinées américaines de l'âge d'or. Imaginez un numéro de Superman qui se vendait, un numéro de super-héros, qui se vendait à 1 000 $. J'ai alors pensé : « Oh, mon Dieu, ces bandes dessinées, je les ai laissées à la maison. Elles sont au sec dans une pièce au sous-sol, elles vont être là. » Je suis retourné à la maison, j'ai parlé à ma mère et je me suis dirigé vers le sous-sol pour voir ma pile de bandes dessinées, ma collection Marvel. Mais elle avait été mise aux ordures environ deux semaines après mon départ.

MS : Non!

JB : Donc, je l'ai taquinée pendant des années après cela. Je disais, « Tu sais quoi? Tes petits-fils pourraient aller à l'université grâce aux bandes dessinées que tu as jetées aux poubelles. » J'espère que quelqu'un les a trouvées sur le trottoir et qu'elles ne se sont pas retrouvées au dépotoir, mais qui sait?

MS : Je me demande combien de personnes ont vécu une histoire semblable. [Rires.]

JB: Oui. Oui.

MS : Cela montre qu'on n'a pas toujours accordé de valeur aux bandes dessinées.

JB : Non.

MS : Aucune valeur. Lorsque vous avez commencé à rassembler votre collection de bandes dessinées canadiennes, vous aviez comme objectif de documenter toute l'histoire des bandes dessinées canadiennes. Alors, je me demande par quoi vous avez commencé. Est-ce qu'il y avait des cibles faciles que vous recherchiez ou vous avez commencé en ayant peu de connaissances sur le sujet?

JB : Il s'agissait vraiment d'un territoire inconnu. Je crois que ce qui m'a amené à commencer cette collection et, je le répète, c'était vraiment au début une collection tenue aux fins de recherche. En 1975, j'ai commencé à travailler aux archives de l'Université Dalhousie et l'été avant cela, c'était à l'automne après l'obtention de mon diplôme, un collectionneur de bandes dessinées de l'âge d'or d'Halifax avait préparé une exposition à la bibliothèque, la Killam Memorial Library, et j'avais trouvé cela très fascinant. Il avait accumulé une collection remarquable de bandes dessinées de cette époque en lien avec Marvel. Certaines étaient admirablement bien conservées. Il avait travaillé dans une librairie à Halifax qui achetait des bandes dessinées pour les revendre. À cet endroit, on vous donnait cinq sous pour une bande dessinée et les gens venaient avec des boîtes de bandes dessinées de l'âge d'or. Il était très heureux de les acheter pour cinq sous, pour ensuite les acheter de la librairie pour dix sous ou quelque chose comme cela. Alors il avait une collection incroyable. Il m'a fait connaître quelque chose qui se nommait le Comic Buyer's Guide. Cette publication... avant l'émergence du Web et de tout cela, le Buyer's Guide était ce qu'on appelait à l'époque un magazine publicitaire, mais il s'agissait en fait d'un tabloïde, composé de deux ou trois sections de plus de 100 pages de petites... il y avait du contenu éditorial, mais essentiellement, c'était des publicités. Certains vendeurs occupaient plusieurs pages, mais une grande partie des annonces provenaient de collectionneurs qui vendaient des choses qui ne les intéressaient pas et dont le message prenait un huitième d'une page. Il y avait donc des centaines de personnes de partout en Amérique du Nord qui publiaient des annonces dans ce magazine. Cela m'a en quelque sorte ouvert les yeux… C'est à ce moment où j'ai fait la rencontre de Gene Day [Howard Eugene Day] et de Dave Sim [David Victor Sim] pour la première fois. Dans ce temps-là, Dave Sim annonçait dans le Buyer's Guide qu'il était prêt à faire des illustrations pour des fanzines pour 10 dollars. Tout le monde vendait leurs petites publications et j'ai commencé à remarquer que de nombreux Canadiens participaient à ce milieu. Cela a été mon introduction au monde des passionnés de bandes dessinées. Je n'avais aucune idée qu'il existait quelque chose comme cela. Si j'avais su cela lorsque j'ai mis mes choses de Marvel de côté, peut être que j'aurais suivi une autre direction, mais je ne le savais pas, je n'étais pas au courant de ce fait. À un certain moment, j'ai pensé, « Tu sais quoi, c'est beaucoup trop enfantin, je vais laisser tomber, continuer ma vie et m'intéresser à d'autres activités d'adolescents. » Je ne savais pas que je n'avais pas besoin de faire cela. J'ai senti un intérêt et j'ai commencé à remarquer toute cette activité autour des petites maisons d'éditions. Et j'y ai en quelque sorte participé. J'ai commencé à écrire de la fantaisie de science-fiction. Je contribuais au magazine de Gene Day, Dark Fantasy. Donc, en plus de ses réalisations artistiques pour des bandes dessinées, Gene était aussi un grand illustrateur, un illustrateur de science-fiction et de fantaisie. Il faisait partie de ce qu'on appelle dans le milieu des magazines, les fanzines semi-professionnels. Dave [Sim] et Deni [Loubert] allaient lancer un magazine de science-fiction et de fantaisie similaire au magazine Dark Fantasy de Gene. Je leur ai envoyé une histoire et ils l'ont accepté.

