L’œuvre de Mary Riter Hamilton réalisée sur les champs de bataille

Image en couleur d’un tableau représentant deux postes d’artilleurs devant une forêt calcinée. Deux sépultures, chacune surmontée d’une croix blanche, se trouvent à l’avant-plan. Le tableau porte une signature en bas à gauche : Mary Riter Hamilton 1919. 052 : L’œuvre de Mary Riter Hamilton réalisée sur les champs de bataille
Le 7 mars 2019

Écoutez maintenant [42 Mo, durée : 44:38]

Mary Riter Hamilton accepte une mission spéciale pour Les Amputés de guerre : de 1919 à 1922, elle peint les lieux ravagés où les soldats canadiens ont combattu et péri.

Ses toiles expriment la douleur de la guerre, mais aussi l’espoir et le renouveau. Sacrifiant sa santé, l’artiste crée l’une des rares séries de peintures authentiques qui représentent l’Europe déchirée par le conflit. C’est son cadeau au Canada. D’ailleurs, en 1926, elle donne la majorité de ses toiles aux Archives publiques du Canada, maintenant Bibliothèque et Archives Canada. Aujourd’hui, nous discutons avec Kathryn Young, professeure adjointe d’histoire à l’Université du Manitoba, maintenant retraitée. Nous recevons aussi Sarah McKinnon, ancienne vice-présidente de l’École d’art et de design de l’Ontario et ancienne conservatrice à l’Université du Manitoba.

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L’œuvre de Mary Riter Hamilton réalisée sur les champs de bataille

[Narration]

Introduction

Josée Arnold (JA) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Josée Arnold, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser une artiste de renom à quitter sa vie confortable au Canada pour aller supporter des conditions pénibles sur les champs de bataille de France et de Belgique après la Première Guerre mondiale? Mary Riter Hamilton accepte une mission spéciale pour Les Amputés de guerre : de 1919 à 1922, elle peint les lieux ravagés où les soldats canadiens ont combattu et péri.

Ses toiles expriment la douleur de la guerre, mais aussi l’espoir et le renouveau. Sacrifiant sa santé, l’artiste crée l’une des rares séries de peintures authentiques qui représentent l’Europe déchirée par le conflit. C’est son cadeau au Canada. D’ailleurs, en 1926, elle donne la majorité de ses toiles aux Archives publiques du Canada, un ancêtre de Bibliothèque et Archives Canada.

Aujourd’hui, nous discutons avec Kathryn Young, professeure adjointe d’histoire à l’Université du Manitoba, maintenant retraitée. Nous recevons aussi Sarah McKinnon, ancienne vice-présidente de l’École d’art et de design de l’Ontario et ancienne conservatrice à l’Université du Manitoba. Elles ont coécrit le livre No Man’s Land: The Life and Art of Mary Riter Hamilton.

L’album Flickr de cette émission vaut le coup d’œil. Vous y verrez des tas d’images soigneusement choisies des œuvres de Mary Riter Hamilton, et même quelques photos de l’artiste. Nous vous recommandons chaudement d’aller voir ça. Vous trouverez un lien vers l’album Flickr dans les liens connexes sur la page des balados de Bibliothèque et Archives Canada.

Avant de passer à l’entrevue, parlons un peu de ce qui a incité Sarah et Kathryn à écrire ce livre.

Au milieu des années 1980, Angela Davis, chercheuse à l’Université du Manitoba, lance des recherches sur les artistes canadiennes de l’ouest du pays. C’est ainsi qu’elle découvre, avec notre invitée Sarah McKinnon, l’existence de Mary Riter Hamilton. Les deux complices créent alors une exposition à partir des œuvres de la collection de Bibliothèque et Archives Canada. Elles commencent aussi à écrire ensemble la biographie de l’artiste. L’exposition devient itinérante et parcourt de nombreuses villes canadiennes de 1989 à 2001.

Malheureusement, Angela Davis est décédée au début des années 1990, avant l’achèvement de la biographie. Sa collègue lui a promis de poursuivre le travail, ce qu’elle a fait avec l’aide de notre autre invitée, Kathryn Young. Le livre a vu le jour en 2017.

Traduction d’une citation de J. E. M. Bruce
Avec son pinceau, Mme Hamilton retrace l’histoire du tronçon de la ligne de front qui est tenu par le Corps canadien en France. Avant que la reconstruction commence, elle peint la terre foulée par les soldats canadiens lors de leurs affrontements avec l’ennemi. Les toiles reçues jusqu’à présent, réalisées dans les environs de la crête de Vimy et d’Arras, recréent, par leurs traits précis et leurs couleurs vives, l’aura que dégageaient ces lieux historiques pendant la guerre, avec plus d’exactitude que n’importe quel autre médium. Aucun appareil-photo ne pourrait raconter l’histoire comme le font ces peintures à l’huile, qui reconstituent à la fois les couleurs et la forme des lieux, comme la crête de Vimy…

JA : Nous sommes en compagnie de Mary Margaret Johnston-Miller, archiviste en art de BAC, qui nous donnera un coup de main pour l’entrevue.

[Entrevue]

Mary Margaret Johnston-Miller (MMJM) : Bienvenue à Bibliothèque et Archives Canada, et merci d’avoir accepté de nous parler de vos recherches sur l’artiste Mary Riter Hamilton. Pouvez-vous nous parler des origines de cette femme, en particulier de sa famille et de son enfance au Manitoba?

Kathryn : Certainement. Mary Riter Hamilton est née à l’époque de la colonisation, en 1868. Son enfance se passe sur des concessions. Elle vit d’abord à Teeswater, dans le comté de Bruce, dans le sud de l’Ontario. Au début des années 1880, sa famille déménage à Clearwater, au Manitoba, dans la région des collines Pembina. On sait que Mary Hamilton est instruite près de Teeswater et qu’elle montre de l’intérêt pour l’art.

