La salle des merveilles de M. Lowy

Photo en couleur d’une enluminure dans un livre ancien. 045 : La salle des merveilles de M. Lowy
Le 3 mai 2018

Écoutez maintenant [46,2 Mo, durée : 50:16]

Au fond d’un obscur corridor de notre édifice d’Ottawa se trouve une mystérieuse salle débordante de magnifiques volumes empreints de sagesse ancestrale. La salle Lowy est un musée en soi qui renferme 3 000 livres hébraïques et judaïques rares, souvent uniques, remontant au 15e siècle. Dans cet épisode, nous nous entretenons avec Michael Kent, l’actuel conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy, qui nous présente quelques-uns des fabuleux ouvrages de cette collection et nous raconte des histoires entourant leurs pérégrinations.

Abonnez-vous à notre fil RSS , iTunes ou Google Play afin de recevoir des nouvelles émissions.

RSS Icon RSS   iTunes Icon iTunes  iTunes IconGoogle Play

Liens connexes :

Envoyez vos questions et commentaires à : bac.balados-podcasts.lac@canada.ca.

Transcription de fichier balado

La salle des merveilles de M. Lowy

[Narration]

Geneviève Morin (GM) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

[Enregistrement d’ambiance]

[Bruits de pas]

GM : Nous sommes maintenant dans l’entrée de notre édifice principal au 395 Wellington à Ottawa où nous allons rencontrer Michael. Un magnifique hall en marbre rehaussé d’or et des rampes en laiton. Tout cela nous rappelle que nous sommes dans un endroit prestigieux.

[Musique]

GM : We’re going to a tucked-away corner of the building that you would never guess is here. [Traduction : Nous nous dirigeons vers un coin perdu de l’édifice dont vous n’avez jamais soupçonné l’existence.]

[Narration]

GM : Bien cachée au fond d’un obscur corridor de notre édifice d’Ottawa se trouve une mystérieuse salle débordante de magnifiques volumes empreints de sagesse ancestrale.

[Musique]

GM : « La salle Lowy », comme l’appelle affectueusement le personnel de BAC, est un musée en soi qui renferme plus de 3 000 volumes rares, souvent uniques, remontant au 15e siècle. En 1977, Jacob M. Lowy a fait don à BAC de cette collection de livres hébraïques et judaïques, à condition qu’elle soit conservée ensemble, comme une collection distincte, et qu’un conservateur lui soit spécialement affecté. Dans cet épisode, nous nous entretenons avec Michael Kent, l’actuel conservateur de la collection Jacob M. Lowy, qui nous présente quelques-uns des fabuleux ouvrages de cette collection et nous raconte des histoires entourant leurs pérégrinations.

[Musique]

[Entrevue]

[Bruit d’une porte qui s’ouvre]

Michael Kent (MK) : Hey!

GM : Hi, Michael! I’m Geneviève.

MK : Michael.

GM : Nice to meet you.

MK : Nice to meet you. How are you?

GM : I'm good. How are you?

MK : Doing well.

GM : I’ve never been here.

[Traduction :

Michael Kent (MK) : Bonjour!

GM : Bonjour Michael! Je suis Geneviève.

MK : Michael.

GM : Ravie de vous rencontrer.

MK : Très heureux aussi de vous rencontrer. Comment allez-vous?

GM : Bien. Et vous?

MK : Très bien.

GM : Je ne suis jamais venue ici.]

[Narration]

GM : Si vous souhaitez voir les photos de la salle Lowy et des livres mentionnés dans cet épisode, vous trouverez un lien direct à notre album Flickr sur la page correspondant à l’épisode du présent balado.

[Entrevue]

MK : Comme vous pouvez le voir au premier coup d’œil, tous les livres nous font face. Ils sont conservés dans des étagères en bois vitrées. C’est un endroit magnifique; j’adore venir ici chaque jour. Et croyez-le ou non, cette collection est une des principales raisons qui m’ont incité à étudier en bibliothéconomie.

Alors que j’étais étudiant au premier cycle à l’Université d’Ottawa, j’ai suivi un cours en études juives avec la professeure Rebecca Margolis. Un jour, elle a amené notre classe ici pour voir la collection Lowy; c’est Cheryl Jaffe, alors conservatrice attitrée, qui nous a fait visiter. J’ai trouvé cela phénoménal; je n’avais jamais pensé à ce genre de profession jusqu’alors. Cheryl Jaffe nous a parlé des programmes de maîtrise en bibliothéconomie et en archivistique; elle nous a dit que si nous avions envie de travailler dans une institution comme celle-ci, ces programmes d’études pourraient nous être utiles.

Après avoir terminé ma maîtrise ès arts, j’ai obtenu une bourse d’études et je me suis dit que la bibliothéconomie, ça m’avait semblé vraiment intéressant quand j’avais visité la collection Lowy à BAC.  Et maintenant la boucle est bouclée. Je suis ici, et c’est moi qui fais visiter la collection aux étudiants de premier cycle; qui sait si dans quelques années certains d’entre eux ne feront pas partie de mes collègues de travail.

GM : Vous donnez au suivant. C’est formidable.

MK : Ouais. Il y a tellement de livres extraordinaires dans cette salle, et dans bien des cas, c’est l’un des seuls exemplaires au monde, si ce n’est le seul, qui est conservé dans cette salle. Il y a plus de 3 000 volumes rares ici; évidemment, nous n’allons pas tous les regarder aujourd’hui.

Mais avant de se plonger dans les livres, j’aimerais vous parler un peu de l’histoire de la collection; c’est une histoire qui étonne souvent les visiteurs. Ici, à Bibliothèque et Archives Canada, nous sommes dans le secteur de la bibliothèque; c’est la bibliothèque nationale du Canada. Notre principal objectif est de raconter l’histoire du Canada, celle qui a été publiée, qui a été écrite. Alors, qu’est-ce qu’une collection de 3 000 livres judaïques rares fait ici dans la bibliothèque nationale de notre pays, une collection dont la plupart des ouvrages ont été imprimés à l’extérieur du Canada et dans plusieurs cas, bien avant que les Européens ne découvrent l’Amérique du Nord?

