Épisode 59 - Il s’appelait Tom Longboat, Cogwagee, Tout

​​​Photographie noir et blanc d'un homme qui sourit.

Au début du 20e siècle, aucun sport ne captive autant le public que la course longue distance. Et aucun coureur ne conquiert le cœur des Canadiens comme Cogwagee, un Autochtone de la réserve des Six-Nations, aussi connu sous le nom de Tom Longboat. De sa victoire au marathon de Boston en 1907, où il fracasse le précédent record du monde par cinq minutes, à son service militaire pendant la Première Guerre mondiale, où il brave la mort, il a eu une existence extraordinaire.

Ce balado comporte un langage et du contenu historiques qui pourraient choquer certains auditeurs, notamment en ce qui a trait aux termes employés pour désigner les groupes raciaux, ethniques ou culturels. Les items de notre collection, leur contenu et leur description reflètent leur époque et les points de vue de leurs créateurs.

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Date de publication : 23 décembre 2019

  • Transcription d'épisode 59

    Ce balado comporte un langage et du contenu historiques qui pourraient choquer certains auditeurs, notamment en ce qui a trait aux termes employés pour désigner les groupes raciaux, ethniques ou culturels. Les items de notre collection, leur contenu et leur description reflètent leur époque et les points de vue de leurs créateurs.

    Josée Arnold (JA) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Josée Arnold, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Au début du 20e siècle, aucun sport ne captive autant le public que la course longue distance. Et aucun coureur ne conquiert le cœur des Canadiens comme Cogwagee, un Autochtone de la réserve des Six-Nations, aussi connu sous le nom de Tom Longboat. Cogwagee (Gagwe:geh—GÂ-G'WÉ-GUÉ) signifie « tout » dans la langue onondaga. Au début des années 1900, Tom Longboat est le meilleur coureur longue distance au monde, et il est souvent décrit comme l'un des plus grands athlètes du 20e siècle. Dans cet épisode, nous allons découvrir son destin exceptionnel. De sa victoire au marathon de Boston en 1907, où il fracasse le précédent record du monde par cinq minutes, à son service militaire pendant la Première Guerre mondiale, où il brave la mort, il a eu une existence extraordinaire.

    Michael Linklater (ML) : Quand j'ai commencé à lire sur Tom Longboat et que j'ai vu tout ce qu'il avait accompli, j'ai été très inspiré par son travail et par la reconnaissance qui a suivi.

    Wilton Littlechild (WL) : En 1912, il a établi un record sur 24 km [15 milles] qui tient encore aujourd'hui.

    William Winnie (WW) : C'est un peu surréaliste de constater l'ampleur de ce que cela signifie, non seulement du point de vue des Six-Nations, mais aussi pour le Canada tout entier.

    JA : Vous venez d'entendre quelques-uns des participants à cette émission. Michael Linklater est un athlète exceptionnel provenant de la Première Nation de Thunderchild, sur le territoire du Traité no 6. Il a récemment pris sa retraite au sommet de sa forme, terminant sa carrière en tant que numéro un des joueurs de basketball à trois contre trois au Canada et l'un des meilleurs joueurs au monde. Wilton Littlechild est un chef cri, récipiendaire de l'Ordre d'excellence de l'Alberta et deux fois gagnant du prix Tom Longboat. L'arrière-petit-fils de Tom, William Winnie, perpétue la tradition de la course longue distance. En 2016, il a participé au marathon de Boston en l'honneur de son arrière-grand-père.

    [Extrait du film Le coureur, de l'Office national du film]

    L'excellence est un don : chez les hommes
    Certains sont dotés d'un esprit agile
    D'autres ont le pied ou l'œil vif
    L'Art, qui élève la Nature au rang de perfection
    Demande aussi la passion de l'élu
    Qui espère vaincre

    Tout comme Pindare acclamait jadis 
    Hippocléas de Thessalie
    Nous chantons aujourd'hui les louanges
    Du prompt Bruce Kidd de Toronto

    [Extrait d'un poème de W. H. Auden]

    JA : L'ancien athlète olympique Bruce Kidd est aujourd'hui un universitaire et un auteur renommé. Au cours de sa carrière, il remporte 18 championnats nationaux seniors au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. En plus de ses réussites athlétiques, il est nommé Officier de l'Ordre du Canada pour « avoir consacré sa vie à lutter contre le sexisme et le racisme dans les milieux sportifs du monde entier ». En 1980, il reçoit le mandat de rédiger un livre sur Tom Longboat dans le cadre d'une série portant sur des Canadiens célèbres. Nous avons commencé la discussion en lui demandant quels étaient les préjugés répandus à l'époque à propos de Tom Longboat.

    Bruce Kidd (BK) : J'ai commencé à lire toutes les coupures de presse qui parlaient de Tom Longboat. C'est une histoire avec laquelle j'ai grandi, puisque j'étais curieux de tout ce qui touchait à l'histoire du sport au Canada. J'ai lu toutes ses biographies et j'étais au fait de son histoire : des débuts modestes à la gloire, et enfin, à la misère. Un homme au talent remarquable brisé par la boisson, par le refus de s'entraîner et par une conduite irresponsable dans d'autres sphères de sa vie; bref, un athlète loin d'être exemplaire et ce sur plusieurs plans. C'est par ça que j'ai commencé : par les coupures de presse et les sources secondaires, qui racontaient toutes la même histoire, qui renforçaient toutes l'image populaire.

    Puis, j'ai commencé à réfléchir à ce que je lisais. Voilà un gars qui devait avoir la gueule de bois, qui décollait de la ligne de départ et qui était plus rapide que tout le monde. Il a établi des records et repoussé les limites à bien des niveaux, et cela ne correspondait pas à mon expérience dans le domaine de la course. Bien sûr, je m'entraînais aussi pour des marathons à l'époque. J'avais le sentiment que ça n'avait tout simplement pas de sens et j'ai persévéré [dans mes recherches]. Je me suis rendu dans la réserve des Six-Nations où il a grandi et a passé les dernières années de sa vie, et j'ai écouté les histoires des locaux. J'ai consulté d'autres sources et découvert une mine d'informations dans les journaux de Hamilton, ce qui m'a graduellement permis de tracer un portait fort différent de Tom Longboat.

    JA : Tom Longboat est né sur la réserve des Six-Nations près de Brantford, en Ontario, en 1887. Issu de la nation Onondaga, il appartient au clan du loup. Sa famille, très pauvre, vit une existence traditionnelle sur une petite ferme. Ils sont si démunis qu'ils n'ont souvent même pas les moyens de garder un cheval, ce qui signifie que le dur labeur des récoltes et du labourage doit être fait à la main. Comme un malheur n'arrive jamais seul, George, le père de Tom, meurt lorsque ce dernier n'a que cinq ans, ajoutant un poids supplémentaire à la famille Longboat. Par conséquent, Tom fréquente peu l'école, car il doit prêter main-forte sur la ferme familiale. De temps à autre, Tom réussit néanmoins à fuir ses responsabilités, et en profite pour jouer à la crosse, pêcher et courir comme le vent.