On n’en sait pas beaucoup sur son adolescence, sinon que vers la fin, elle se rend à Emerson, au Manitoba, tout près de la frontière canado-américaine. Son frère travaille là. Elle devient apprentie modiste.

JA : Un modiste, c’est quelqu’un qui dessine et fabrique des chapeaux.

Très peu de temps après, la modiste déménage à Port Arthur, qui s’appelle aujourd’hui Thunder Bay, et Mary Hamilton la suit. Elle travaille là-bas comme modiste, participe à des événements et fabrique des chapeaux et des articles de mercerie. C’est là qu’elle rencontre son futur mari, Charles Hamilton.

MMJM : J’aimerais qu’on parle des circonstances qui l’amènent à entreprendre une carrière d’artiste. Elle se marie, donc elle suit les conventions pour une femme du 19e siècle. Alors que s’est-il passé?

Kathryn : Eh bien, on sait qu’elle aime l’art. On a d’ailleurs trouvé une citation datant de ses premières années à Port Arthur, où elle dit qu’elle aimerait peindre un site de la région. On sait aussi qu’à cette période, elle apprend à faire de la peinture sur porcelaine en lisant des revues. Elle s’intéresse donc à l’art. C’est une femme de la classe moyenne qui a épousé un homme d’affaires. C’est ça le contexte au début de son mariage.

Le mariage a lieu en 1889. Très peu de temps après, elle accouche d’un bébé mort-né, puis son mari meurt en 1893. Elle se retrouve donc veuve à 25 ans. Quelques mois plus tard, elle rejoint sa famille à Winnipeg. C’est vraiment là que sa carrière d’artiste commence.

JA : À Winnipeg, Mary Riter Hamilton commence à faire de l’art sur porcelaine avant de passer à l’aquarelle et à la peinture à l’huile. Elle se rend à Toronto pour devenir l’élève d’E. Wyly Grier, un portraitiste de renom, et de George Agnew Reid et son épouse, Mary Hiester Reid. Tout ça se passe entre 1894 et 1901.

Kathryn : En 1901, elle a l’occasion d’aller étudier en Europe. Elle s’y rend avec deux autres jeunes femmes de Winnipeg : une qui veut étudier le violon, et sa cousine qui est son chaperon. Mary Hamilton est là pour chaperonner elle aussi, mais je suis convaincue qu’elle veut surtout fréquenter les musées d’art et étudier en Europe.

Les jeunes femmes vont d’abord à Berlin, où Mary Hamilton reçoit pendant deux ans les enseignements de Franz Skarbina, un portraitiste très connu qui est membre de l’académie allemande. Lorsqu’il est temps de rentrer à Winnipeg, en 1903, Mary Hamilton va plutôt à Paris faire des études beaucoup plus approfondies dans plusieurs académies.

MMJM : À quoi ressemble la vie d’une femme plus ou moins seule faisant des études en France, à cette époque?

Kathryn : Disons que c’est très intéressant, mais pas aussi inhabituel qu’on pourrait le croire. D’autres Canadiennes étudient à Paris en même temps qu’elle. Elle s’installe dans le quartier Montparnasse, qui est le quartier des artistes. Elle habite rue de la Grande-Chaumière, tout près de certaines écoles d’art. Elle étudie à l’Académie Julian, qui accueille beaucoup de jeunes femmes. Les choses ont changé en ce qui concerne l’acceptation des femmes dans les cours d’art. À cette époque, il est aussi devenu acceptable qu’une femme voyage seule.

Comme le réseau de chemins de fer est très développé au tournant du siècle, elle peut voyager à l’extérieur de Paris et visiter l’Italie, la Hollande et des musées d’art d’autres pays. Comme je l’ai mentionné, plusieurs artistes canadiens vivent à Paris à cette époque. On passe de longues heures dans les écoles d’art – Julian, Colarossi, Vitti –, mais il ne faut pas oublier que c’est aussi l’époque de Debussy et de Ravel. Paris est une ville en pleine effervescence. On sait qu’elle baigne dans ce milieu, mais on ne sait pas trop à quel point elle participe à tout ça.

MMJM : Où se trouve Mary Riter Hamilton pendant la Première Guerre mondiale, et comment gagne-t-elle sa vie?

Sarah : Je pense pouvoir répondre à cette question. Elle revient au Canada autour de 1911, après sa formation à Paris, et elle passe par plusieurs villes canadiennes : Montréal, Toronto, Winnipeg et ainsi de suite. Elle finit par s’installer à Victoria. Je crois qu’elle a toujours eu l’intention de retourner en France et qu’elle considère son passage au Canada comme une visite.

Ses plans changent à cause de la guerre qui se prépare. À Victoria, elle se refait une vie : elle pratique son art, enseigne et approfondit ce qu’elle a appris en France. Elle se joint à un club d’artistes qui exposent leurs œuvres et amassent des fonds. Évidemment, comme elle est en Colombie-Britannique, j’imagine qu’il y a beaucoup de patriotisme et un vif intérêt pour les affaires du Canada et de la Grande-Bretagne, et pour le conflit outre-mer.

Elle se porte bénévole et encourage les autres à faire la même chose. Elle s’établit pendant un certain temps comme artiste à Victoria. Comme Kathryn le disait, elle fait partie de la classe moyenne. Elle connaît des gens importants à Victoria, qui est la capitale. Donc, elle reçoit quelques commandes. Elle est en bons termes avec des personnes influentes dans la ville. Sa carrière d’artiste va vraiment très bien pendant cette période.

C’est intéressant de noter qu’elle est membre d’une société d’art et d’artisanat sur l’île, un club de peinture dont Emily Carr fait partie. On ne sait pas si les deux femmes interagissent, mais elles se connaissent probablement au moins de nom. Leurs carrières se ressemblent après tout, même si elles ne travailleront jamais ensemble. Elles sont peut-être amies aussi, au début de la guerre et un peu avant.