Venez, je vais vous montrer; j’ai sorti plusieurs photos et quelques reproductions qui m’aideront à raconter cette histoire. J’ai parlé de la collection, la collection Jacob M. Lowy; voici un portrait de M. Lowy, une des célèbres photos de Yousuf Karsh. Karsh était un photographe d’Ottawa. Cette collection, ici, à laquelle se sont ajoutées quelques acquisitions au fil du temps, c’était sa collection personnelle. Il en a fait don à la Couronne; elle a été déposée dans ce qui était alors la Bibliothèque nationale en 1977, il y a un peu plus de 40 ans. L’année dernière, en 2017, c’était notre 40e anniversaire.

GM : Bonne fête!

MK : Oui, j’ai entendu parler qu’il y a eu un autre anniversaire important au pays l’an dernier, mais moi, ce qui m’intéressait surtout, c’était celui de Lowy. Pour bien comprendre l’histoire de M. Lowy, pourquoi il a rassemblé cette collection et pourquoi il l’a donnée, il nous faut revenir un peu en arrière et nous intéresser à son père. J’ai une photo de son père ici; Raphael Lowy était un rabbin. Il était le rabbin de Bardejov — j’espère que je prononce le nom correctement — dans l’actuelle Slovaquie, qui faisait partie de l’empire austro-hongrois à la naissance de M. Lowy et durant sa jeunesse.

Le rabbin Lowy était très représentatif de ces anciens rabbins d’Europe de l’Est; c’était un dirigeant de la communauté juive, mais il était aussi reconnu comme un dirigeant de sa communauté par les non-Juifs. Il entretenait d’excellentes relations avec le maire, avec la police locale, ou plutôt avec le chef de police, et avec la société en général de cette petite ville.

C’était très important, cela — être un rabbin dans les années 1910, 1920, 1930 — parce que durant les années 1930, voyant la montée du mouvement nazi et de l’antisémitisme en Europe, il a pu se servir de ses contacts pour aider des Juifs à s’enfuir. Il a personnellement aidé des milliers de Juifs à fuir la Slovaquie et à se réfugier dans d’autres pays. Pour vous donner une idée du travail qu’il a fait, nous avons une copie d’une lettre écrite par la garde Hlinka. La garde Hlinka était formée de sympathisants nazis en Slovaquie. Je ne lis pas le slovaque, mais heureusement, j’ai ici une très utile traduction en anglais et en français. J’ai beaucoup parlé jusqu’ici. Voulez-vous lire cette ligne qui commence à « L’élimination » ?

GM : « L’élimination de Lowy a autant de valeur que l’élimination d’un millier de Juifs. La question de la rentabilité de Lowy est très sérieuse et c’est pourquoi je dois vous en avertir. Veuillez cesser d’émettre la lettre d’identification jaune pour la ville de Bar »... vous devez prononcer cela.

MK : Bardejov.

GM : « La commission locale vous transmettra la liste des Juifs dont nous avons besoin ».

MK : Pour bien comprendre cet extrait, rappelons-nous que la garde Hlinka était composée de sympathisants nazis très actifs qui enlevaient des Juifs pour les envoyer dans les camps de la mort. Il faut avoir une logique assez tordue, malsaine, pour penser comme cela, mais ces gens avaient le mandat d’enlever et de tuer autant de Juifs que possible. Et ils disaient que ce Juif en particulier était plus important qu’un millier d’autres. Je crois que c’est très révélateur du travail qu’accomplissait Lowy pour déjouer leurs plans.

Une fois — je vous raconte une anecdote en passant — j’ai cherché « rabbin Lowy » dans Google Books, simplement parce que Google Books nous aide à repérer toutes sortes d’ouvrages de référence inhabituels, et j’ai été agréablement surpris du nombre de biographies de survivants de l’Holocauste que cette recherche m’a permis de découvrir. Et tous mentionnent que c’était le rabbin Lowy qui les avait aidés à s’échapper.

GM : Le ton de cette lettre est extrêmement frappant. Vraiment. C’est mécanique, méthodique, c’est... presque un langage de gestion : « Bien, c’est un meilleur investissement parce que nous obtenons un meilleur rendement. » Ça donne froid dans le dos.

MK : Les nazis étaient de formidables bureaucrates. Je pense que... succès n’est peut-être pas le bon mot... du moins pas dans le sens où nous l’utilisons aujourd’hui, mais il y avait certainement beaucoup de prospective et de planification dans ce qu’ils faisaient. Et je pense que le monde est chanceux qu’il y ait eu aussi des personnes comme le rabbin Lowy, qui étaient assez habiles pour manipuler ce système et le déjouer.

GM : Alors, comment sont-ils finalement arrivés au Canada?

MK : Comme je l’ai mentionné, le rabbin Lowy a aidé des milliers de Juifs à fuir la Slovaquie, et parmi eux son propre fils, Jacob. Je dois dire, pour conclure l’histoire du rabbin Lowy, qu’il n’a jamais utilisé ses contacts pour s’enfuir lui-même. Il est resté dans son pays jusqu’à la toute fin et il a péri dans l’Holocauste. Il avait cette mentalité — le capitaine doit être le dernier à quitter son navire — il ne partirait pas de la Slovaquie tant qu’il y aurait encore des vies à sauver.

Alors son fils, M. Lowy, a fui la Slovaquie en 1938, peu de temps avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Il a passé les années de guerre à Londres, au Royaume-Uni, et après la guerre, enfin quelques années après la guerre, lorsque les lois sur l’immigration des Juifs au Canada se sont assouplies, il a émigré au Canada et s’est établi à Montréal. À Montréal, il a commencé à s’intéresser au marché immobilier industriel. Je dis toujours aux étudiants qui font la visite, l’immobilier industriel, c’est pas mal plus payant que la bibliothéconomie. Mais les bibliothécaires font un travail bien plus agréable.

