Mackenzie King : contre sa volonté

Photo noir et blanc de William Lyon Mackenzie King assis sur son perron. 043 : Mackenzie King : contre sa volonté
Le 20 février 2018

Écoutez maintenant [70 Mo, durée : 1:10:16]

William Lyon Mackenzie King, politicien accompli et écrivain prolifique, est le premier ministre du Canada qui est demeuré le plus longtemps en poste. Il a tenu un journal presque quotidien, de 1893 jusqu’aux jours ayant précédé sa mort en 1950. Il y consignait minutieusement certains épisodes de sa vie politique ainsi que des détails fascinants sur sa vie personnelle. Dans l’épisode d’aujourd’hui, nous discutons avec Christopher Dummitt, professeur et auteur dont le plus récent livre raconte l’histoire de ce journal et de sa publication.

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  • Index des personnes concernées

    Rachel Bleaney : médium de Kingston, en Ontario; elle a été consultée par King

    Michael Bliss : historien canadien et auteur de Right Honourable Men: The Descent of Canadian Politics from Macdonald to Chrétien (2004)

    Jean-Louis Daviault : employé des Archives publiques nationales ayant tenté de vendre les journaux intimes de King

    Robert MacGregor Dawson : premier biographe officiel de King, auteur de William Lyon Mackenzie King: A Political Biography, Volume I, 1874–1923 (1958)

    Eugene Forsey : sénateur canadien des années 1970, spécialiste constitutionnel et détracteur de King

    Donald Forster : coauteur de The Mackenzie King Record, Volumes I–4 (1961, 1968, 1970) 

    Igor Gouzenko : chiffreur né en Russie employé par l’ambassade soviétique à Ottawa; il s’enfuit en 1945 et expose un réseau d’espionnage soviétique au Canada 

    J. Edouard Handy : secrétaire particulier de King ayant tapé à la machine des entrées dictées des journaux intimes de King

    Norman Hillmer et Jack Granatstein : historiens canadiens ayant placé King au sommet de la liste des plus grands premiers ministres du Canada publiée dans le magazine Maclean’s en 1997

    W. Kaye Lamb : archiviste fédéral du Canada (de 1948 à 1968) et un des exécuteurs testamentaires littéraires de King

    André Laurendeau : journaliste, politicien et dramaturge canadien; il s’oppose à la politique de conscription de King

    Fred A. McGregor : un des exécuteurs testamentaires littéraires de King; auteur de The Fall & Rise of Mackenzie King: 1911–1919 (1962)

    Arthur Meighen : onzième premier ministre du Canada (de 1920 à 1921), chef du Parti conservateur

    Sir William Mulock : ministre des Postes du cabinet de sir Wilfrid Laurier; il a nommé King au poste de sous-ministre du ministère du Travail

    H. Blair Neatby : deuxième biographe officiel de King, auteur de William Lyon Mackenzie King, Volume II, 1924–1932: The Lonely Heights (1963)

    Jacqueline Neatby : née Jacqueline Coté, archiviste travaillant avec les documents de King; mariée à H. Blair Neatby

    Herbert Norman : ambassadeur canadien accusé d’être un espion communiste; il s’est suicidé en 1957

    Bernard Ostry et Harry Ferns : coauteur de la biographie critique de King intitulée The Age of Mackenzie King (1955)

    Joan Patterson: proche amie de King; elle adore elle aussi les chiens

    Samuel Pepys : administrateur de la Marine anglaise et membre du Parlement britannique au XVIIe siècle; il est reconnu pour ses journaux intimes très détaillés

    J. W. Pickersgill : un des exécuteurs testamentaires littéraires de King; politicien canadien et coauteur de The Mackenzie King Record, Volumes 1–4  (1961, 1968, 1970) 

    Norman Robertson : un des exécuteurs testamentaires littéraires de King; diplomate canadien et conseiller de King

    F. R. Scott : poète canadien et spécialiste constitutionnel; membre fondateur du mouvement socialiste au Canada, qui deviendra le Nouveau Parti démocratique en 1962

    O.D. Skelton : sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures de King; il est au courant des activités spiritualistes de King

    C. P. Stacey : historien militaire et auteur de A Very Double Life: The Private World of Mackenzie King (1976)

    Louis St-Laurent : dix-septième premier ministre du Canada (de 1948 à 1957); il a succédé à King comme premier ministre

    Margaret (Maggie) Trudeau : née Margaret Sinclair, auteure canadienne et activiste; elle a été mariée à Pierre Elliott Trudeau

    Pierre Elliott Trudeau : vingtième premier ministre du Canada (de 1968 à 1979 et de 1980 à 1984)

    Lucy Zavitske: membre du personnel de King ayant tapé à la machine des entrées dictées des journaux intimes de King

Transcription de fichier balado

Mackenzie King : contre sa volonté

Geneviève Morin (GM) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

William Lyon Mackenzie King est le premier ministre du Canada ayant le plus longtemps occupé ce poste. Peu à peu, on le considère comme l’un des plus grands. Cependant, les réalisations de King ne se limitent pas au domaine politique. Tout au long de sa vie adulte, King a été un écrivain assidu. Épistolier extrêmement prolifique et auteur de nombreux livres et articles, son plus important projet littéraire est pourtant, et de loin, la rédaction quasi quotidienne de son journal personnel. De 1893 jusqu’à quelques jours avant sa mort en 1950, Mackenzie King a consigné méticuleusement les événements de sa vie politique, mais aussi des détails fascinants sur sa vie privée.

Dans l’épisode d’aujourd’hui, nous nous entretenons avec Christopher Dummitt, auteur et professeur à l’Université Trent, dont le plus récent ouvrage, Unbuttoned: A History of Mackenzie King’s Secret Life, raconte l’histoire qui se cache derrière ce journal et dans quelles circonstances il est devenu accessible au public.

On pourra consulter l’index des personnes mentionnées dans cet épisode à la page d’accueil des balados pour cet épisode.

Le 1er janvier 1902. « Ce journal est strictement du domaine privé, et personne ne devrait en parcourir les pages sans un regard clément et un cœur en recueillement, car il s’agit du récit d’une vie, de ses ambitions, de ses croyances, de ses échecs et de ses réalisations avortées, dont la totalité ou une partie peut être correcte ou incorrecte, et dont aucun élément n’est ni soustrait à son influence ni dénué de sens à tout moment. »

[Musique]

Nous avons rencontré Christopher à son bureau de l’Université Trent. Nous lui avons d’abord demandé ce qui l’avait inspiré à écrire un ouvrage sur la vie secrète de Mackenzie King.

CD : Bien. À la fin de mon doctorat, j’ai décidé de prendre un été pour voyager, question de m’enfuir le plus loin possible de tout cela. J’avais emporté avec moi un livre de C. P. Stacey intitulé A Very Double Life, un best-seller en 1976. Cet ouvrage est consacré entièrement à la vie secrète de Mackenzie King. J’ai adoré ce livre; je l’ai trouvé passionnant. Ce qui m’a intéressé, ce n’est pas seulement son contenu, la vie secrète de King, qui était bien sûr fascinante — il parlait aux esprits, et tout ça — mais c’est le livre lui-même. J’y ai repensé souvent; je me suis demandé comment un homme comme Stacey, un historien militaire de 70 ans, en était venu à écrire un livre aussi révélateur sur King, et comment il avait pu remporter un tel succès en 1976. Je me suis dit que ça n’aurait pas été possible une vingtaine d’années plus tôt. J’ai pensé qu’il y avait matière à écrire un livre qui raconterait comment cet ouvrage a été préparé, comment nous en sommes venus à éprouver une telle fascination pour la vie secrète de King et comment nous nous sommes permis de parler aussi ouvertement et allègrement de sa vie secrète.

GM : Nous avons demandé à Christopher quelle formation Mackenzie King avait reçue et dans quelles circonstances il avait commencé à travailler au gouvernement fédéral.

CD : Je trouve sa formation fascinante; il va étudier à l’Université de Toronto et par la suite il reste à Toronto et y décroche quelques diplômes. Je ne sais pas trop ce qu’il a fait [rires]. Il continue, et on lui décerne finalement un baccalauréat en droit. Alors, qu’est-ce qu’il fait après? Il obtient une maîtrise et déménage à Chicago où il étudie en travail social à la Hull House, un foyer d’activités reconnu en travail social dans les années 1890. Il ira ensuite à Harvard.

GM : King obtient un baccalauréat de l’Université de Toronto au printemps 1895; par la suite, l’Université lui octroie un diplôme en droit en juin 1896. Il obtient un troisième diplôme de l’Université de Toronto en 1897, une maîtrise pour une thèse qu’il a rédigée. Toujours en 1897, il déménage à Harvard, où il décroche une autre maîtrise. Wow! Quatre diplômes en quatre ans!