MMJM : Comment décririez-vous le style de Mary Riter Hamilton avant qu’elle fasse la série sur les champs de bataille?

Sarah : Comme l’expliquait Kathryn, elle a été formée par des portraitistes, et elle a toujours fait des portraits, entre autres choses. Elle a un répertoire typique des femmes de l’époque : elle peint des paysages, des scènes de genre et des portraits. Elle maîtrise l’art des natures mortes, c’est ce qu’elle a étudié, mais elle aime particulièrement les portraits.

J’ai mentionné tout à l’heure qu’elle connaît beaucoup de personnes importantes à Victoria. Les exemples que vous citez ne sont pas anodins. Dans l’ensemble, son style découle de son passage en France. C’est un style postimpressionniste; elle joue beaucoup avec la lumière et les ombres.

Étrangement, elle n’est pas influencée par les mouvements de réalisme contemporain qui ont cours en France. Picasso et Braque inventent le cubisme durant la première décennie du 20e siècle, mais on dirait que ça ne l’influence pas du tout. Je dirais que ses peintures sont plus près du style postimpressionniste traditionnel, avec les couleurs, l’ombre et la lumière, et les contours adoucis. Son style convient aux portraits, et ses portraits sont d’ailleurs bien connus.

À un certain moment – c’est une longue histoire – on lui demande de peindre tous les lieutenants-gouverneurs de la Colombie-Britannique. C’est un gros projet. Les détails demeurent nébuleux – on en parle dans le livre –, mais elle réalise quelques-uns des portraits. Un jour l’argent manque, et elle n’est plus payée. On ne sait pas si elle termine tous les portraits. Plus tard, il y a un incendie dans la résidence du lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique, et on présume que ses toiles sont détruites.

JA : Est-ce que Mary Riter Hamilton vivait de son art?

Sarah : C’était très difficile de gagner sa vie comme artiste, même pour les hommes, et ce l’était encore plus pour les femmes. C’est encore vrai aujourd’hui : quand je travaillais à l’École d’art et de design de l’Ontario, on disait toujours que seulement un finissant sur dix gagnerait un jour sa vie comme artiste à temps plein.

Beaucoup de personnes enseignent leur art et s’y consacrent à temps partiel, ou travaillent dans un musée ou font autre chose. C’est très difficile de vivre de son art. Et c’était sûrement pire pour une femme à cette époque. Il y a une belle citation de Mary Riter Hamilton dans laquelle elle dit que son amour pour l’Europe s’explique entre autres par le fait que les artistes y sont appréciés et respectés. C’est possible d’être artiste là-bas. Mais au Canada, ce n’est pas un métier reconnu ni apprécié; les gens n’en font pas grand cas.

De toute évidence, elle comprend que la carrière professionnelle de ses rêves n’est tout simplement pas possible au Canada. Les événements lui donnent raison, parce qu’elle n’a pas vraiment cette carrière au Canada. À ses yeux, l’Europe promet autre chose.

Traduction d’une citation de Mary Riter Hamilton (MRH) :
En toute franchise, et sans vouloir offenser qui que ce soit, il y a peu d’espoir au Canada, surtout dans cette partie du pays, pour l’artiste ayant des rêves. Artiste que j’étais et que je suis toujours, je l’avoue. Les artistes doivent gagner leur vie comme tout le monde, mais il est quasiment impossible de vivre uniquement de son art pour l’instant. C’est une question d’argent, certes, mais aussi de reconnaissance.

Ça fait mal de l’admettre après avoir vécu en Europe, où l’on apprécie vraiment l’œuvre des artisans doués dont le travail est d’une certaine difficulté. Ce ne serait pas comme ça ici, même si l’argent coulait à flots, ce qui est loin d’être le cas comme vous le savez. Mais ce n’est pas seulement une lamentation personnelle. Avons-nous seulement, je me le demande, une quelconque fierté nationale envers l’art, que ce soit en Colombie-Britannique ou au Canada?

JA : En 1916, le magnat canadien des journaux Max Aitken, aussi appelé le baron Beaverbrook, crée le Fonds de souvenirs de guerre canadiens. C’est le premier programme d’art militaire du Canada, et il donne naissance à une tradition qui s’est perpétuée : faire appel à des artistes pour représenter le Canada en guerre, que ce soit par des écrits, des artefacts ou des œuvres d’art.

Mary Riter Hamilton soumet sa candidature comme artiste documentaire parce qu’elle voudrait se rendre sur place et peindre des scènes de guerre, mais elle n’est pas choisie. Tous les artistes sont des hommes qui sont déjà dans l’armée, comme A. Y. Jackson et Frederick Varley. Certaines femmes, dont Henrietta Mabel, May Florence Wyle et Dorothy Stevens, reçoivent des commandes, mais elles doivent se contenter de peindre les efforts de guerre au Canada.

Traduction d’une citation de MRH :
Je me rends en Europe pour peindre les paysages où un si grand nombre de nos vaillants soldats canadiens ont combattu et perdu la vie. Pour que les tableaux soient réussis, ils doivent être réalisés avant le début de la reconstruction en France et en Belgique. La capacité exceptionnelle de nos soldats est indéniable et je suis impatiente d’arriver sur les lieux de leurs exploits héroïques.

MMJM : Comment a-t-elle enfin la chance d’aller sur les champs de bataille après la Première Guerre mondiale?

Sarah : Elle a un ami à Victoria, J. A. Paton, qui est revenu du front amputé. Il a aidé à fonder le Club des amputés de la Colombie-Britannique, un organisme de soutien aux anciens combattants. Son but est d’aider les soldats qui rentrent au pays, surtout les amputés. L’organisme leur donne accès à de l’instruction et à des formations. Il y a aussi une camaraderie entre les hommes, qui apprennent à vivre avec leurs blessures et leurs handicaps.