MS : À Dave Sim?

JB : Oui.

MS : D'accord.

JB : Oui, Aardvark-Vanaheim

MS : C'est bon, d'accord.

JB : L'entreprise avait un petit logo composé d'un oryctérope et d'une épée. Elle prévoyait publier une revue de type science-fiction et fantaisie. Et bien! Cela n'a pas fonctionné et je crois qu'ils se sont fait avoir par un imprimeur. Je sais que Gene avait eu des ennuis avec un imprimeur qu'ils prévoyaient tous deux utiliser. C'est ce qui a amené Dave à se dire « Peut-être qu'il serait préférable que je vois ce que je peux faire avec cette petite histoire » et il a alors publié une bande dessinée. On connaît la suite!

MS : Oui.

GM : Dave Sim a cofondé la petite maison d'édition Aardvark-Vanaheim. Il est surtout connu pour sa bande dessinée, Cerebus, dont 300 numéros ont été publiés entre décembre 1977 et mars 2004. Dave Sim était un grand partisan de l'auto-édition et a contribué au lancement de la Déclaration des droits des créateurs en 1988. Au fil de sa carrière, la nature de ses écrits a changé pour se raffiner et toucher davantage la méthaphysique. C'était aussi une tribune pour certaines de ses opinions souvent controversées.

JB : Quoi qu'il en soit, j'ai commencé à comprendre qu'il existait des bandes dessinées canadiennes. En 1975 — 1972, en fait — je travaillais dans des librairies et j'ai vu le livre de [Michael] Hirsh et [Patrick] Loubert. Cela a été toute une révélation.

MS : On parle ici du livre The Great Canadian Comic Books.

JB : Oui. Et je me suis dit « Oh Seigneur! Il existe vraiment des bandes dessinées canadiennes. » Je n'arrivais pas à y croire! Je me suis en quelque sorte accroché à cette constatation; mon intérêt s'est maintenu, mais cela ne menait nulle part et rien d'autre n'était disponible. Puis en 1975, la publication Captain Canuck est apparue en kiosque, même à Halifax, suivie de Orb. J'ai alors vu que parmi les collaborateurs il y avait Gene Day, Dave Sim et tous ceux dont les noms paraissaient dans Buyer's Guide. Ça bouge dans le monde des bandes dessinées au Canada; il y a beaucoup d'artistes dans ce milieu et j'ai pensé qu'il serait intéressant d'une certaine façon — j'avais à ce moment-là fait quelques découvertes et j'avais compris que des bandes dessinées étaient publiées au Canada. Quelle était l'ampleur de ce secteur? Combien d'éditeurs comptait-il? J'ai tout d'abord songé à dresser une petite compilation pour l'une des publications du domaine, soit The Comic Reader, une autre revue consacrée aux amateurs de bandes dessinées. Et j'ai commencé à travailler dans ce sens dans le but de rédiger un article et c'est de là que le tout est parti.

MS : Oui.

[Rires]

JB : Je savais si peu de choses! Je veux dire que Bell Features n'était pas le seul éditeur à exister dans les années 40.

GM : Bell Features était l'un des principaux éditeurs de bandes dessinées au Canada à l'époque de la Seconde Guerre mondiale. BAC possède 382 bandes dessinées de cet éditeur, y compris celles des légendaires superhéros Nelvana of the Northern Lights et Johnny Canuck. Il faut préciser qu'il s'agit d'une collection différente de celle que John Bell a donnée à BAC.

JB : Lorsque je me suis lancé et que j'ai décidé de le faire — j'ai vraiment cru que je préparais un petit article, une compilation sans plus.

MS : Pas vraiment.

JB : Non.

[Rires]

MS : En fait, l'ampleur de votre aventure vous a surpris. Et je peux croire...

JB : En effet, j'ai été surpris.

