Épisode 61 – Je vous laisse Éva Gauthier

Photographie de profil d'une jeune femme portant une coiffure javanaise.

La carrière musicale d'Éva Gauthier l'a menée d'Ottawa aux quatre coins du monde. Souvent considérée comme une précurseure à cause de son style et de son approche, Éva Gauthier ne laisse jamais les critiques l'empêcher d'exprimer sa personnalité artistique. Ses voyages à l'étranger l'amènent à rejeter les traditions. Son talent, son audace, son flair inégalé et son style lyrique expressif ont contribué à façonner la musique moderne en Amérique du Nord.

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Date de publication : 14 mai 2020

  • Transcription d'épisode 61

    Josée Arnold (JA) : Bienvenue à Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    La carrière musicale de l'Ottavienne Éva Gauthier l'a menée aux quatre coins du monde. Souvent considérée comme une précurseure à cause de son style et de son approche, Éva Gauthier ne laisse jamais les critiques l'empêcher d'exprimer sa personnalité artistique. Ses voyages à l'étranger l'amènent à rejeter les traditions. Son talent, son audace, son flair inégalé et son style lyrique expressif ont contribué à façonner la musique moderne en Amérique du Nord.

    Bien que cette chanteuse canadienne soit surtout reconnue comme interprète de chansons modernes, elle a aussi fait découvrir George Gershwin au monde lorsque le duo a donné le tout premier spectacle de chansons jazz dans une salle de concert. À la fois interprète et professeure de chant, Éva Gauthier jouera un rôle de mentore plus tard dans sa vie. Elle occupe une place importante dans l'histoire musicale du 20e siècle.

    Tout au long de cet épisode, vous entendrez les noms de musiciens et de chanteurs canadiens. Pour écouter leurs chansons, rendez vous sur le Gramophone virtuel de BAC. Vous y trouverez des milliers de chansons qui remontent aux débuts de l'enregistrement sonore au Canada, ainsi que des enregistrements étrangers qui mettent en vedette des artistes canadiens ou des œuvres de compositeurs canadiens. Chaque entrée dans la base de données donne de l'information sur l'enregistrement, comme le titre, le nom de l'artiste, la date et l'étiquette. C'est une vraie mine d'or pour les mélomanes et les chercheurs. Il suffit de taper « gramophone virtuel » dans un moteur de recherche pour trouver le site.

    Actrice citant Éva Gauthier : « Quand je repense à ce qu'on appelle maintenant les Années folles, c'est comme si je regardais une mosaïque de couleurs éblouissantes. Il s'est passé tant de choses pendant ces années, marquées par une grande prospérité en Amérique et une vie culturelle extraordinaire. La musique de l'époque est soudainement devenue un sujet d'intérêt et tout le monde voulait suivre le mouvement. »

    JA : C'était une citation d'Éva Gauthier.

    Normand Cazelais (NC) : Je m'appelle Normand Cazelais. Je suis originaire de Montréal. J'ai une formation en géographie, mais je suis – comme beaucoup de personnes de mon âge et, en général, qui aiment la musique –, je ne suis pas un musicographe, mais je suis un mélomane qui prend plaisir à écouter toutes sortes de musiques, entre autres le chant et la musique classique.

    JA : Vous venez d'entendre Normand Cazelais. Il est l'auteur d'une trentaine de livres, dont Vivre l'hiver au Québec, qui lui a valu le prix Marcel Couture au Salon du livre de Montréal en 2010. Il a aussi publié, en 2016, le livre Éva Gauthier, la voix de l'audace. De son domicile à Montréal, il nous a raconté comment il a commencé à s'intéresser à cette artiste.

    NC : Mon intérêt pour Éva Gauthier est arrivé par hasard. Je m'intéressais d'abord à la rencontre qui avait eu lieu entre Ravel et puis l'auteur de Rhapsody in Blue, Gershwin, à New York. Et puis j'ai fait des recherches là-dessus, et c'est là que j'ai appris que cette réunion, cette rencontre, de deux musiciens qui ne se connaissaient pas, mais qui se respectaient mutuellement à distance (l'un en Amérique et l'autre en Europe), se sont rencontrés pour une première fois grâce à l'initiative d'une chanteuse, d'une cantatrice, qui s'appelait Éva Gauthier.

    Et c'est ainsi que, de fil en aiguille, je me suis intéressé à Éva Gauthier. Et là, j'ai vu une personne qui était vraiment fascinante parce que son parcours était hors de l'ordinaire. De mener une telle carrière seule, sans imprésario, dans un domaine qui était la musique qu'on pourrait appeler à cette époque-là « contemporaine »; parce que c'était spécialisé dans des récitals de chant, consacrés bien souvent à des musiciens qui étaient considérés comme d'avant-garde à son époque.

    JA : Pouvez-vous nous parler d'Éva Gauthier? Comment était-elle au début de sa vie?

    NC : Éva Gauthier est née à Ottawa – dans un quartier francophone d'Ottawa – le 20 septembre 1885. C'était une jeune fille qui avait des dons. Très jeune, on s'est aperçu qu'elle avait une belle voix. Et, en fait, elle a commencé sa carrière « professionnelle », entre guillemets, assez jeune : en 1902 à la basilique d'Ottawa, comme contralto lors d'une cérémonie qui commémorait le décès de la reine Victoria. Et puis, elle a suivi des cours de chant, des cours de chant qui n'étaient pas gratuits; et c'était un peu une difficulté pour sa famille, parce que ses parents vivaient bien, mais n'étaient pas vraiment riches. Ça représentait quand même un certain poids pour eux. Alors elle a financé une bonne partie de ses cours de chant en chantant justement à l'église Saint-Patrick, à Ottawa.

    Et elle a eu comme professeur, entre autres, à Ottawa à cette époque, un monsieur qu'elle appelait monsieur Birch, qui était un Anglais qui avait quitté son pays natal en 1895, et qui était à la fois organiste, chef d'orchestre, maître de chœur. Et aussi, elle a fait des études à partir de l'âge de 13 ans, des études vocales, avec un monsieur du nom de Frank Buels, qui lui a vraiment permis d'explorer ce talent-là qu'elle avait (de sa voix). Et ainsi, elle s'est fait connaître un peu en étant soliste à l'église Saint Patrick.