Ça explique probablement comment il a pu acquérir une collection d’une telle valeur et d’une telle rareté. Ceci dit, M. Lowy ne dépensait pas son argent uniquement à acheter des livres. Il était aussi très engagé dans toutes sortes d’organismes sans but lucratif et comme chef de file dans la communauté; il était très généreux d’une manière générale, à Montréal et dans le reste du Canada, ce qui lui a même mérité l’Ordre du Canada.

Alors que nous nous promenons dans cette salle et que nous regardons tous ces livres rares, il faut comprendre que c’était un passionné des livres en général. Ce que nous voyons ici n’est qu’une portion de sa collection.

Il collectionnait aussi des œuvres judaïques contemporaines, ainsi que des impressions contemporaines de grands textes religieux juifs. D’après ce que j’ai compris, une grande partie de ces œuvres judaïques contemporaines constitue la base de la bibliothèque judaïque de l’Université McGill, et les grands textes religieux contemporains ont formé la base de la bibliothèque d’une yeshiva — un collège rabbinique — en Israël. Une partie de la collection est restée dans la famille et a été répartie entre ses petits-enfants. C’était quelqu’un dont l’amour pour les livres allait bien au-delà des ouvrages que nous voyons ici et qui sont d’une qualité exceptionnelle.

Je crois qu’il est important de comprendre d’où lui venait cet intérêt pour les livres. J’ai mentionné qu’il était le fils d’un rabbin. En Europe, il a fréquenté un heder — une école juive très traditionnelle — où il a reçu une formation sur la façon d’apprendre les textes rabbiniques juifs. Ça aurait été probablement la première étape sur la route pour devenir lui-même un rabbin, s’il n’y avait pas eu la guerre et s’il n’avait pas émigré à Montréal. Dans ce contexte, il étudiait les textes religieux juifs fondamentaux; il les étudiait en hébreu et en araméen et dans leurs langues d’origine. À un moment donné, il a participé à un concours de mémorisation des Mishnayot à son école; la meilleure comparaison que je pourrais trouver au Canada, ce serait un concours d’orthographe.

Et le prix attribué était un livre, le Even ha-Bochen. Nous avons une photo de la page couverture du volume qu’il a gagné. C’est vraiment un livre de base. Avec un papier de mauvaise qualité, une impression de mauvaise qualité.

Il a quelques imperfections. Mais ce serait le premier livre que M. Lowy ait jamais possédé. C’est intéressant de se demander, maintenant, comment il se fait qu’un premier livre, reçu probablement autour de 13 ans, ait pu être une expérience aussi transformatrice. Encore une fois, il faut se replacer dans le contexte des années 1920 en Europe de l’Est. Les livres étaient beaucoup plus dispendieux d’une manière générale. Et les gens avaient moins de ressources financières. L’idée qu’un enfant puisse posséder quoi que ce soit, à plus forte raison un livre, aurait certainement été moins répandue à l’époque qu’aujourd’hui, au Canada, en 2018. C’était vraiment une expérience très spéciale pour un jeune homme de recevoir quelque chose, de posséder quelque chose. Elle a véritablement marqué le début d’un amour durable pour les livres.

Ceci m’amène à aborder un point très important que je dois toujours rappeler, c’est qu’il a reçu une éducation juive traditionnelle. Il connaissait l’hébreu. Il connaissait l’araméen. Ayant grandi en Slovaquie, il devait parler le slovaque. Il devait aussi connaître l’allemand. En venant au Canada, vivant à Montréal et ayant séjourné au Royaume-Uni, il connaissait l’anglais. Il parlait un peu le français. Je suis à peu près certain qu’il parlait le yiddish et ça ne m’étonnerait pas qu’il ait possédé quelques rudiments de latin.

Quand nous regardons autour de nous dans cette salle et que nous voyons tous ces livres en hébreu, en araméen, en anglais, en français, en allemand... Même si je ne peux pas vous dire quels livres il a retirés de l’étagère et lus, et quels livres il n’a pas lus, je peux certainement affirmer qu’il avait la capacité de lire presque tous les livres de cette salle.

GM : Je peux comprendre comment cette collection témoigne d’un certain type de nouvel arrivant au Canada : une personne instruite, qui a tant à apporter et à contribuer à la société canadienne, comme nous savons qu’il l’a fait. C’est une sorte de portrait de ce qu’il était, le polyglotte, l’universitaire passionné, le généreux collectionneur. C’est intéressant d’être ici en sa présence... alors qu’il n’est pas là.

MK : C’est indéniable, plus je travaille avec la collection, plus j’en apprends sur M. Lowy. C’est une belle façon de tisser des liens avec une personne que je n’ai jamais rencontrée.

GM : Ça m’arrive aussi dans mon travail d’archiviste. À un certain moment, vous commencez à parler avec la personne qui a produit les documents, même si elle n’est pas là. Parce que vous la connaissez. Vous avez appris à la connaître.

MK : C’est un des côtés amusants de notre travail.

GM : Oui. Se parler toute seule.

MK : Je travaille seul dans cette salle, je n’ai personne d’autre à qui parler. Je tiens à le rappeler, son lien avec l’Holocauste, sa venue au Canada en tant que réfugié, sa capacité à faire fortune au Canada, à devenir une personnalité en vue, c’est principalement ce qui l’a motivé à faire tous ces dons à la population canadienne. Il était très conscient de la rareté et de l’importance de la collection; il voulait remercier le Canada, redonner au Canada et aux Canadiens en témoignage de gratitude pour ce que le pays lui avait permis d’accomplir, considérant le contexte entourant ses origines.

Le don de cette collection par les Lowy ne s’est pas fait d’un seul coup. M. Lowy s’est beaucoup occupé de sa collection durant plusieurs années, jusqu’à son décès. Mme Lowy lui a survécu pendant près de 20 ans et elle a continué à s’intéresser activement à la collection.

Il y a eu d’autres versements et d’autres cadeaux de la part du couple; c’était vraiment une relation à long terme que les deux avaient tissée avec la collection et avec Bibliothèque et Archives Canada…c’était deux personnes remarquables que nous avons été très heureux de compter parmi la grande famille de BAC pendant de nombreuses années.