CD : Mais King n’est pas très souvent à Harvard. Il y séjourne un certain temps, puis il s’en va à London faire des recherches; c’est de là qu’il est invité à travailler auprès du ministre des Postes, William Mulock, un ami de la famille, qui l’intègre au tout nouveau ministère du Travail alors en pleine expansion.

GM : Quels ont été les principaux faits marquants de sa carrière politique?

CD : Mackenzie King est sans doute le premier ministre canadien qui a le mieux réussi, ne serait-ce que pour le nombre d’années passées au pouvoir. Vous savez, il a été premier ministre du Canada pendant plus de 21 ans. Il est d’abord élu chef du Parti libéral en 1919, puis premier ministre en 1921. Il arrive au pouvoir dans une période d’agitation à l’échelle nationale après la fin de la Grande Guerre; une profonde division existe encore entre l’Est et l’Ouest du pays autour de la conscription et le Parti progressiste est en plein essor dans l’Ouest. Le Parti libéral est plus ou moins en train de s’effondrer, mais il réussit quand même à se maintenir au pouvoir. Et bien sûr, il perd encore — nous ne parlerons pas de la réélection de King en 1926, c’est un sujet fascinant en soi [Geneviève rit], mais nous n’avons probablement pas le temps. C’est assez fantastique. Nous pourrions faire un autre balado entièrement sur cette période.

King perd ensuite le pouvoir et passe les cinq années suivantes dans l’opposition pendant les pires années de la Dépression, mais il demeure malgré tout chef du Parti libéral, ce qui est aussi une histoire passionnante. Aujourd’hui, ce serait impossible; après avoir été premier ministre pendant neuf ans, un chef de parti démissionnerait et le parti se choisirait un autre dirigeant. Mais King reste à la tête du Parti libéral et il est réélu sans surprise en 1935 avec un nombre de votes à peu près comparable à ce qu’il avait obtenu en 1930; il se maintient ensuite au pouvoir jusqu’en 1948 alors qu’il prend sa retraite à un âge avancé. Et son parti, le Parti libéral, demeurera au pouvoir pendant plusieurs années après son départ.

En ce qui concerne ses réalisations, ce que les gens considèrent comme ses réalisations, je crois qu’il est surtout connu pour la réconciliation nationale... du moins comme on la concevait au milieu du 20e siècle. Ça n’a rien à voir avec les peuples autochtones, mais beaucoup avec les Canadiens français et anglais, et en particulier avec la crise de la conscription lors de la Deuxième Guerre mondiale. Cette crise a profondément déchiré le pays. Il y avait des émeutes dans les rues, beaucoup de violence; c’est une période extrêmement tumultueuse.

Lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclate, il y a bien sûr toutes les questions politiques autour de la guerre, mais on se demandait aussi ce qui allait arriver au pays cette fois-ci. Et King a bien manœuvré, comme le diraient ses partisans, pour reporter tellement de fois la conscription, qu’à la fin de 1944, lorsqu’il l’a finalement imposée, les conséquences n’ont pas été les mêmes que lors de la Première Guerre. Il l’avait repoussée tant de fois... Bien sûr, certaines personnes étaient mécontentes, mais il a su garder son parti uni et, d’une certaine façon, le pays aussi; à tel point qu’il a été réélu en 1945, alors qu’en Angleterre une personnalité comme Churchill a perdu le pouvoir aux mains des travaillistes. Le simple fait de demeurer en poste, pour moi, ça représente une série de victoires. Il est probablement, comme je le disais plus tôt, le premier ministre qui a le mieux réussi. Nous pourrions le critiquer pour bien des choses, mais je pense que c’est ainsi qu’il est perçu dans la mémoire collective.

GM : Parmi l’héritage de Mackenzie King se trouve son journal personnel. Savons-nous pourquoi King a commencé à tenir un journal et quel âge il avait?

CD : King a commencé à tenir un journal en 1893 alors qu’il était étudiant à l’Université de Toronto. Pourquoi a-t-il fait cela? Je pense que ça convenait bien au jeune homme qu’il était, un fervent chrétien à la fin du 19e siècle, en pleine ère victorienne; se raconter, vous savez, rendre compte de ce qu’il avait fait dans la journée, revenir sur les péchés qu’il avait l’impression d’avoir commis, les choses qu’il n’avait pas faites correctement, noter les livres qu’il avait lus, ce qu’il avait l’intention de faire. Le journal évolue au cours de sa vie. Il l’a tenu pendant 57 ans. Il  a commencé à l’écrire en 1893 et n’a cessé que trois jours avant sa mort en 1950. C’est un document extrêmement volumineux.

GM : King a expliqué son intention initiale à la première page de son journal, le 6 septembre 1893. Pour lui, tenir un journal, c’était un défi : « Après m’être fait dire par de nombreuses personnes que je ne parviendrais jamais à tenir un journal, j’ai décidé d’en faire au moins l’essai. C’est ainsi que je me suis procuré ce carnet vers 16 h cet après-midi. » King s’engage à consigner dans son journal le véritable récit de sa vie et dit espérer pouvoir s’y replonger plus tard et se remémorer les événements du passé.

Le 6 septembre 1893. « Ce journal doit contenir un énoncé très sommaire des événements, comportements, sentiments et réflexions de mon quotidien. Il doit constituer, d’abord et avant tout, un récit fidèle de ma vie. Le principal objectif de ce journal est [...] que, au fil de ces pages, le lecteur puisse y retracer comment l’auteur a cherché à enrichir son époque. Un autre but qui se doit d’être mentionné ici est le suivant : le rédacteur souhaite que, dans un avenir certain, proche ou lointain, il retire un grand plaisir pour lui-même et pour ses amis du récit des événements consignés [...] »

CD : Au début des années 1900, il y a des périodes où il n’écrit pas régulièrement son journal, mais cette pratique deviendra rapidement quotidienne. Son écriture est horrible, indéchiffrable, de vraies pattes de mouche. Lorsqu’il retrouve son poste de premier ministre au milieu des années 1930, il décide de dicter son journal à son secrétaire, qui ensuite le dactylographiait.

GM : Vraiment?

CD : Cette relation est assez fascinante. Sur la couverture de mon livre, il y a la photo d’un de ses secrétaires, J. Edouard Handy. J’aurais beaucoup aimé interviewer Handy, mais bien sûr il est décédé longtemps avant que je publie ce livre.

GM : Vers 1935, King commence à dicter occasionnellement son journal à un membre de son personnel, Lucy Zavitske, qui ensuite dactylographie le texte, mais il continue tout de même à rédiger certains passages à la main. À partir de 1936, comme l’a mentionné Christopher, il prend l’habitude de dicter son journal à son secrétaire principal, Edouard Handy.

CD : Bien entendu, à partir du moment où King peut commencer à dicter son journal comme cela, à n’importe quel moment, celui-ci prend de plus en plus de volume. Il devient cet énorme, énorme document, un document extraordinairement utile aux historiens pour tout connaître sur cet homme politique.

GM : Le journal a effectivement pris beaucoup de volume. Il occupe sept mètres de rayonnage et totalise plus de 50 000 pages!

Je ne savais pas qu’il avait commencé [à le dicter]; comme vous dites, pour les gens qui avaient accès à ses rêveries à voix haute, ce devait être une chance extraordinaire... pas une chance, un privilège.

CD : Oui, je pense qu’ils devaient considérer cela comme un privilège. C’est le bon mot. C’est pourquoi j’aurais aimé connaître cet homme et lui parler. King devait lui faire confiance, pour comprendre qui il était. Il est resté après la mort de King. Il est resté dans la maison de King, qui plus tard s’est appelée la maison Laurier parce qu’elle avait été auparavant la résidence de Wilfrid Laurier; c’est devenu un musée à Ottawa. Qui existe encore. Vous pouvez le visiter. Je le recommande. Handy en est devenu le conservateur, ou plutôt le gardien. Il demeure donc au service de King, même après le décès de celui-ci. C’est une très longue relation, ce qui est assez fascinant.

GM : Il y avait de la loyauté, certainement.

Quels genres de détails le journal révèle-t-il sur la vie privée de King?

CD : Concernant sa vie privée... dès le début, beaucoup de choses. Vous savez, il est très ouvert. Je dirais que King n’est pas très conscient de lui-même, c’est-à-dire qu’il ne se pose pas beaucoup de questions. Mais il est assez ouvert. Alors il parle de tout, même de son transit intestinal; à mesure que les hommes vieillissent, que les gens vieillissent, ça devient très important. De ses rêves, bien sûr; je suis certain que nous y reviendrons plus tard. C’était un spiritiste, il croyait en ce qu’il appelait la « recherche psychique ». Alors tous ses rêves, ses réflexions, ses commentaires sur les rencontres qu’il a eues avec des médiums, tout est là dans son journal.