MS : Votre collection a-t-elle connu une croissance rapide? A-t-il fallu beaucoup de temps? Est-il arrivé un moment où vous avez pensé que vous aviez perdu le contrôle?

[Rires]

JB : Absolument. C'est ce qui s'est passé. Je veux dire qu'à mesure que se remplissaient les longues boîtes blanches, je me suis dit « Oh mon Dieu!, où est-ce que cela va s'arrêter? »

MS : « Ai-je besoin d'une deuxième maison? »

JB : Exactement.

[Rires]

JB : Et ce qui a marqué la fin de mes années à titre de collectionneur — cela a duré près de 20 ans, n'est-ce pas? Il m'a fallu environ 20 ans pour constituer ma collection. Mais ce qui m'a vraiment empêché de continuer — parce que la collection je l'ai bâtie au fil des années. Je ne voulais pas faire de différence entre l'auto-édition et les petites maisons d'édition. Je veux dire que je croyais que la véritable créativité et l'énergie avaient pignon sur rue dans les petites maisons d'édition, et je les admirais vraiment pour cette raison. Je n'ai donc pas fait de distinction. Pour moi, il s'agissait de bandes dessinées originales publiées au Canada; les réimpressions ne m'intéressaient pas. C'est ce que je voulais répertorier en anglais et je ne me préoccupais pas du format, de l'endroit de publication, ni de l'éditeur. Mais ce qui a rendu l'initiative impossible avec les années, vers le milieu des années 90, est un élément aussi simple que l'évolution des photocopieurs.

MS : Oh oui.

JB : Une revue m'a permis d'entrer en contact avec Sim et Gene. J'ai publié une revue canadienne de science-fiction, intitulée Borealis; en fait, deux numéros. Pour que la revue ait l'air professionnelle ou quasi professionnelle, j'ai dû faire la mise en page; je l'ai composée en entier au moyen d'une machine à écrire IBM Selectric, puis coupée de 30 %. J'ai alors réparti le tout en trois colonnes et fait moi-même toute la disposition et la mise en page. C'était vraiment une opération peu sophistiquée, mais c'était de l'impression offset, ce qui est coûteux. J'ai dû faire faire des plaques; je veux dire que c'était vraiment une initiative coûteuse. J'ai eu de la chance parce que l'imprimeur à Halifax avec qui je travaillais trouvait que c'était fascinant — la combinaison de la bande dessinée et de la science-fiction. Il aimait produire cette revue, de la même façon que vos concepteurs ont eu tellement de plaisir à participer à votre exposition. Les gens aiment ces choses-là, n'est-ce pas? J'ai donc eu une petite chance, mais quand même, c'était onéreux de publier une bande dessinée en noir et blanc d'apparence décente, même une bande dessinée en noir et blanc, mais entre 1996 et 1997 — vers la fin de 1995, oui, disons 1995 — la qualité des photocopies était très bonne; on aurait dit du travail quasi professionnel.

C'est l'année où est apparue la bande dessinée de Yummy Fur de Chester [Brown], qui se vendait dans le secteur de la rue Queen ouest où commençait à naître tout ce milieu à Toronto. C'est le genre de petites maisons d'édition qui poussent partout au pays, alors que des gens suivent ce que d'autres font, n'est-ce pas? Il y a une explosion de mini-BD. Elles sont partout; il y en a beaucoup. Le marché de ces mini-BD est très, très local. Il n'y a pas de publicité dans le Buyer's Guide. Elles sont distribuées dans les rues de Winnipeg, Montréal, Hamilton, Saskatoon, Dartmouth. Alors moi qui voulais tout couvrir, j'ai dû abandonner cet objectif. J'ai donc compris que ce serait une œuvre collective si l'on voulait produire une vraie bibliographie — pour répertorier le tout en conservant le contrôle, il faudrait une armée de collaborateurs. Une seule personne ne pouvait y arriver et j'ai essayé; j'ai communiqué avec tout le monde. Souvent — vous savez — je voyais quelque chose et je communiquais avec l'artiste qui me répondait « Oh non! Ce n'est pas ma première mini-BD. J'en ai produit 15 autres; il m'en reste peut-être dix. » J'ai communiqué avec beaucoup de monde; j'ai essayé de poursuivre, mais je commençais à être épuisé, vraiment. J'étais de plus en plus fatigué et je me suis dit, vous savez quoi, j'ai fait ma part et je suis probablement allé aussi loin que je le pouvais et...

MS : Je vois.

JB : Oui.

MS : En termes d'une pensée disons archivistique ou bibliographique en lien avec l'ordre original, je me demande si vous aviez un système qui vous permettait d'organiser le tout? Cela a dû être un défi de vous souvenir de tout ce que vous aviez.

