Épisode 66 – Le mont Logan : Moments dans le temps

Photographie noir et blanc d’une montagne recouverte de neige. 

Tout là-haut, dans les montagnes du sud-ouest du Yukon, à l’extrémité ouest du Canada, se trouvent le parc national et la réserve de parc national Kluane. Le parc abrite le plus haut sommet au pays, le mont Logan, qui culmine à 5 959 mètres. Depuis la première ascension attestée, en 1925, le mont Logan est une source fertile d’avancement scientifique.

Nos invités d’aujourd’hui, Dr Zac Robinson et Dre Alison Criscitiello, nous parlent du but de leur expédition qui est de forer des carottes de glace sur le plateau au sommet du mont Logan et de prendre de nouvelles photos des paysages photographiés lors d’expéditions antérieures, dont beaucoup sont conservées ici, à BAC. Notre collègue Jill Delaney discute également de photographie répétitive et nous donne plus de détails sur la façon dont la collection de photographies de BAC peut être utilisée par le public.

Durée : 55:30

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Date de publication : 13 janvier 2021

  • Transcription d'épisode 63

    Josée Arnold (JA) : Bienvenue à Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Tout là-haut, dans les montagnes du sud-ouest du Yukon, à l’extrémité ouest du Canada, se trouvent le parc national et la réserve de parc national Kluane. Un territoire fait d’extrêmes. Le parc abrite la population de grizzlis la plus génétiquement diversifiée en Amérique du Nord, le plus vaste champ de glace du Canada et le plus haut sommet au pays, le mont Logan, qui culmine à 5 959 mètres. Les onze pics de l’imposant mont Logan s’élèvent tous à plus de 5 000 mètres d’altitude; en été, la température moyenne à leur sommet est de 27 °C. Il existe peu d’endroits sur Terre aussi élevés, aussi froids et aussi reculés. Ces caractéristiques font du mont Logan un joyau convoité par l’élite mondiale de l’alpinisme. À première vue, ce n’est pas un site propice à une étude scientifique minutieuse et rigoureuse. Pourtant, depuis la première ascension attestée, en 1925, le mont Logan est une source fertile d’avancement scientifique.

    Sans plus tarder, nous accueillons nos deux premiers invités d’aujourd’hui : les chercheurs Alison Criscitiello et Zac Robinson, de l’Université de l’Alberta à Edmonton, membres de l’expédition Mount Logan Ice. Cette expédition, qui aura lieu en 2021, vise à forer des carottes de glace sur le plateau au sommet du mont Logan et à prendre de nouvelles photos des paysages photographiés lors d’expéditions antérieures, dont beaucoup sont conservées ici, à Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Ce processus de « photographie répétitive » documentera les changements qui se sont produits dans les paysages de haute altitude au cours des 100 dernières années.

    Jill Delaney, archiviste en photographie à BAC, se joindra aussi à nous pour cet épisode. Elle nous parlera des photos de la première ascension du mont Logan, en 1925, qui sont archivées à BAC. Elle expliquera aussi comment Zac et son équipe les utiliseront, et nous fera découvrir d’autres trésors de la collection de BAC en lien avec cette première ascension.

    Zac Robinson (ZR) : Bonjour, je m’appelle Zac Robinson. Je suis historien à la Faculté de kinésiologie, sports et loisirs de l’Université de l’Alberta, où j’étudie l’histoire des sports de montagne dans l’Ouest canadien et les écrits qui y sont associés.

    JA : En plus d’être auteur et professeur, Zac est vice-président du volet « Culture de la montagne » du Club alpin du Canada, l’association canadienne d’alpinistes amateurs. L’expédition sur glace en 2021 sera son troisième voyage au mont Logan.

    Nous avons demandé à Zac comment il s’est intéressé à l’alpinisme.

    ZR : J’ai grandi dans une famille passionnée de plein air, en Ontario. Mais, jeune homme, c’est principalement la plantation d’arbres, pour financer mes études universitaires, qui m’a amené dans l’Ouest. Je suis tombé amoureux des montagnes, et ma passion ne m’a jamais quitté. C’est en lisant des écrits sur les montagnes dans de vieux livres de la bibliothèque publique que j’ai découvert l’alpinisme. C’est passionnant de lire les récits épiques de gens incroyablement courageux qui se lancent en altitude, dans la nature, dans l’inconnu, etc. La beauté des paysages et le danger, toute cette immensité…

    Le sort en était jeté. Je suis devenu totalement accro à ces histoires, aux paysages qu’elles évoquent, aux images, aux cartes pliantes couvertes de noms inconnus, tout ça… Ça ne m’a jamais vraiment quitté. Il m’arrive encore de relire les classiques de l’alpinisme, que ce soit Annapurna : premier 8 000, de Maurice Herzog ou La face nord de l’Eiger, de Heinrich Harrer, ou encore Étoiles et tempêtes, de Gaston Rébuffat. C’est mon type de littérature.

    JA : Le parc national et la réserve de parc national Kluane abritent non seulement le plus haut sommet du Canada, le mont Logan, mais aussi les plus grands champs de glace non polaire au monde, de vastes vallées verdoyantes et des lacs glaciaires.

    Cette gigantesque montagne est située dans la région de Tachal, territoire traditionnel de la Première Nation de Kluane, aussi appelé « A Si Keyi » – le pays de nos grands-pères, dans la langue des Tutchonis du Sud. La majorité des habitants de Kluane sont issus de cette Première Nation, en bonne partie d’ascendance tlingit et tutchone du Nord. La langue autochtone qui prédomine aujourd’hui dans cette région est le tutchone du Sud, et c’est la langue enseignée aux enfants dans les collectivités. En français, « Tutchonis » signifie « les gens qui vivent près des plus hautes montagnes ».

    Nous avons demandé à Zac de nous en dire plus au sujet du mont Logan. Qu’est-ce qu’il a de si exceptionnel?

    ZR : Le mont Logan est la plus haute montagne du Canada, et le deuxième sommet en Amérique du Nord. Il est situé au cœur du parc national et de la réserve de parc national Kluane, à l’extrémité sud-ouest du territoire canadien du Yukon, sur les terres traditionnelles de plusieurs Premières Nations des Tutchonis du Sud.