Ses relations avec ses amis aussi, bien qu’il n’ait pas beaucoup d’amis. Ses plus proches amis étaient en fait deux femmes, des femmes mariées. Et leurs relations. Tôt dans sa vie, ses tentatives pour courtiser une femme mariée, envers qui il n’a jamais pu s’engager, jamais. Ensuite, c’est connu, il en est question dans A Very Double Life, son journal a peut-être révélé qu’il fréquentait des prostituées et qu’il en ressentait une très grande culpabilité. Mais la preuve n’est pas concluante. C’est le moins qu’on puisse dire.

Alors Stacey réfère à certains passages dans les tout premiers jours du journal. King va faire une promenade en soirée. À son retour, il se sent coupable. Il dit avoir gaspillé son temps et son argent, et plus que gaspillé. Il a tendance à s’autoflageller verbalement, et dans son journal, n’est-ce pas? Stacey interprète cela comme une visite à des prostituées. Ça pourrait être le cas. D’autres historiens, comme Michael Bliss, sont plutôt d’avis qu’il est sorti acheter ce qu’on considérait comme de la pornographie à l’époque victorienne et qu’il s’est peut-être masturbé. Tout cela peut devenir assez sordide. En réalité, nous ne savons absolument pas ce qui s’est passé. Une chose est claire, il se sent coupable et il confie ce sentiment à son journal.

GM : J’imagine qu’à l’époque, ça ne voulait pas dire aller prendre un café archi sucré dans une de ces boutiques spécialisées, ce n’est pas pour cela qu’il se détestait [Christopher rit], comme je le ferais moi-même. [Rire]

Le 30 octobre 1897. « J’ai erré dans les rues de Boston. Oh quel fou j’ai été, qui me délivrera. Je me suis complètement abandonné au diable avec mes passions, j’ai gaspillé de l’argent et je suis revenu à la maison plein de tristesse. Dieu seul sait pourquoi je suis si faible, il sait que je livre un dur combat ».

Le 2 février 1894. « J’ai pleuré après être rentré à la maison ce soir. Je suis très peiné de ce que j’ai fait la nuit dernière. Quelle sorte d’homme vais-je devenir, c’est la question qui me tourmente actuellement… »

Le 21 avril 1917. « Je me suis permis de céder à une envie et à un désir d’une manière qui est totalement fautive... »

Le 1er février 1894. « J’avais beaucoup de difficulté à rester à l’intérieur. Je sentais que je devais sortir et me promener. Hélas, j’ai encore beaucoup à faire pour arriver à me dominer. Oh comme j’aimerais pouvoir vaincre le péché et certaines de ses formes les plus terribles. Ce soir m’a prouvé que je suis très faible, mais je prie pour devenir plus fort ».

GM : Dans son testament, King a nommé quatre exécuteurs testamentaires littéraires : Fred McGregor, J. W. Pickersgill, Norman Robertson et l’archiviste fédéral, W. Kaye Lamb. Il les enjoint, je le cite, de « détruire tous mes carnets intimes à l’exception des passages que j’ai indiqués comme pouvant être maintenant et éventuellement accessibles pour fins de publication et d’utilisation. » Fin de la citation. Mais il n’a jamais indiqué quelles parties devaient être conservées. Ils avaient une tâche difficile à accomplir…

Dans son testament, King précise qu’il veut que ses journaux soient détruits après sa mort. Comment les exécuteurs ont-ils réussi, non seulement à conserver les journaux, mais aussi à les rendre accessibles au public?

CD : C’est vraiment une histoire fascinante. C’est l’une des principales histoires que je veux raconter dans mon livre. Le testament de King stipule que ses journaux devaient être détruits à l’exception de certains passages, mais il n’a jamais indiqué par écrit quels passages devaient être conservés. On pourrait très bien interpréter cela de la manière suivante : ce journal ne devrait pas exister, et votre organisation, Bibliothèque et Archives Canada, ne respecte pas la volonté de King.

Dans son testament, King a nommé quatre exécuteurs testamentaires littéraires, parmi lesquels se trouve l’archiviste national de l’époque, W. Kaye Lamb. Immédiatement après son décès, les exécuteurs tentent d’obtenir une interprétation juridique de cette partie du testament. Un des exécuteurs, et aussi Handy, l’assistant de King, affirment que, verbalement, King leur a dit en quelque sorte qu’il voulait que les journaux soient conservés. Alors, ils croient savoir ce que King voulait conserver et ils voient aussi l’utilité du journal, en particulier pour son biographe officiel, n’est-ce pas? Et c’est ce qu’ils souhaitent, créer ce monument à la mémoire de King.

GM : Il y a eu quelques biographes « officiels » de Mackenzie King nommés par les exécuteurs testamentaires littéraires. Le premier est Robert MacGregor Dawson, qui a publié un ouvrage sur la vie de King, des années 1874 à 1923. Ensuite, H. Blair Neatby a traité des années 1924 à 1932.

CD : Alors, les exécuteurs ont demandé au ministre de la Justice d’obtenir une décision judiciaire et la décision leur a ouvert la porte. Selon cette décision, la signification du mot « indiqués » peut être interprétée plus largement.

GM : N’oublions pas que King a écrit : « de détruire tous mes carnets intimes à l’exception des passages que j’ai indiqués... ». Les exécuteurs ont reçu un avis du premier ministre Louis St-Laurent et du ministère de la Justice concernant la signification juridique du mot « indiqués ».

CD : Ensuite, ils ont passé une vingtaine d’années à se demander s’ils devaient utiliser le journal ou le détruire. Le biographe officiel devait-il s’en servir, mais sans le citer? Devait-il s’en servir et le citer? D’autres personnes devaient-elles y avoir accès? Devait-il être détruit après utilisation?

Et ça continue comme cela pendant des décennies. En fait, au moment où ils prennent la décision d’ouvrir le journal dans les années 1970, deux des premiers exécuteurs testamentaires littéraires sont décédés et beaucoup de choses ont changé au Canada. C’est en bonne partie ce que je raconte dans mon livre. Ils ont finalement décidé qu’il était possible d’ouvrir le journal à la consultation.

GM : Ça me rappelle à quel point ce genre de situation arrive souvent dans les archives alors que les gens, soit les personnes elles-mêmes ou leur famille, détruisent une partie de leurs documents par crainte que leur contenu soit divulgué. Mais ils agissent ainsi avec la mentalité de leur époque. Ils ne peuvent pas s’imaginer que plus tard, les mentalités auront changé; certaines choses seront acceptées, d’autres ne le seront pas, le jugement ne sera plus le même. Alors, le fait qu’ils ont attendu jusque dans les années 1970 signifie probablement qu’ils étaient plus ouverts d’esprit par rapport à l’idée de garder le journal ouvert.

Nous voyons cela dans les archives de la communauté gaie; après le décès d’une personne, certaines familles réalisent que cette personne entretenait des relations secrètes avec quelqu’un du même sexe et alors détruisent la partie de ses archives qui en témoigne. Aujourd’hui, ce serait tellement important d’avoir ce genre de documentation. Je pense encore qu’elles croyaient lui rendre service, mais...

Elles ne nous rendent pas service à nous.

CD : En effet. Vous savez, le temps ne s’écoule que dans une seule direction, enfin, de la manière dont nous le percevons, n’est-ce pas? Nous observons cette situation alors que maintenant nous sommes plus ouverts d’esprit. Si nous pouvions leur parler, comme le faisait King lorsqu’il s’adressait aux morts, ce serait intéressant de savoir s’ils sont toujours du même avis, alors qu’ils n’ont pas vécu la période écoulée depuis leur époque. Peut-être — je parle en tant qu’historien qui voudrait bien avoir accès aux documents — peut-être qu’ils ne souhaiteraient toujours pas les rendre accessibles; ceci est fascinant, car ils auraient encore les mêmes opinions qu’ils avaient à l’époque, n’est-ce pas? Donc, ce n’est pas parce que nous pensons différemment que nous devrions avoir accès aux documents.

Bien sûr, en tant qu’historien, je voudrais pouvoir consulter le journal. [Geneviève rit.] Je veux absolument consulter le journal, mais d’un point de vue éthique, c’est une tout autre question. Nous ne devrions peut-être pas avoir le journal... Mais c’est Frederick McGregor, un des exécuteurs testamentaires de King, et probablement celui qui était le plus proche de lui, qui a surtout insisté pour que le journal soit conservé. Il était convaincu de son extrême utilité. En fait, il a passé plusieurs années de sa vie à dactylographier les passages du journal qui étaient rédigés à la main. Alors, il le connaissait mieux que personne. Et il croyait vraiment que les exécuteurs devaient montrer cet héritage de King.

En fin de compte, je pense qu’il avait raison; même si King pouvait sembler ridicule à bien des égards — et il l’était — l’importance à elle seule de ce document attire les gens, c’est ce qui les intéresse le plus et ainsi nous voyons les choses de son point de vue à lui. King a probablement trop d’importance dans notre mémoire collective et dans l’histoire du 20e siècle à cause de son journal.