    JA : Comme l'a mentionné M. Cazelais, Éva Gauthier a suivi des cours de piano, d'harmonie et de chant, en plus d'être soliste à l'église Saint Patrick et à la basilique Notre Dame d'Ottawa. Les musiciens canadiens de l'époque cherchent habituellement à suivre une formation auprès de professeurs européens, mais comment Éva fera-t elle pour poursuivre sa formation professionnelle sur le vieux continent? Disons qu'elle a de très bons contacts!

    NC : Sa carrière a vraiment pris un envol grâce à l'une de ses tantes, qui s'appelait Zoé Lafontaine et qui était l'épouse de sir Wilfrid Laurier. Et comme lui était premier ministre du Canada, et elle était son épouse, elle avait droit au titre de lady. Et cette femme était, quand elle avait connu son futur mari, Wilfrid Laurier – qui étudiait le droit à Montréal, à l'Université McGill – elle l'avait connu chez le docteur Gauthier, qui était le grand-père d'Éva Gauthier, à Montréal. Zoé Lafontaine donnait des cours de piano aux enfants du docteur Gauthier, et c'est comme ça qu'ils se sont connus.

    Et comme elle était musicienne, tante Zoé s'intéressait vraiment au talent d'Éva, et même de sa sœur Juliette, qui a aussi fait carrière de chanteuse (mais dans un autre registre) et qui était aussi violoniste, en plus. Alors très tôt, elle a dit à ses parents : « Mais votre fille a des talents extraordinaires! Il faut vraiment l'aider dans ce champ-là, il faut l'appuyer. » Alors rien de moins, elle leur a dit un moment donné : « C'est bien beau, comme ça, qu'elle fasse, qu'elle suive des cours de chant à Ottawa, puis qu'elle donne des récitals, mais elle doit aller plus loin. Et plus loin, ça veut dire aller étudier à Paris. »

    Alors on imagine la réaction de ses parents : « Paris! Notre fille a 17 ans : l'envoyer à Paris! » Oui, tante Zoé a dit : « Elle va aller étudier au Conservatoire de Paris. » Oui, ses parents ont réagi : « Mais cette enfant-là va être seule là-bas… C'est loin, c'est une grande ville! » Et puis Paris, qu'est-ce que ça pouvait représenter déjà, à l'époque, en termes de réputation, d'image, etc.

    Et donc ils ont dit, ses parents : « Mais ça coûte de l'argent! » Et tante Zoé a dit : « On en trouvera, de l'argent! » Puis en l'espace de quelques semaines, comme elle avait des relations avec bien des gens, elle a accumulé 3 000 dollars, ce qui a fait qu'elle a pu partir en avril 1902, avec tante Zoé qui l'a accompagnée jusqu'en Europe. Elles ont pris un bateau à New York, puis ainsi elles se sont embarquées. Mais tout ça, c'est une initiative de tante Zoé, qui croyait dans les talents d'Éva Gauthier et dans un avenir qui lui semblait prometteur.

    JA : Donc, en 1902, alors âgée de 17 ans, Éva quitte le Canada pour la France grâce au couple Laurier.

    NC : Quand elle est arrivée à Paris, elle a suivi des cours de chant. La première personne avec qui elle est allée étudier s'appelait Mathilde Marchesi, qui était considérée comme la meilleure professeure de chant de son époque à Paris, et qui avait donné des cours à Nellie Melba (qui a été une grande cantatrice qui a chanté au Covent Garden et ailleurs); et aussi à des cantatrices comme Mary Garden, Sigrid Arnoldson, et bien d'autres personnes, comme ça, de premier plan.

    On voit que tante Zoé, elle visait haut : pour elle, il n'y avait rien de trop grand pour permettre à sa nièce d'atteindre les objectifs qu'elle s'était fixés, pour elle et avec elle. Et même quand elle s'est présentée devant madame Marchesi, c'était tante Zoé qui tenait le piano pour cette audition. Ce premier contact n'a pas été aussi heureux qu'elle aurait pu l'espérer, parce que la dame lui a dit dès le départ, puis c'était prémonitoire, elle dit : « Cette jeune fille va avoir de graves problèmes de voix. » Et effectivement, ça a été le cas parce qu'à plusieurs reprises elle a dû (parce qu'elle avait une vaste tessiture) faire des choix de rôles, ou bien en contralto, ou bien en soprano.

    JA : Après avoir passé une audition devant Mathilde Marchesi, Éva commence des leçons particulières de chant avec Auguste Jean Dubulle au Conservatoire de Paris. M. Dubulle est le professeur du célèbre baryton et chef de chœur canadien Joseph Saucier, le premier artiste canadien-français à faire un enregistrement au Canada, en 1904. Pour en savoir plus à son sujet, consultez le Gramophone virtuel.

    Éva suit les conseils de Mme Marchesi et subit une intervention chirurgicale pour une ablation des nodules sur ses cordes vocales. Elle étudie ensuite avec Jacques Bouhy, à qui elle attribue sa technique vocale.

    En Europe, Éva Gauthier apprend le répertoire classique. Elle commence comme contralto, puis elle enrichit l'étendue de sa voix en intégrant les registres de soprano, et même de soprano colorature, bien qu'elle soit surtout connue comme mezzo soprano. Tout au long de sa carrière, elle utilise la vaste étendue de sa voix à son avantage.

    La célèbre chanteuse canadienne Emma Albani engage Éva Gauthier pour une série de concerts au Royaume-Uni, en 1905, puis pour sa tournée d'adieu au Canada, en 1906. Nous avons demandé à M. Cazelais comment Éva et Emma Albani se sont rencontrées.