    La montagne elle-même est unique en son genre, vraiment particulière. Aucune autre n’a une masse équivalente. En 1992, les membres d’une expédition de la Commission géologique du Canada, parrainée par la Société géographique royale du Canada, ont établi sa hauteur à 5 959 mètres au moyen d’un GPS (un nouvel outil à l’époque). La circonférence de la base du massif est la plus grande de toutes les montagnes non volcaniques sur la planète.

    Douze sommets distincts s’élèvent de son plateau de 20 kilomètres de long, dont l’altitude moyenne est d’environ 5 000 mètres. C’est vraiment une montagne monumentale! Dans son livre Cloud Walkers, Paddy Sherman l’a comparée à un « peigne cosmique » en raison de sa grande taille et de son emplacement côtier. Ce massif amasse continuellement l’humidité issue des innombrables tempêtes qui font rage toute l’année sur le Pacifique.

    La température moyenne sur le plateau tourne autour de -27 °C… en été! Peu d’endroits sur terre sont aussi élevés, glacés et reculés que le Logan. Son altitude, sa taille, sa latitude et son emplacement côtier en font un lieu unique, un joyau très convoité par les alpinistes.

    Ce n’est donc pas un site que l’on croirait propice pour la tenue d’une étude scientifique minutieuse et rigoureuse. Pourtant, malgré son hostilité, le mont Logan a toujours été une source très fertile d’avancements scientifiques. Ça a commencé avec la première ascension du mont Logan, en 1925, par des arpenteurs du gouvernement et des alpinistes du Club alpin du Canada. Ensuite, il y a eu l’étude sur la physiologie à haute altitude de l’Institut arctique de l’Amérique du Nord, menée dans les années 1970. Les années 1980 ont donné naissance à la recherche sur les carottes de glace. Ces études ont en quelque sorte marqué un nouveau chapitre d’exploration et d’aventure scientifiques. C’est enthousiasmant de poursuivre cette tradition dans toute la mesure du possible.

    Alison Criscitiello (AC) : Bonjour! Je m’appelle Alison Criscitiello. Je suis la directrice du Laboratoire d’étude des carottes de glace du Canada à la Faculté des sciences de l’Université de l’Alberta. Je suis aussi alpiniste et chercheure spécialisée dans l’étude des carottes de glace.

    JA : L’expédition du mont Logan est dirigée par la chercheure Alison Criscitiello. Alison étudie l’histoire de la glace de mer dans les régions polaires à l’aide de la science des carottes de glace, qui consiste à forer la glace dans des endroits comme l’Antarctique, l’Alaska, l’Extrême Arctique canadien et le Groenland. Elle est titulaire du tout premier doctorat en glaciologie décerné par le Massachusetts Institute of Technology, ou MIT.

    Nous avons demandé à Alison ce qui rend le mont Logan si particulier et, plus précisément, pourquoi il s’agit d’un endroit idéal pour prélever des carottes de glace.

    AC : En dehors des régions polaires, il existe peu d’endroits suffisamment élevés et froids pour préserver des données paléoclimatiques, ces véritables archives glaciaires. En effet, rares sont les régions où la température moyenne ne dépasse jamais zéro degré, et où la glace ne fond pas, même en plein été.

    D’autres éléments sont nécessaires pour former des sites à carottes de glace vraiment parfaits, où les données recherchées sont très bien conservées, comme ces zones où la neige s’accumule et où la vitesse horizontale de la glace est très faible par endroits.

    Tous ces facteurs sont réunis sur le mont Logan : son pic est très élevé, il fait très froid, le plateau du sommet ne connaît pas de fonte, et la glace dans un secteur du plateau est stagnante. On obtient donc cette stratigraphie non perturbée dans laquelle on peut prélever des carottes. Bien sûr, il existe d’autres pics très hauts et très froids, comme le mont Denali, juste de l’autre côté de la frontière, en Alaska. Il y a quelques autres endroits, mais le mont Logan est unique et important pour la raison mentionnée par Zac, cette idée de « peigne cosmique ».

    Son emplacement rend le mont Logan extrêmement précieux à cause de la dynamique atmosphérique mondiale et de son potentiel de préservation des données sur la variabilité climatique du Pacifique Nord. Nous avons cette archive naturelle et non polaire, située dans un endroit optimal pour fournir des renseignements sur la variabilité climatique à long terme dans le Pacifique Nord.

    JA : Nous avons demandé à Alison quel type d’information une carotte de glace peut révéler.

    AC : Les carottes de glace sont une mine de renseignements sur le climat du passé. Elles contiennent des secrets transportés par les chutes de neige; cette neige se comprime, s’accumule puis se transforme en glace. Elles donnent tellement d’information : des bulles de gaz emprisonnent l’air du passé et nous donnent un aperçu de l’atmosphère ancienne; des particules de pollen et de poussière sont préservées; et la chimie des fluides de la glace est révélée. Nous pouvons analyser ces données et obtenir des indications sur les températures dans le passé, ou même sur les conditions qui régnaient à la surface de la mer et dans la glace de mer. Les carottes de glace sont des archives absolument inestimables du paléoclimat.

    JA : Durant cette expédition, l’équipe utilisera un géoradar et un GPS afin de déterminer l’emplacement le plus propice au forage des carottes de glace. Celles-ci feront l’objet d’une analyse de la variabilité du climat dans le Pacifique Nord au cours des 10 000 dernières années. Elles seront par la suite transportées par hélicoptère du mont Logan jusqu’au Laboratoire d’étude des carottes de glace du Canada, à Edmonton, en Alberta. Elles y seront entreposées à 40 °C dans des congélateurs.

    La première ascension attestée du mont Logan, une initiative conjointe du Club alpin du Canada et de l’American Alpine Club, remonte à 1925. Dirigée par Albert H. McCarthy, l’équipe internationale d’alpinistes entame son voyage au début de mai, traversant la côte pacifique en train. Les explorateurs marchent ensuite plus de 200 kilomètres jusqu’au pied du glacier Logan, où ils établissent leur camp de base. Cette expédition exténuante dans la nature sauvage de l’Alaska et du Yukon dure 65 jours et est couronnée de succès le 23 juin 1925.