GM : Qui était Jean-Louis Daviault et quel rôle a-t-il joué dans la décision des exécuteurs de rendre public le journal?

CD : Jean-Louis Daviault était un employé des Archives publiques du Canada. Au milieu des années 1950, il travaillait en micrographie, cette merveilleuse nouvelle technologie qui devait transformer le monde des archives dans les années 1950. Il avait pour tâche de photographier toutes sortes de documents gouvernementaux, incluant le journal de Mackenzie King. Les exécuteurs de King ne savaient pas trop ce qu’ils allaient faire avec son journal; ils laissaient le biographe officiel s’en servir, mais à des fins d’assurances, ils voulaient avoir un exemplaire supplémentaire, au cas où. 

Daviault est un personnage intéressant. C’est un homme tourmenté. Il a vécu des moments très difficiles durant la Deuxième Guerre mondiale, une terrible expérience lorsqu’un des bateaux sur lequel il naviguait a coulé. Il a finalement quitté le service après une évaluation psychiatrique défavorable, mais il a pu recommencer à travailler au gouvernement après la guerre.

Il semble avoir eu beaucoup de problèmes d’argent, des problèmes de jeu, peut-être des problèmes de consommation d’alcool. Quand il découvre le journal de King, il a l’idée de s’en faire des copies supplémentaires et de les vendre sur le marché noir. Il essaie de vendre ces reproductions à divers propriétaires de journaux dans les années 1950, convaincu que c’était une très bonne histoire. Que ça ferait sensation. Mais il joue de malchance, un des propriétaires de journaux consulte son avocat... qui se trouve à être l’avocat de la succession de King.

[Rire] Ça ne va pas très bien. Ce n’est pas très clair pour moi, mais ils ne semblent pas connaître l’identité de la personne qui leur offre les copies. Mais ils savent qu’elles sont à vendre. Alors ils informent les exécuteurs que quelqu’un essaie de vendre le journal de King et que c’est la version dactylographiée réalisée par Frederick McGregor. Ils en déduisent qu’il doit s’agir d’un employé des archives et comme il n’y a pas plus de trois personnes qui pourraient avoir fait cela aux archives, ils finissent par conclure que c’est Daviault le coupable. 

Étonnamment, Daviault n’a été congédié qu’un an et demi plus tard. Il n’a jamais été accusé et n’a donc aucun casier judiciaire. Il a fini par quitter les archives et on rapporte qu’il s’est mis à appeler les Archives nationales et à les menacer de diffuser les reproductions du journal; il est vraisemblable qu’il ait fait cela.

Après cet incident, les exécuteurs n’ont jamais pu avoir la certitude qu’il n’y avait plus d’exemplaires du journal de King en circulation sur le marché noir. Il est possible qu’il en existe encore, jamais récupérés. Qu’est-il advenu de ces exemplaires? Et si l’original avait été détruit? Qu’en est-il de ces autres copies? Est-ce que des gens pourraient en faire différentes versions? Pourraient-ils faire passer King pour plus bizarre qu’on ne l’imaginait, même dans ses propres écrits? Pourraient-ils lui faire dire des choses qu’il n’a pas dites — les carnets manquants concernaient la Deuxième Guerre mondiale. Pourraient-ils mal interpréter des choses? Je pense que les exécuteurs avaient toujours cela en tête. Il y a très peu de références écrites à ce sujet, mais ils avaient certainement tout cela à l’esprit lorsqu’ils ont finalement pris la décision d’ouvrir le journal à la consultation.

GM : Daviault leur a forcé la main.

CD : Effectivement. Vous savez, il y a une autre histoire fascinante à propos de Daviault. Il refait surface vers la fin des années 1960, début des années 1970, lorsque la GRC cherche à démasquer des espions soviétiques au sein du gouvernement canadien. Souvenons-nous de la célèbre enquête « Opération Featherbed », qui est déclenchée après le suicide d’Herbert Norman à la fin des années 1950. La GRC acquiert la conviction qu’il y a des taupes parmi les hauts fonctionnaires du gouvernement canadien. Ce n’était pas une peur irrationnelle. Il y avait de tels espions dans d’autres pays.

L’enquête se poursuit, et le nom de Daviault est mentionné. Le journal de King aussi, car la GRC pense que Daviault a aussi accès aux documents du Conseil privé, aux procès-verbaux du Cabinet. Pendant un certain temps, bien que les dossiers de la GRC soient tellement caviardés qu’il est difficile d’en être certain, il est clair qu’on pensait que Daviault pouvait être impliqué dans la vente d’autres documents aux Soviétiques, peut-être même le journal de King. Pour compliquer l’affaire, Daviault est mort dans une chambre d’hôtel au centre-ville d’Ottawa, dans des circonstances pour le moins suspectes.

Il s’est peut-être suicidé; c’est la thèse officielle. La GRC a fait enquête. Vous savez, ses souliers avaient disparu; alors la GRC s’est demandé si d’autres choses n’avaient pas aussi disparu. Elle s’est clairement posé la question à savoir si Daviault s’était donné la mort ou s’il avait été assassiné. Les documents ne nous permettent pas de comprendre exactement ce qui s’est passé. Ils n’ont rien révélé. Mais la GRC était convaincue que c’était Daviault qui transmettait des documents aux Soviétiques. Alors, le journal de King a refait surface de toutes sortes de manières mystérieuses et très intéressantes, bien après le décès de King.

GM : Ça donne pas mal d’idées de livres [rires].

CD : Ou de films.

GM : [Riant] Des idées de films. En quelle année BAC a-t-il acquis les documents et le journal de King?

CD : Ce n’est pas facile de répondre à cette question. Les Archives possédaient déjà certains documents de King après qu’il ait pris sa retraite et elles avaient commencé à les traiter. Il y avait une archiviste qui travaillait avec King, Jacqueline Coté, qui s’est appelée plus tard Jacqueline Neatby. Elle a épousé le deuxième biographe officiel de King, Blair Neatby, avec lequel elle a travaillé en étroite collaboration.

GM : Comme c’est romantique.

CD : N’est-ce pas? Je pense que la première entente a eu lieu vers 1954, lorsque certains documents ont été transmis officiellement. S’ensuit un long processus par étapes au cours duquel divers documents ont été transmis à différents moments. Et finalement le journal; le journal est avec les archives, mais les gens doivent encore demander aux exécuteurs testamentaires littéraires l’autorisation de consulter certains de ces documents. Plusieurs d’entre eux sont demeurés confidentiels jusqu’au 21e siècle.

GM : En 1954, les Archives nationales, alors connues sous le nom d’Archives publiques, ont commencé à acquérir la majeure partie des archives de King. Mackenzie King est le premier ministre canadien qui est demeuré le plus longtemps en poste; alors, son fonds d’archives est très volumineux. Il contient plus de 2 millions de documents, dont 25 000 photos et plus de 700 œuvres d’art. Il y a aussi 316 mètres linéaires de documents textuels, notamment de la correspondance, des discours, des documents reliés aux élections, des documents financiers et personnels, lesquels comprennent bien entendu son journal. King conservait tout! Nous avons même quelques rayons X pris lors d’examens dentaires.

BAC possède aussi sa collection de livres personnels. Elle comprend des livres sur l’histoire, la philosophie, la poésie et de nombreuses biographies. Il y a aussi des livres sur les sciences occultes et le mysticisme.

En quelle année le journal est-il devenu entièrement accessible aux chercheurs?

CD : Le journal a finalement été ouvert à la consultation, du moins une première partie. Les exécuteurs ont pris la décision de rendre cette partie accessible en décembre 1971, et ils ont ouvert le reste plus tard jusqu’à l’année 1932. Pourquoi 1932? Parce qu’ils voulaient ouvrir le journal seulement jusqu’à l’année où la biographie officielle était rendue. À ce moment-là, la biographie officielle s’arrêtait en 1932; un autre volume sera publié par Blair Neatby en 1976, couvrant le reste des années 1930.

Cependant, en 1974-1975, les exécuteurs ont décidé de ne pas attendre après Neatby et ils ont publié une autre section du journal à partir de 30 ans avant le 1er janvier 1975, je crois. Il faudrait que je vérifie. Par la suite, le 1er janvier de chaque année, une année supplémentaire du journal de King a été ouverte à la consultation, et ainsi de suite jusqu’à la fin des années 1970. Donc, le journal de 1948 a été ouvert le 1er janvier 1979, si mon calcul est bon, soit 30 ans après, plus le jour suivant, au début de la journée.

GM : C’est cela.