    NC : Un jour, Éva Gauthier a été présentée à Emma Albani. Emma Albani est un personnage singulier : cette femme est née à Chambly en 1847, et est devenue, dans le domaine de l'opéra, une célébrité internationale, au point même où elle est devenue l'amie et la confidente de la reine Victoria – ce qui est vraiment, il faut le souligner, impressionnant : ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir un tel parcours de vie. Emma Albani donnait des récitals à travers le monde et, bien sûr, revenait régulièrement au Canada et au Québec; et c'était vraiment une référence, une personne qui était très admirée et appréciée.

    Et un jour, vers la fin de sa carrière, Éva Gauthier (qui avait déjà quand même eu une solide formation en Europe) a été présentée à Emma Albani, qui a trouvé qu'effectivement, cette jeune fille avait une belle voix, un talent évident, et a accepté de la prendre dans son entourage et de la prendre sous sa protection.

    Et elle est devenue ainsi son mentor, ce qui a fait que, grâce à elle, Éva Gauthier a pu assister à des concerts d'Emma Albani au Royal Opera House, au Coliseum Theater, au Royal Albert Hall à Londres; et puis assister aussi avec elle, en sa compagnie, à des spectacles, des concerts de musique de chambre, des ballets, des opéras, ce qui a constitué aussi un bagage très intéressant et important pour elle.

    Elle a même accompagné Emma Albani dans sa dernière tournée, qu'elle a effectuée avant de prendre sa retraite. Et Éva Gauthier a toujours dit que ça avait été une époque très importante dans sa vie, et qu'elle était très redevable à tout ce qu'Emma Albani avait pu lui léguer.

    JA : Éva Gauthier touche 70 $ par semaine pour se produire dans les 30 concerts de la tournée d'adieu canadienne d'Emma Albani, en 1906. Lors de la représentation à Ottawa, la ville natale d'Éva, Mme Albani louange les talents évidents de sa protégée en disant : « Je laisse Éva Gauthier en héritage artistique à mon pays. » Mme Albani s'intéresse de près à la carrière d'Éva. Par exemple, elle lui donne des conseils pour soigner sa voix. Grâce à ses liens avec les Laurier et Mme Albani, Éva reçoit l'aide de nombreuses personnes haut placées. Vers 1906, lord Strathcona, haut commissaire du Canada à Londres, lui procure une bourse pour étudier et donner des spectacles à Londres et en Europe.

    Même si elle a déjà donné beaucoup de concerts, Éva Gauthier fait ses débuts à l'opéra en 1909 seulement, à Pavie, en Italie. Elle remporte un grand succès dans le rôle de Micaela, dans Carmen. Elle reprend ensuite ses récitals avec des orchestres européens.

    Elle accepte un autre grand rôle à l'opéra, mais après une cuisante déception en juin 1910, elle abandonne ce genre musical. Elle s'était préparée pour chanter le rôle de Mallika dans Lakmé, de Léo Delibes, au Covent Garden de Londres. Elle a pourtant un choc le soir de la première, lorsque le directeur lui annonce qu'elle est remplacée à la demande de Luisa Tetrazzini, qui tient le rôle principal. La soprano craint que la voix de Gauthier ne surpasse la sienne. Voici comment Éva Gauthier décrit l'incident pour un article publié dans Opera News le 31 janvier 1955.

    Actrice citant Éva Gauthier : « À la répétition, personne ne m'a remarquée, jusqu'à ce que, après le fameux duo avec Luisa Tetrazzini, le chef Italo Campanini se tourne vers moi et me dise : ‟Che bella voce!” Tetrazzini m'a lancé un regard furieux. J'étais jeune et j'avais une belle voix mezzo, forte dans le registre médium. Je ne pouvais pas faire autrement qu'enterrer la soprano, car son registre médium avait toujours laissé à désirer. Par la suite, elle s'est toujours plainte que je chantais trop fort.

    Le 18 juin devait être la première de Lakmé et mes amis étaient venus applaudir mes débuts. Mme Albani était dans la salle, aussi enthousiaste que moi. J'étais prête à entrer en scène lorsque M. Higgins, le directeur de Covent Garden, est arrivé dans ma loge. Je pensais qu'il voulait me souhaiter bonne chance, mais il m'a dit : ‟J'ai fait beaucoup de choses désagréables dans ma vie, mais jamais un coup comme ça à une jeune artiste qui fait ses débuts. Mme Tetrazzini refuse d'entrer en scène si vous chantez. Impossible de lui faire changer d'idée. Elle est la vedette et c'est elle qui attire l'auditoire, donc je vais devoir vous donner d'autres rôles jusqu'à ce qu'on soit prêts à présenter Pelléas et Mélisande.”

    J'ai répondu que je quittais la compagnie. » (Traduction des propos cités dans le livre Éva Gauthier — Mezzo-Soprano par Herbert H. Sills)

    JA : Bien qu'on lui offre d'autres rôles intéressants, Éva Gauthier quitte la compagnie et ne chantera plus jamais d'opéra.

    Après cette déception au Covent Garden de Londres, Éva Gauthier quitte l'Europe pour se rendre à Java, en Indonésie. Elle y rejoint son fiancé Frans Knoote, importateur et directeur de plantation néerlandais. Le couple se marie là bas le 22 mai 1911. Au cours des quatre années suivantes, Éva Gauthier se passionne pour la musique javanaise, étant fascinée par ses étranges mélodies et harmonies.

    Actrice citant Éva Gauthier : « J'ai quitté Java pour visiter les autres villes de l'île. Sur la route, je voyais souvent des groupes locaux jouer des instruments qui me semblaient bizarres, et je les entendais chanter avec beaucoup d'harmonies singulières. J'étais curieuse parce que je n'avais jamais rien entendu de ce genre, même si j'avais consacré ma vie à la musique! J'ai cherché à me renseigner sur ces étranges mélodies. Tous mes amis m'ont dit qu'aucun blanc ne pouvait comprendre la musique autochtone, et encore moins la chanter! » (Strakosch, 1915)

    JA : Éva finit par intégrer la musique javanaise traditionnelle, appelée le gamelan, à son répertoire. Elle obtient même la permission de la cour javanaise de se produire et d'étudier avec un gamelan javanais, c'est-à-dire un ensemble instrumental composé de gongs et de carillons. Elle est la toute première Occidentale possédant une formation en musique classique à le faire.