    À l'âge de 12 ans, il est enrôlé de force dans un pensionnat autochtone, l'Institut Mohawk, qui a été ouvert de 1828 à 1970. Dès son arrivée, il déteste cette école où ses camarades autochtones et lui sont forcés d'abandonner leur langue et leurs croyances, pour adopter l'anglais et le christianisme. Cela ne convient pas à Tom et, à la première occasion, il s'échappe du pensionnat. Il est rapidement retrouvé et puni, mais cela ne le dissuade pas; il tente une nouvelle fuite. Il a la prévoyance de se cacher sur la ferme de son oncle, où il serait plus difficile de le retrouver. L'évasion est un succès et met fin au parcours scolaire de Tom. Par la suite, son travail comme ouvrier agricole l'amène dans plusieurs fermes des alentours, où il doit effectuer de grandes distances à pied. Nous avons demandé à Bruce d'où est né l'appétit de Tom pour la course.

    BK : Il y a déjà des coureurs au sein de la communauté des Six-Nations. L'un d'eux, Bill Davis, a terminé deuxième au marathon de Boston quelques années auparavant. On organise des courses sur la réserve, et Longboat en remporte une. Cette victoire l'encourage à tenter sa chance dans la grande ville blanche de Hamilton, et à participer à la course Around the Bay.

    [Musique]

    JA : Tout au long de l'épisode, nous vous présenterons des extraits audio de la série télévisée My Country, animée par Pierre Berton. On peut retrouver ce titre dans la collection colossale de films, vidéos et enregistrements sonores de Bibliothèque et Archives Canada, qui contient un total de plus de 500 000 heures de contenu.

    [Extrait de My Country]

    Pierre Berton (PB) : 1906 — Cette année-là, on découvre les vitamines. Le champion du monde de boxe chez les poids lourds est un Canadien, Tommy Burns. Le boum minier vient de commencer à Cobalt, en Ontario, et tout le monde chante Wait 'Till the Sun Shines, Nellie. Et à l'Action de grâce, le Hamilton Herald commandite la célèbre course Around the Bay. Quelque 16 coureurs, dont plusieurs détenteurs de records, doivent parcourir une distance de 30 km [19 milles] autour de la baie de Burlington. Le favori cette année-là, c'est John D. Marsh. Le rapide Anglais vient tout juste de s'installer au Canada. Peu de gens remarquent le jeune Indien longiligne de 19 ans, Thomas Charles Longboat, qui prend part à la course bien qu'il n'ait jamais compétitionné officiellement auparavant.

    JA : Juste une petite remarque sur le terme « Indien » que vous venez d'entendre. L'utilisation de ce terme pour désigner les peuples autochtones du Canada est désormais considérée comme désuète, fautive et vexante. Et bien qu'il soit parfois encore utilisé dans des définitions juridiques établies il y a très longtemps, il n'est plus en usage aujourd'hui. Dans le cadre d'une nouvelle initiative de Bibliothèque et Archives Canada intitulée Nous sommes là : Voici nos histoires, notre personnel porte un regard neuf sur la manière dont sont rédigés certains documents d'archives et ajoute plus d'information sur le contexte, dans une tentative de corriger le langage inexact et irrespectueux. Parfait, retournons à notre histoire…

    BK : Personne ne le connaissait. On jugeait ses souliers inappropriés, son short inadéquat…

    [Extrait de My Country]

    PB : Le coureur est vêtu d'un maillot à 35 cents et d'une paire de souliers à semelle de caoutchouc à 75 cents. Les paris sur lui sont de 100 contre 1. Des milliers de spectateurs assistent à la course et, comme prévu, c'est le favori, John D. Marsh, qui prend les devants. Ce qu'on ne prévoyait pas c'est que Tom Longboat, le nouveau venu, soit juste derrière lui. Par moments, il le dépasse; à d'autres, il laisse Marsh passer devant, mais il maintient toujours sa cadence. Il court de façon singulière, bondissant en longues enjambées, les bras ballants. Puis, à un certain point, le coureur inconnu s'éloigne soudainement de Marsh et remporte aisément la course. Tout le monde commence à se demander : mais qui est Tom Longboat?

    Quelques jours plus tard, une autre course longue distance de 24 km [15 milles] a lieu à Toronto, commanditée par le politicien local J. J. Ward, qui remet un trophée et une médaille. Soixante-deux coureurs y participent et le parcours se déroule sur le boulevard Lakeshore, qui n'est pas encore l'artère pavée que l'on connaît aujourd'hui. C'est plutôt une succession de creux, de trous, de bosses et de collines. Comme le public est friand de course à cette époque, les abords de la piste – qui suit tout le parcours sur 12 km [7,5 milles] à l'aller et au retour – sont bondés de monde, malgré la pluie battante, la boue et la gadoue.

    Le favori est un dénommé Cummings, du YMCA Central de Toronto. Ce dernier mène en début de course, mais il ne peut échapper à Tom Longboat, qui le talonne sur toute la durée du parcours, en prenant soin de le suivre à chacune de ses foulées, mais sans jamais le dépasser, ne faisant que le poursuivre sans répit. C'était pareil en montée et en descente. Ils atteignent la marque des 12 km [7,5 milles], puis font demi-tour en direction de High Park. Sur la marque des 16 km [10 milles], Longboat double Cummings. Exténué, le favori réduit sa cadence, ne pouvant plus courir. Tom Longboat remporte la course ainsi qu'un trophée remis par J. J. Ward [comme on peut le voir sur la photo extraite de My Country].

    La prochaine course est plus décisive encore : le marathon de Boston, le plus important en Amérique du Nord depuis les années 1890. Longboat est un champion local, mais n'a jamais participé à une course semblable. Ce sera donc son plus grand test. Le trajet, long de 42 km [25 milles], se déroule sur un parcours très accidenté. Un entraîneur du YMCA Central, C. H. Ashley, vient de prendre Tom sous son aile. Les deux hommes partent pour Boston le 9 avril 1907, seulement six ou huit mois après la course Around the Bay, où tout a commencé.

    Mais à Boston, le public est sceptique. Après tout, Longboat n'a que 19 ans et a encore beaucoup à apprendre. Il ne s'agit que de sa troisième course et il doit affronter 104 coureurs, dont de nombreux détenteurs de records et plusieurs médaillés olympiques. Il est en pleine forme, sauf pour ce qui est d'une légère toux. L'événement en tant que tel attire 200 000 personnes. Le trajet suit une ancienne route vallonnée qui serpente à travers plusieurs villages du Massachusetts, en commençant par la petite ville d'Ashland et se terminant 42 km [25 milles] plus loin, au cœur de Boston. Au début de la course, les coureurs étouffent sous la poussière; or, à la marque des 8 km [5 milles], il se met à pleuvoir, ce qui les rafraîchit, puis à neiger. Ils font face à un vent puissant, ce qui devrait les ralentir. Longboat ne prend pas les devants : il court derrière, mais à peu de distance du peloton de tête. Et c'est une bonne chose, car à un certain moment, un train arrive et bloque le parcours. Un groupe de coureurs, dont le champion Hayes, originaire de l'Angleterre, sont forcés de patienter les bras croisés en signe de frustration, jusqu'à ce que le train passe. Tom Longboat est épargné. On dit que sur les premiers 10 km [6 milles], il court sans conviction; « en amateur », comme l'a écrit un journaliste. Puis, il se déploie et se met à courir à grandes enjambées bondissantes. Il fait face à une série de collines. Il n'a qu'à allonger sa foulée et il commence à dépasser les coureurs du peloton, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un seul. Il s'agit de Charlie Petch, un autre Canadien, du collège Jarvis à Toronto. En fait, Petch dépasse Longboat sur la marque des 32 km [20 milles], mais il se surmène et il le sait très bien. Longboat le talonne et il ne peut pas aller plus loin. Petch termine dans les 10 premiers, mais Longboat est loin devant lui après 32 km [20 milles].