CD : D’après ce que je comprends, ce que j’ai lu dans les médias ou en parlant avec d’autres archivistes, chaque mois de janvier, tout le monde avait très hâte de découvrir ce qu’il y avait dans le journal de ce bon vieux Willy. [Geneviève rit] C’est devenu comme un long effeuillage. Qu’est-ce qu’on allait bien trouver cette année? Je pense que les archivistes de l’époque y prenaient plaisir, d’après ce qu’ils m’ont dit. Ils aimaient la publicité, ce que les archives faisaient, ils aimaient que les gens parlent d’un premier ministre, je suppose. Ils en dévoilaient une certaine partie, en révélaient des bribes aux journalistes et ceux-ci en faisaient une série d’histoires. King a été dans l’actualité jusqu’au début des années 1980 à cause de son journal.

GM : King se servait aussi de son journal pour expliquer ses activités de spiritisme. Dès la fin des années 1920, et à divers degrés jusqu’au moment de sa mort, il décrit ses rencontres avec les médiums, ses rencontres paranormales, ses séances de typtologie, l’interprétation de ses rêves, la lecture des feuilles de thé et l’importance de certains nombres. Nous avons demandé à Christopher si les croyances de King et sa pratique du spiritisme avaient influencé ses décisions lorsqu’il était premier ministre.

CD : Ces questions sont habituellement associées, comme vous les avez posées. Les gens veulent savoir s’il a reçu des ordres de ses fantômes pour déclarer la guerre à l’Allemagne, n’est-ce pas? Ce serait le comble! [rires]

GM : S’il vous plaît, dites que non.

CD : Est-ce que la création des allocations familiales a quelque chose à voir avec ce que lui aurait dit le fantôme de Laurier, par exemple qu’il avait toujours voulu faire cela? Non. Il y a très peu d’indices que ce genre d’influence ait existé. C’est ce que les défenseurs de King ont toujours affirmé. Il n’y a aucune preuve qu’il ait parlé avec un médium et reçu des instructions qui auraient influencé une décision politique. King était un homme beaucoup plus lent, plus méthodique et plus fin politicien que cela.

Nous savons toutefois que sa pratique du spiritisme a été très envahissante. Elle a duré longtemps, même plus longtemps que Stacey le pensait. Il y a une thèse de doctorat à l’Université Queen’s qui a fait l’objet d’un livre; elle s’appuie sur des documents concernant le spiritisme et qui ont été rendus publics seulement au 21e siècle. Cette thèse montre que Stacey ne possédait pas toute l’information, qu’il y avait beaucoup plus de correspondance, une relation beaucoup plus approfondie qui a duré pendant une longue période de temps, de la correspondance avec différents médiums.

C’était très présent dans sa vie. King croyait qu’il pouvait communiquer avec les esprits. Mais d’après moi, ce qui pourrait avoir influencé les politiques de King, c’est son attitude envers l’Allemagne, par exemple, qui est en soi assez fascinante. Et son soutien à la politique d’apaisement dans les années 1930.

Le rapport est un peu lointain, n’est-ce pas? C’est peut-être vrai qu’il y a un certain lien, mais King aurait déjà eu, comme plusieurs chefs d’État dans les années 1930, de nombreuses raisons d’espérer qu’Hitler ne ferait pas tout ce qu’il a fait. Et longtemps après, les gens ont probablement continué d’espérer que les choses se soient passées autrement. En tout cas, il n’y a pas de preuve dans un sens ou dans l’autre.

Cela étant dit, il y aurait un beau projet pour quelqu’un qui voudrait écrire un livre et qui est très habile à déchiffrer l’écriture manuscrite; je ne pense pas être prêt à faire cela. C’est que lorsque Frederick McGregor a transcrit le journal, il n’a pas tout transcrit; il l’a admis lui-même.

Il a dit que dans certaines parties du journal, il avait eu recours à l’ellipse. La tâche était devenue trop épuisante; il a omis certaines portions de texte qui n’étaient pas pertinentes. 

Je pense que ce serait un superbe projet de lire attentivement le journal pour découvrir ce qui a été mis de côté, en comparant la version manuscrite et la transcription du journal. Je ne serais pas prêt à faire cela, mais j’espère que quelqu’un d’autre le fera.

GM : Nous avons eu une discussion à ce propos en préparant le balado. Vous savez, certains dirigeants vont à l’église tous les dimanches. Je suis convaincue qu’il y en a parmi eux qui s’assoient et méditent. Est-ce que ce n’était pas pour King sa manière à lui de réfléchir, de méditer, de faire des exercices mentaux, d’élargir sa capacité de penser autrement?

CD : Oui, je crois que la méditation est une analogie intéressante. Je ne suis pas certain si c’était sa façon de penser différemment, mais dans ses biographies officielles, on dit que c’était en quelque sorte un moyen de tromper sa solitude. C’était sa béquille psychologique. Il n’était pas marié. Il était célibataire. Il se sentait probablement seul. C’était sa façon à lui de parler à quelqu’un, comme vous pourriez parler à un conjoint. D’être en relation.

GM : Parce qu’on est seul au sommet?

CD : Oui.

Le 30 juin 1932. « Il ne fait aucun doute que les personnes auxquelles je me suis adressé étaient celles qui me sont chères et d’autres que j’ai connues et qui sont décédées. C’était l’esprit des défunts. Il n’y a aucune autre façon de raconter ce que nous avons tous vécu cette semaine... »

GM : Les proches de King, ses amis, ses employés et peut-être même certains journalistes devaient être au courant de ce passe-temps, de ces séances de spiritisme, non?

CD : Oui, certains le savaient. Absolument. Le personnel de la maison était au courant, bien sûr. Handy aussi le savait. Je suis tombé récemment sur la nouvelle biographie d’O. D. Skelton, qui a été sous-ministre des Affaires extérieures à partir du début des années 1920 et pendant la période de King. En consultant le journal de Skelton, Norman Hillmer, a trouvé des passages datés du milieu des années 1920 qui racontent que King, après qu’on l’ait ramené du train à sa résidence entouré de tout le brouhaha habituel en campagne électorale, arrive chez lui et rencontre Mme Bleaney, une diseuse de bonne aventure. Skelton se fait la réflexion suivante : si seulement toute cette foule qui entourait King savait qu’en la quittant, il allait directement consulter une voyante... Donc, Skelton était au courant. On peut supposer que d’autres personnes de son entourage le savaient et qu’elles ne voulaient prendre aucun risque avec cela. Elles ne voulaient pas que la nouvelle s’ébruite.

C’est clair qu’à l’époque, on était quand même plus ouverts à ce genre de chose. Les gens s’assoyaient autour d’une planche de Ouija — quand j’étais enfant, je me rappelle avoir joué au Ouija —, mais je crois qu’on s’imagine à tort que le spiritisme était très répandu au milieu du 20e siècle. Bien sûr, il y en avait, mais il y avait aussi des limites, n’est-ce pas, entre ce qui était respectable et ce qui ne l’était pas. La croyance excessive de King dans ces pratiques aurait été jugée tout simplement inacceptable et je pense que son entourage le savait. Pour King, c’était bien plus qu’un simple divertissement, un jeu auquel vous vous adonniez le samedi soir. C’était beaucoup plus sérieux que cela. Alors on ne voulait pas que ça se sache.

[Voici la traduction d’un extrait de l’émission « Front Page Challenge » présenté dans cet épisode :

Pierre Berton (PB) : M. Jackson, n’est-ce pas une provocation du personnel de la presse d’Ottawa, dont vous faisiez partie, d’avoir passé ces faits sous silence au cours de la vie de King? Pendant 25 ans, nous avons eu un premier ministre qui était parfois un véritable timbré. Il voulait donner à son chien l’Ordre du Mérite. Il parlait aux esprits par l’entremise d’une boule de cristal électrique, ce qui n’était un secret pour personne. Il collectionnait, à la vue de tous, les plus étranges ruines anciennes sur sa ferme, à Kingsmere. Et rien de tout cela n’a été publié au cours de sa vie, ni par vous, ni par d’autres. Comment expliquez-vous cela?

Richard Jackson (RJ) : Eh bien, les ruines ne sont pas étranges, mais magnifiques. Elles sont des œuvres d’art.

PB : Mais personne n’en a parlé!

RJ : Oui, ils –

PB : Vous ne pouvez pas le nier : si un premier ministre achète des composantes d’une banque et les installe sur son terrain, il s’agit d’une facette de sa personnalité. C’est une histoire fascinante. Cette histoire n’a jamais été publiée –

RJ : C’est faux. Elle a été publiée. Des photos ont été prises.

PB : Je sais quand l’histoire a été publiée pour la première fois. Elle a été publiée en 1947 dans le magazine Maclean’s. Il y avait des photos.

RJ : Je ne vous crois pas.

PB : Eh bien, je peux vous assurer qu’elle n’a pas été publiée avant cela. Et je sais que son spiritualisme – bien connu de la Tribune de la presse d’Ottawa – n’a jamais fait les manchettes.