    Zac nous en dit davantage…

    ZR : Au début des années 1920, sous la direction du Club alpin du Canada, des grimpeurs représentant ce club alpin national et celui des États Unis entreprennent ensemble ce qu’ils appellent la conquête du mont Logan. L’enthousiasme de l’équipe nord-américaine fait écho à celui de ses homologues britanniques, qui se lancent à peu près au même moment dans la première ascension du mont Everest.

    À l’époque, le mont Logan est le plus haut sommet non escaladé du continent. Il s’agit donc d’une entreprise absolument extraordinaire qui, à certains égards, égale même l’ascension du mont Everest. Le mont Logan est situé à plus de 240 kilomètres de l’habitation humaine la plus proche, au cœur d’une immense région glaciaire. La route vers le sommet est inconnue, mais en plus, on ne sait pas trop comment se rendre au pied de la montagne.

    La tentative de 1925 nécessite une expédition de reconnaissance de 45 jours effectuée l’été précédent, en 1924. Cette mission de reconnaissance est immédiatement suivie d’une expédition de transport de marchandises de deux mois au milieu du sombre hiver. Deux tonnes et demie de matériel et de provisions sont transportées jusqu’au pied de la montagne. L’expédition elle-même commence peu de temps après, au début de mai 1925. Fin juin, six alpinistes épuisés et gelés, trois Canadiens et trois Américains, atteignent le sommet.

    Dans son livre Pushing the Limits : The Story of Canadian Mountaineering, Chic Scott écrit que, selon les annales de l’alpinisme, aucune montagne n’a exigé davantage de sueur, de souffrance et de travail acharné que le mont Logan. Il a probablement raison. La descente est tout aussi pénible que la montée, sinon plus. Les grimpeurs essuient des tempêtes sur le plateau supérieur et doivent improviser des bivouacs. Ils endurent le mal de l’altitude, la cécité des neiges et les engelures. Une aventure épique dans tous les sens du terme! Même une fois sorti de la zone de glace, le groupe est en proie à des ratés et à des malchances.

    Ils tentent de construire des radeaux, pensant que ce serait plus facile de naviguer sur la rivière Chitina, mais cette tentative n’est pas un grand succès. Pourtant, ils réussissent à atteindre le sommet! L’évènement fait la une des journaux du monde entier. Il s’écoulera 25 ans avant que l’ascension de cette montagne soit à nouveau tentée. C’est tout un exploit pour l’époque.

    JA : Un des grimpeurs qui posent le pied sur le sommet est l’arpenteur des terres fédérales Howard Frederick Lambart, le chef adjoint de l’ascension. Zac nous en dit plus sur les objectifs de l’expédition.

    ZR : L’ascension est l’objectif principal. Les grimpeurs prennent beaucoup de photos. De nombreuses images de paysages diversifiés sont réalisées par le chef adjoint de l’équipe, Howard Fred Lambart, arpenteur des terres fédérales de profession et membre de la Division des levés géodésiques du Canada. Il a travaillé pendant sept ans au relevé des frontières internationales entre le Yukon et l’Alaska, se servant de la photographie pour établir des cartes topographiques extrêmement précises. Il est chargé par le ministère fédéral de l’Intérieur de se joindre à l’expédition pour réaliser une étude des montagnes s’appuyant sur des photographies à haute résolution.

    Le ministère des Mines apporte également sa contribution en détachant le naturaliste Hamilton Mac Lane, afin qu’il étudie la flore et la faune aux abords de la montagne et recueille des spécimens pour les collections d’histoire naturelle. Les explorateurs sont également chargés de tourner des images destinées à la production, par le Musée national du Canada, d’un film muet intitulé The Conquest of Mount Logan. C’est vraiment étonnant, car en 1925, le cinéma muet en est à ses balbutiements. Pourtant, ce film extraordinaire en noir et blanc est tourné durant l’expédition. Ils filment des images jusqu’à la fin, jusqu’au sommet.

    Donc, les explorateurs effectuent toute une gamme de tâches d’inventaire, qu’il s’agisse de la flore, de la faune ou du paysage, le tout étant archivé par le gouvernement. L’enjeu principal, bien sûr, c’est de participer à la fièvre de l’alpinisme des années 1920. Encore une fois, cette fièvre est largement dominée par les Britanniques dans leurs tentatives d’escalader le mont Everest. Les Canadiens et les Américains estiment que la meilleure façon d’appuyer le mouvement est de gravir la plus haute montagne du Canada.

    JA : BAC possède une copie du film muet que Zac a mentionné, La conquête du mont Logan. Vous pouvez le visionner sur la page YouTube de BAC. Dans un instant, nous nous entretiendrons avec Jill Delaney, archiviste en photographie à BAC, qui nous donnera plus de détails à ce sujet et à propos des documents extraordinaires de Fred Lambart qui se trouvent dans notre collection. Mais, d’abord, nous avons demandé à Zac de nous en dire plus sur Fred Lambart.

    ZR : C’est un alpiniste. Il passe beaucoup de temps à explorer la nature à la dure. Comme je le mentionnais, il travaille pendant des années au relevé de la frontière entre l’Alaska et le Yukon, une région très reculée. Il est aussi grimpeur et membre très actif du Club alpin du Canada. Originaire d’Ottawa, il passe ses étés à faire de l’alpinisme. Par exemple, en 1924, il participe au camp d’alpinisme du Club alpin au mont Robson, et gravit la montagne avec un grand guide australien, Conrad Kain. Cette montagne a déjà été gravie en 1913, mais il n’y a pas eu d’autre ascension avant 1924. Fred Lambart gravit de hautes montagnes avant le mont Logan, il a beaucoup d’expérience en la matière.

    JA : Voici maintenant Jill Delaney. Jill Delaney (JD) : Je m’appelle Jill Delaney, je suis archiviste en photographie à BAC. Je m’occupe des collections photographiques documentaires que nous avons à BAC, dont les photographies utilisées pour le projet Mountain Legacy. Nous sommes partenaires de ce projet depuis plus de 18 ans maintenant.