    À ce stade-ci, la foule, qui ne cesse d'affluer, devient un problème pour Longboat, qui n'a pas d'espace pour respirer. On compte 100 000 personnes à la ligne d'arrivée. Lorsque Tom Longboat la franchit, il est le seul coureur en vue : il a une avance de près de 450 m sur les autres. Il tombe dans les bras d'Ashley, son entraîneur, et fracasse le précédent record, établi quelques années avant par un autre Canadien, par cinq minutes. Ce record tiendra encore plusieurs années. Tom Longboat est alors l'homme le plus rapide du continent.

    Dans l'hommage que lui rend le Boston Herald, on peut lire : « Jamais auparavant dans les annales de la course à pied la performance de Longboat n'a-t-elle été égalée. » Une vague d'engouement balaie ce qui est alors le Canada. Tom devient le héros public numéro un, comme en témoignent les journaux de l'époque. On organise une réception en l'honneur du champion. En compagnie de ses entraîneurs, de Petch et des autres, Longboat prend le train pour Niagara Falls, à la frontière. Là-bas, ils sont rejoints par des dignitaires canadiens, avant de se rendre à Toronto pour une réception comme la ville n'en avait jamais connu, et ne connaîtrait que rarement par la suite. De 20 h 30 à minuit, des hordes de gens affluent pour admirer le modeste et souriant Tom Longboat, saluant la foule.

    À 19 h 30, les spectateurs commencent à se masser devant la gare Union, lorsqu'un groupe de jeunes hommes du YMCA, en délire, arrivent sur la rue Bay en tapant sur des boîtes de conserve, en allumant des pétards et en agitant des drapeaux. Puis, une énorme foule déchaînée se forme et bloque toute la rue Front devant l'ancienne gare. Les policiers sont appelés en renfort pour empêcher les gens d'y pénétrer. C'est une tâche ardue : deux cents garçons du YMCA réussissent à se faufiler jusqu'au quai d'embarquement pour accueillir Tom à son arrivée.

    Il n'est pas aisé d'amener Tom Longboat à la gare : il faut jouer des coudes et on craint qu'il soit blessé. Ashley brandit son trophée haut dans les airs, pour éviter qu'il soit brisé par les gens. On entend une clameur s'élever de la foule : « Longboat! » Quand celui-ci arrive finalement dans la rue, il est accueilli par des feux d'artifice, des pétards, des applaudissements et même une fanfare. Puis, il monte à bord d'une voiture, drapée pour l'occasion du drapeau canadien de l'époque, le Red Ensign. Il salue la foule, tout sourire. S'ensuit un magnifique défilé qui comprend le Queen's Own Band, des soldats, des automobiles, des calèches, des carrosses et même une diligence sans cavaliers, le long des rues King, Jarvis et Queen jusqu'à l'hôtel de ville, où attendent le maire, l'oncle de Tom et le chef de la bande. Le maire remet à Longboat une médaille qui a beaucoup de valeur. Tom, qui doit faire un discours, ne prononce que ces quelques mots d'une voix tellement inaudible que personne ne l'entend : « Merci, Monsieur le Maire ».

    JA : La victoire de Tom au marathon de Boston s'inscrit dans une tradition; les peuples autochtones de l'Amérique du Nord connaissent de nombreux succès lors de cette course emblématique, y compris plusieurs Canadiens. Lors du 120e anniversaire du marathon de Boston, en 2016, la Boston Athletic Association [BAA] décide de rendre hommage aux athlètes autochtones et lance un appel aux descendants de ces grands coureurs pour les inviter à participer à cette course légendaire. Nous avons rejoint William Winnie, l'arrière-petit-fils de Tom Longboat, à Buffalo, dans l'État de New York.

    WW : C'était un peu étourdissant, parce qu'au mois de décembre précédent, mon oncle m'a appelé pour me dire que la BAA lui avait demandé si un membre de la famille voudrait courir en l'honneur de Tom au mois d'avril. J'ai immédiatement dit oui. Mais à ce moment-là, même si j'avais déjà couru un demi-marathon et un marathon complet en 2011, j'étais principalement sédentaire. L'événement en soi était incroyable : un phénomène qu'on vit seulement une fois dans sa vie.

    JA : Nous avons demandé à William de nous parler plus en détail de cette journée.

    WW : J'étais dans le village des athlètes et je tuais le temps, puisqu'on arrive là-bas vers six heures du matin et que la course ne commence parfois qu'après onze heures. J'ai remarqué que les gens écrivaient des mots sur leurs bras ou leurs dossards, pour attirer l'attention des spectateurs pendant la course ou quelque chose comme ça. J'ai eu l'idée d'écrire simplement « Longboat » sur mon bras. Ensuite, j'ai commencé à courir et tout allait bien. En arrivant sur Fenway, à environ trois kilomètres de la ligne d'arrivée, la rue s'est ouverte et il devait y avoir des milliers de personnes de chaque côté de la rue. On entendait des cris et des exclamations, tout le monde s'amusait, et à travers la clameur, j'ai pu distinguer « Vas-y Longboat, vas-y! ». J'étais là, exténué et mal entraîné, et j'ai eu l'impression de remonter dans le temps, de ressentir une véritable connexion entre Tom et moi. Ça m'a bouleversé. J'étais déjà très ému, car je sentais que la fin approchait. Je me suis mis à pleurer en courant et c'était une sensation merveilleuse.

    JA : La grand-mère de William, Phyllis, la fille aînée de Tom Longboat, a retrouvé son petit-fils après la course.

    WW : Nous n'avions jamais vraiment parlé de l'expérience en profondeur, mais elle m'a invité à manger après la course. Pendant le repas, nous n'avons pas vraiment abordé le sujet, mais à un moment donné, elle m'a pris à part et m'a simplement dit : « Nia wen », ce qui signifie « Merci » en langue onkweonwe. Le terme désigne les traditions de nos ancêtres, y compris la langue. Tout a été dit dans ce simple mot. Il illustrait ce que l'événement signifiait pour elle personnellement, mais aussi culturellement.

    JA : Maintenant, revenons en 1907.

    BK : Après sa victoire au marathon de Boston en 1907, Tom Longboat devient un symbole canadien. Il semble posséder toutes les qualités de la jeune nation et est considéré comme l'athlète canadien le plus célèbre de l'époque.