RJ : La presse d’Ottawa était au courant, mais personne ne m’en a jamais parlé. C’est Blair Fraser qui a divulgué ce fait pour la première fois à MacLean’s.

PB : Mais Leonard Brockington était au courant. Il faisait partie de la Tribune de la presse d’Ottawa ou, du moins, était un membre de la presse. Leonard Brockington a été dépêché en Angleterre pour faire taire un spiritualiste qui était sur le point de vendre la mèche. Après lui avoir offert de l’argent, il est retourné au pays et a dit que c’était la première fois qu’il rencontrait un médium heureux.

RJ : Eh bien, si vous le saviez, pourquoi n’avez-vous rien dit à l’époque?

PB : Je n’étais pas au courant à ce moment-là. J’étais à Victoria. Je n’étais pas à Ottawa. On m’a raconté tout cela.

RJ : Eh bien, je –

PB : Et je vous demande ceci. Dans un autre pays, un premier ministre n’aurait certainement pas pu dissimuler à la presse qu’il accordait autant d’importance au spiritualisme.

RJ : Eh bien, vous devez vous rappeler qu’il s’agissait d’une tout autre époque. La presse respectait alors davantage les premiers ministres. De nos jours, les journalistes s’attaquent à eux comme une meute de chiens enragés.]

GM : Vous venez d’entendre un extrait de l’émission « Front Page Challenge » de la CBC lors de laquelle Pierre Berton interroge Richard Jackson, journaliste politique et ancien voisin de King.

Nous savons que King conservait des carnets séparés où il décrivait en détail ses rencontres paranormales, ses séances de typtologie et ses rencontres avec des médiums. Nous avons demandé à Christopher si les carnets existent toujours.

CD : Certains existent encore, les autres ont été détruits. Tous les documents concernant le spiritisme ont été ouverts à la consultation dans les années 2000, je ne me souviens plus exactement en quelle année. Il y avait des choses dans le journal à ce propos. Il y avait aussi cette série de dossiers, que je n’ai jamais vus parce qu’ils ont été détruits avant que j’arrive, dans lesquels King conservait certaines notes et transcriptions. Les exécuteurs ont décidé de les détruire. Je pense qu’ils avaient l’impression qu’ils devaient éliminer quelque chose. Ils étaient censés détruire tout le journal [riant] et ils ne l’avaient pas fait, et Blair Neatby, le biographe officiel, a utilisé ces documents dans un de ses livres. Il les a mentionnés dans une note de bas de page. Il a dit que la seule chose que les exécuteurs testamentaires littéraires lui avaient demandé de changer dans son livre, c’est cette note de bas de page où il référait à ces documents. Ils lui ont dit qu’ils allaient détruire les documents et lui ont demandé s’il voulait bien  ne pas en faire mention. Selon Neatby, et je pense qu’on a toute raison de le croire, c’est la seule chose qu’ils lui aient jamais demandé de changer.

Alors en 1977, ils ont allumé un petit feu de foyer dans le salon de cette maison et ils y ont jeté les dossiers. C’est un bien triste jour pour les historiens, mais j’imagine que les exécuteurs avaient le sentiment qu’ils devaient faire quelque chose. Ils avaient exposé King de manière incroyable. En 1977, quand ils ont fait cela, Weird Willy était partout, il était omniprésent dans la culture et je pense qu’ils avaient le sentiment qu’ils devaient le protéger un peu.

GM : C’est vraiment triste.

CD : [Rires] Vous parlez comme une archiviste.

GM : Je sais.

CD : C’est comme... vous ne pouvez détruire aucun document. Mais vous savez, pensez à Louis St-Laurent; nous devrions en savoir beaucoup plus à son sujet. En fait, j’en ai parlé récemment dans un cours sur « le Canada depuis 1945 ». Un de mes étudiants à la maîtrise a rédigé une thèse sur les campagnes électorales de St-Laurent. Il n’est plus présent dans la mémoire collective. Pourtant, c’est un premier ministre canadien qui a incroyablement bien réussi, mais une des principales raisons de cette absence, c’est qu’une très grande partie de ses documents a été détruite. Sa collection d’archives est à peu près dénuée d’information. D’après ce qu’on m’a dit, ceux qui ont vidé son bureau après qu’il ait quitté ses fonctions, ont détruit tout ce qu’ils ne pouvaient pas replacer... attendez, c’est quoi exactement l’histoire? C’est qu’ils ont déplacé les bureaux dans un autre endroit, et comme il n’y avait pas suffisamment de place pour tous les documents dans le nouveau bureau, ils ont jeté tout ce qui ne pouvait pas y entrer...

C’est le pire cauchemar qui puisse arriver aux archives d’un premier ministre, ou de n’importe qui. J’imagine à quel point il a dû en souffrir. Sa mémoire historique en a souffert aussi.

GM : Le journal est complet de 1935 à 1950, à une exception près; il manque un volume pour la période du 10 novembre au 31 décembre 1945. King a aussi écrit un journal séparé sur Gouzenko durant les mois de septembre et d’octobre 1945 concernant « les activités d’espionnage russe ». Christopher nous fait part de certaines théories concernant le volume manquant.

CD : Un des volumes manquants couvre la période allant du mois de novembre à la fin de 1945. Ce que la plupart des gens font remarquer, c’est qu’il est intéressant et sans doute pas une surprise, ni même une coïncidence, que cette période corresponde avec celle de l’affaire Gouzenko. Igor Gouzenko, le chiffreur soviétique qui s’est réfugié au Canada en 1945 en apportant plusieurs documents démontrant l’existence d’un réseau d’espionnage soviétique au Canada. Dans les dernières semaines de 1945, la période couverte par le volume manquant, cette nouvelle est encore inconnue du public. Gouzenko a fait défection, mais cette information n’est rendue publique qu’au printemps 1976, au moment où la GRC appréhende tous les suspects impliqués dans cette affaire.

Alors le service de sécurité de la GRC s’intéresse beaucoup au volume manquant. Il soupçonne que quelqu’un l’a dérobé, peut-être pour cacher des informations compromettantes. Certaines personnes, pensons à l’Opération Featherbed, pouvaient craindre que ce volume contienne des renseignements à leur sujet qu’elles voulaient garder confidentiels. Ou alors, ce sont les Soviétiques qui l’ont dérobé ou acheté de quelqu’un qui l’avait volé.

La GRC recherche activement ce volume manquant jusque dans les années 1980, à ma connaissance. Peut-être plus longtemps. Mais certaines personnes m’ont dit qu’au milieu des années 1980, la GRC avait rendu visite aux enfants de Frederick McGregor, l’exécuteur testamentaire littéraire, et les avait interrogés au sujet du journal. Il y a un volume manquant du journal de King au service de sécurité de la GRC, que j’ai pu consulter. Une bonne partie du texte est caviardé, mais ce qui reste peut encore être utile.

J’ai ma propre théorie. Je crois avoir trouvé quelque chose d’intéressant en rapport avec le dossier Jean-Louis Daviault, dont nous avons parlé plus tôt, concernant le vol de reproductions du journal de King. À l’époque où Daviault vole ces documents et où les exécuteurs testamentaires littéraires découvrent qu’il a fait cela — nous sommes à l’automne 1955 — les exécuteurs se disent, d’accord, nous devons vraiment nous occuper de cette affaire. Alors ils dressent une liste de tous les documents qui ont été reproduits à ce stade. Cette liste s’arrête juste avant le volume manquant.

GM : Oh!

CD : En gros, ils ont fait tout ce travail et ils sont sur le point d’inscrire ce prochain volume. Ce qui m’intéresse, c’est que ce volume est justement celui qui manque, et ce n’est probablement pas une coïncidence. Si je me risquais à deviner où se trouve le volume, je dirais que c’est peut-être Daviault qui l’a pris. Ou il lui est arrivé quelque chose au cours de l’enquête; ça me semble une drôle de coïncidence que la liste s’arrête précisément avant le volume manquant. Je n’ai pas d’autre élément qui me permettrait d’aller plus loin, à part la coïncidence entre ces deux faits.

GM : Peut-être qu’il est juste là dans la vieille salle des microfilms, dans l’ancien édifice des archives et personne ne s’aperçoit qu’il sert à caler une table ou quelque chose comme cela.

CD : Ouais, je ne sais pas... Ce qui est intéressant, aussi, c’est que Pickersgill, Jack Pickersgill, a dit que le volume avait disparu bien avant, n’est-ce pas? Mais Handy, l’assistant de King, affirmera plus tard à la GRC que lorsqu’il a quitté la maison Laurier dans les années 1950, le volume était encore là. Ceci étant dit, c’est ce dont les gens se souviennent, des années après l’événement. Et nous avons deux souvenirs très différents. Alors, est-ce que Jack Pickersgill a pris le volume, car il a publié une série d’ouvrages intitulée The Mackenzie King Records, essentiellement composés d’extraits du journal qu’il jugeait acceptables? Serait-ce à ce moment-là qu’il est réapparu? La GRC se demande si Donald Forrester, qui aidait Pickersgill à préparer ces ouvrages, ne l’aurait pas pris. La GRC évalue toutes ces options; nous n’en savons pas plus.