Donc, elle connaît Paton, ils sont amis, et on dirait qu’ils trouvent l’idée ensemble. L’organisme publie une revue pour ses membres, The Gold Stripe, qui aide les anciens combattants à réapprivoiser la vie au Canada. Leur idée est la suivante : Mary Riter Hamilton ira en France, sur les champs de bataille, pour peindre les lieux importants dans l’expérience des soldats canadiens. Les familles pourront ainsi voir où leurs fils sont allés, et dans certains cas, où ils sont morts. L’objectif est un peu de montrer aux Canadiens qui sont restés au pays ce que les hommes ont vécu là-bas.

Les illustrations de la revue seraient donc familières à ces hommes. Les œuvres présenteront uniquement les grands sites que les Canadiens reconnaîtront : Passchendaele, Vimy, la Somme… ces lieux dont il a été question dans les journaux au Canada.

Paton et Mary Hamilton élaborent un plan pour obtenir une commande des Amputés de guerre, qui s’appelle alors l’Amputation Club of British Columbia. C’est l’ancêtre des Amputés de guerre; sa fondation officielle remonte à 1918. Les archives montrent que ce club est devenu l’organisme national qu’on connaît aujourd’hui.

Donc, la revue est publiée. Au départ, Mary Hamilton doit envoyer ses toiles au Canada, et le club les reproduit et les publie dans sa revue. C’est comme ça que tout a commencé. On ne sait pas exactement combien de peintures elle envoie. L’entente semble avoir pris fin, car elle continue de peindre en France, mais elle n’envoie plus rien au Canada.

Cette série de plus de 300 toiles constitue le cœur de son don à Bibliothèque et Archives Canada, qui s’appelait les Archives publiques en 1926. Elle a entrepris ce projet et semble incapable de s’arrêter. La commande pour la revue ne lui suffit pas, si on veut. Elle est résolue à rester là-bas; elle passe trois ans sur les champs de bataille durant la reconstruction.

Traduction d’une citation de MRH :
Je me suis dit que si nos soldats ont pu endurer des conditions beaucoup plus atroces, je pouvais y aller moi aussi, et je suis très fière d’avoir pu – dans une bien modeste mesure – commémorer les actes héroïques de nos forces armées, surtout en appuyant nos malheureux compatriotes comme ceux de l’Amputation Club, qui souffriront toute leur vie des affres de la guerre.

MMJM : Vous avez mentionné certains champs de bataille qu’elle a visités. À quoi ressemblent ses conditions de vie en Europe?

Sarah : Ça varie. La plupart du temps, elle vit seule sur le champ de bataille, dans une hutte abandonnée, une tente ou une petite cabane en bois. Elle a habituellement un chien ou deux avec elle pour la protéger.

Les champs de bataille sont en cours de nettoyage et de restauration à l’époque, alors des groupes d’hommes travaillent sur les lieux, et il y a probablement des déserteurs. On embauche des équipes pour extraire les obus du sol, trouver les munitions inutilisées et enterrer les corps. C’est un milieu difficile pour une femme seule. Au début, elle se retrouve parfois près d’un groupe de soldats canadiens qui se préparent à partir, alors elle a un peu de protection et de compagnie. Mais ils s’en vont par la suite.

Elle mentionne aussi dans ses lettres qu’elle a loué pendant une brève période un logement avec une famille française. Elle revient à Paris de temps en temps pour récupérer son courrier, trouver de l’argent et acheter du matériel. Elle vit un peu comme une itinérante; de façon générale, elle mène une vie très solitaire, dans des conditions difficiles. Elle raconte aussi dans ses lettres qu’elle a du mal à trouver de la nourriture, qu’elle a faim et froid. Sa vie sur les champs de bataille n’a rien de facile.

Traduction d’une citation de MRH :
Vous souvenez-vous de cette vieille flanelle que vous m’avez donnée? Je me demandais à l’époque pourquoi je la voulais, mais aujourd’hui j’ai la réponse, car c’est un de mes biens les plus précieux. Je l’enroule autour de moi et je l’épingle à l’intérieur de mon corset. Je ne risque plus de prendre froid quand je dessine, comme c’est arrivé récemment. Le Club des Forces canadiennes fermera cette semaine, et je ne sais toujours pas où j’irai vivre. Il n’y a tout simplement pas de place sur le champ de bataille parmi les Français; ces malheureux possèdent déjà si peu, voire rien du tout. Mais je dois accomplir mon travail ici et maintenant, sinon il sera trop tard.

Demain, je me rendrai près de la ligne de front, dans le canton de la crête de Vimy. Il y a beaucoup de travail à faire là-bas. Jusqu’à présent, j’ai réalisé de nombreux croquis et terminé deux toiles. À la fin juillet, j’enverrai mes œuvres au Gold Stripe et je devrai sans doute prendre une pause, car mon travail ici est très exigeant, d’autant plus que je parcours d’énormes distances. J’aimerais pouvoir vous transporter jusqu’ici; c’est en voyant tout ça de ses propres yeux que l’on comprend réellement l’ampleur des conséquences de cette terrible guerre. Le plus triste, ce sont les croix isolées. Elles semblent si seules. Lorsque je pense à certaines d’entre elles, je ne peux réprimer mes larmes. Les ruines sont effectivement magnifiques et font de bons sujets. Le Canada me semble terriblement loin.

MJMM : Croyez-vous que les techniques et le style de Mary Riter Hamilton évoluent à la suite de cette expérience?

Sarah : À mon avis, son style devient plus impressionniste, en quelque sorte. Les coups de pinceau semblent plus détendus, et les traits plus doux, peut-être à cause de l’aura ou de l’ambiance spectrale qui règne sur les champs de bataille. Elle en parle de temps en temps dans ses lettres. Quand elle décrit ce qu’elle ressent sur les lieux, c’est presque mystique.