JB : Pas vraiment — comme je l'ai déjà dit, il s'agissait pour moi d'une collection de recherche; j'avais donc un registre, mais pas nécessairement de ma collection. Je tenais une bibliographie permanente que je mettais à jour continuellement. Dans le cas des bandes dessinées et des œuvres sur pellicule celluloïde, en fait, je me contentais de les conserver dans de longues boîtes par ordre alphabétique sans me préoccuper du format, à moins qu'elles soient surdimensionnées; c'était aussi simple que cela.

MS : C'est intéressant, parce que nous les avons maintenant par ordre alphabétique.

JB : Parfait!

MS : Oui [rires].

JB : Bien, je me souviens du jour où j'ai donné ma collection et que Michel [Brisebois] a commencé à s'en occuper avec Kevin [Joynt]. J'avais pris un congé sabbatique à mes frais qui a duré presque deux ans, en Nouvelle-Écosse — je suis retourné à la maison et j'ai vécu dans le comté de Lunenburg pendant deux ans. Puis, à mon retour, Michel [Brisebois] m'a attrapé et m'a dit « Tu dois venir voir ta collection. » Et bien, vous savez, j'avais entassé les pièces de la collection dans ces longues boîtes que j'avais remplies autant que je pouvais. Elles étaient maintenant toutes dans un support Mylar, chaque bande dessinée dans son propre étui Mylar. Je dois avouer que j'étais impressionné. [Rires] Oh Seigneur! J'ai rassemblé tout cela?

MS : Cela prend beaucoup d'espace sur les tablettes. [Rires]

JB : Naturellement, même après avoir cédé la collection et vous l'avoir remise [à Bibliothèque et Archives Canada], j'ai découvert d'autres pièces. En fait, j'ai pensé que si je n'achetais plus ces mini-BD et bien, il n'y aurait plus personne pour les répertorier ou les collectionner; c'est pourquoi, de temps en temps, vous recevez de ma part un autre petit don parce que je suis d'avis que quelqu'un doit préserver ces bandes dessinées et les répertorier.

GM : Meaghan a demandé à John s'il y avait certaines bandes dessinées qu'il a découvertes et qui ont suscité chez lui un enthousiasme particulier.

JB : J'étais enthousiaste de découvrir n'importe quelle nouvelle bande dessinée. Le reste m'importait peu; je ne faisais pas de différence particulière entre elles. En fait, si c'était une nouvelle BD que je n'avais pas encore répertoriée, je jugeais que j'avais accompli quelque chose. Un jour je suis entré dans une boutique de bandes dessinées à Halifax, qui était surtout une librairie de science-fiction, mais qui comptait une section réservée aux bandes dessinées. Le gérant me connaissait et il m'a dit « J'ai quelque chose de canadien qui pourrait vous intéresser », et j'ai répondu « D'accord! ». Il a sorti cette longue boîte et elle contenait les volumes compilés dans ma collection, de Bell Features; la boîte était remplie.

MS : Wow!

JB : D'autres bandes dessinées de Bell Features, des négatifs originaux de Bell Features qui ont servi à produire les bandes dessinées, certains projets de publicité prépublication de Bell Features dans le centre-ville de Toronto, des manuscrits...

MS : Oh wow!

JB : ... de la correspondance — de la correspondance de Bell Features sur les bandes dessinées Archie à propos des réimpressions et des échantillons de contrat. Je lui ai dit : « Où avez-vous eu tout ce matériel et pourquoi est-il ici à Halifax? ». Il a un peu esquivé la question et a répondu « Je l'ai obtenu de quelqu'un en Ontario qui connaissait Bell » ou quelque chose du genre. Il n'a jamais pu préciser la provenance du matériel, mais j'ai jugé que je devais le prendre, n'est-ce pas? [Rires] Il fallait que je sauve ce matériel.

MS : Sans l'ombre d'un doute. [Rires]

JB : Oui. Je vais lui offrir un bon foyer. Jamais je n'aurais pensé pouvoir trouver des manuscrits originaux de Bell Features. Le tout a été donné aux Archives et vous avez les bandes dessinées.

MS : Avez-vous déjà été obsédé par une œuvre difficile à obtenir, une baleine blanche en quelque sorte? Y a-t-il un titre dont quelqu'un avait entendu parler et que vous avez cherché, je ne sais pas, pendant des années ou quelque chose du genre?