[Musique]

Bon, j’ai passé beaucoup de temps à parler des pièces de la collection, nous pourrions maintenant en regarder quelques-unes. La majeure partie de la collection est constituée de livres, mais j’ai sorti quelques objets qui ne sont pas tout à fait des livres. Nous allons les examiner en premier.

GM : Oh, regardez-moi ça.

MK : Oui. J’ai ces deux objets ici. J’aime beaucoup les montrer quand je reçois des groupes d’étudiants en bibliothéconomie, en archivistique ou en muséologie. Ce sont des téfilines. Deux petits boîtiers noirs avec des lanières de cuir, contenant quatre versets de la Bible; si on les traduit en français, ces versets signifient à peu près, « vous les lierez comme un signe sur vos mains et elles seront comme des fronteaux entre vos yeux ». Dans la communauté juive orthodoxe, ces quatre versets sont interprétés de façon littérale.

À l’intérieur de ces boîtes, il y a un morceau de parchemin en vélin sur lequel sont écrits à la main les quatre versets; ils sont écrits à l’encre, dans un style d’écriture très traditionnel. Ces boîtes sont effectivement attachées au bras et sur le front entre les yeux. C’est un cas très intéressant qui nous invite à réfléchir à l’étroite frontière qui sépare un artefact à placer dans un musée d’un objet textuel à conserver dans un centre d’archives ou dans une bibliothèque. Ici, nous avons des documents écrits à la main; on pourrait dire que ce sont des archives. Ce sont aussi des objets matériels. Donc, peut-être des pièces de musée. Mais il s’agit d’un texte biblique. Alors, c’est peut-être un document de bibliothèque. Je crois que les téfilines se situent exactement dans cette zone grise que nous rencontrons parfois dans nos professions respectives. Une autre belle occasion de travailler ensemble.

GM : Ce qui est certain — les trois professions seraient d’accord avec moi — c’est que c’est un vrai cauchemar au point de vue de la conservation.

MK : Oui.

GM : Parce qu’il y a du bois, du cuir et du parchemin dans cet objet.

MK : Oui.

GM : Et de l’encre!

MK : Oui.

GM : Nous ne connaissons pas la composition de cette encre.

MK : En effet. Mais je ne suis pas trop inquiet sur un point en particulier. C’est le même texte que l’on retrouve dans chaque téfiline. Et des archéologues ont trouvé en Israël des fragments de téfilines qui remontent à plus de 2 000 ans. C’est assez clair qu’ils avaient une bonne technique pour confectionner ces boîtiers.

Là aussi, c’est une bonne façon de comprendre la vie des Juifs par rapport à l’écrit et un texte juif utilisé d’une manière un peu différente. C’est une façon intéressante de réfléchir à cette zone grise entre nos disciplines, entre les institutions culturelles et les institutions de mémoire.

Je vais vous montrer un autre... je ne dirais pas un livre, ce n’est pas le bon mot... disons un codex. Un codex, c’est ce qui nous vient à l’esprit quand nous pensons à un livre, c’est-à-dire des pages reliées ensemble.

GM : Vous ouvrez un tube de métal qui est pas mal cabossé.

MK : Il a traversé la guerre. Il a survécu à la Deuxième Guerre mondiale.

GM : D’accord.

MK : Oui.

GM : Il peut bien avoir toutes ces bosses, alors.

MK : Oui. En fait, c’est un rouleau. Lui aussi en vélin, en peau d’animal. Il est écrit à la main. C’est un livre de la Bible, le livre d’Esther. Probablement pas très vieux, peut-être 100 à 200 ans. Mais produit de la même manière que les livres bibliques l’étaient sur des rouleaux il y a 2 000 ans, si ce n’est pas plus.

Lors des rituels juifs, les textes bibliques sont encore lus sur des rouleaux de vélin à la manière traditionnelle. Ce livre d’Esther est lu le jour de la fête juive de Pourim; cela fait partie des rites à observer lors de cette fête. Le livre a été découvert après la Deuxième Guerre mondiale. Il avait été caché durant la guerre. Nous ne connaissons pas le nom du propriétaire initial, mais si on se fie aux statistiques, étant juif, il n’a pas survécu à la guerre. Avec le temps, ce livre a fini par arriver ici. C’est quand même sympathique de penser que les livres ont existé avant les codex. C’est intéressant aussi de constater que la tradition du manuscrit, qui était si importante avant l’invention de la presse à imprimer par Gutemberg, se poursuit encore dans certaines circonstances.

GM : J’ai tellement de questions à ce sujet. D’abord, le fait qu’il reste toujours enroulé que son état naturel au repos est d’être enroulé. C’est un parchemin... devez-vous faire quelque chose pour qu’il reste assez souple pour ne pas craqueler lorsque vous le déroulez? Quel genre de problème de conservation rencontrez-vous? Parce que vous l’avez déroulé; c’est fascinant. Pour ceux qui ne connaissent pas très bien le parchemin, comme vous l’avez mentionné, il s’agit d’une peau d’animal; on en voit un peu la trace ici, la peau est ridée en surface. Nous connaissons tous les effets de l’hiver canadien sur la peau; elle peut devenir horriblement sèche. Et craqueler.

MK : En effet.

GM : Comment traitez-vous ce problème?

MK : Ici, nous avons la chance d’avoir un environnement contrôlé. Bien que... quand les gens me disent, ah, si les objets sont en si bon état, c’est parce que l’environnement est contrôlé, je leur rappelle que ces objets ont passé la majeure partie de leur existence dans un autre environnement que celui-ci. Pour quelques-uns, il semble que lorsque le rouleau a été confectionné, on a appliqué un peu de cire ou d’apprêt au dos du rouleau, ce qui a certainement aidé.

GM : Ça lui permet de conserver son humidité.