Je crois que le sentiment d’immuabilité de la mort, qui n’est évidemment pas représenté dans ses œuvres, mais qui est sous-jacent, lui donne l’impression de vivre une expérience quasi spirituelle ou sacrée. Pour ce qui est du style, elle évite les contours marqués. Elle n’a pas une approche particulière pour les paysages, ceux-ci sont généralement plutôt flous et atténués.

Parfois, elle peint un élément en particulier, comme le monument à Passchendaele, qu’on peut voir dans la collection des Archives. Le rendu est précis et reconnaissable, mais le monument est tout de même baigné d’une douce lueur; on voit de la lumière derrière. Son approche est plutôt douce.

C’est intéressant que les toiles ne montrent pas de sang et ne soient pas macabres; elles ne présentent pas de véritables exemples de mort et de souffrance. Par contre, Mary Hamilton y fait référence dans sa manière de donner une dimension sacrée aux lieux. Je pense que son style dans les toiles de guerre est le prolongement de son style original, qu’elle a appris en France, comme l’expliquait Kathryn.

JA : Ses peintures des champs de bataille ont-elles été exposées en Europe? Sarah nous en parle.

Sarah : Je peux donner quelques exemples, Kathryn aussi probablement. L’exposition qui suscite le plus d’enthousiasme chez Mary Hamilton a lieu à l’Opéra de Paris, une fois le travail terminé. L’objectif est de recueillir des fonds pour les Anglais et les Français, qui souhaitent ériger un monument de la bataille de la Somme près d’Amiens. Ils veulent un gros monument, un peu comme à Vimy. Il existe des plans de ce monument, mais il ne verra jamais le jour.

On expose donc ses toiles et on vend des billets. On veut montrer à quoi ressemblaient les champs de bataille et quelle sera la place du monument dans tout ça. On a aussi l’intention de présenter ces œuvres à Londres après l’exposition de Paris. Je crois que le plan n’a pas vraiment fonctionné, mais l’idée de départ est que les œuvres aideraient les Anglais à amasser des fonds. Mais je ne sais pas si le projet s’est concrétisé.

Elle acquiert une certaine notoriété. Le gouvernement français l’admet dans l’ordre des Palmes académiques, le plus prestigieux après la Légion d’honneur. C’est à l’époque de l’exposition à Paris. Elle est très fière d’être reconnue de nouveau. Ironiquement, c’est par le gouvernement français, alors qu’au Canada, on l’a pratiquement ignorée à son retour au pays. [Rires] Cet exemple montre qu’elle devient étonnamment célèbre en Europe durant l’après-guerre, après avoir terminé ses toiles.

JA : Mary Riter Hamilton peint les champs de bataille en France et en Belgique de 1919 à 1922. Elle utilise l’aquarelle et la peinture à l’huile, et fait des dessins à la craie, au fusain et au crayon à mine. Au total, elle crée plus de 300 œuvres; il s’agit de la plus volumineuse collection de peintures canadiennes sur la Première Guerre mondiale réalisée par un seul artiste. BAC possède la majorité d’entre elles : 185 toiles et plus de 40 croquis.

Nous avons demandé à Sarah et Kathryn comment BAC avait acquis une si grande partie de l’œuvre de Mary Riter Hamilton.

Sarah : Mary Riter Hamilton décide de rentrer au Canada vers 1925. Elle reste en Europe après avoir fini ses toiles sur les champs de bataille, et elle touche à d’autres disciplines artistiques, comme les arts décoratifs. Elle essaie de gagner de l’argent pour avoir les moyens de rester en Europe.

Finalement, en 1925, elle décide de revenir à la maison. À ce moment-là, elle a accumulé de nombreuses œuvres – toutes celles qu’elle a faites après avoir arrêté de les envoyer à l’Amputation Club en Colombie-Britannique. Elle s’inquiète beaucoup pour ses images, comme elle les appelle, et de ce qui adviendra d’elles.

Elle les emballe, probablement à la hâte. On n’a pas pris soin des toiles, ce qui les a endommagées, je pense. Elle les emballe toutes dans un seul paquet et décide de les renvoyer au Canada. Mais elle n’a pas les moyens de payer l’envoi, alors elle demande de l’aide à des amis au Canada. Elle rentre au pays en 1925 et compte tenir une série d’expositions, comme elle le faisait en Colombie-Britannique, au début de sa carrière.

Elle croit que ce serait une bonne idée d’exposer ses toiles partout au pays. Elle imagine des expositions itinérantes commençant dans l’est du Canada, pour montrer à quoi ressemblent l’après-guerre et les champs de bataille, ce qui était d’ailleurs sa motivation première en allant là-bas.

Elle fait quelques démarches, contacte des gens à Montréal et à Ottawa, mais le projet ne se concrétise pas. Elle voudrait que l’entrée soit payante. Elle ne veut pas vendre ses toiles, car elle les a faites pour les soldats, mais elle aimerait amasser des fonds et les redonner aux anciens combattants, d’une manière quelconque. On ne sait pas trop ce qu’elle a en tête.

L’exposition tombe à l’eau. Elle n’a pas les moyens de faire encadrer les toiles et n’a pas de mécène pour l’aider. En fin de compte, je pense qu’elle est très préoccupée par le sort de ses toiles.

Puis, elle a une idée, qui lui est probablement suggérée par quelqu’un : elle veut les donner. Elle entreprend des démarches auprès de la Galerie nationale du Canada. Elle veut envoyer ses toiles là-bas, mais la Galerie refuse. Ensuite, j’imagine par l’intermédiaire de ses amis et de son réseau – comme ces personnes que Kathryn a mentionnées –, elle entre en contact avec Arthur Doughty, qui est à la tête des Archives publiques à l’époque.