    C’est dans le cadre de ce projet que j’ai fait la connaissance de Zac Robinson. Le projet Mountain Legacy a de nombreux liens avec les communautés et les organisations qui s’intéressent aux montagnes de l’Ouest canadien. Il y a donc eu beaucoup de discussions sur l’expédition Logan, à laquelle Zac participe.

    Je pense qu’il a d’abord rencontré le responsable du projet Mountain Legacy, Eric Higgs, puis j’ai entendu dire que Zac venait à Ottawa pour consulter les albums photo de Fred Lambart. J’étais en contact avec lui, et je lui ai proposé une rencontre. Nous avons eu une conversation très productive. Nous sommes deux passionnés des montagnes et de la photographie… tout est parti de là.

    JA : Lancé en 1998 et basé à l’Université de Victoria, le projet Mountain Legacy consiste à effectuer de la photographie répétitive. Il s’agit de reprendre des photographies historiques prises dans les Rocheuses canadiennes. Zac et l’équipe de l’expédition du mont Logan tenteront de prendre à nouveau des photos réalisées lors des expéditions de 1925, 1950, 1970 et 1992. Le but ultime est de créer un nouvel ensemble de données accessible au public montrant des images jumelées, les anciennes à côté des nouvelles, afin d’illustrer les transformations du paysage en haute altitude au cours des 100 dernières années.

    Nous avons demandé à Jill de nous en dire plus sur la collection de photos de BAC.

    JD : BAC a pour mandat de collectionner des photographies documentaires liées aux sociétés, aux histoires et aux expériences canadiennes. Cela comprend aussi les paysages du pays. La collection se divise en deux composantes principales : les collections gouvernementales et celles qui proviennent de donateurs privés. Je dirais qu’au total, nos fonds comptent environ 28 millions de photos datant des années 1840 à 2016. Une grande partie des photos historiques représentent des paysages.

    JA : Une partie des photos de paysage dans la collection de BAC sont les photographies de l’arpentage des terres fédérales. Ces images d’archives phototopographiques couvrent la période des années 1880 aux années 1950. Elles constituent le fondement du projet Mountain Legacy. Bien sûr, depuis 2016, notre collection de photos s’est agrandie, de sorte que le nombre mentionné par Jill (28 millions) a encore augmenté. Jill nous en dit davantage.

    JD : L’arpentage des terres fédérales commence vers la fin des années 1880. Des cartes topographiques sont établies partout au pays. Quand il faut arpenter les montagnes, on se rend compte qu’il faut trouver un moyen plus efficace de cartographier le pays. À ce moment-là, le chef du processus d’arpentage décide de mettre à l’essai une technique jusque-là peu employée. Il a entendu parler d’une technique européenne fondée sur la photographie : la phototopographie. Cette pratique est d’abord appliquée à l’arpentage des chaînes de montagnes du sud et des zones du parc national. Elle se répand par la suite. En 2002, nous avons reçu une collection de Ressources naturelles Canada comprenant de 60 000 à 70 000 négatifs sur plaque de verre, qui portent sur les montagnes de la frontière sud avec les États-Unis jusqu’à la frontière nord avec l’Alaska. Ces photographies couvrent toute la cordillère occidentale, de la Colombie-Britannique et de l’Alberta jusqu’au Yukon.

    JA : Parmi les utilisateurs de ces photos de paysages, on compte des historiens de la culture, des glaciologues, qui s’en servent pour étudier les changements qui touchent les glaciers, ainsi que des collectivités locales qui tentent de mieux comprendre leur environnement. Nous avons demandé à Jill de nous parler de Howard Frederick Lambart et du fonds de la famille Lambart conservé par BAC.

    JD : Nous avons deux fonds liés à la famille Lambart. Le premier est le fonds Frederick Lambart, qui comprend ses photographies, dont un très grand album photo intitulé Vine Lynne, ainsi que d’autres photographies, quelques négatifs, ses journaux, qui sont très intéressants, et quelques autres documents textuels de nature financière ou familiale. Un autre fonds de la famille Lambart regroupe une abondante correspondance des membres de la famille et quelques très beaux albums photographiques illustrés, aussi impressionnants qu’intéressants.

    Il y a beaucoup de photos historiques, des ferrotypes et des médaillons photographiques qui remontent à des générations antérieures, ainsi qu’une riche correspondance liée à la position éminente que les Lambart ont tenue à Ottawa pendant plusieurs années. Mais le plus intéressant pour nous en ce moment, ce sont les albums photo, et les textes du journal de Lambart qui s’y rapportent.

    JA : Jill nous parle du journal de M. Lambart…

    JD : Fred Lambart tient un journal pendant la majeure partie de sa vie d’adulte. Sa dernière entrée remonte à 1944; il est décédé en 1946. Il est arpenteur-géomètre; il a étudié le génie à l’Université McGill. Ensuite, il travaille pour la Grand Trunk Railway pendant un certain temps, puis il devient fonctionnaire fédéral, essentiellement en tant qu’arpenteur.

    D’une certaine manière, son journal établit le lien avec le projet Mountain Legacy, car une partie des photographies d’arpentage, c’est-à-dire la collection de négatifs sur plaque de verre que nous avons, documente certaines des missions d’arpentage effectuées par Lambart. Il fait un levé des limites du parc national Jasper, mais aussi du 141e méridien, qui marque la frontière entre l’Alaska et le Yukon.

    Fred Lambart mène plusieurs autres expéditions d’arpentage, c’est un grand alpiniste. Il est très actif au sein du Club alpin du Canada – comme Zac – et il aime beaucoup la montagne. À la maison, il tient un journal de sa vie quotidienne où il consigne ses rendez-vous et toutes ses activités avec ses enfants ou sa famille. Il emporte également son journal avec lui lors de l’entreprise de « Conquête du mont Logan » en 1925. Ainsi, nous avons un compte rendu assez détaillé, au jour le jour, de cette expédition.

    C’est vraiment enthousiasmant, surtout que nous pouvons établir des correspondances entre le journal de Fred Lambart et ses photos. C’est un très bon photographe. Il a été formé pour réaliser des levés phototopographiques. Il emporte un appareil avec lui et fait pas mal de photos.