    Pendant cette période, Éva Gauthier fait des tournées au Japon, en Chine, à Singapour et en Malaisie, donnant des récitals à Hong Kong, à Canton, à Shanghai et à Pékin [Beijing]. À cette époque, on entend rarement de la musique classique occidentale dans ces villes. Les critiques sont exaltées. La plupart des chroniqueurs déclarent qu'ils n'ont jamais entendu un aussi beau concert. Pour lire certaines critiques de sa tournée, consultez notre album Flickr sur cet épisode. Vous y trouverez une brochure de six pages présentant des critiques sur sa tournée en Chine, en 1911. Voici la traduction d'une critique tirée du quotidien South China Morning Post :

    Mlle Gauthier est venue, a vu et a vaincu. Son concert fut un succès probablement inégalé dans l'histoire de la colonie. Comme en témoigne la salve d'applaudissements reçue, l'artiste a conquis la foule avec son interprétation parfaite, marquée par la précision de l'élocution et la délicatesse de ses émotions. Mlle Gauthier a une voix de mezzo-soprano exquise, à la fois fraîche et puissante, claire dans le registre aigu et riche dans le registre grave. En plus de sa technique parfaite, elle fait preuve d'une grande sensibilité et d'une polyvalence inouïe. Tout au long des coloratures, sa voix empreinte de chaleur était d'une qualité saisissante.

    Voici un autre extrait, cette fois du Hong Kong Telegraph :

    Cette élégante cantatrice canadienne possède une voix d'une grande souplesse, d'une puissance formidable et d'une tessiture étonnante. Toute la soirée s'est avérée un délice musical, et les applaudissements nourris étaient bien mérités.

    Éva Gauthier entreprend aussi une tournée en Australie et en Nouvelle Zélande, quittant Java pour Sydney le 28 mai 1914. Elle est en Australie quand la Première Guerre mondiale éclate. Elle se réfugie en Amérique du Nord et s'installe à New York à l'automne 1914, à l'âge de 29 ans. Son mari Frans ne la rejoint pas. Le couple finit par divorcer en 1918.

    À son arrivée à New York, Éva Gauthier suit les traces de la chanteuse canadienne Pauline Donalda. À l'automne 1915, elle essaie brièvement le vaudeville. Son numéro, intitulé Songmotion, met en scène le style javanais. Avec l'aide d'une danseuse classique connue sous le nom de Nila Devi et de quatre autres jeunes femmes, Éva Gauthier conçoit un programme de chant et de danse avec un temple javanais comme toile de fond.

    Le spectacle est donné dans au moins 16 villes en 5 mois. Dans la majorité de ces localités, c'était la première mise en scène de style javanais. C'était donc une nouveauté à la fois sur le plan de la forme et du contenu.

    M. Cazelais nous en dit un peu plus sur la carrière d'Éva en Amérique du Nord.

    NC : Le vaudeville n'était pas associé à ce qu'on a pu connaître par la suite (des spectacles de striptease ou autre chose). C'étaient des spectacles qui allaient de salle en salle, de ville en ville, ou des troupes. Il y avait des lanceurs de couteaux, des danseurs de flamenco, des gens qui faisaient des tours de magie, qui se succédaient sur la scène… Et elle, elle a fait, avec une amie qui dansait – [elles] présentaient un tour de chant qui était largement inspiré de la musique du gamelan et des musiques orientales.

    Alors on voit qu'Éva Gauthier était une personne qui puisait à de multiples sources; et qui, grâce à des amitiés qu'elle a pu développer et à sa personnalité qui était attachante – parce qu'elle osait, elle était vraiment audacieuse, elle était ouverte à tous les genres. Dans la mesure où elle jugeait qu'une musique était bonne, dans la mesure qu'elle jugeait qu'une musique était forte, elle s'y lançait. Et même si elle risquait d'avoir des réactions assez vives ou négatives – de la part du public, oui, mais surtout ceux qui avaient de l'influence, à savoir les critiques.

    Quand j'ai fait mon livre sur elle, j'ai été à même de lire des critiques qui ont été rédigées par des gens qui écrivaient pour des journaux de New York ou de Boston. Et entre autres, il y en avait un, qui était un critique très renommé et respecté, qui disait : « Une chance que ces musiques et ces chants sont interprétés par Éva Gauthier et qu'ils sont défendus par une femme qui a un talent magnifique, parce que sinon, nous serions sortis de la salle. » Alors ça montre à quel point elle était respectée et elle avait un grand talent.

    JA : Les spectacles de chansons javanaises d'Éva Gauthier sont en avance sur leur temps, car il faut attendre les années 1930 pour que la musique asiatique commence à être connue en Amérique du Nord.

    Éva Gauthier commence à donner des récitals annuels à l'Aeolian Hall de New York en novembre 1917. Elle chante des œuvres du célèbre compositeur français Maurice Ravel, ainsi que du compositeur, pianiste et chef d'orchestre russe Igor Stravinsky.

    Grâce à son talent pour les harmonies modernes et les mélodies néoclassiques, elle chante les premières de centaines d'œuvres de compositeurs contemporains. Après le concert de 1917, Stravinsky choisit Éva Gauthier pour les premières de toutes ses compositions. La réputation d'Éva lui vaut le surnom de « grande prêtresse de la chanson moderne ».

    En 1920, la Music League of America envoie Éva Gauthier à Paris pour proposer à Ravel une tournée de concerts aux États Unis. C'est le début d'une longue amitié avec Ravel, qui lui permet d'établir de précieuses relations avec des étoiles du monde musical en France, comme Erik Satie et un groupe de compositeurs modernes français appelé Les Six.

    Ces compositeurs et beaucoup d'autres envoient leurs nouvelles œuvres à Éva Gauthier dans l'espoir qu'elle les chante en concert.