Grâce à l’appui de certaines personnalités politiques, les Archives acceptent le don de Mary Hamilton. Elle ne semble pas déçue. Par la suite, elle écrit qu’elle est ravie que ses toiles soient sous la responsabilité des Archives. Elle espère que les soldats en profiteront. Encore une fois, je ne suis pas certaine de ce qu’elle a en tête; mais pour elle, son œuvre est un cadeau offert au pays, c’est un geste très honorable.

Ce qui est un peu décevant, par contre, c’est qu’elle ne reçoit aucune compensation. Les toiles sont un cadeau, et elle n’est aucunement rétribuée. Je crois qu’il y a une certaine tristesse là-dedans : elle confie l’œuvre de sa vie à une institution sans savoir ce qu’on va en faire, ou même si on va en faire quelque chose. Mais elle semble heureuse de son choix après coup. Une fois les détails réglés, les toiles sont remises aux Archives en 1926.

Traduction d’une citation de MRH :
Alors que je fais officiellement don de ma collection d’images de champs de bataille aux Archives publiques du Canada, me permettez-vous d’exprimer toute ma gratitude et ma joie? C’est un grand honneur et privilège de savoir que le travail que j’ai réalisé dans l’indescriptible désolation du No Man’s Land est jugé digne de commémorer nos soldats canadiens, qu’ils aient survécu ou soient tombés au combat. Je ne crois pas pouvoir revivre cela; et je sais que tout mérite et toute beauté que l’on peut trouver dans ces images ne sont qu’un vague reflet des visions qui me sont venues en ces lieux, des visions qui proviennent de l’esprit des hommes eux-mêmes.

MMJM : Mary Riter Hamilton meurt en 1954 en Colombie-Britannique. Pouvez-vous nous parler de sa vie et de sa carrière après ce don aux Archives, c’est-à-dire des années 30 au début des années 1950?

Kathryn : Elle a une vie très difficile. Tout d’abord, il ne faut pas oublier qu’elle a un peu plus de 50 ans quand elle se rend sur les champs de bataille en 1919. À son retour, en 1925, elle est bien avancée dans la cinquantaine. Elle revient à Winnipeg et y reste jusqu’en 1929, avant de se rendre sur la côte Ouest. On aurait pu penser qu’elle retournerait à Victoria, où elle a de très bons amis, mais elle décide plutôt – de manière assez précipitée, semble-t-il – d’aller à Vancouver.

De 1929 jusqu’à sa mort, elle souffre de diverses maladies. La plus récurrente est l’anémie pernicieuse, qui lui cause de la démence; elle est donc internée à plusieurs reprises dans des hôpitaux psychiatriques. Le personnel médical lui administre alors de l’extrait de foie et d’autres remèdes, et elle prend du mieux.

Il paraît qu’elle fait de la peinture durant ses séjours à l’hôpital, jusqu’à ce qu’elle obtienne son congé. Mais elle ne reprend jamais vraiment la peinture après son retour au Canada en 1925-1926, à part pendant ses brefs séjours à l’hôpital.

Elle a quelques élèves à Vancouver, encore là, de façon ponctuelle. C’est une période très marquée par la maladie et l’instabilité financière. Et ça continue comme ça jusqu’à sa mort. La vérité, c’est qu’à son décès, en avril 1954, elle est pauvre. Elle est prise en charge par les services sociaux de la Colombie-Britannique et souffre de plusieurs maladies. Elle est alors âgée d’environ 80 ans.

JA : Jusqu’au 31 mars 2019, le Musée canadien de la guerre à Ottawa présente une exposition sur l’œuvre de Mary Riter Hamilton. Trois toiles de la collection de BAC ont aussi été prêtées au Musée de l’Artillerie royale canadienne à Shilo, au Manitoba. Ses œuvres se trouvent également dans les collections permanentes de plusieurs musées et galeries, comme le Vancouver Art Gallery, l’Art Gallery of Greater Victoria et les musées des beaux-arts de Winnipeg et de la Nouvelle-Écosse.

Nous avons demandé à nos invitées quelles sortes de ressources elles ont utilisées dans le cadre de la recherche pour leur livre.

Kathryn : On a utilisé les documents textuels qu’il y avait ici. Comme Sarah avait aidé à organiser l’exposition à Winnipeg, elle avait déjà réuni plusieurs toiles et possédait des documents de première main. J’avais vu l’exposition, mais je ne connaissais pas du tout le sujet à l’époque. Je suis venue à Ottawa pendant qu’on écrivait le livre et on a regardé les ressources textuelles sur place. Je suis aussi allée aux archives de Victoria et de Winnipeg.

Les Archives de la Colombie-Britannique ont fait un fonds Mary Riter Hamilton, qui comprend des lettres envoyées à Doughty. Il y avait des recoupements avec ce qu’on avait déjà, mais aussi des éléments nouveaux. Il y a également un fonds Mary Riter Hamilton aux Archives du Manitoba. On y trouve plusieurs critiques parues dans les journaux sur des expositions à Winnipeg. Le Manitoba Free Press a beaucoup écrit sur cette artiste entre 1894 et 1901. Quand elle revient à Winnipeg, en 1912, il y a une grosse exposition là-bas.

Puis, dans les années 1920, il y a un journal mondain qui est publié à Winnipeg, le Town Topics. Il existe depuis les années 1890. Ce journal est une excellente source d’information sur les salons de Mary Hamilton. À l’époque, les femmes de la classe moyenne et de la haute classe tiennent des salons et invitent leurs amies. Mary Hamilton organise chez elle ce qui est essentiellement de petites expositions, et elle invite ses amies, ses élèves et d’autres femmes faisant partie de l’élite de Winnipeg.

Sarah : Et elles boivent du thé.