    La plupart des autres membres de l’expédition ont eux aussi des appareils photo. L’album Vine Lynne, qui a été en grande partie, je pense, réalisé par Fred, contient ses photographies de l’ascension, mais aussi celles que d’autres membres lui ont données.

    JA : L’album de 525 pages intitulé Vine Lynne Canada and Abroad contient des milliers de photos, dont une petite partie, environ 200, est directement liée à l’ascension du mont Logan de 1925. Chaque photo de l’album a été soigneusement étiquetée à la main. Elles montrent tous les aspects de l’expédition, de l’ascension proprement dite à la vie dans les camps, en passant par l’équipement de creusage et de hissage. On y trouve aussi, bien sûr, des photos de la montagne elle-même. Ce sont ces photos que Zac tentera de recréer lors de l’expédition au mont Logan.

    Jill en a davantage à dire sur cet album…

    JD : C’est un très gros album, il fait probablement 520 pages. C’est comme un document qu’on conserverait à la maison pour consigner l’histoire familiale. Contrairement aux albums antérieurs dont je parlais, il n’est pas illustré, mais rempli de photos de famille remontant, je crois, jusqu’à la fin du 19e siècle. Il comprend les photographies que Fred a prises au cours de ses diverses escapades d’alpinisme au fil des ans. Donc, c’est un album vraiment intéressant du point de vue de l’histoire de l’alpinisme au Canada.

    L’album est divisé en deux parties. Au tout début de la partie sur l’expédition du mont Logan, il contient quelques clichés pris par le chef de l’expédition, Albert H. McCarthy. En 1924, McCarthy mène une mission de reconnaissance sur le mont Logan pour voir quel serait le meilleur itinéraire, et il prend des photos. Puis, à l’hiver 1925, il y retourne pour aller porter une énorme quantité d’équipement et de nourriture à mi-chemin du parcours d’ascension. Ainsi, lors de l’expédition de mai-juin, les grimpeurs ont moins de charges à transporter. Il prend également quelques photos à ce moment-là. Certaines se retrouvent dans l’album Vine Lynne et font partie de l’histoire visuelle de l’expédition.

    JA : Ces photos ont près de 100 ans. Dans quel état sont-elles?

    JD : Les photographies sont en assez bon état compte tenu de ce qu’elles ont traversé! On peut lire dans le journal de Fred Lambart, bien qu’il donne peu de détails sur son appareil photo, qu’il a fait des essais avant de partir. Comme vous pouvez l’imaginer, un des grands défis lorsqu’on photographie l’ascension d’une montagne, c’est la quantité de neige et de glace. Il est vraiment difficile de trouver la bonne profondeur de champ, les bonnes distances focales, tout ça. M. Lambart a notamment testé une gamme de négatifs avant de partir; je pense que ça contribue vraiment à la qualité de ses photographies.

    La plupart des tirages sont en très bon état. Je pense que quelques négatifs ont été un peu surexposés ou endommagés.

    L’équipe fait face à pas mal d’intempéries durant cette expédition. Lambart doit mettre à l’abri certains des négatifs à mi-chemin, pour les récupérer lors de la descente. Cela consiste essentiellement à les enfouir dans la neige, quelque part sur les glaciers. M. Lambart passe proche de perdre tous ses orteils lors de cette expédition, mais il rapporte avec lui tous ses négatifs intacts : tout bien considéré, ce n’est pas si mal!

    JA : Combien de ces photos sont en cours de numérisation pour l’équipe de l’expédition sur glace du mont Logan?

    JD : Pour le moment, je pense qu’ils ont demandé environ 50 des 200 photos. Toutes les photos sont intéressantes, mais Zac prévoit recréer les photographies pour qu’on puisse étudier l’évolution des glaciers et de l’enneigement. Il faut donc trouver un moyen d’aligner les nouvelles photographies avec les anciennes. Habituellement, ça se fait à l’aide de caractéristiques du paysage. On peut s’appuyer sur des repères comme des affleurements rocheux ou la silhouette de montagnes éloignées, par exemple. L’équipe s’est donc concentrée sur les photographies appropriées pour ce projet particulier, ainsi que sur quelques clichés des membres de l’expédition de 1925.

    JA : Est-ce que beaucoup de photos montrent la vie de camp, ou y a-t-il principalement des photos de paysages?

    JD : Il y en a pas mal qui montrent la vie de camp, en fait. Je pense que Fred Lambart et d’autres membres munis d’appareils prennent une photo chaque fois qu’ils montent un nouveau campement. La seule exception est probablement la fois où, lors de la descente, ils doivent passer une nuit enfouis dans la neige : il n’y a pas de photos de ce moment, où ils luttent pour leur survie. Mais il y a cette photographie prise exactement au sommet, et des photos de la montée et de la descente. Elles montrent les campements et les membres s’adonnant à diverses activités, et quelques-uns des panoramas qu’ils découvrent au fur et à mesure de l’ascension.

    À l’occasion, Lambart reste un peu en arrière pour photographier l’équipe tirant les traîneaux sur la glace, par exemple. Pour moi, c’est une combinaison vraiment intéressante : on peut très bien suivre toute l’histoire en passant de la lecture du journal aux photos de l’album.

    JA : Pour voir certaines des images prises par Fred Lambart en 1925, regardez notre album Flickr où est affichée une sélection de ses paysages et des photos de ses compagnons au campement. Vous trouverez le lien sur la page de ce balado. Zac va maintenant nous parler des défis de l’ascension du mont Logan en 1925, et de ceux auxquels les alpinistes d’aujourd’hui seront confrontés.

    ZR : En 1925, le plus grand défi est qu’on ne connaît tout simplement pas l’emplacement exact de la montagne, et la repérer prend un temps considérable. Une fois sur place, cette immense montagne à gravir est quelque chose d’entièrement nouveau. Les Britanniques tentent d’escalader l’Everest en 1921 1922, et à nouveau en 1924. Mais, à part ces expéditions, les alpinistes ne connaissent pas encore très bien les effets de la haute altitude sur le corps humain. On en est encore au stade de la découverte. De plus, le mont Logan est une montagne très massive et très haute de l’Arctique septentrional. L’élévation, le climat, le froid sibérien, bref, l’intensité et la rigueur de tous ces éléments, font de l’expédition un défi extrême en matière de camping d’hiver.