GM : Vous soulevez un point très intéressant que je n’avais jamais considéré. Est-ce que King confiait des secrets d’État à son journal? Est-ce qu’il parlait de son travail, des séances d’information sur la sécurité et tout le reste?

CD : Oui, il rapporte des conversations avec d’autres dirigeants nationaux. Ce sont des documents d’État à bien des égards. Ce n’est pas clair si ce sont des documents très secrets, mais il s’agit manifestement de comptes rendus de ce qui se passait au cabinet, toutes sortes de choses qui seraient considérées comme confidentielles pendant une bonne période de temps, elles sont toutes là dans ce journal. Oui, ce sont en quelque sorte des documents d’État.

GM : C’est un miracle que Daviault n’ait pas été arrêté; en réalité, il cherchait à vendre des secrets d’État. Wow, un gars chanceux.

CD : Ouais, si l’on peut dire. [rire] Ça n’a pas été très bien pour lui vers la fin.

GM : Oh, vous avez raison. Les souliers… Les souliers manquants. C’est vraiment étrange.

CD : Oui, c’est une histoire bien étrange.

GM : Le livre de C. P. Stacey, A Very Double Life, est sorti en 1976 et l’ensemble du journal de King a été rendu accessible en 1981. Pouvez-vous nous parler de l’impact qu’a eu cette biographie? Comment le public a-t-il reçu l’information présentée dans la biographie et dans le journal lui-même?

CD : L’ouvrage de Stacey est fondamental. Beaucoup d’histoires ont été publiées après l’ouverture du journal et les journalistes ont fait des reportages, mais Stacey est le premier historien à avoir examiné le journal en profondeur. Ce ne sont pas des bribes d’information. Il a consulté le journal en entier et rédigé un livre sur la vie privée de King dans son ensemble. Il avait déjà eu accès au journal en tant qu’historien militaire officiel avant cela. Ça lui a permis d’avoir une bonne idée de ce qu’il y avait là-dedans. Alors, dès que le journal devient accessible, il se met en tête d’écrire ce livre sur une facette de King que nous ne connaissions pas. 

Et le livre est un best-seller. Le style est léger, spirituel. Il est très mince, c’est bien qu’il soit un best-seller. C’est un livre amusant. Il arrive à un moment où les Canadiens se passionnent pour la vie privée des premiers ministres et des politiciens en général, pour leurs petits secrets. C’est l’époque du Watergate, de Pierre et Maggie Trudeau, leur histoire d’amour et l’échec de leur mariage. En fait, ces événements se produisent au moment où le livre de Stacey est publié. On le cite dans les journaux d’un bout à l’autre du pays; c’est un vrai succès de librairie. Il accède au club des livres du mois. Vous savez, pour un ouvrage écrit par un historien universitaire, il s’en tire plutôt bien. Ce n’est pas Pierre Berton [Geneviève rit] qui vend des centaines et des centaines de milliers d’exemplaires, mais c’est tout de même un joli succès.

Tout le monde peut lire cet ouvrage; il est facile d’accès. Si les gens veulent comprendre pourquoi King était un peu bizarre, ils vont le découvrir dans ces quelques centaines de pages. Cet ouvrage trace un portrait de King qui vient renforcer une certaine image du personnage qui s’était forgée dans la population au fil des ans.  

GM : En vivant à Ottawa, on entend beaucoup de rumeurs autour des politiciens. On participe à des activités sociales. On fréquente les milieux politiques ou non politiques, on travaille avec des fonctionnaires. On entend des rumeurs à propos de la vie privée des gens, de la vie privée des politiciens. Mais les médias n’en parlent jamais. Ce n’est jamais divulgué, ce n’est jamais publié dans les magazines à potins. Il y a une certaine limite tacite, due au respect, qui n’est pas franchie. Alors, quand ce livre sort, on dirait que la limite a été franchie. Et ça déclenche une sorte de frénésie d’en savoir plus.

CD : Oui, c’est intéressant. Je crois que nous avons une interprétation un peu différente maintenant, de cette limite, plus de quarante ans après les années 1970. Et bien entendu, il y avait une limite encore plus stricte avant cette époque. Je crois que ce qui s’est passé à la fin des années 1960 et dans les années 1970, nous devons l’examiner dans le contexte de cette époque tumultueuse au point de vue social et culturel durant laquelle des générations de citoyens ont tenté de se libérer du carcan victorien. Pourtant l’ère victorienne était terminée depuis longtemps, en théorie; la reine Victoria est morte au tout début du siècle dernier. Mais à bien des égards, culturellement, le Canada demeure victorien, je dirais jusqu’au milieu du 20e siècle. Dans la seconde moitié du 20e siècle, surtout dans les années 1950, 1960 et 1970, on a voulu s’affranchir des anciennes contraintes, en particulier par rapport à la consommation d’alcool, au jeu et au sexe. Il devient très important pour beaucoup de gens, je crois, de rejeter ces contraintes, de franchir ces limites.

Et ce que vous voyez dans les années 1970, c’est une sorte de foisonnement de toutes sortes de mouvements, n’est-ce pas? Dans le domaine politique, comme je l’ai mentionné, c’est le Watergate qui dévoile les secrets les plus obscurs que nous ayons vus dans notre vie publique, et vous ne le faites pas pour franchir une limite. Vous le faites parce que c’est fondamental pour un citoyen de le faire. À la même époque, vous avez des gens qui parlent de développement personnel, de Freud, d’authenticité, de fidélité à soi-même — toutes ces choses que maintenant nous considérons comme étant des idéaux personnels. Ces idéaux s’imposent aussi à l’époque. Tous ces mouvements culturels se renforcent mutuellement.

Je pense qu’aujourd’hui, il y a une vraie limite; si le comportement d’une personne dans sa vie privée démontre qu’elle agit de manière hypocrite dans sa vie publique, je crois que c’est là qu’on a tendance à tracer la limite. Mais dans le contexte des années 1960-1970, je crois que les gens avaient juste envie de se débarrasser des contraintes antérieures. C’était un enjeu si fondamental que vous le faisiez. C’est dans ce contexte que l’ouvrage de Stacey a été un tel succès.

GM : Nous avons demandé à Christopher ce que les Canadiens pensaient de King avant 1950, et si l’opinion du public avait changé après la révélation de certains éléments de sa vie privée.

CD : De toute évidence, les opinions étaient très partagées à propos de King. Certains le détestaient, d’autres l’aimaient. Le point de vue des francophones et des anglophones du Canada était très différent aussi à bien des égards. Ils étaient très divisés. King n’était pas aimé ni admiré, même par les gens qui le soutenaient vraiment. Ce n’était pas un grand orateur ni un homme très charismatique, mais je dirais qu’il était respecté. Alors, quand il est mort, la vision qu’on avait de King était celle d’un grand Canadien, de quelqu’un qui avait pris le pays dans un certain état, et s’était élevé avec lui, quelqu’un qui avait aidé le Canada à se tailler une place plus importante dans le monde, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale. C’est un peu la vieille histoire de la colonie qui devient une nation sous la direction de King. Et une partie de cette émancipation, c’était de se libérer des griffes, comme certains le pensaient, ou du moins de l’influence de la Grande-Bretagne et de voler de ses propres ailes. L’histoire et la carrière politique de King s’inscrivent dans cette perspective. C’est l’opinion positive qu’on avait de lui.

Ce qu’on reprochait à King, c’est d’être ennuyeux et terne, et au Canada anglais, on lui en voulait de ne pas avoir imposé la conscription, d’avoir en quelque sorte trahi les soldats. Bien entendu, si vous aviez parlé à quelqu’un comme André Laurendeau au Québec, il vous aurait dit que c’est le Québec qu’il a trahi en imposant la conscription. C’est donc une image polarisée. Mais la formule polie serait de dire qu’il a été un homme d’État et un grand Canadien.

GM : Alors les nouvelles informations qui ont été révélées, le spiritisme et tout le reste, n’ont pas changé cette image?

CD : Je pense que pendant quelques décennies, oui, elles l’ont beaucoup changée. On a commencé à se souvenir de lui, enfin ceux qui s’en souvenaient, comme « Weird Willy », Willy le bizarre. Au milieu des années 1970, c’est la place qu’il occupait dans l’histoire canadienne. Je pense que parmi les historiens et les spécialistes de la politique, il y avait encore des gens qui s’intéressaient à ses réalisations politiques, mais ces voix étaient noyées par la fascination grandissante qu’exerçait « Weird Willy ». Cette obsession autour de « Weird Willy » a duré un certain temps; elle augmente régulièrement durant les années 1950 et 1960, et explose véritablement dans les années 1970 et 1980. Mais les choses évoluent.