Kathryn : Oui, du thé, sur une table à thé. On demande à des femmes importantes de faire le service, et des œuvres sont exposées. Ce sont ses toiles et celles de ses élèves, dont certaines sont présentes avec leurs enfants. Les toiles sont exposées, et elles sont aussi à vendre. Mary Hamilton utilise cet événement social de manière bien différente des autres dames de l’époque. Ensuite, on a trouvé d’autres documents dans les Archives de la Colombie-Britannique—

Sarah : À la ville de Vancouver…

Kathryn : Dans les Archives du Manitoba, les archives municipales de Vancouver, et, bien sûr, ici même à Bibliothèque et Archives Canada. Évidemment, on a utilisé une foule de documents secondaires pour tenter de savoir à quoi ressemble la vie d’une artiste à cette époque. Depuis 25 ans, il y a plus de publications sur les artistes féminines, ce qui nous a beaucoup aidées à comprendre le travail des contemporaines de Mary Hamilton, comme celles qui étudient en même temps qu’elle à Paris.

Sarah : Il y a une chose que j’aimerais dire sur Bibliothèque et Archives Canada. La première fois que je suis venue ici avec Angela Davis, au milieu des années 1980, on avait approché les Archives et Les Amputés de guerre en même temps. On est venu faire une visite exploratoire ici, en disant : « On a une idée d’exposition, et on sait que certaines de ces œuvres sont ici et que vous avez déjà appuyé cette artiste. Y aurait-il moyen de faire quelque chose? » On s’est rendu dans la section sur l’art documentaire, on a regardé les œuvres et on a discuté avec le personnel. On a travaillé avec Jim Burant et aussi Gilbert Gignac, qui est à la retraite aujourd’hui. On leur a dit « Voici ce qu’on aimerait faire. »

JA : Les auditeurs auront peut-être reconnu le nom de Gilbert Gignac. Cet ancien gestionnaire des collections d’art à Bibliothèque et Archives Canada a participé à deux de nos épisodes : l’épisode 29 sur l’artiste suisse Peter Rindisbacher, le premier artiste à avoir peint et dessiné l’Ouest canadien, ainsi que l’épisode 16, sur William Hind, un artiste ayant joué un rôle fondamental dans le développement de l’art dans la société canadienne. Nous vous invitons à écouter ces épisodes!

Sarah : Ils sont allés chercher les œuvres. Il y a eu une longue discussion pour déterminer lesquelles pouvaient être exposées ou non, selon leur nature et leur état. Bon nombre d’entre elles n’étaient pas conservées depuis longtemps, donc elles n’étaient pas en très bon état. Après plusieurs négociations pour déterminer ce qui pouvait être fait, nous avons finalement trouvé une entente : les Archives feraient des travaux de conservation sur certaines toiles qu’Angela et moi avions choisies, ce qui pouvait être fait dans des délais raisonnables.

Gilbert est venu voir la salle d’exposition à Winnipeg. On était en train d’installer des dispositifs pour réguler les conditions environnementales dans la galerie de l’Université de Winnipeg, financée par Les Amputés de guerre. On a pu décider comment les œuvres seraient disposées dans l’espace. Déjà vers la fin des années 1980, les Archives avaient accepté de faire des travaux de conservation, et on a pu consulter leur personnel, qui nous a aidées à préparer l’exposition.

Après l’exposition à l’Université de Winnipeg, il y en a eu une ici même, au rez-de-chaussée du 395, rue Wellington, et c’était vraiment un bel événement. Plus tard, les Archives ont à nouveau montré quelques-unes de ces œuvres dans une petite galerie du marché By. Entre-temps, l’exposition a été ajoutée à leur programmation itinérante. Je suis allée la voir dans un musée local à Thunder Bay; une ville qui s’intéresse beaucoup à Mary Riter Hamilton.

L’exposition a aussi été présentée à l’Université Acadia à Wolfville, car Cliff Chadderton, le directeur des Amputés de guerre, a reçu un doctorat honorifique de cette université. Quand je suis allée là-bas, j’ai remarqué qu’il y avait un bel espace pour les archives dans une galerie universitaire. Nous leur avons demandé s’ils voulaient exposer ces œuvres, et ils ont dit oui. L’exposition s’est aussi rendue à Red Deer, au centre d’exposition national, et à Moose Jaw, au centre d’exposition.

Chaque fois, les Archives ont géré le transport des œuvres. Les Amputés de guerre, eux, ont assumé une partie des frais et m’ont permis de me rendre dans toutes ces salles, pour parler un peu de l’histoire de Mary Riter Hamilton. Il y avait une excellente collaboration entre les Archives et les Amputés de guerre, qui étaient un donateur privé en quelque sorte. Les deux parties avaient un intérêt commun dans le projet. C’est extraordinaire, ce qui est ressorti de l’idée qu’on a eue dans les années 1980, quand on espérait arriver à créer quelque chose.

MMJM : Quelle a été la découverte la plus excitante au cours de vos recherches?

Kathryn : Je dirais que c’est la correspondance avec son amie, qui est en réalité une connaissance d’une amie. Quand elle est sur les champs de bataille, après 1919, Mary Hamilton échange des lettres privées avec Margaret Hart, une femme de la haute société à Victoria qui est en fait sa meilleure amie, et avec Roslyn Young, une autre femme de la haute société. Ces femmes sont à la tête du Cercle canadien des femmes et de l’Association des femmes diplômées des universités. Les liens avec ces clubs sont très importants pour Mary Hamilton aussi.

Dans ces lettres, on découvre des choses sur Mary Hamilton, qui décrit ses conditions de vie sur les champs de bataille avec une bonne dose d’humour, ce qui est intéressant. Elle parle aussi des périodes très difficiles qu’elle a vécues. De l’autre côté, on parle de ce qui se passe dans la haute société et les associations. Le Cercle canadien des femmes et l’Association des femmes diplômées des universités essaient de l’aider lorsqu’elle a des problèmes d’argent durant cette période. Ce sont des lettres très précieuses qui n’avaient jamais été vues auparavant. C’est Sarah qui a réussi à mettre la main dessus.