    Et c’est sans compter tous les dangers que posent les avalanches et les tempêtes de neige sur les glaciers. Les grimpeurs improvisent au jour le jour. Ils ont amené avec eux une énorme quantité de matériel et de fournitures, un total de deux tonnes! Ils se déplacent en raquettes; les skis ne sont pas encore très utilisés pour ce type de randonnée puisqu’ils sont encombrants et difficiles à utiliser, surtout pour tirer des charges massives sur de gros traîneaux. Quand on regarde certaines images en noir et blanc de ces hommes sur des pentes enneigées, s’efforçant tous ensemble, comme au souque à la corde, de traîner ces énormes barges en bois chargées de boîtes, de caisses remplies de réchauds et de bouteilles de kérosène, de poêles et de sacs de farine, bref tout leur équipement, on se dit que ça n’a pas dû être facile! Et en effet, c’était vraiment dur.

    En gros, les conditions sur la montagne sont les mêmes aujourd’hui. Par contre, de nos jours, nous disposons d’équipement plus léger, nous comprenons davantage la dynamique de la neige et des avalanches, nous avons des cartes et des appareils GPS et nous pouvons communiquer de façon instantanée. Cela dit, le mont Logan demeure loin de tout; c’est encore difficile pour les grimpeurs d’obtenir de l’aide en cas de besoin. Les secours n’arrivent pas instantanément; ils arrivent parfois après plusieurs semaines. Nous sommes vraiment seuls et nous devons nous préparer en conséquence.

    JA : Revoici Alison.

    AC : En général, si je me fie aux photos des expéditions des années 1920, et de celle de 1925 en particulier, on procèdait d’une manière très simple; selon moi, il s’agissait vraiment d’une prouesse technique. Nous avons maintenant des équipements incroyables qui n’existaient pas au début des années 1900. Si l’on compare l’équipement, les vêtements et les outils techniques modernes, ils donnent l’impression qu’aujourd’hui, l’expédition est presque facile. Mais attention, même si nous avons de l’équipement, des outils et des vêtements extraordinaires, ça reste une montagne massive, immense et glaciale, remplie de défis. Je sais de quoi je parle, m’étant déjà sentie complètement abattue après avoir atteint un sommet.

    On ressent l’altitude très sévèrement sur ce sommet, à cause de la latitude. Sur le plateau au sommet du mont Logan, notre corps se sent comme s’il était des milliers de pieds plus haut. C’est extrêmement éprouvant physiquement. De plus, ce qui fait l’intérêt de cette montagne en tant qu’archive climatique, ce sont justement les innombrables tempêtes et chutes de neige qui s’abattent à son sommet. Ça en fait un endroit incroyablement rude. Je ne crois pas avoir gravi un pic aussi éprouvant, même par rapport à d’autres, beaucoup plus élevés, comme dans l’Himalaya.

    JA : En plus de Zac et Alison, l’équipe de la Mount Logan Ice Expedition se compose de climatologues et de glaciologues de l’Université du Maine et du California Institute of Technology, ainsi que d’un représentant du Club alpin du Canada. Zac nous renseigne davantage sur l’expédition, ses objectifs et la préparation du groupe.

    ZR : Notre groupe se compose de sept personnes; l’initiative dans son ensemble est multidisciplinaire. Nous visons différents objectifs; le principal consiste à ce qu’Alison et son groupe parviennent à forer une nouvelle carotte de glace à haute résolution sur le plateau du sommet. Elle sera remise au Laboratoire d’étude des carottes de glace du Canada, ou Canadian Ice Core Lab, c’est-à-dire le dépôt national de carottes de glace.

    Le deuxième objectif serait de mesurer, ou plutôt de remesurer, l’élévation du sommet principal établie à 5 959 mètres en 1992, ainsi que les différents sous-sommets.

    Notre troisième objectif consiste à rephotographier de nombreuses images historiques prises en 1925 sur cet itinéraire particulier et sur le plateau du sommet principal, dont beaucoup proviennent de Fred Lambart. Mais nous voulons aussi répéter des photographies prises lors des expéditions de 1950, 1969 (l’année du centenaire) et 1992, afin d’étudier l’ampleur des éventuels changements de paysage au cours d’un siècle. Enfin, notre objectif général consiste simplement à communiquer aussi largement que possible tout ce que nous pouvons apprendre sur cette montagne emblématique et sur les changements qui se produisent sur ses flancs.

    Nous sommes un beau mélange de personnes intéressantes provenant de divers horizons. Il y a parmi nous des climatologues et des glaciologues. Je suis historien. Des représentants du Club alpin du Canada se joignent à nous. Le Montréalais Toby Harper Merrett, vice-président des Clubs alpins du Canada, sera de la partie. Il m’aidera principalement pour le projet de rephotographie et pour une partie des activités de mesure de l’élévation. Nous allons essayer de travailler ensemble puisque nos projets sont similaires et se chevauchent : ils visent tous, à leur manière, à préserver et faire progresser les connaissances sur le climat et les changements climatiques sur le plus haut sommet du Canada. Je pense que chacun devra mettre la main à la pâte, parce qu’autant la montagne est difficile à gravir, autant les différents types de projets sont exigeants. Ce sera une aventure emballante, et je pense que nous apprendrons beaucoup les uns des autres.

    JA : Combien de temps cette expédition durera-t-elle?

    ZR : Pour faire l’ascension de la montagne, compte tenu de son altitude, on compte généralement trois semaines. Elle dure de 14 à 16 jours en moyenne, dans de très bonnes conditions et avec une bonne météo, lorsqu’on suit un plan d’acclimatation prudent. Pour un voyage comme celui-ci, on grimpe, à partir du pied de la montagne, un peu plus haut au-dessus du camp de base avec quelques fournitures qu’on dépose sur place. Après avoir pris une bonne bouffée d’air à cette altitude, on redescend à skis jusqu’au camp et on dort à une altitude plus basse. Ensuite, le lendemain, on peut déplacer le camp là où on a monté l’équipement la veille, et dormir sur place.