    M. Cazelais nous parle de la notoriété émergente d'Éva et de sa relation avec des compositeurs et artistes qui sont devenus célèbres.

    NC : Aussi étonnant que ça puisse avoir l'air, Éva Gauthier a conquis un public assez rapidement; un public assez varié. Je pense que c'est de toutes les époques : quand se présentent des performeurs, des interprètes, ou des créateurs qui sont des gens qui suivent des voix originales, il y a des gens qui sont des fervents de ces voix-là.

    Et Éva Gauthier s'est démarquée comme ça assez rapidement. Parce que lorsqu'elle a décidé de donner ses récitals à l'Aeolian Hall, à New York, c'était un pari qui était audacieux! Remplir une salle, quelque mille personnes, seule ou en compagnie de quelques musiciens, et d'y associer, comme ça, de la musique sérieuse ou classique (mais c'était surtout de la musique de compositeurs contemporains); d'y associer des musiques issues plus ou moins du monde du jazz.

    Parce qu'un des spectacles qu'elle a présentés, qui est resté mémorable à l'Aeolian Hall, c'était en compagnie de Gershwin, qui était un jeune musicien qui n'avait pas encore, à cette époque-là, composé Rhapsody in Blue puis An American in Paris; mais qui composait des pièces qui, déjà, annonçaient ce qu'il était pour être, mais qui étaient marquées par l'influence du jazz, de la musique populaire américaine. C'était un homme qui avait fait ses classes dans Tin Pan Alley qui était là; c'était de la musique qui allait devenir ce qu'on a appelé la musique de Broadway. Donc c'était un garçon qui avait lui-même une formation très éclectique.

    Elle avait aussi quelques pièces qu'elle avait importées et gardées de son expérience en Indonésie, avec l'apprentissage du gamelan, qui est totalement une autre approche musicale : parce que c'est d'autres gammes, c'est des instruments qui, à l'époque, étaient très exotiques.

    Il faut dire qu'il y avait aussi eu toute la période orientaliste, au tournant du siècle, qui avait été surtout axée sur la Chine et le Japon, mais qui avait éveillé l'intérêt des Occidentaux pour ces arts et musiques qui venaient de l'Orient. Et le gamelan, c'était beaucoup moins connu, mais [ça] s'inscrivait dans ce sillage.

    Donc Éva Gauthier représentait pour les gens un mélange de nouveauté et d'audace – de présenter des pièces de compositeurs de son époque, souvent qui étaient peu connus; Stravinsky étant un compositeur bien connu aujourd'hui, mais à l'époque, il n'avait pas la même audience. La même chose pour Satie. Alors, Ravel était plus connu, mais il y avait bien des compositeurs aussi, américains, de musique contemporaine dite « sérieuse », qui avaient moins d'audience.

    Mais elle avait aussi développé d'autres amitiés; par exemple, elle a développé une amitié avec Griffes (qui était un compositeur américain), avec Stravinsky – Stravinsky qui exigeait que toute pièce vocale qu'il composait, pour la première fois qu'elle devait être interprétée, que cette pièce-là soit interprétée par Éva Gauthier. Ravel disait qu'Éva Gauthier était une magnifique interprète, et que surtout, elle était une amie magnifique.

    Elle avait aussi des relations assez suivies avec Erik Satie, et quand on connaît le personnage d'Erik Satie, c'était un excentrique à sa façon. Mais c'était un musicien qui avait ses entrées dans le monde de la peinture, de la sculpture; qui était très respecté sur le plan musical, aussi, mais qui vivait une vie assez hors du commun. Parce que Satie était à la fois un musicien de facture très classique, mais aussi, il était capable d'être pianiste dans les bastringues. Mais il avait aussi une forme d'ironie, qui transparaissait dans sa musique et dans les titres qu'il donnait à ses pièces musicales. Et on a dans les documents, les archives d'Éva Gauthier, des copies des lettres qu'il lui a écrites – et d'une, entre autres, où il lui offre, il fait de beaux compliments, mais en même temps où il a fait une espèce de caricature de sa propre personne (parce que Satie était aussi doué pour le dessin).

    JA : Quand Éva Gauthier revient en Amérique à la fin de l'été 1920, elle ramène une panoplie de nouvelles compositions vocales dans ses valises. Dans une de ses nombreuses entrevues pour la presse musicale, elle fait référence à l'un des principes artistiques qu'elle a défendus toute sa vie.

    Actrice citant Éva Gauthier : « Les morts n'ont plus besoin de notre aide. Si un compositeur ne peut pas faire jouer ses œuvres, il n'a aucun intérêt à écrire. C'est futile, de toute façon, de répéter en boucle les chansons de Schubert, Schumann et Brahms, aussi charmantes soient elles. Il faut encourager les musiciens contemporains à présenter leurs œuvres pour que notre période ne soit pas stérile et éviter que la musique fasse du surplace. »

    JA : Éva Gauthier retourne en Europe en 1922 et en 1923 pour étudier l'art vocal et chercher de nouvelles œuvres à interpréter. Mais c'est le blues et les rythmes innovateurs du jazz américain qui attirent son attention.

    Le nouveau phénomène du jazz intéresse beaucoup de musiciens de concert. Cependant, de nombreux critiques musicaux et de larges segments du public considèrent le jazz comme une forme rudimentaire de musique populaire. Pour eux, le jazz est bon pour la danse, mais pas assez sérieux pour être joué en concert.

    Dans son dernier segment, M. Cazelais a parlé d'un concert particulièrement mémorable donné par Éva Gauthier à l'Aeolian Hall de New York, qui a eu lieu le 1er novembre 1923.

    Ce concert intitulé Recital of Ancient and Modern Music for Voice est aujourd'hui reconnu comme un moment marquant. De nombreux musiciens de renom sont présents, dont la contralto Ernestine Schumann Heink, le compositeur Virgil Thomson et le chef d'orchestre de jazz Paul Whiteman. La première partie du programme présente de la musique jugée sérieuse, comme un extrait d'opéra de Vincenzo Bellini et des mélodies de Henry Purcell, en plus de chansons de compositeurs néoclassiques et modernistes du 20e siècle, dont Arnold Schoenberg, Darius Milhaud, Béla Bartók et Paul Hindemith.