MK : Et comme je l’ai mentionné, parce que c’est de la peau, le fait qu’il ait été manipulé à répétition au fil des ans a certainement aidé à le préserver. Nous avons passé notre temps à dire que les huiles que nous avons dans notre corps sont mauvaises. En réalité, l’huile sur notre corps empêche notre peau de se dessécher et de craqueler. Les documents en vélin absorbent une partie de l’huile naturelle dégagée par nos mains quand nous les manipulons; cette huile est très comparable à l’huile naturelle produite par la peau du mouton ou de la chèvre qui constitue ce document. Cela va aussi l’empêcher de se dessécher. De plus, le fait qu’il ait été utilisé à des fins liturgiques signifie qu’on l’a manipulé régulièrement. Je pense que c’est génial de pouvoir regarder un document textuel ayant la forme utilisée avant l’apparition des codex.

GM : Oui. En effet. Et ça fonctionne encore.

MK : Je vais maintenant sortir quelques-uns de mes livres préférés. Nous avons plus de 3 000 livres rares dans cette collection, et c’est à part notre collection de référence. Nous allons en voir seulement quelques-uns, mais ça nous donnera quand même une idée des belles choses qui sont conservées ici, de certaines histoires concernant les livres et de certains sujets et champs de recherche passionnants qui existent dans cette collection et dans d’autres du même genre.

GM :  Comme c’est la première fois que je visite cette salle, je suis très excitée à l’idée d’examiner ce qu’il y a sur le chariot. Michael a placé quelques livres sur le chariot pour que nous les regardions; il y a toutes sortes de volumes — petits, grands, minces, épais, roses, bruns, blancs. Ils sont tout simplement magnifiques. Ce n’est pas seulement une collection de livres, c’est aussi une collection d’œuvres artisanales.

MK : En effet. J’en parlerai un peu quand nous examinerons certains ouvrages en particulier, mais la mentalité concernant les livres a beaucoup évolué au fil du temps. Au début, les livres étaient très dispendieux. On s’attendait à ce qu’ils durent des centaines d’années et qu’ils circulent et soient transmis aux générations futures.

GM : C’étaient des objets de luxe.

MK : Oui. C’est une excellente façon de commencer à parler du premier volume que j’ai retiré. C’est un exemplaire des Antiquités judaïques de Josephus. C’est le plus ancien livre complet que nous possédions à Bibliothèque et Archives Canada. Je précise qu’il s’agit d’un livre « complet », parce qu’il y a une page de la Bible de Gutenberg dans la chambre forte des livres rares. C’est donc le plus ancien livre complet.

GM : Est-ce que la date indiquée sur la couverture est exacte? C’est bien 1470?

MK : 1470.

GM : Wow.

MK : La presse de Gutenberg date de 1454-1455, donc c’est à peine 15 ans après l’invention de l’imprimerie. Josephus était un écrivain populaire au Moyen Âge et un historien juif; ses œuvres ont été conservées par l’Église catholique pour l’aider à comprendre le contexte historique entourant les écritures chrétiennes.

GM : C’est intéressant que vous mentionniez cela. Ma formation en histoire — en histoire de l’art — porte essentiellement sur l’histoire de l’Europe chrétienne et je vois ici ce qu’en français on appelle des enluminures; je ne sais pas trop comment vous les appelez en anglais.

MK : En anglais, nous dirions illuminated letters.

GM : Illuminated letters. Est-ce une tradition qui transcende les cultures?

MK : Nous avons déjà reçu un calligraphe qui était aussi historien; il nous a parlé de cela. Sa réponse à la question de savoir pourquoi il y a des enluminures dans un si grand nombre de livres anciens est qu’avant l’apparition du livre imprimé, les manuscrits étaient non seulement des ouvrages pratiques, mais aussi des œuvres d’art. L’imprimerie a commencé — les livres imprimés sont plutôt ennuyeux quand vous les comparez aux manuscrits; alors l’idée d’ajouter des enluminures et des petites décorations autour du texte, c’était pour conserver un peu de l’apparence du manuscrit et de son cachet artistique.

À ce propos, nous n’avons peut-être pas besoin de considérer cela du point de vue de l’historien de l’art, mais plutôt dans une perspective économique; c’était peut-être un exercice pour répondre aux besoins des consommateurs. Même si elles étaient certainement magnifiques, il n’y avait pas d’enluminures sur toutes les pages.

GM : Est-ce que c’est du papier ou du parchemin?

MK : C’est du papier. Chaque nouveau chapitre ou section contient une enluminure. C’est du papier. Du papier chiffon, fait à partir de lin. Il est dans un état de conservation extraordinaire.

GM : En effet. Il est encore d’un blanc éclatant.

MK : Les gens me disent toujours que c’est impossible que ce livre date de 1470... que c’est sûrement une copie récente. Je dois vraiment insister... non, c’est bien 1470. Il faut reconnaître que le matériau utilisé était différent. Le papier chiffon est fait à partir de lin; j’aime bien donner l’exemple suivant : si vous laissez un T-shirt sur votre balcon arrière et qu’il pleut, vous attendez tout simplement que votre T-shirt sèche. Par contre, si vous laissez un journal en papier contemporain, fait de pulpe de bois, sur votre balcon arrière et qu’il pleut, vous devrez probablement jeter ce journal.

C’est un matériau de bien meilleure qualité. Évidemment, beaucoup plus dispendieux, quand vous pensez qu’un T-shirt peut coûter de 20 à 30 dollars et correspondre à environ 8 à 10 pages d’espace pour écrire alors qu’un paquet de papier d’imprimerie vous coûtera 10 dollars et contiendra un millier de pages. Mais ce qui est le plus important, c’est qu’il dure beaucoup plus longtemps. Et dans le même état de conservation où il se trouve aujourd’hui.

GM : L’autre avantage que les bibliothécaires ont par rapport aux archivistes, quand il s’agit de ce genre d’ouvrage, c’est que le livre, dont l’état naturel est d’être fermé, conserve ses magnifiques couleurs. Par contre, une gravure ou une carte que vous pouvez laisser exposée à la lumière va se décolorer. Alors que nous avons ici quelque chose qui date de 1470 et qui semble avoir été fabriqué hier.