    Le lendemain, on fait la même chose : on apporte du matériel un peu plus haut sur la montagne, on redescend une partie du trajet, on dort à cette altitude un peu plus basse… On déplace le camp graduellement et on progresse lentement, ce qui permet au corps de s’adapter, et qui permet aussi d’apporter tout le matériel jusqu’au sommet : les provisions, le combustible et le matériel nécessaire pour subsister 14 ou 15 jours.

    Habituellement, durant un voyage comme celui-ci, sur une montagne comme celle-ci, le temps et les conditions ne sont pas continuellement parfaits. Nous passerons du temps dans nos tentes, à jouer aux cartes ou à lire, en attendant simplement que le mauvais temps passe. En règle générale, les expéditions de ce type durent environ trois semaines, mais nous apporterons de la nourriture et du carburant pour 20 jours, plus une réserve de nourriture de cinq jours.

    Dès le départ, il est déjà difficile d’atteindre la montagne… la plupart des gens, aujourd’hui, atteignent le pied de la montagne dans un petit avion muni de skis; il faut donc un certain temps pour amener tout le monde. Au retour aussi, il faut parfois attendre que les conditions soient propices pour pouvoir voler. Il faut généralement prévoir un peu de fournitures supplémentaires au cas où il y aurait des délais. Bref, en général, et compte tenu des projets sur lesquels nous travaillons, il faut compter environ un mois au total.

    JA : Zac nous présente maintenant la technique de la photographie répétitive, le type d’équipement dont il se servira et la façon dont les nouvelles photos seront utilisées.

    ZR : La photographie répétitive permet de voir le même paysage à différents moments. On procède en positionnant les appareils au même endroit que, dans ce cas, l’arpenteur ou le grimpeur de l’époque. Sur le terrain, nous allons utiliser un appareil photo léger sans miroir, un Fujifilm X T 3, qui offre une excellente qualité d’image tout en étant adapté à ce travail de terrain. Ces deux éléments sont essentiels pour le projet. J’ai aussi l’intention de documenter le travail avec des mesures environnementales et de localisation, ce qui implique des instruments météorologiques portables, un GPS, des notes de terrain, le tout conformément aux méthodes actuelles de la photographie répétitive.

    Garder la caméra au chaud est essentiel, surtout lorsque la température est inférieure à 25 °C. J’ai donc prévu des housses chauffantes pour les différents éléments de l’appareil. Par ailleurs, il n’y a pas seulement la température, l’humidité est aussi un problème. Comme il fait très froid et que vous emportez du matériel dans des tentes où la température peut devenir bien plus chaude qu’on pourrait le croire, quand tout le monde se serre là-dedans et que les réchauds commencent à ronronner, il y a de fortes fluctuations d’humidité. Gérer cette humidité est un grand défi dans les voyages comme celui-ci.

    Ce n’est pas seulement un problème pour le choix des vêtements… C’en est un surtout pour tout ce qui est électronique. Je vais devoir faire très attention à ça. Il faut avoir des piles supplémentaires, et il faut les garder au chaud, parce que le froid draine très rapidement les piles. Donc, par temps froid, parfois très froid, on garde la pile dans une poche intérieure, et on la met en place seulement au moment de prendre les photos. Il est aussi très important d’avoir des appareils photo de dépannage en cas de panne électronique due à la température ou à l’épuisement d’une pile.

    J’aurai un téléphone qui comprend un très bon appareil photo; j’ai aussi un petit appareil photo numérique portable, vraiment petit, que j’apporterai également. Je pense qu’avec ces trois appareils, ça devrait fonctionner assez bien. J’aurai aussi un petit trépied léger. À part ça, peu d’équipement. Des petits panneaux solaires portables, qui ont déjà une ou deux décennies à leur actif, et qui sont assez efficaces. Je pourrai ainsi recharger les piles sur place. J’apporterai un petit banc de batteries ainsi que des batteries de secours.

    Dans l’ensemble, ça représente peu de matériel, mais c’est quand même pas mal quand on considère qu’on doit tout porter sur son dos. Quand je dis tout, je veux dire la tente, les casseroles, les réchauds, le combustible, la nourriture, les sacs de couchage, tout! Tout cela s’additionne, on doit donc vraiment être conscient de ce qui sera raisonnable comme poids.

    JA : Qu’est-ce que la photographie répétitive peut nous apprendre?

    ZR : Bonne question. Comme les régions polaires, les montagnes réagissent très rapidement et intensément aux variations climatiques et environnementales. À tel point qu’elles sont de plus en plus reconnues par les spécialistes, tant en sciences sociales qu’en sciences naturelles, comme des sentinelles qui annoncent un changement. Les montagnes sont un présage de ce qui va arriver sur notre planète en cours de réchauffement. Les données météorologiques récemment recueillies dans la région de la chaîne Saint-Élie ont révélé des taux de réchauffement généralement six fois plus élevés que la moyenne mondiale, dépassant de loin les maximums antérieurs. Nous savons également que l’océan Pacifique se réchauffe rapidement, ce qui entraîne d’énormes changements à l’égard des précipitations et du climat.

    Tout cela rend passionnant le projet d’utiliser des images historiques pour montrer les changements environnementaux sur un siècle. Les vastes archives historiques sont pour l’instant inutilisées à cette fin particulière. L’objectif principal de notre projet de photographie sera de créer un ensemble d’images appariées du mont Logan et de rendre accessibles au public, autant que possible, ces images et ce qu’elles peuvent raconter. Nous allons exposer toutes ces images dans une galerie ouverte en ligne : le site Web Explore du projet Mountain Legacy. Il s’agit d’une plateforme de visualisation interactive fondée sur des cartes, vraiment utile pour faire enquête sur les changements climatiques au fil des siècles dans les montagnes du Canada. Il y a d’excellents outils sur ce site Web. Par exemple, on peut déplacer un curseur sur une image particulière pour voir l’image ancienne superposée sur l’image récente. Ces déplacements entre le passé et le présent donnent une très bonne idée du changement, qu’il s’agisse d’une forêt en expansion, d’une rangée d’arbres qui poussent ou encore de la récession d’un glacier.