    [Extrait de My Country]

    PB : Les Jeux olympiques représentent le prochain grand test de Tom Longboat. Les Jeux d'été de 1908 ont lieu à Londres, à l'apogée de l'époque édouardienne. Tom est alors en conflit avec son agent, C. H. Ashley. Ce dernier, en homme du YMCA de l'époque, est contre le fait de boire de la bière, de fumer des cigares, de fréquenter des femmes ou de faire des pauses dans l'entraînement.

    BK : Tom se dispute sans cesse avec ses entraîneurs. Ces derniers refusent de travailler avec lui et répandent des ragots qui finissent dans les journaux. Un de ses entraîneurs déclare un jour : « Il refuse de s'entraîner, il ne fait rien. Je voulais qu'il fasse un entraînement particulier et tout ce qu'il a fait, c'est jogger une trentaine de kilomètres. » Ce que Tom refuse de faire consiste en une série de courts sprints, ce qu'on appellerait un entraînement par intervalles aujourd'hui. Cet entraînement lui aurait probablement été bénéfique à un certain moment de sa carrière, mais en tant que marathonien, il pratique ce qu'on appelle aujourd'hui la course lente sur une longue distance. Il connaît son corps et, quoiqu'on en dise, courir 32 km demande un certain effort, c'est loin d'être de la paresse. Je me suis rendu compte qu'il avait son propre système, et j'ai appris par la suite que ce type d'entraînement provient de la tradition iroquoise onondaga avec laquelle il a grandi. Quand j'ai lu, dans ce même article, qu'il refusait de s'entraîner et avait seulement couru 32 km, j'ai su qu'il y avait un paradoxe dans cette histoire.

    JA : Écoutons à nouveau William Winnie.

    WW : Il savait de quoi il était capable et ce qu'il devait faire pour s'améliorer encore plus. Il a défendu ces principes tout au long de sa carrière. Une des choses dont je suis le plus fier dans son héritage, c'est de voir comment l'entraînement moderne a adopté ses méthodes.

    [Extrait de My Country]

    PB : Longboat dit qu'il n'a pas besoin d'entraînement rigoureux. En effet, il a réussi à prouver cela, dans un certain sens, en remportant ses premières courses. Ses nouveaux agents-entraîneurs, les imprésarios irlandais Tim O'Rourke et Tom Flanagan, sont propriétaires de l'hôtel Grand Central. En quête de publicité, ces deux joueurs ont fondé le Irish Canadian Club. Entre-temps, Tom a épousé Lauretta Maracle, son amour de jeunesse de la réserve. L'hiver précédent les Jeux est marqué par la controverse : l'American Athletic Association — l'association de sport amateur — menace de le boycotter. En fait, il a déjà été banni de la course à pied aux États-Unis, parce que les amateurs ont fait remarquer que Flanagan et O'Rourke lui offrent gratuitement le gîte et le couvert dans leur hôtel.

    JA : Wilton Littlechild est un chef cri récipiendaire de l'Ordre d'excellence de l'Alberta. Il fut un athlète remarquable, mais sa carrière prend un autre tournant lorsqu'il se rend compte du très petit nombre d'avocats d'origine autochtone au Canada. Il met donc sa carrière sportive en veilleuse et devient le premier membre d'une Première Nation signataire d'un traité à obtenir un diplôme en droit à l'Université de l'Alberta. Dans cet extrait de la CBC de 1977, il parle de ce conflit.

    [Extrait des archives de la CBC]

    Wilton Littlechild (WL) : Au Jeux olympiques de 1908, la question de savoir si Tom Longboat est un professionnel ou un amateur fait controverse, et on lui interdit de courir. Les États-Unis menacent même de retirer toutes leurs équipes olympiques des Jeux si on laisse Longboat y participer.

    BK : Les Américains sont contre l'inclusion de Tom au sein de l'équipe : ils affirment que celui-ci est un professionnel, et donc inadmissible. Cela déclenche une énorme vague de sympathie nationaliste envers Longboat, et plusieurs envoient des télégrammes au CIO [Comité international olympique]. Les éditorialistes fulminent et clament que Longboat devrait faire partie de l'équipe canadienne. Les Canadiens sont fiers de lui. À l'instant où les États-Unis déclarent qu'il ne devrait pas participer, la population se rallie en faveur de l'inclusion de Tom au sein de l'équipe canadienne.

    [Extrait de My Country]

    PB : L'Association canadienne d'athlétisme amateur ferme les yeux sur la polémique. Il aurait été trop controversé de tenter d'empêcher Tom de participer aux Jeux olympiques. Il est le héros public numéro un, comme nous l'avons mentionné plus tôt. Le Comité olympique canadien maintient son statut d'amateur, et Longboat part donc avec Tom Flanagan en Europe, plus précisément dans la ville natale de ce dernier, Limerick, en Irlande.

    BK : Le marathon de 1908 a lieu lors d'une journée très chaude…

    [Extrait de My Country]

    PB : La journée la plus chaude que Londres ait connue. La population étouffe sous une chaleur accablante et moite. Néanmoins, près de 70 000 personnes assistent à la course, y compris la famille royale. Le départ de la course est au château de Windsor, à la demande spéciale du roi Édouard, tout juste devant sa fenêtre. La course doit se terminer au stade de White City, où la reine Alexandra elle-même, l'une des membres les plus charmantes de la royauté européenne, va remettre la médaille. Longboat connaît un départ rapide et se maintient fermement dans le peloton de tête.

    BK : Un certain nombre d'athlètes abandonnent à cause du stress. Il y a du dopage informel.

    JA : Un instant, que voulez-vous dire par « dopage informel »?

    BK : Eh bien, à l'époque, comme aujourd'hui, certains athlètes cherchent à améliorer leur performance. Pour la course de fond, il existe diverses méthodes que les gens utilisent. L'une d'elles consiste à mélanger une petite dose de strychnine avec du brandy ou un autre stimulant.

    JA : Attendez un peu… la strychnine, ce n'est pas ce qu'on appelle communément du poison à rats? Du poison à rats et du brandy, ce n'est pas vraiment un mélange heureux…

    BK : Il y a des situations où cette préparation donne de l'énergie aux coureurs et leur permet de continuer. On en savait très peu sur la nutrition et l'hydratation pour l'endurance à l'époque, mais on sait qu'il s'agit d'une course épuisante et que même les meilleurs athlètes pourraient bénéficier d'un remontant. Si on n'en prend pas assez, on voit peu d'effets; si on en prend trop, on peut être incapable de compétitionner. La ligne est très mince. En plus de cela, il y a aussi possibilité de sabotage, comme il y a beaucoup de paris engagés dans la course.

    [Extrait de My Country]

    PB : À la mi-parcours, Longboat a un retard considérable. Puis, il semble avoir un second souffle. À la marque des 32 km, sous les yeux horrifiés de la foule et de ses concurrents, il trébuche, tournoie et s'effondre par terre. On l'évacue sur une civière. Beaucoup de spectateurs le croient mort. C'est la première rumeur qui circule.

    JA : Nous avons demandé à William Winnie s'il avait des théories sur ce qui est arrivé à son arrière-grand-père.