    Après une première partie des plus intéressantes, la deuxième bouscule les conventions en présentant des chansons populaires américaines, comme Alexander's Ragtime Band, d'Irving Berlin. Éva Gauthier continue avec de la musique de Jerome Kern et de Walter Donaldson, puis termine par trois compositions de George Gershwin : Innocent Ingenue Baby, I'll Build a Stairway to Paradise et Swanee. Pour sa première apparition dans une si grande salle, le jeune George Gershwin accompagne la cantatrice au piano.

    Éva Gauthier est la première musicienne classique à présenter des chansons de George Gershwin en concert. C'est une révolution dans le monde de la musique.

    Plus tard, elle évoque ce souvenir :

    Actrice citant Éva Gauthier : « L'auditoire était si sérieux [...] Je savais parfaitement ce que je faisais quand j'ai mis ces chansons dans mon programme, mais je ne savais pas comment l'auditoire réagirait. Je m'attendais plutôt à recevoir des tomates. »

    JA : Le duo Gauthier-Gershwin montrent à des auditoires conservateurs que la musique inspirée par le jazz peut procurer une expérience artistique sérieuse. Après cet événement historique, Paul Whiteman, chef d'un grand orchestre populaire qui a assisté au concert, demande à Gershwin d'écrire ce qui est devenu Rhapsody in Blue. Cette œuvre devient rapidement un élément incontournable du répertoire des orchestres américains et un favori du public.

    À ce moment là, Éva Gauthier est une célébrité qui fréquente les cercles les plus brillants de la société new-yorkaise. Elle correspond, se produit et socialise avec des sommités de la musique du début du 20e siècle comme Debussy, Gershwin et Stravinsky. Elle entretient aussi une relation étroite avec Ravel. Elle joue un rôle déterminant en réunissant Gershwin et Ravel à l'occasion d'une fête qu'elle organise pour l'anniversaire de Ravel, le 7 mars 1928.

    M. Cazelais nous donne plus de détails.

    NC : Comme musicienne, Éva Gauthier a eu des goûts très éclectiques; et elle a développé, en fonction aussi de sa personnalité, des relations étroites avec des musiciens qui venaient de plusieurs horizons, et des horizons fort différents.

    Ainsi, c'est elle qui a permis la rencontre de Ravel et de Gershwin chez elle, à son appartement de New York, pour célébrer le 52e anniversaire de Ravel. Ravel et Gershwin se connaissaient, et on sait que Ravel a puisé – lui aussi a été inspiré par les rythmes de jazz, une musique qui l'intéressait; et le jazz, à cette époque, n'était pas considéré comme aujourd'hui. Pour beaucoup de musicologues et de musiciens, on voyait ça comme une musique de seconde zone.

    Donc Ravel s'intéressait à ce type de musique et s'intéressait à un musicien qui, lui, puisait régulièrement dans la musique de jazz, [et] qui était Gershwin. Et Gershwin connaissait Ravel parce que Ravel était un grand pianiste, était un grand compositeur; c'était un homme qui représentait un renouveau évident dans la musique dite classique. Ravel, qui avait été lié à Debussy, à ce mouvement évolutif de la musique contemporaine.

    JA : Voici comment Éva Gauthier raconte le dîner organisé pour Ravel :

    Actrice citant Éva Gauthier : « Gershwin a joué sa composition Rhapsody [in Blue] et tout son répertoire, et il s'est surpassé [...] Il était très impatient de travailler avec Ravel, mais il estimait qu'il allait probablement composer du "mauvais Ravel" et perdre son grand talent mélodique. J'ai dû agir comme interprète dans leur conversation, c'était très intéressant. »

    NC : On sait que, lorsque Gershwin et Ravel se sont connus grâce à elle, se sont rencontrés grâce à elle, que Gershwin et Ravel sont allés à Harlem écouter de la musique de jazz et sont allés, entre autres, au Cotton Club. IIs ont écouté de la musique de Duke Ellington, et c'étaient des gens – ils n'étaient pas les seuls à s'intéresser à ça. Darius Milhaud, on le sait, c'est un autre compositeur français qui a été très intéressé par la musique de jazz, et qui a plongé beaucoup dans cet univers pour s'en inspirer et composer des pièces. Alors Ravel l'a fait, et bien d'autres.

    Donc si c'était vrai pour des compositeurs, pour des interprètes, c'était vrai aussi pour des auditeurs, des gens qui voulaient connaître d'autres avenues, se faire servir d'autres musiques que ce que les grandes compagnies – ou ce qu'on leur donnait à entendre ou à voir le plus souvent. Et là-dessus, Éva Gauthier a toujours représenté une avenue originale, et aussi une avenue de qualité.

    JA : Bien que sa carrière musicale se déroule principalement aux États Unis, Éva Gauthier revient à l'occasion dans son pays natal. Parmi ses représentations au Canada, on compte des concerts à Montréal en décembre 1918, à Lachine, au Québec, en 1921, ainsi qu'à Ottawa et à Montréal en janvier 1924. En 1926, elle chante à l'invitation du Women's Musical Club de Toronto et a droit à une excellente critique du Globe and Mail : « L'originalité brillante que l'on retrouve dans le choix de son programme est encore plus remarquable que sa voix. Rien n'est stéréotypé ou banal. Tout est frais, vivant et passionnant. Un programme typique de Gauthier! » (Traduction libre du Globe and Mail du 26 novembre 1926)

    Éva Gauthier a aussi l'honneur de chanter à Ottawa le 1er juillet 1927, pour le 60e anniversaire de la Confédération canadienne. C'est la première radiodiffusion transcontinentale de l'histoire du Canada.