    L’objectif principal est que les gens puissent consulter et utiliser cette information. Nous voulons documenter nos propres démarches de terrain et nos expériences photographiques et journalistiques pour raconter des histoires fortes sur la modification de l’environnement et des paysages, ainsi que sur l’histoire de l’escalade et de la science qui entoure le mont Logan.

    JA : Pour visiter le site Web du projet Mountain Legacy, où vous pouvez voir des milliers de photographies historiques de montagnes à haute résolution et une vaste collection en expansion d’images répétitives, rendez-vous sur explore.mountainlegacy.ca. Vous y trouverez un outil cartographique permettant de découvrir cette collection. Cliquez sur un point de la carte pour afficher des séries comparatives de photographies historiques et récentes.

    ZR : C’était vraiment passionnant d’utiliser ces images d’époque, en particulier celles qui sont vraiment anciennes, car une partie de l’élan qui a produit ces images, une partie du contexte plus large dans lequel ces photographies ont été prises, s’insérait parfaitement dans le projet colonial général qui se déroulait au Canada au début du 20e siècle. Ces images faisaient partie intégrante du projet de cartographie, de revendication et de délimitation de l’espace par les colons au service de la nation.

    Bon nombre de ces premières histoires ne mentionnent tout simplement pas les peuples qui vivaient à l’époque sur ces terres, les peuples autochtones. Dans de très nombreux récits, les auteurs vantent les rudes accomplissements individuels qui sont si souvent représentés comme des exploits incroyables en marge de l’Empire, sur des terres inconnues. C’est un peu ridicule. Ces histoires doivent être terriblement insultantes pour les peuples autochtones, et les photographies font partie de ce phénomène plus large. S’emparer de ce matériel et le recontextualiser pour l’utiliser à des fins complètement différentes, dans le cadre de questions très différentes et à une époque différente, c’est, d’une certaine façon, quelque chose de rédempteur à mon avis.

    Nous ne l’avons pas mentionné, mais cette question est vraiment au cœur de notre projet de voyage et de la planification en cours. Nous pourrons peut-être en parler davantage quand nous nous retrouverons en juin pour la seconde partie de cette émission. Nous discutons avec plusieurs communautés des Premières Nations dont les terres ancestrales comprennent le mont Logan. Comme tout le monde, les gens du Nord sont vraiment préoccupés par les changements climatiques et les transformations qui se produisent chez eux. Ils connaissent ces changements et subissent les conséquences tous les jours.

    Nous espérons pouvoir intégrer certaines de ces communautés dans le projet, voire en amont du projet.

    JA : Restez à l’écoute pour un prochain épisode dans lequel nous retrouverons Zac et Alison après leur expédition.

    Si vous souhaitez en savoir plus sur H. F. Lambart, et sur la collection de photos conservée à BAC, visitez notre site à l’adresse bac-lac.gc.ca. Sur la page de cet épisode, vous trouverez un certain nombre de liens vers des pages portant sur le fonds de la famille Lambart, sur l’expédition du mont Logan et sur le projet Mountain Legacy. Vous y trouverez également un lien vers notre album Flickr mettant en valeur une sélection de photos de l’album Vine Lynne.

    Merci d’avoir été des nôtres. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada – votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions chaleureusement nos invités d’aujourd’hui, les chercheurs Zac Robinson et Alison Criscitiello, ainsi que Jill Delaney. Merci également à Isabel Larocque, Théo Martin et Karine Brisson pour leur contribution à cet épisode.

    Cet épisode a été conçu et produit par David Knox.

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    (Piste cachée)

    JD : Dans le journal de Lambart, il y a même quelques traces de tensions. J’ai lu ce journal. J’ai aussi lu le récit de McCarthy et l’un des autres très brefs récits de cette expédition. Il y a quelques différences. Par ailleurs, Lambart évoque un peu les tensions entre les membres de l’expédition; ils ne sont pas toujours d’accord sur ce qu’il faut faire. Parfois, ils ont des décisions très difficiles à prendre, par exemple quand le temps se dégrade ou quand ils tentent d’atteindre le sommet. Ils doivent prendre des décisions sur l’équipement, sur la nourriture qu’ils emporteront avec eux ou ce qu’ils laisseront derrière… Qui va faire la montée? Qui va faire des allers-retours?

    Un des aspects intéressants, c’est que, même si cette expédition a été extrêmement difficile, Lambart évoque parfois la beauté du paysage, la beauté des formations de glace et ce que les grimpeurs voient en chemin. Et puis, s’ils atteignent un site d’où ils peuvent contempler les chaînes de montagnes qui se déploient à l’infini… parce que le mont Logan est dans une région très reculée. Il est proche de la frontière entre l’Alaska et le Yukon, mais ça reste une zone très reculée et extrêmement montagneuse.

    Lambart a vécu un autre incident frappant. Il est un de ceux qui arrivent au sommet, mais deux de ses compagnons doivent malheureusement rebrousser chemin en fin de parcours. Lambart atteint le sommet, mais il souffre beaucoup. Sur le chemin du retour, il commence même à avoir des hallucinations. Il voit le groupe pris dans une nouvelle tempête aveuglante de neige et de brouillard, et il croit voir une ferme, il peut même distinguer les clôtures et les bâtiments de cette ferme au loin. Il sait que ce n’est pas réel, mais c’est là, dans sa tête, et ça semble très clair. Je pense que ça lui a donné une idée de la gravité de son état à ce moment-là.

Animatrice : Josée Arnold, gestionnaire, Gouvernance, Liaison et Partenariats

Invitée : Dr Zac Robinson, historien, Université de l'Alberta, Faculté de kinésiologie, de sport et de loisirs
Dre Alison Criscitiello, directrice du laboratoire canadien de carottes de glace, Université de l'Alberta, Faculté des sciences
Jill Delaney, archiviste principale en photographie, Médias spécialisés, BAC

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