JB : Non, je ne crois pas. Je ne me souviens de rien en particulier. J'étais obsédé en fait par tous les titres que je cherchais.

[Rires]

MS : Oui!

JB : J'étais obsédé par bien plus qu'un seul titre.

MS : C'était tout un océan de Moby Dicks.

JB : Oui. En fait, quand vous voulez répertorier un volet de l'édition au Canada où — à part du droit légal de dépôt de la Bibliothèque, du matériel associé à Bell Features, de quelques exemplaires ici et là de bandes dessinées de l'âge d'or de la BD et de quelques collections d'archives dans l'Ouest — sur le plan de l'édition de bandes dessinées canadiennes en anglais, il n'y avait rien. Il n'y avait pas de fonds documentaires. Il n'y avait pas de registre. Il n'y avait pas de bibliographie. Il n'y avait pas de compilation historique. Il n'y avait rien. Chacune des œuvres était donc une obsession ou une quête, ou quelque chose du genre.

[Rires]

MS : Y a-t-il des œuvres de la collection que vous préférez? Un artiste favori?

JB : Bien, je pense que — ma partie préférée de la collection est probablement celle des mini-BD et du matériel produit par les premières petites maisons d'édition. Je crois que ces publications démontrent tellement de créativité et d'énergie, particulièrement celles des tout débuts, vous savez, vers la fin des années 80 ou au début des années 90. Je trouve que ce matériel est visuellement très attirant et je crois que c'est probablement le volet que je préfère. Le matériel de l'âge d'or... J'aime beaucoup. L'exposition présente une de mes images préférées, soit celle de la page couverture en couleur de Nelvana [of the Northern Lights]; vous savez, c'est spectaculaire!

MS : Oui, et elle devient rapidement une image très connue.

JB : Ce devrait être une icône, n'est-ce pas?

MS : Certainement. Bien, la première superhéroïne du Canada.

JB : Oui.

MS : Comme vous le savez, elle est plus ancienne que Wonder Woman, même si ce n'est pas de beaucoup.

JB : C'est exact.

MS : Nous aimons tous Nelvana.

[Rires]

JB : Je voudrais dire que je suis très heureux de voir que la collection est finalement utilisée et que d'autres personnes peuvent la consulter. C'est la raison pour laquelle je l'ai constituée, pour pouvoir offrir mon propre récit historique des bandes dessinées au Canada. Et je l'ai donnée afin que d'autres personnes puissent l'utiliser et raconter, peut-être, des histoires différentes ou mettre l'accent sur des éléments différents. Et je trouve que vous avez produit une exposition très réussie; je suis heureux de voir que d'autres chercheurs viennent voir ma collection et s'en servent. C'est pour cette raison que je vous l'ai donnée. Et c'est très gratifiant parce que vous savez que c'était tentant lorsque j'ai commencé à penser — vers 1995 et 1996 qu'il était temps de céder ces bandes dessinées, vous savez — j'aurais pu diviser la collection et vendre les œuvres séparément, mais ce n'est pas ce que je voulais. J'ai consacré beaucoup d'efforts à l'assembler et j'espérais pouvoir trouver un preneur. Je suis vraiment heureux de pouvoir dire qu'elle est entre bonnes mains.

MS : J'en suis également heureuse. Et je vous dirai que les bandes dessinées sont les publications que nous possédons qui sont le plus souvent demandées.

JB : Fantastique! Je suis très heureux de l'entendre.

MS : Oui, c'est un domaine de recherche de plus en plus populaire et nous sommes chanceux d'avoir votre collection et nous vous en remercions.

JB : Merci!

MS : Je vous remercie de votre présence ici aujourd'hui.

JB : Merci beaucoup. Cela m'a fait plaisir.

GM : Pour en savoir davantage sur la collection de bandes dessinées de John Bell à BAC, nous vous invitons à consulter la page d'épisode de ce balado à bac-lac.gc.ca/balados. Les liens connexes mènent à de nombreuses ressources liées à sa collection. Vous pouvez également apprendre comment faire des dons à Bibliothèque et Archives Canada ici.

Merci d'avoir été des nôtres. Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada — votre fenêtre sur l'histoire, la littérature et la culture canadiennes ».

Nous espérons que vous avez apprécié la deuxième édition de notre série d'entrevues avec des donateurs. Nous vous tiendrons au courant à l'occasion des superbes collections que nous recevons grâce à nos très généreux donateurs. Nous remercions particulièrement notre invité d'aujourd'hui, Monsieur John Bell, et Meaghan Scanlon, bibliothécaire affectée aux collections spéciales, qui a mené l'entrevue.

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