    WW : J'ai entendu toutes sortes d'hypothèses. Ayant moi-même couru un marathon, je peux vous dire qu'il y a un milliard de trucs qui peuvent mal tourner en tout temps. Donc, je ne suis pas certain. On dit qu'il a peut-être été victime de sabotage. Je sais que les paris occupaient une très grande place dans les courses à l'époque, peut-être que c'était quelque chose en lien avec ça, qui sait?

    BK : Quand Longboat abandonne le marathon de Londres en 1908, l'agent canadien J. H. Crocker affirme qu'il a subi une surdose : quelqu'un lui aurait donné une trop grande dose d'un stimulant, ce qui l'aurait assommé. La question que l'on se pose alors et que l'on se pose toujours est : « Est-ce qu'il a obtenu ce stimulant d'un camarade qui avait mal fait ses calculs? Ou est-ce qu'il l'a reçu d'un ennemi désirant l'expulser de la course parce que lui et ses comparses avaient parié contre Longboat? »

    Selon moi, la plus grande question concerne le rôle de Lou Marsh, un nom bien connu au pays, puisqu'il est associé au trophée du meilleur athlète au Canada. Marsh deviendra rédacteur en chef de la section des sports au Toronto Star quelques années plus tard et est  l'un des pionniers du journalisme sportif. Mais à l'époque, c'est un ami de Tom Flanagan, lequel est par moments ami, agent ou ennemi de Tom Longboat, quelqu'un qui n'est pas digne de confiance, à mon avis. Lou Marsh roulait en bicyclette à côté de Tom Longboat durant la course et il aurait pu lui donner quelque chose à boire. Est-ce que Marsh lui a donné une bouteille provenant de Flanagan? Je me le suis toujours demandé. Est-ce qu'on a surdosé ces bouteilles accidentellement, ou est-ce qu'elles l'ont été volontairement? Ça demeure un très grand mystère pour moi.

    JA : Écoutons encore une fois Wilton Littlechild

    [Extrait des archives de la CBC]

    WL : Tout récemment, une femme de Sacramento, en Californie, a écrit qu'elle avait suivi Longboat en bicyclette et qu'à aucun moment il n'a semblé être en détresse. Peu après la course, après l'examen médical de Longboat, l'agent canadien a écrit qu'on ne pourrait le convaincre d'aucune manière que Tom n'était pas dopé.

    [Extrait de My Country]

    PB : La fin de la course est l'une des plus palpitantes que les Jeux olympiques aient jamais vues. L'inconnu Dorando Pietri, un Italien de petite stature, est le premier arrivé dans le stade. Visiblement rendu délirant par la chaleur et la fatigue, il est désorienté et prend un mauvais tournant. Les arbitres essaient de le remettre dans le bon chemin. À ce point-ci, Pietri est si paranoïaque qu'il croit que ceux-ci désirent volontairement le tromper et il tente de les repousser. Il tombe ensuite au sol, puis un médecin doit lui donner une injection. Il trébuche, tombe une autre fois, et doit finalement être poussé sur la ligne d'arrivée par les arbitres. Il est évidemment disqualifié en raison de cette interférence. Tout de suite derrière lui se trouve John Hayes, un vendeur dans un grand magasin de New York, qui obtient la médaille.

    JA : Quand Tom gagne des courses, il est encensé universellement par le public et les médias. Mais quand il perd, le traitement est très dur.

    BK : Eh bien, il a une double nature : d'un côté, il est Canadien, mais il est aussi Autochtone. On est à une période de racisme exacerbé à l'égard des membres des Premières Nations, des Autochtones, donc lorsqu'il perd, on ressort tous les stéréotypes contre lui.

    WW : Durant toute sa vie, ma grand-mère a préféré ne pas s'adresser aux médias. Je crois que cela découle surtout du traitement que Tom a subi à certains moments de sa célébrité. Lorsqu'on regarde cette couverture aujourd'hui, on trouve plusieurs exemples horribles, qu'on ne pourrait que qualifier de racistes.

    BK : Lou Marsh a une relation très complexe avec Tom Longboat. Par moments, il ne fait que réitérer la condamnation. Quelquefois, il la martèle dans ses écrits; d'autres fois, il appuie Longboat et le défend. D'un jour à l'autre, on ne sait jamais à quel Marsh on aura affaire. J'ai découvert que, lors d'une course à relais, Longboat avait affronté une équipe complète dans le cadre d'une démonstration. Pendant la course, Longboat prend le relais du quatrième coureur de l'équipe athlétique irlando-américaine de Toronto et s'éloigne de lui. Ce coureur, c'est Lou Marsh. Il est tellement humilié par cet épisode qu'il se retire de la course à pied pour toujours. Est-ce la motivation derrière certaines des attaques subséquentes? Je ne sais pas, mais c'est certainement un fait à noter.

    JA : Peu après les Jeux, Tom Longboat décide de devenir professionnel. Comme amateur, il doit occuper un emploi dans un bureau, ce qu'il n'aime pas. Devenir un professionnel lui permettrait de bien gagner sa vie et de prendre les rênes de sa carrière. Ainsi, il ne serait pas à la merci d'entraîneurs louches

    BK : Après les Jeux de Londres, Pat Powers, un entrepreneur sportif très ingénieux, décide de répéter le marathon dans ce qu'il appelle le « World's Professional Marathon Championship », qui a lieu dans une série de stades aux États-Unis à l'hiver 1909. Il invite tous les participants du marathon de 1908 et les fait s'affronter dans des manches, puis des quarts de finale et des demi-finales. Toutes ces courses sont des affrontements en face à face, sur de courtes pistes, avec 300 ou 350 tours par course. Il y a des fanfares et une chanson thématique pour chacun des coureurs. Les fans affluent par trains entiers : c'est un franc succès commercial. Pour vous faire une idée de l'ampleur de la fascination, imaginez-vous, dans une ville donnée, le stade principal rempli, une salle comble uniquement pour voir une course en face à face sur une piste minuscule, qui tient la foule en haleine pendant plusieurs heures.

    [Extrait de My Country]

    PB : Le 15 décembre 1908, Longboat prend part à sa première course en tant que professionnel au Madison Square Garden à New York, lors d'un marathon de 40 km contre le petit Dorando Pietri. C'est époustouflant. Entre le bruit assourdissant, la chaleur étouffante et la fumée des cigares, c'est plus un concours d'endurance qu'une course longue distance. Longboat domine l'Italien, qui démarre en petits pas vifs, en opposition aux longues foulées de Longboat. Ce dernier reste derrière Pietri et prend parfois la tête. On doit leur passer des éponges gorgées d'eau pour les rafraîchir; à 800 mètres de la ligne d'arrivée, Pietri vacille et s'effondre. Longboat est lui aussi à peine capable de terminer. Même s'il titube et tombe dans les bras de son entraîneur à la fin, il remporte la course et restaure ainsi sa réputation. La fièvre du marathon sévit dans toutes les villes, villages et hameaux au Canada – on voit de jeunes garçons courir 42 km. Cela nous amène à la plus grande course de Longboat, la plus grande course de l'histoire selon certains.