MMJM : Voilà qui m’amène à ma dernière question : selon vous, qu’est-ce qui explique que Mary Riter Hamilton ne soit pas aussi connue qu’elle pourrait l’être? Comment ça se fait qu’elle n’a pas marqué davantage la scène artistique canadienne?

Sarah : J’ai une théorie, et je pense que Kathryn va donner la sienne aussi. On en a déjà parlé, et il y a beaucoup d’opinions différentes. Je crois que l’un des facteurs, c’est son style. Du point de vue de l’histoire de l’art, il est relativement conventionnel. On a mentionné tout à l’heure sa formation traditionnelle en peinture sur porcelaine. Bien qu’elle soit autodidacte dans cette discipline-là, elle a aussi une formation traditionnelle pour les scènes de genre, les paysages, les portraits, et tout ça. Elle a étudié à des écoles d’art traditionnelles. Elle n’a pas un style novateur; elle fait ce qu’on lui a enseigné, et elle le fait très bien.

Parfois, la notoriété vient en rejetant les normes et les conventions. Même pour Emily Carr, qui peint aussi des paysages, mais de façon plus abstraite; elle a une approche différente pour les angles dans les paysages. Emily Carr est sortie du moule. Alors je dirais que c’est certainement l’un des facteurs, que Mary Hamilton, elle, ne semblait pas faire ça…

L’aspect le plus exceptionnel de sa vie, je crois, c’est qu’elle se rend en France pour faire quelque chose d’inhabituel pendant trois ans sur les champs de bataille. Mais son style reste plutôt conventionnel. Il n’y a pas de différences marquées par rapport à ses œuvres antérieures.

C’est peut-être une partie de la réponse. Sans parler du fait qu’elle est âgée et que ses œuvres sont reléguées aux archives à son retour. Comme Kathryn le disait, elle n’a pas de carrière après ça. On dirait qu’elle s’efface. Les gens ne s’intéressent plus à la Première Guerre mondiale à partir des années 1920, et ensuite, elle semble disparaître. Je pense que c’est une des raisons, et que ça a quelque chose à voir avec son style. Mais il y a d’autres hypothèses; peut-être que Kathryn a d’autres idées.

Kathryn : Il faut savoir que Mary Riter Hamilton est vraiment une artiste de l’Ouest canadien. Même si elle présente des expositions dans l’est du pays, elle ne fait jamais partie du milieu artistique de l’Est. Sa période la plus productive est son séjour en France : le début de sa carrière, de 1901 à 1911, et ensuite les années sur les champs de bataille. Elle ne fait pas partie du milieu; en plus, elle passe une quinzaine d’années en dehors du pays. À son retour, elle va dans l’Ouest, à Winnipeg, Victoria et Vancouver.

Elle est connue de certains artistes de l’est, qui ont fait des expositions à Winnipeg eux aussi, surtout autour de 1912, quand la ville est la troisième en importance au pays. Mais elle n’a jamais eu de mentor ou de groupe de personnes pour la soutenir dans l’Est. Je pense que c’est un élément politique important pour expliquer son manque relatif de notoriété. Pourtant, ses œuvres se retrouvent dans des musées d’art et des collections privées d’un bout à l’autre du pays. Elles sont encore sur le marché, d’ailleurs.

JA : Selon certains historiens, après le conflit, les Canadiens n’ont plus envie de penser à la guerre, l’élan s’est essoufflé; ils veulent passer à autre chose. Nous avons demandé à Sarah si c’est une des raisons pour lesquelles Mary Riter Hamilton n’est pas aussi connue qu’elle pourrait l’être.

Sarah : Oui, je crois que ça fait partie du problème. Ça explique aussi le refus de la Galerie nationale, au milieu des années 1920. Plusieurs historiens le disent : à cette époque au Canada, il y a un vrai ras-le-bol de la guerre. Pendant le conflit, il y a un sentiment de patriotisme et de l’enthousiasme. Les jeunes hommes croient qu’ils iront au front et reviendront en héros. Cette période-là est très positive.

Mais la guerre s’éternise, les Canadiens souffrent et tout devient plus difficile. Quand l’Armistice est enfin conclu, les gens sont ravis que la guerre soit finie. Mais à la fin des années 1920, même les enseignants hésitent à parler en classe des événements qui ont marqué l’histoire récente.

Dans chaque village canadien, au moins une personne revient de la guerre blessée ou amputée, ou a perdu la vie. Dans le sud de l’Ontario, les villes érigent une foule de beaux monuments pour les anciens combattants; il y en a partout. Tout le monde a été touché par la guerre.

Je pense que dans les petits villages comme dans les grandes villes, on ne veut pas se faire rappeler tous les jeunes hommes sacrifiés et les ravages de la guerre. D’ailleurs, dans les années 1920, on élimine cette matière des cours; les enfants n’apprennent plus les glorieux faits d’armes des Forces canadiennes.

C’est dans ce contexte que Mary Hamilton revient au Canada, en 1925, alors qu’il y a bien peu d’engouement pour cette guerre qui était censée mettre fin à toutes les guerres. Je pense donc que, même si son œuvre n’est aucunement négative, elle n’a tout simplement pas le bon public; l’accueil aurait été différent 10 ans plus tôt.

[Narration]

JA : Si vous voulez en savoir plus sur les œuvres de Mary Riter Hamilton à Bibliothèque et Archives Canada, visitez notre site Web à bac-lac.gc.ca. Et n’oubliez pas d’aller voir l’album Flickr, qui présente une belle sélection de ses toiles.

Merci d’avoir été des nôtres. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Vous écoutiez Découvrez Bibliothèque et Archives Canada, votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes. Nous remercions spécialement nos invitées d’aujourd’hui, Kathryn Young et Sarah McKinnon. Merci également à Mary Margaret Johnston-Miller pour son aide.

Cet épisode a été produit et réalisé par David Knox.

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