[Musique]

MK : Nous allons maintenant faire un petit saut dans le temps avec les prochains livres. Celui-ci date de 1544, soit exactement 100 ans après l’invention de l’imprimerie. Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il s’agit d’une Bible en hébreu. L’hébreu est une langue sans voyelles, comme l’arabe, bien qu’avec le temps, de petits systèmes de points et de tirets au-dessus et en dessous des consonnes ont été élaborés pour indiquer les voyelles. Dans les premiers livres imprimés, ces signes ne sont pas toujours visibles, parce que c’étaient des points uniques et ils étaient si ténus, c’est comme s’il n’y en avait pas. Nous voyons dans ce livre que les points et les tirets commencent à apparaître.

GM : D’accord.

MK : Alors, ce que nous voyons maintenant, c’est comment la technologie de l’imprimerie et les techniques de fabrication des livres ont évolué sur une période de 100 ans. Nous avons ces très petits livres dont le style d’impression est très raffiné et détaillé.

GM : Mmhmm. Il a une bordure dorée, ce que les autres n’ont pas.

MK : Oui. Cet ouvrage aurait été fabriqué pour un marchand. Il ressemble à un livre de poche; il pourrait facilement tenir dans une poche de chemise. Et il nous révèle quelque chose à propos du marchand, de sa vie religieuse et de sa dévotion. Pourquoi est-il destiné à un marchand? Parce que c’est quelqu’un qui voyage beaucoup, et s’il doit lire chaque semaine le passage de la Bible qui aurait été lu à la synagogue, il aura besoin d’un livre qu’il pourra apporter en voyage.

GM : Mmhmm.

MK : Cela nous donne une information intéressante à propos des propriétaires... qu’ils voudraient avoir des livres comme celui-ci.

Maintenant, je vais vous montrer un des ouvrages de la collection qui nous emballe le plus. C’est un volume faisant partie d’une série que vous voyez là-haut sur la tablette. Les 27 volumes sont là; j’en ai retiré un. C’est un exemplaire du Talmud imprimé par Bomberg. Le Talmud est probablement, après les textes sacrés hébreux, le plus important document dans la vie religieuse juive. C’est une sorte de système de jurisprudence pour les Juifs; il touche toutes les facettes de la vie des Juifs du point de vue de la théologie et de la philosophie, des pratiques rituelles, ainsi que de la loi judaïque régissant toutes les interactions humaines, notamment les affaires et la propriété.

GM : Ils sont magnifiquement reliés, ce superbe blanc crème. Je crois qu’il est relié en parchemin, avec des lettres dorées, des ornements dorés. Ce sont de véritables œuvres d’art.

MK : Oui. Ce qui est spécial à propos du Talmud de Bomberg, c’est que le projet a été commencé en 1519 et terminé en 1523. Le Talmud de Bomberg est le premier exemplaire du Talmud imprimé en entier. C’est un document qui a été écrit à la fin de l’antiquité, je dirais vers 500 avant J.-C., mais il n’était pas imprimé, bien sûr, avant l’invention de l’imprimerie.

GM : Mmhmm.

MK : Ce qui est encore plus fascinant, c’est l’histoire de celui qui l’a imprimé. J’aime beaucoup faire participer les groupes de visiteurs; je leur demande : « Qui, d’après vous, a été la première personne à imprimer le Talmud en entier? » Ça doit être un grand rabbin ou un sage ou... En fait, M. Bomberg était catholique.

GM : Oh!

MK : C’était un imprimeur professionnel et un fabricant de livres et, bien sûr, il a dû employer plusieurs Juifs et rabbins indépendants pour l’aider dans ce projet. Mais il a participé activement à cette production. Ce qu’il faut surtout retenir dans le fait que le Talmud a été imprimé par un catholique, c’est que l’Église catholique n’a pas censuré l’imprimerie de M. Bomberg parce que...eh bien, c’était un bon catholique. Il n’aurait jamais imprimé quelque chose qui allait à l’encontre du dogme catholique.

Mais comme l’histoire nous le démontre, les chefs religieux — prêtres, imams, rabbins — ont tendance à surestimer la religiosité de leurs fidèles. Et M. Bomberg était un fabricant de livres professionnel qui prenait son travail très à cœur, il a donc produit un aussi beau Talmud que possible.

GM : Merveilleux.

MK : Même s’il n’était pas le seul à l’époque à produire des exemplaires du Talmud — d’autres avant lui ont produit des volumes individuels et d’autres après lui ont imprimé l’œuvre en entier — il a sans doute créé la version imprimée la plus authentique parce qu’il n’avait pas à se préoccuper de la censure, comme devaient le faire les imprimeurs juifs.

Il y a une légende concernant l’exemplaire conservé à la British Library — je dis une légende, en fait je ne sais pas jusqu’à quel point cette histoire est vraie, mais c’est tellement une bonne histoire qu’on a envie de la raconter. L’histoire est la suivante : le roi Henri VIII aurait acheté ce Talmud alors qu’il était encore catholique, à l’époque où il essayait de trouver des arguments pour justifier son divorce. Quelqu’un lui aurait dit qu’il y avait certains passages traitant du divorce dans l’Ancien Testament, l’écrit sacré des Juifs, et qu’il semblerait que les Juifs divorcent et qu’ils ont des règles à ce sujet. Nous devrions peut-être acheter leur Talmud pour comprendre comment le divorce fonctionne dans la Bible et nous en servir pour bâtir un argumentaire... à remettre au pape.

C’est ce qui est intéressant quand vous étudiez l’histoire des livres et que vous retracez la manière dont les livres ont circulé, c’est que vous commencez à découvrir que les livres ont eu parfois des trajectoires inattendues.

Je vais vous montrer celui-ci. C’est aussi un Talmud. Si nous l’ouvrons au hasard, et regardons quelques pages, nous voyons qu’elles ont toutes la même présentation. Le texte du Talmud apparaît au milieu, et les principaux commentaires autour. Là encore, ce qui est fascinant à propos de ce livre, c’est l’histoire de son impression. Il a été imprimé en 1948. Et si nous regardons ici [lisant] « Imprimé à la main sur une presse offset par Druckerei Karl Winter, Heidelberg, Allemagne, sous la supervision de la Division des achats, dépôt du quartier européen, Armée des États-Unis », nous apprenons qu’il a été imprimé dans un camp de personnes déplacées après la Deuxième Guerre mondiale.