    Le 5 février 1909, il affronte Alfie Shrubb, originaire du Sussex, en Angleterre. Ce coureur très rapide détient tous les records sur les distances allant de 3,2 km à 19 km. Il a même battu une équipe de relais mixte composée d'hommes et de chevaux. Maintenant âgé de 30 ans, Shrubb est convaincu qu'il réussira à vaincre Longboat. Vendredi soir, le jour de la course, le centre-ville de Toronto est en délire : 60 000 personnes sortent sous la pluie pour lire les communiqués sur les panneaux d'affichage des journaux. Devant les bureaux du Toronto Star, sur la rue King, une foule de cinq à dix mille personnes bloquent la circulation. On diffuse les résultats transmis par Lou Marsh sur un écran de toile. Le journaliste envoie des résultats à chaque mille parcouru (soit 1,6 km), c'est-à-dire toutes les sept minutes. Les paris ne cessent jamais. Tous les tramways sont pleins à craquer à partir de dix-neuf heures. À Massey Hall, une autre foule regarde les résultats, livrés par télégramme.

    Au Madison Square Garden, une salle comble est témoin de ce que Lou Marsh a appelé « l'une des courses les plus palpitantes jamais vues ». Shrubb est à gauche et Longboat, à droite. Quand le coup de départ retentit, Shrubb décolle comme un boulet de canon et semble se diriger vers une victoire certaine. Après 16 km, Shrubb a cinq tours d'avance, puis bientôt sept (un tour correspond à 160 mètres). À 30 km, les deux hommes sont visiblement fatigués. Tom montre des signes d'abandon. Flanagan, son agent, amène sa femme sur la piste afin que Tom la voie, qu'elle le salue et lui donne du courage. Flanagan a remarqué quelque chose : Shrubb court vaillamment, mais il est mal en point. Ses yeux hagards et ses traits tirés trahissent son épuisement. À 32 km, Tom a plus d'un kilomètre et demi de retard et est prêt à abandonner. Pour l'encourager, Flanagan et ses amis doivent aller courir à ses côtés pour qu'il conserve son rythme, pendant que la foule, qui prend pour Shrubb, siffle et le hue.

    Or, Shrubb commence alors à tituber et à trébucher. Tom Longboat maintient sa cadence et commence à le rattraper. Shrubb ralentit à une vitesse de marche, regarde par-dessus son épaule et aperçoit Longboat qui le rattrape. Il se remet à courir, mais doit bientôt ralentir encore une fois. On croit voir le lièvre et la tortue. Longboat fait sa propre course, sans Shrubb, et il est la tortue. À 37 km, Shrubb s'effondre, tombe sur la barrière et atterrit dans les bras de son entraîneur, comme on le voit dans ces photos. À 23 h 53, Lou Marsh transmet la nouvelle aux spectateurs massés à Toronto : « Longboat gagne la course, Shrubb abandonne. » De grandes célébrations ont lieu, les tramways continuent même à circuler après minuit, ce qui n'est pas peu dire. Tom Longboat est désormais le champion incontesté : sans nul doute l'homme le plus rapide de la planète.

    BK : Quelques années après sa défaite face à Longboat, Alfie Shrubb écrit un livre sur l'entraînement pour les courses de longues distances, dans lequel il décrit essentiellement la méthode de Longboat et lui en accorde le mérite. Shrubb, qui sait ce que ça exige, a réalisé qu'il avait régulièrement été battu par quelqu'un qui utilisait de meilleures techniques d'entraînement pour les très longues distances.

    JA : Nous avons questionné Bruce sur les stratégies utilisées par Tom Longboat sur la piste.

    BK : Il utilise diverses techniques selon la situation. Quand il participe à des rencontres qui sont des compétitions au sens pur, il court tout simplement pour gagner et s'élance très rapidement vers la ligne d'arrivée.

    Dans les courses plus commerciales, il interagit avec le public pour maintenir son attention. Il reste en arrière, fait des grimaces, puis il décolle. Dans ses courses contre Shrubb, il est très théâtral. Quand il commence à le rattraper, il fait semblant de le tirer avec une canne à pêche, comme le fait un pêcheur avec un poisson. C'est un coureur habile et un amuseur rusé.

    Rappelez-vous, à un moment dans sa carrière de professionnel, il est tellement en colère contre son agent blanc qu'il utilise une partie de ses économies pour racheter son contrat et gérer ses propres courses. Alors que tous les gérants et journalistes sportifs blancs prédisent son échec imminent, Tom prospère, tant sur le plan sportif qu'au box-office. Il réussit très bien : il est son propre gérant, en plus d'être un redoutable agent, entraîneur et coureur. Il ne remporte pas toutes ses courses, mais en gagne la majorité, en usant de toutes les tactiques nécessaires.

    JA : Combien de temps dure l'obsession planétaire pour la course longue distance?

    BK : L'intérêt commence à faiblir après les Jeux olympiques de 1912, mais Longboat continue. Il gère alors sa propre carrière. En tant que coureur professionnel, on doit s'afficher, fréquenter les tavernes et les clubs où les gens du milieu parlent des courses, faire toutes sortes de folies pour vendre des billets, et puis aller disputer des courses. Longboat fait beaucoup de tout ça.

    JA : En raison de la Première Guerre mondiale qui se dessine, la scène sportive s'effondre au Canada. Il y a tellement d'athlètes de haut niveau qui s'enrôlent qu'il devient difficile de garder les associations sportives en vie. Les athlètes autochtones ne font pas exception : environ 35 % des hommes autochtones aptes au combat s'enrôlent volontairement; c'est un taux un peu plus élevé que la moyenne nationale. Tom Longboat est l'un d'eux.

    BK : Il occupe la fonction de coureur d'expédititon. Dans le chaos de la guerre des tranchées, où les lignes téléphoniques peuvent être soufflées, les commandants veulent savoir où se trouvent les troupes et ce qui se passe. Quand il n'y a pas de communication, on envoie un coureur. Et Longboat est un coureur de tranchées; il n'y avait pas que les Autochtones qui occupait cette fonction, d'autres militaires aussi. Mais ceux qui courent vite jouent ce rôle et Longboat est respecté pour cela.

    JA : À un moment pendant la guerre, Tom Longboat doit guider un général à travers un territoire dangereux pour le mener en lieu sûr. Il avance très rapidement, et le général, à bout de souffle et incapable de maintenir le rythme, aurait crié : « Ralentis! Tu me prends pour Tom Longboat ou quoi?! » Ce à quoi Tom aurait répondu : « Non Monsieur, c'est moi! »

    BK : Je crois qu'il s'est blessé une fois. Il passe quelques jours enfoui sous des décombres projetés par un obus avant qu'on le déterre. C'est un soldat actif. De temps à autre, on tient des compétitions sportives derrière les lignes afin d'insuffler de la fierté dans les différentes armées. Il s'agit parfois de matchs de boxe ou de courses longue distance. Longboat et plusieurs autres coureurs, dont quelques Autochtones – comme le célèbre Joe Keeper de Winnipeg – courent pour l'armée canadienne et remportent quelques courses.