Dans les années 1990, cette obsession diminue et l’on assiste à une résurrection de King comme, à certains égards, le plus grand premier ministre que le Canada ait connu. En 1997, le magazine Maclean’s publie sa liste des plus grands premiers ministres du Canada. Bien entendu, c’est Mackenzie King qui arrive en tête. Les deux historiens qui ont établi cette liste, Norman Hillmer et Jack Granatstein, disent que les gens sont peut-être surpris de voir King occuper cette position, mais ils rappellent qu’il a à son actif toute une série de réalisations.

Je crois que ça n’a pas trop changé depuis. En fait, dans la liste qu’a publiée Maclean’s l’an dernier, King avait repris la tête du classement. Alors voilà.

GM : Faisant référence au journal de King, l’archiviste du Canada, W. Kaye Lamb, écrivait en 1955 : « Plus je le consulte, et plus je suis convaincu que c’est l’un des plus importants documents politiques de notre époque ». Êtes-vous d’accord avec Lamb? Quelle est l’importance du journal au juste?

CD : Je pense que Lamb a parfaitement raison. Il est difficile d’imaginer un journal qui soit plus important que celui-ci. Le journal de Pepys, vous savez, on pense à des journaux de cette envergure-là. Mais manifestement, le Canada n’est pas considéré comme aussi important que la Grande-Bretagne, alors les gens ne connaissent pas le journal de King. Il y a un certain relent de colonialisme là-dessous. Selon moi, le journal de King se classe parmi les plus importants documents historiques de ce pays. Cinquante-sept ans, surtout après qu’il soit devenu chef. Tous les jours, assidûment, sans interruption. Vous ne pouvez pas avoir un compte rendu plus fidèle.

Un seul souhait, peut-être, c’est que King aurait pu être un peu plus introspectif, un peu plus moderne, un peu plus philosophe. Mais s’il avait été tout cela, le journal aurait été encore plus long, trop d’information, pas vrai? Mais il y a tellement des choses dans ce journal. Et il en reste encore à découvrir. Comme je le mentionnais à propos de ces différentes versions du journal de King, il y a bien d’autres histoires à en tirer, même si on a déjà beaucoup écrit à son sujet.

GM : Parlez-nous de ses chiens. Les Pat!

CD : Ils s’appelaient tous Pat. Il y a eu Pat 1, Pat 2 et Pat 3. Pat 3 est mort aussi. Je crois que c’est une connaissance du frère ou du cousin de Handy qui a adopté Pat 3 quand King est décédé. Handy est toujours là, omniprésent dans la famille de King, enfin, je pense que c’est ce qui est arrivé à Pat 3. Alors, Pat, le chien de King, lui a été offert, si je me souviens bien, par sa grande amie Joan Patterson. King est un homme solitaire; son chien était très important dans sa vie. J’ai quatre enfants; j’aime mon chien, mais si j’avais à faire un choix, le chien arriverait en cinquième place, n’est-ce pas? [Geneviève rit] Sixième place, plutôt, après mes enfants et ma femme.

Mais pour un célibataire, on peut supposer que ce genre de relation est très importante, vous savez, un lien affectif. À l’époque toutefois, dans les années 1940 et dans les années 1950 lorsqu’il est décédé, les gens étaient beaucoup moins sensibles à cette relation. Je sais que les exécuteurs ne voulaient pas, mais il y a un passage dans l’ouvrage de Stacey, A Very Double Life, où King pleure la mort de Pat en pleine Deuxième Guerre mondiale. Il est absolument bouleversé. Dévasté. Stacey est un militaire; en tant qu’historien militaire officiel, il se dit que King aurait dû arrêter de pleurnicher et retourner à son travail. Il trouve cela pathétique!

Je crois qu’à l’époque, beaucoup de gens auraient été du même avis. Les exécuteurs testamentaires littéraires aussi, certainement; je suis tombé sur une référence, je ne me souviens plus à quel endroit, où les exécuteurs disent qu’ils ont lu ce passage du journal, et ils espèrent que les gens ne verront pas cela, ils ne veulent pas que les gens découvrent ce passage parce qu’ils comprennent qu’à cette époque la population aurait eu exactement la même opinion que Stacey, à savoir que King était un peu pathétique. Mais je pense qu’aujourd’hui, les gens sont plus ouverts à l’idée d’un lien émotionnel avec les animaux; nous sommes plus réceptifs à cela maintenant.

GM : Si vous voulez lire les passages du journal de King concernant la mort de son chien Pat 1, vous pouvez faire une recherche dans le journal en ligne sur le site Web de BAC, à l’aide du mot-clé « Pat » le 14 juillet 1941.

Une dernière question. Lorsque vous avez effectué des recherches pour votre livre, quelles ressources avez-vous utilisées?

CD : Voici. J’ai d’abord dépouillé les collections privées de tous ceux qui auraient pu parler de King après sa mort. Évidemment, ses exécuteurs littéraires, les papiers de King; merci beaucoup d’avoir conservé les papiers de ses exécuteurs dans la collection King. C’est fantastique. J’ai consulté non seulement les documents officiels des exécuteurs, mais aussi leurs archives personnelles, leur correspondance. Ensuite, les ennemis de King, ses adversaires politiques. Arthur Meighen et Eugene Forsey, un personnage fascinant dans l’esprit de l’époque, qui a publié ce livre très critique sur l’affaire King-Byng et qui est devenu un bon ami d’Arthur Meighen, même si Meighen était un conservateur et Forsey un socialiste.

J’ai aussi consulté les archives de tous ceux qui ont écrit à propos de King. F. R. Scott, qui a composé ce magnifique poème « William Lyon Mackenzie King » en 1955; j’ai consulté ses documents personnels, la correspondance relative à ce poème, comment il a été reçu. Ceux qui ont publié des livres. Bernard Ostry et Harry Ferns au milieu des années 1950. La première biographie critique de King. Dans leurs archives personnelles, on trouve toute l’histoire concernant ce livre et la controverse qu’il a suscitée.

J’en suis venu à penser qu’il y aurait un livre à écrire, ou un article, sur chaque livre qui a déjà été publié, à partir des archives privées des auteurs. C’est une extraordinaire mine d’informations concernant ces livres. Bien entendu, les auteurs collectionnaient tous les articles de journaux, les coupures de presse de toute sorte. Vous savez, les auteurs sont toujours très anxieux de savoir comment leur livre a été reçu. Tout est là. Vous pouvez aussi lire leur correspondance, puis consulter les papiers personnels de leurs correspondants. C’est une piste que j’ai suivie pour les années d’après-guerre de tous ceux qui auraient pu écrire à propos de Mackenzie King.

GM : C’est un homme fascinant. Les personnes qui ont marqué l’histoire ne le sont-elles pas toutes?

CD : Je crois que les gens sont fascinants en général. Bien qu’il m’arrive de penser... quand vous passez autant de temps à étudier une personne, vous êtes de moins en moins intéressé par les bizarreries et bien plus par le genre de questions que les gens se posaient à l’époque; par exemple, comment il a pu avoir autant de succès pendant aussi longtemps. C’est une énigme, un casse-tête que je n’arrive pas à résoudre. Je peux comprendre qu’il existe une variété infinie d’individus ayant tous leurs particularités. Je pense que nous sommes plus tolérants maintenant. Ce qui reste un mystère pour moi, par rapport à King, c’est comment il a fait pour se maintenir en poste aussi longtemps, son habileté et son flair politique, que bien des gens aimeraient pouvoir acquérir tout d’un coup, comme en buvant une potion magique.

GM : Il a sûrement reçu de l’aide de l’au-delà. [Christopher rit.]

CD : [Rires.]

GM : Si vous souhaitez explorer par vous-même le journal de Mackenzie King, visitez-nous en ligne à bac-lac.gc.ca. Pour voir les images associées à ce balado, vous trouverez un lien vers notre album Flickr en vous rendant sur la page web de cet épisode. Et si vous avez aimé cet épisode, nous vous invitons à vous abonner au balado. Vous pouvez le faire par l'entremise d'iTunes, Google Play ou du fil RSS qui se trouve sur notre site web.

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Merci d'avoir été des nôtres. Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada ‒ votre fenêtre sur l'histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions tout particulièrement notre invité d’aujourd’hui, Christopher Dummitt. Merci également à Joseph Trivers et Théo Martin pour leur contribution à cet épisode.

Cet épisode a été produit et réalisé par David Knox avec l’aide de Paula Kielstra.

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Crédits :

You're the best little mother that God ever made
Paroles de J. K. Brennan / Musique de Ernest R. Ball
Victor Talking Machine, 1916

Front Page Challenge
27 mars 1978
5:42-7:38
© Archives numériques de la CBC

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