GM : Wow.

MK : Quand nous parlons de la Deuxième Guerre mondiale, nous nous disons, la guerre a pris fin et l’Europe a été libérée. Mais nous oublions trop souvent que ça a pris des années et des années avant que les gens retrouvent une vie normale. Et dans bien des cas, en particulier les gens qui avaient été dans des camps de concentration, ils n’avaient nulle part où aller après la guerre. Soit que la communauté d’où ils venaient avait été entièrement détruite, ou que leur maison avait été donnée et que les nouveaux propriétaires n’avaient pas l’intention de leur rendre. Alors, ces gens ont passé des années dans des camps de personnes déplacées à essayer de trouver un endroit où aller.

Ce qui s’est passé entre autres dans ces camps — peuplés en grand nombre de Juifs — c’est que certaines personnes ont voulu rebâtir une vie juive. On a souvent entendu des histoires de militaires qui allaient dans les camps de concentration, devenus des camps de personnes déplacées, et qui demandaient aux résidents ce qu’ils aimeraient avoir. Et ils étaient vraiment étonnés quand les rabbins ou les leaders dans ces camps leur répondaient : « Nous aimerions avoir des presses à imprimer ». Vous penseriez à des vêtements, de la nourriture, des divertissements... non, ils voulaient une presse à imprimer!

Les leaders dans ces camps disaient : « Hitler vient de passer près de dix ans à essayer de détruire la civilisation juive; nous devons rebâtir la civilisation juive ». Et les Juifs, c’est le peuple du Livre, car il y a une très grande partie de la civilisation juive qui est liée à l’écrit. « Nous devons commencer à réimprimer ces choses ». C’est absolument fascinant de penser à quel point la reconstruction des Juifs et leur résistance aux nazis est étroitement liée à l’histoire des livres et à certaines des histoires que les livres nous racontent.

À part cela, ce qui est encore plus intéressant, c’est que ça ne s’arrête pas là. Si nous regardons en haut de la page, nous voyons une dédicace. Ce qui est fascinant, c’est qu’on aurait pu dire tellement autre chose dans cette dédicace. L’ouvrage aurait pu être dédicacé aux victimes de l’Holocauste, aux survivants, pour leur courage, afin qu’ils puissent rebâtir... n’importe quoi qui ressemble à cela, ça ne nous aurait pas surpris.

Mais non, voici la première production importante de la reconstruction intellectuelle juive, et ils remercient les soldats américains qui ont perdu la vie ou qui ont été blessés durant la Deuxième Guerre mondiale lors de la libération des camps et du peuple juif. Il y a une valeur dans la culture juive, appelée hakarat ha-tov, qui si on traduit librement, signifie à peu près « reconnaître et exprimer sa gratitude à la première occasion ». Je pense que ce livre est un superbe témoignage de cette valeur. Comment ont-ils choisi de dédicacer ce volume? Ce n’est pas aux victimes de l’Holocauste. Ce n’est pas aux membres de leur propre communauté qui essaient de reconstruire leurs vies. C’est aux soldats provenant de divers continents et pays, qui ont libéré les camps et sauvé des vies.

Encore là, c’est une partie extraordinaire de l’histoire des livres, comprendre quelles sont les motivations, les pensées et les considérations qui entourent la production d’un livre, au-delà de ce qui est écrit dans ses pages.

[Musique]

MK : Je vais conclure avec un ouvrage en deux volumes. J’aime bien montrer ces deux volumes. Comme nous avons surtout regardé des livres imprimés, je vais vous montrer un autre livre imprimé, mais je vais aussi vous montrer un manuscrit. Un livre manuscrit, c’est un livre écrit à la main.

GM : Wow.

MK : Oui. Quand on regarde ces deux volumes, celui à droite, ici, a une belle reliure rouge. Tout est bien imprimé, c’est très lisible. Le papier est léger et en bon état. Si on le compare au livre manuscrit, celui-ci, c’est du cuir sur un panneau; le cuir se détache, on dirait qu’ils sont assemblés avec de la ficelle.

GM : Ouf!

MK : Le papier est taché, il est abîmé. L’encre est... c’est lisible. Alors, si je vous demandais de mobiliser tous vos talents et vos compétences d’archiviste pour déterminer lequel est le plus ancien, qu’est-ce que vous choisiriez?

GM : Oh mon Dieu. C’est une question piège, de toute évidence.

MK : C’est une question piège.

GM : Je suis censée dire que celui qui est abîmé est le plus récent.

MK : Oui. J’aime faire cet exercice avec des groupes scolaires, parce qu’ils choisissent tous le manuscrit abîmé.

GM : Ça ressemble à quelque chose qui...

MK : On dirait qu’il date des années 1200.

GM : Oui. Ça ressemble à un document trouvé sur un bateau de pirate. On dirait qu’il a été endommagé par la fumée; il a la couleur du tabac.

MK : Eh bien, croyez-le ou non, ce manuscrit date des années 1800.

GM : Oh!

MK : Je sais qu’il est forcément plus récent que le volume imprimé parce que ce volume est la première édition de l’ouvrage, tout simplement. Et le manuscrit est une copie à la main de ce livre.

GM : Oh.

MK : Ce livre est le Choulhan Aroukh. C’est un autre code de lois rituelles juives, quelque chose qu’une personne juive très pratiquante voudrait certainement posséder. Il a été produit en Afrique du Nord ou peut-être au Yémen. Dans le monde islamique, l’imprimerie ne s’est pas développée aussi rapidement qu’en Europe. Y avait-il des presses à imprimer? Oui. Est-ce qu’elles étaient répandues? Non. En partie à cause d’une solide tradition calligraphique dans le monde islamique, il y avait un fort tabou entourant les images ou les statues de toutes sortes. Il y avait ce lien étroit avec la calligraphie.