    Bien qu'elle assiste à des concerts de musique canadienne à New York, elle trouve que son pays natal traite mal ses musiciens, affirmant que « Les Canadiens [...] préfèrent écouter des artistes étrangers plutôt que les leurs. » (Traduction libre du Globe and Mail du 15 octobre 1937)

    Nous avons demandé à M. Cazelais de nous expliquer ce qu'Éva Gauthier pensait du traitement réservé aux musiciens et aux artistes canadiens au Canada.

    NC : Si Éva Gauthier a été assez réservée dans ses jugements sur les personnes qu'elle a côtoyées (elle n'était pas portée à être très expansive de ce côté-là), elle a été assez sévère envers le gouvernement du Canada – et, entre autres, envers le premier ministre du temps, qui était Mackenzie King, qu'elle avait rencontré un moment donné pour lui demander d'avoir un peu de support pour elle-même, mais aussi pour les musiciens comme elle au Canada. Et celui-ci avait trouvé une dérobade pour ne pas s'engager dans cette voie. Et elle trouvait vraiment la situation regrettable. Elle disait que c'était dommage, tout en étant consciente que ça représentait un peu l'air du temps, qu'on pourrait dire.

    C'était une époque où, largement, l'encouragement des artistes relevait du mécénat privé. Des politiques d'État envers le soutien aux artistes, c'était embryonnaire, sinon inexistant. Alors c'était vrai en Europe, c'était vrai aux États-Unis, c'était vrai au Canada, mais chaque pays ayant son contexte particulier.

    Aux États-Unis, comme en Europe, le nombre de familles fortunées, qui pouvaient soutenir les arts, toutes proportions gardées (ou même dans l'absolu) – ce nombre de personnes qui pouvaient le faire était plus élevé qu'au Canada. Le Canada était un pays aussi moins peuplé; et la tradition d'encourager les arts de façon officielle et dans les politiques d'État, ce n'était pas très développé… Et puis les gens qui étaient vraiment intéressés à soutenir des artistes, il y en avait plus dans les pays européens et aux États-Unis, quand on compare les échelles.

    Alors elle en a souffert, oui. Elle a eu à composer avec cette situation, ce qui explique en bonne partie qu'elle est restée aux États-Unis, qu'elle a passé sa vie là-bas. Elle a fait des récitals ici, au Québec et au Canada, avec sa sœur Juliette, qui était une chanteuse aussi, puis une violoniste, qui s'est davantage spécialisée dans le folklore. Elles ont fait des choses ensemble. Il y a des enregistrements de pièces musicales de folklore qu'on peut retrouver dans des archives d'Éva Gauthier, parce que des enregistrements d'Éva Gauthier [et] de ses pièces classiques c'est très rare.

    Alors avec sa sœur, elle déplorait aussi, quand elle accordait des entrevues, que le soutien public, dans le sens de l'État, c'était très limité, sinon inexistant. N'empêche qu'on peut écouter, par exemple, « Un Canadien errant » chanté par Éva Gauthier, seule ou avec sa sœur. Mais là, ce n'était pas le même univers.

    JA : Au cours de l'été et de l'automne 1928, Éva fait une dernière tournée européenne, chantant son répertoire classique et moderne dans dix grandes villes, dont Amsterdam, Paris, Londres, Vienne, Prague et Budapest.

    Comme ses prestations sur scène se font rares, Éva Gauthier commence à enseigner, en partie parce que c'est lucratif. Son parcours ressemble à celui d'Emma Albani. Elle aussi, tard dans sa vie, s'était appauvrie et dépendait de mécènes et de l'enseignement pour vivre.

    Au milieu des années 1930, la carrière d'Éva Gauthier en tant qu'artiste de concert est en perte de vitesse. En 1936 et 1937, elle fait savoir qu'elle prend sa retraite après avoir chanté des chansons modernes aux États Unis pendant 22 ans. Elle donne trois concerts d'adieu à New York, dont un consacré à la musique des compositeurs français anciens et modernes.

    Dans une lettre adressée à ses parents le 17 mars 1938, Éva semble résignée à abandonner sa carrière.

    Actrice citant Éva Gauthier : « Je n'ai pas préparé de concerts pour cette saison et je commence de plus en plus à m'habituer à l'idée de me retirer de la carrière active, car il n'y a pas grand-chose à part que la répétition. Le public n'est pas intéressé dans les nouveautés en dehors de l'opéra et les concerts d'orchestre, et il y a une grande renaissance pour la musique de chambre. »

    JA : Bien qu'officiellement à la retraite, Éva Gauthier demeure active dans le monde de la musique. Elle occupe un studio sur la 51e rue Ouest à New York et prouve sa compétence comme professeure de chant. Elle donne des cours d'interprétation et fait partie de jurys. Bon nombre de ses élèves se distinguent et étendent l'influence d'Éva dans d'autres domaines. Par exemple, James Lipton devient vice président de l'Actors Studio et aide à fonder son programme de maîtrise en beaux-arts.

    Dans ses vieux jours, Éva Gauthier continue de soutenir la scène artistique et musicale de New York. Elle assiste aux récitals de ses élèves et d'autres chanteurs et participe à des campagnes de financement. Elle publie des articles sur ses expériences et écrit pour la radio. Au cours des dernières années de sa vie, toutefois, elle tombe gravement malade et sa situation financière continue de se détériorer. Elle décède le 20 décembre 1958.

    Nous avons demandé à M. Cazelais de décrire la marque laissée par Éva Gauthier dans l'industrie de la musique au Canada.

    NC : Éva Gauthier a eu une suite dans la mémoire des gens, davantage au Canada anglais qu'au Canada français. J'ai écouté une fois, à CBC, une émission de deux heures qui portait sur elle. Je n'ai pas trouvé la trace de chose similaire dans le monde francophone du Canada. Il y a des textes qui ont été écrits sur elle, entre autres une thèse de doctorat de madame [Nadia] Turbide sur la carrière d'Éva Gauthier. Mais elle est connue auprès d'un certain public mélomane, mais surtout, je dirais, dans le monde des professionnels.