    JA : Pour consulter en ligne le dossier militaire de 49 pages de Longboat, entrez son nom complet, Thomas Charles Longboat, dans les critères de recherche. Nous avons également mis un lien sur la page de l'épisode de ce balado.

    Durant le vaillant service de Tom à la Première Guerre mondiale, un personnage louche du nom d'Edgar Laplante fait son apparition. Laplante a lui aussi un don, mais pas pour la course ou l'athlétisme : pour l'escroquerie. À l'âge de 14 ans seulement, il met au point sa première arnaque, avec laquelle il extorque de la monnaie aux commerçants de sa ville natale, Central Falls, au Rhode Island. Mais il ne le fait pas pour l'argent visiblement, puisqu'il remet volontiers ses gains à son père. Laplante se rend bientôt compte qu'il a un talent pour l'imitation et décide d'en tirer profit en partant en tournée. Et donc, pendant que Tom travaille comme coureur d'expédition dans les tranchées françaises, Edgar Laplante a usurpé son identité et se fait offrir des tournées dans les tavernes de l'Arizona et de la Californie, en plus de donner à grand prix des leçons de course à des clients naïfs. Longboat finit par entendre parler de cet escroc qui quémande de l'alcool gratuit et salit sa réputation.

    BK : Tom Longboat n'est ni un mendiant ni un alcoolique, et cet épisode l'affecte beaucoup. À un moment, je ne me souviens plus quand, Edgar Laplante entre dans la section des sports du Toronto Star et tend la main à Lou Marsh pour que ce dernier lui donne de l'argent. Marsh le chasse alors du journal et écrit à ses lecteurs qu'il comprend la raison pour laquelle Longboat est en colère, parce que Laplante lui ressemble un peu, mais n'est pas du tout comme lui. Toute personne qui tombe sur un homme en train de mendier et qui prétend être Tom Longboat devrait refuser de l'aider, car le véritable Tom est un gentleman qui ne ferait jamais une chose pareille. L'imposteur s'est promené partout, à Hamilton, à Brantford, et ce pendant plusieurs années. C'est uniquement lorsque Lou Marsh le dénonce qu'Edgar Laplante cesse son arnaque.

    JA : À son retour de la guerre, Tom a toute une surprise. Il a à tort été déclaré mort sur les champs de bataille en Belgique, lorsque des bombardements massifs l'ont enseveli sous des décombres. Les détails de cette affaire sont sujets à débat, et je vous encourage à mener votre propre enquête en fouillant dans nos journaux de guerre numérisés qui en parlent. Un lien sera ajouté dans la description de cet épisode. Vous pourrez nous partager ce qui s'est vraiment passé selon vous. De retour à notre histoire : Tom rentre chez lui pour découvrir que sa femme Lauretta, qui le croyait mort, s'est remariée. Bruce nous explique comment Tom a réagi.

    BK : Ça ne l'a pas réjoui, mais je crois qu'il y avait des tensions entre Tom et sa première femme avant même qu'il ne parte pour la France. Elle était chrétienne, et lui, très ancré dans les traditions. Elle voulait faire de lui un homme d'affaires blanc, et voyait son assimilation d'un bien meilleur œil que lui. Alors il y avait des tensions importantes qui s'ajoutaient à la dynamique interpersonnelle. Ça ne l'a pas réjoui, mais ça ne l'a pas non plus empêché d'entamer une nouvelle relation très rapidement. Et il a été très heureux jusqu'à la fin de sa vie aux côtés de sa seconde femme.

    JA : Tom Longboat épouse une Cayuga des Six-Nations répondant au nom anglais de Martha Silversmith. Ensemble, ils fondent une famille et ont coup sur coup quatre enfants. Sa carrière de coureur en grande partie derrière lui, Tom trouve une stabilité d'emploi en Alberta, mais Martha souhaite élever ses enfants plus près de son village natal, Ohsweken. La famille retourne donc en Ontario. Tom enchaîne les emplois à Hamilton et à Buffalo avant de décrocher un poste permanent au service des travaux publics de Toronto, où il s'établit avec sa femme et ses enfants et mène une vie de classe moyenne. La famille traverse même aisément la Grande Dépression, une époque où le travail se fait extrêmement rare. Et bien qu'il se soit retiré de l'univers de la course, Tom reçoit beaucoup d'attention du public.

    BK : Il était si bien connu, une célébrité. Partout où il allait, même des décennies après sa retraite, il attirait les foules. L'élite blanche s'en méfiait un peu, mais les gens ordinaires étaient tout excités de dire qu'ils l'avaient vu courir ou travailler dans le parc. Il avait du charisme, et les gens étaient fiers de le connaître, heureux d'avoir été en sa présence. Je pense que c'était un exemple d'être humain qui connaissait bien son corps, qui savait comment en tirer le maximum, qui était fier de sa culture et qui avait confiance en sa personne… On se moquait de lui parce qu'il travaillait au service des travaux publics et qu'il passait de deux à quatre jours par semaine dehors, à ramasser des ordures. Mais lui, il aimait être dehors, et ça ne minait pas son estime personnelle de faire ce travail.

    JA : Quand il prend sa retraite à la Ville de Toronto, Tom va finir sa vie à la réserve des Six-Nations. Et malgré le diabète et les maux de dos intenses dont il souffre dans ses vieux jours, il continue de s'entraîner régulièrement.

    BK : Un de mes informateurs m'a dit que quand il croisait Tom dans la réserve les jours où la météo était particulièrement mauvaise, il ralentissait son véhicule pour lui demander s'il voulait monter. Et Tom répondait : « Non, je profite de ma marche. » Il ne disait jamais merci quand on lui offrait de l'amener quelque part.

    JA : Tom Longboat meurt le 9 janvier 1947, à l'âge de 61 ans. Mais sa mémoire lui survit. Chaque année, on organise plusieurs courses commémoratives en son honneur, et une école élémentaire porte son nom : la Tom Longboat Junior Public School de Toronto. Il est intronisé au Panthéon des sports canadiens en 1955, et les Ontariens célèbrent chaque année le Jour Tom Longboat, le 4 juin. En 1951, on inaugure les prix Tom Longboat pour célébrer son héritage et récompenser les athlètes autochtones pour leurs contributions exceptionnelles au sport canadien. En 2018, le lauréat masculin est Michael Linklater. Michael a récemment pris sa retraite au sommet de sa forme - le numéro un des joueurs de basketball à trois contre trois au Canada et l'un des meilleurs joueurs au monde. Nous avons eu une conversation téléphonique avec lui alors qu'il se trouvait à Saskatoon, en Saskatchewan. Comme première question, nous lui avons demandé ce que ça signifiait pour lui d'avoir remporté le prix Tom Longboat.

    ML : Je m'appelle Michael Linklater. J'ai grandi à Saskatoon, en Saskatchewan, et je suis de la Première Nation de Thunderchild, sur le territoire du Traité no 6. Quand j'ai commencé à lire sur Tom Longboat et que j'ai vu tout ce qu'il avait accompli, j'ai été très inspiré par son travail et par la reconnaissance qui a suivi. Pour moi, recevoir ce prix, c'était extraordinaire, et c'était aussi une grande leçon d'humilité de voir mon travail et mon apport être soulignés. C'est une bénédiction, et je suis rempli de gratitude.