Donc, en pratique, même si vous étiez un chrétien ou un Juif vivant dans le monde islamique, vous n’aviez pas nécessairement accès à une imprimerie, comme vous auriez pu l’avoir en Europe. Par conséquent, la tradition manuscrite s’est poursuivie dans ces deux communautés. Et ce qui est intéressant à propos de ce genre de manuscrit, c’est que vous verrez — pas dans ce volume, mais dans plusieurs autres comme celui-ci — une page titre où c’est indiqué que le livre a été imprimé à Vilna, même s’il a été copié à la main au Maroc, parce qu’il a été recopié très fidèlement.

Est-ce que ce volume est différent de l’autre pour ce qui est du contenu? Non. Mais quand vous pensez à la motivation de la personne qui a produit ce manuscrit... Ce n’était pas un spécialiste. Quand vous regardez des manuscrits produits en Europe au Moyen Âge, il est facile de voir si on a affaire à un artiste professionnel : les colonnes sont nettes, les lignes sont bien droites, les lettres sont uniformes. Vous ne voyez rien de tel ici.

Les colonnes sont plus ou moins ondulées. Elles sont de biais. Le lettrage n’est pas uniforme. C’était un amateur qui voulait avoir ce livre et qui l’a recopié à la main. Imaginez... vouloir à ce point un livre pour qu’après une grosse journée de travail, vous soyez prête à vous asseoir et commencer à le recopier. Moi, si je veux acheter un livre, je peux aller sur Amazon. Sinon, je vais à la bibliothèque d’Ottawa. Je ne pourrais pas m’imaginer, assis pendant des heures à recopier un livre. Tout cela témoigne de l’amour des livres, de la piété et de l’observance religieuse qui existaient dans cette communauté et qui ont motivé de tels projets.

GM : Et comment explique-t-on l’état de conservation de ce livre? Le seul mot qui me vient à l’esprit, c’est... amoché.

MK : Il y a quelques explications. La première, c’est qu’il a été confectionné par un amateur et non par un professionnel. Au départ, si les livres que nous possédons ont survécu et sont encore en si bon état après 500 ans, c’est en bonne partie parce qu’ils ont été fabriqués par des professionnels. Si vous engagez un professionnel pour construire votre patio, votre patio va probablement durer. Mais si vous m’engagez pour construire votre patio, j’aime autant vous avertir : ne marchez pas dessus.

GM : Ça me touche personnellement. C’est quelque chose que j’ai déjà fait.

MK : Oh la la. Ici, nous pouvons voir...

GM : Regardez-moi ça!

MK : ... regardez comment il est relié. C’est un travail d’amateur. Ça ne pouvait pas tenir. Il semble avoir été utilisé très souvent. Quelqu’un voulait vraiment ce livre, alors il l’a sans doute beaucoup utilisé. Et aussi, comme il n’y avait pas d’imprimerie dans cette communauté, le volume a dû être souvent prêté. Il a probablement circulé et voyagé. Je pense que son état résulte tout simplement de sa grande utilisation, ce que j’aime bien, parce que si vous prenez un livre qui a plusieurs centaines d’années et qui est en parfaite condition, c’est qu’il n’a jamais été lu; ça lui enlève un peu de vécu.

Alors que ce volume-ci a été aimé par quelqu’un, il l’a confectionné, et j’aime l’idée qu’il a été souvent utilisé. C’est ce qui me plaît à propos de ce volume, c’est que quelqu’un s’est assis et l’a fabriqué. Comme une personne ordinaire.

GM : Il a trouvé comment faire. Il a utilisé ce qu’il avait sous la main. Je commence à comprendre pourquoi vous aimez tant ce livre.

MK : J’aime tous les livres ici. Comme je l’ai dit, c’est une collection très spéciale et je suis vraiment heureux et privilégié de pouvoir venir ici chaque jour pour y travailler.

[Musique]

[Narration]

GM : Pour en apprendre davantage sur la collection Jacob M. Lowy, rendez-nous visite en ligne à bac-lac.gc.ca/balados. Pour voir les photos de la salle Lowy et des livres mentionnés dans cet épisode, il y a un lien direct à notre album Flickr sur la page de ce balado.

Nous avons aussi placé un lien vers les pages Web de BAC concernant la collection. Vous pouvez prendre rendez-vous à cet endroit pour visiter la salle Lowy. À partir du 24 avril 2018, vous pourrez aussi découvrir le plus récent ajout à la collection Lowy, le M… M…

MK : Mivachar Ha-Peninim.

GM : Merci, Michael… qui fera partie d’une exposition intitulée Première : De nouvelles acquisitions à Bibliothèque et Archives Canada; cette exposition, d’une durée de sept mois, est présentée par BAC. Ce livre, publié en 1484, est un recueil de proverbes, de réflexions morales et de maximes. L’exposition présente également d’autres nouvelles acquisitions soigneusement sélectionnées par des spécialistes de BAC.

Si vous avez aimé cet épisode, nous vous invitons à vous abonner au balado. Vous pouvez le faire par l'entremise d’iTunes, de Google Play ou du flux RSS qui se trouve sur notre site Web.

N’hésitez pas à nous laisser un commentaire et une note d’appréciation sur iTunes. Cela améliorera notre classement et nous aidera à faire connaître notre balado à de nouveaux utilisateurs.

Merci d'avoir été des nôtres. Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada — votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Un merci tout spécial à notre invité d'aujourd'hui, Michael Kent. Merci également à Théo Martin pour sa contribution à cet épisode.

Cet épisode a été produit et réalisé par Tom Thompson avec l’aide de Paula Kielstra.

Si vous désirez écouter notre balado en anglais, vous trouverez la version anglaise de tous nos épisodes sur notre site Web, sur iTunes et Google Play. Il suffit de rechercher « Discover Library and Archives Canada ».

Pour plus d’information sur nos balados, ou si vous avez des questions, commentaires ou suggestions, visitez-nous à bac-lac.gc.ca/balados.

Crédit :

Oy Gevalt, musique d'ensemble klezmer
Label d’édition : Sunset Hill Music (ASCAP)
Compositeur : Steve Rice
https://www.pond5.com/stock-music/27032483/oy-gevalt-klezmer-ensemble-music.html

Date de modification :