    Et là, il y a des gens qui reconnaissent, oui, qu'elle a joué un rôle qui a influencé le cours des choses; parce qu'elle a ouvert des voies, elle a ouvert des avenues. Elle a montré qu'il était possible de réaliser une carrière, de percer un monde qui était quand même, à l'origine ou au départ, assez fermé en ce qui la concernait, elle; et que donc, ça vaut la peine de persévérer.

    Mais je ne suis pas sûr que le nom d'Éva Gauthier résonne – ou trouve des résonnances très importantes – chez l'amateur d'opéra ou de musique vocale, chez l'amateur courant de cette musique-là. Je pense qu'aux États-Unis elle a gardé, elle est restée imprégnée dans la mémoire [de] davantage de personnes, et on se souvient davantage d'elle qu'ici au Canada.

    Je pense que ce que vous réalisez actuellement, à [Bibliothèque et] Archives Canada, va être important pour aider à ce que sa mémoire soit perpétuée. Moi, quand j'ai écrit mon livre, j'ai bien dit que je ne suis pas un musicologue : je suis un amateur de belle musique et de bonne musique, et de musique en général. Mais une personne, aussi, qui a été fascinée par ce personnage qui s'est appelé Éva Gauthier. D'ailleurs, j'ai sous-titré le titre de cette biographie romancée en disant : c'était « la voix de l'audace », parce que c'est une femme qui n'a jamais craint de développer de nouvelles avenues, de faire confiance à de nouveaux auteurs, de nouvelles musiques. Et pour ça, ça a été une contribution importante.

    Aux États-Unis aussi, sa marque a été plus forte, je pense, aussi à cause de son travail comme professeur de chant. Parce que quand elle a senti que sa voix n'était plus ce qu'elle voulait qu'elle soit, alors elle n'a pas fait (contrairement à certains qui ne se décident pas à prendre leur retraite, à se retirer de la scène) – assez tôt elle a décidé qu'il fallait qu'elle passe à autre chose. Et elle a donné des cours de chant, et ses cours de chant ont été très appréciés.

    C'était une femme qui a contribué à former beaucoup de musiciens, de chanteurs d'opéra et de chanteuses, alors elle était bonne pédagogue. Et comme elle avait un bagage assez vaste et polyforme, je pense que ça a contribué aussi. Elle avait déjà son aura de performante, de chanteuse, de cantatrice, de personne qui faisait ses récitals. Mais le fait qu'elle avait un vaste éventail d'influences musicales à représenter, puis toute cette technique qu'elle avait développée, a fait que ses cours étaient suivis, vraiment respectés. Et ainsi, elle a pu léguer une forme d'héritage grâce à l'enseignement qu'elle a donné.

    JA : Il n'existe pas beaucoup d'enregistrements d'Éva Gauthier, en partie parce qu'elle en a fait très peu. Nous en avons quand même quelques-uns, comme des chansons traditionnelles canadiennes françaises sous l'étiquette Victor datant de 1917 et 1918. Parmi les enregistrements qui lui ont survécu, on retrouve le chant folklorique Un Canadien errant, que vous avez entendu durant cet épisode. Elle a aussi enregistré des arias et des chansons de compositeurs français, ainsi que Nina Boboh, une berceuse javanaise que vous avez aussi entendue.

    Pour écouter d'autres chansons de la cantatrice, visitez le Gramophone virtuel de BAC et lancez une recherche sur Éva Gauthier. Plus de 35 enregistrements se trouvent dans notre collection. Vous pouvez les écouter et même les télécharger.

    Le fonds Éva Gauthier de BAC compte plus de 200 articles, dont des lettres, des programmes de concert, des photographies et même des films. BAC conserve également son autobiographie inachevée et inédite, qu'elle a commencé à écrire en 1953. Vous pouvez aussi utiliser l'outil Recherche dans la collection de BAC et taper « Éva Gauthier » pour consulter d'autres documents à son sujet, dont des livres, des études biographiques et des dissertations.

    NC : Il y avait un trait de sa personne qui est révélatrice de sa démarche : c'est que c'est une femme qui a défendu sa carrière toute seule. Elle n'a jamais eu d'imprésario. Elle se représentait elle-même et a réussi à imposer sa carrière, sa démarche. Et c'est les musiciens qui, graduellement, sont venus à elle, lui ont proposé des pièces et qui lui ont fait confiance, et qui voulaient que ce soit elle qui interprète ce qu'ils lui proposaient.

    Et c'est tout, je considère, à son honneur [à] elle – à l'origine, une jeune francophone d'Ottawa qui est allée seule étudier pendant quatre ans en Europe, à la fin de son adolescence; qui est restée quatre ans en Asie; et qui a fait une carrière solo aux États-Unis, qui s'est établie aux États-Unis, et qui revenait parfois au Québec ou au Canada, mais qui a mené sa carrière par elle-même.

    Et ça, je pense que c'est un trait de sa personnalité qui, au-delà ou à côté de ses qualités propres comme interprète ou comme artiste, a contribué à lui donner une clientèle qui l'a suivie avec beaucoup de fidélité.

    JA : Éva Gauthier s'est distinguée en tant qu'artiste d'avant garde qui a façonné la musique moderne en Amérique du Nord. Sa technique musicale et ses convictions lui ont permis de se tailler une place parmi les grands musiciens canadiens.

    Si vous voulez en savoir plus sur Éva Gauthier à Bibliothèque et Archives Canada, rendez-vous à l'adresse bac-lac.gc.ca.

    Merci d'avoir été des nôtres. Ici Josée Arnold, votre animatrice. C'était Découvrez Bibliothèque et Archives Canada, votre fenêtre sur l'histoire, la littérature et la culture canadiennes. Un grand merci à notre invité d'aujourd'hui, Normand Cazelais. Merci aussi à Isabel Larocque, Sylvain Salvas et Karine Brisson pour leur contribution.

    Cet épisode a été produit et réalisé par David Knox.

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Animatrice : Josée Arnold, gestionnaire, Gouvernance, Liaison et Partenariats

Invité : Normand Cazelais, auteur et journaliste

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