    JA : Nous avons demandé à Michael s'il voyait des ressemblances entre ses propres épreuves et celles que Tom a vécues.

    ML : Je pense qu'il y a beaucoup de similarités dans la façon dont les athlètes autochtones sont élevés et dans les épreuves qu'ils traversent d'un bout à l'autre de la nation. Moi, juste d'entendre son histoire, ça m'a inspiré.

    JA : Outre ses prouesses sur le terrain de basket, Michael a été récompensé à de nombreuses reprises pour son travail militant auprès des jeunes Autochtones

    ML : Une partie de mon travail consiste à donner aux jeunes dans les réserves ou dans des secteurs éloignés l'occasion d'entendre mon histoire, de voir un peu ce que j'ai eu à surmonter pour réussir. Mais c'est aussi de leur enseigner des techniques et des compétences que j'ai apprises dans des camps, des ateliers et auprès d'entraîneurs de haut niveau. Je leur montre tout ça, parce que je sais que les jeunes Autochtones font face à beaucoup d'obstacles, surtout dans les réserves.

    Me rendre dans les communautés, en apprendre plus sur leurs cultures et faire connaître un peu de ce que j'ai vécu, c'est quelque chose que je prends très au sérieux et que j'aime faire. Quand je recroise des athlètes à qui j'ai déjà rendu visite, je peux voir leurs progrès et constater le chemin qu'ils ont parcouru. Je ne fais rien de vraiment spécial, je leur donne simplement accès à quelque chose qu'ils ne sont pas en mesure d'avoir autrement : un entraîneur qui a une expérience de haut niveau.

    Ça prend une seule personne pour leur faire comprendre qu'ils ont tout le potentiel du monde, et pour les aider à transformer les excuses en solutions. Quand on grandit entouré de gens qui sont négatifs et qui n'ont pas beaucoup d'ambition, ça prend juste une personne pour allumer l'étincelle. L'étincelle, ils l'ont tous en eux, mais ils ne s'en rendent pas toujours compte. Alors je leur raconte des histoires que j'ai entendues, même celles d'autres athlètes qui viennent d'un milieu beaucoup plus difficile que moi et qui se sont rendus beaucoup plus loin… Ça prend juste une histoire ou un mot pour les interpeller.

    Dans ma langue, on dit akameyimo, ce qui signifie continue, ne lâche pas. Et même moi, même les athlètes d'élite, on a souvent des jours où on se remet en question. Ils doivent savoir qu'ils ne sont pas les seuls à douter, mais qu'ils doivent continuer. Un excellent moyen de s'améliorer, c'est de s'entourer de gens meilleurs, des gens qui nous ressemblent ou qui veulent viser plus haut, des gens qui ne se contentent pas du statu quo.

    JA : Tom Longboat aurait probablement aimé être entouré de meilleures personnes au début de sa carrière, mais il n'a pas eu cette chance. Quand il a réussi à se défaire de ses entraîneurs discutables et à prendre lui-même sa carrière en main, il a connu un énorme succès. Nous avons demandé à William Winnie de quel aspect de l'héritage de son arrière-grand-père il est le plus fier.

    WW : Il était humble et conscient de son formidable talent, mais ce n'était pas… Je n'ai jamais eu l'impression qu'il s'en vantait. C'est juste qu'il savait vraiment de quoi il était capable, et je crois qu'il a travaillé fort toute sa vie pour être la meilleure version de lui-même, quelle qu'elle soit. Même vers la fin, quand il était moins célèbre et qu'il s'est dit : « Bon, je vais aller ramasser des ordures, et je vais faire ce travail du mieux que je peux. » Je décèle chez lui une humilité et une reconnaissance énormes pour le bon qui lui est arrivé, et une acceptation du mauvais. C'est un excellent modèle et sa vie est un exemple à suivre pour tout le monde, en fait.

    JA : Si vous désirez consulter les ressources sur Tom Longboat à Bibliothèque et Archives Canada, visitez notre site Web, à l'adresse bac-lac.gc.ca/balados. À la page de cet épisode, vous trouverez une liste de plusieurs ressources sur la vie et l'héritage de Tom Longboat, y compris notre album Flickr et sa sélection d'archives tirées de notre collection.

    Merci d'avoir été des nôtres. Ici Josée Arnold, votre animatrice. C'était « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada », votre fenêtre sur l'histoire, la littérature et la culture canadiennes. Un grand merci à nos invités d'aujourd'hui, Bruce Kidd, Michael Linklater et William Winnie. Merci aussi à Isabel Larocque et Ellen Bond pour leur contribution à cet épisode. Nous remercions également les archives numériques de la CBC de nous avoir permis d'utiliser les extraits de Wilton Littlechild que vous avez entendus dans cet épisode. Les extraits de Pierre Berton nous ont quant à eux été fournis par My Country Productions Inc.

    Le doublage de cet épisode a été assuré par Théo Martin, Sylvain Salvas, Richard Provencher, Michel Guenette et Éric Mineault, membres du personnel de BAC.

    Cet épisode a été produit et réalisé par Tom Thompson.

    La musique thématique que vous avez entendue dans cet épisode est intitulée « SideStep » et a été fournie par Boogey The Beat. Pour en savoir plus sur cet artiste, visitez www.boogeythebeat.com. Les autres extraits musicaux de cet épisode ont été fournis par Blue Dot Sessions.

    Si vous avez aimé cet épisode, nous vous invitons à vous abonner au balado par le fil RSS de notre site Web, sur Apple Podcasts ou sur votre plateforme habituelle.

    Vous trouverez également la version anglaise de tous nos épisodes sur notre site Web ainsi que sur iTunes et Google Play. Il suffit de chercher « Discover Library and Archives Canada ».

    Pour plus d'information sur nos balados, ou si vous avez des questions, des commentaires ou des suggestions, visitez-nous à bac-lac.gc.ca/balados.

    Crédits :
    Episode 114, The Rise and Fall of Tom Longboat, 1973
    Produit par My Country Productions Inc.
    Fonds Pierre Berton / ISN 334789

    Entrevue de Wilton Littlechild
    Archives CBC
    https://www.cbc.ca/archives

    Sidestep
    The Sage Is On Fire ft. Snotty Nose Res Kids / Boogey The Beat, 2019
    http://www.boogeythebeat.com/

    Runner = Le Coureur, 1962
    Produit par l'Office national du film
    Fonds de l'Office national du film / ISN 325295

Animatrice : Josée Arnold, gestionnaire, Gouvernance, Liaison et Partenariats

Invité : Michael Linklater, ancien joueur de basketball professionnel de la Première nation de Thunderchild

Invité : Bruce Kidd, auteur et ancien athlète olympique

Invité : William Winnie, arrière-petit-fils de Tom Longboat

Un remerciement particulier à Taylor Gibson (de la Nation Cayuga des Six Nations de la rivière Grand), Hillary McLeod (de la Première Nation de Nipissing) et Elizabeth Kawenaa Montour pour leur contribution à cet épisode.

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