Notes d’allocution de Daniel J. Caron à l’occasion de la table ronde sur les archives, les archivistes et le travail d’historien organisée par la Société historique du Canada

 
 
1) Évolution des professions
 
Avec le temps, le travail des archivistes a évolué, mais pas de façon aussi marquée que pour d’autres professions.
 
La profession médicale, par exemple, a dû s’adapter à des changements importants dans l’industrie pharmaceutique et à de nouvelles technologies. De plus, le comportement social a, lui aussi, influé sur la pratique de la médecine en tant que telle : de nos jours, les gens sont bien mieux informés sur leurs maladies, avant même d’aller consulter leurs médecins. Plus précisément, ils ont accès à Internet, où ils peuvent consulter une multitude de blogues et des sources documentaires de toutes sortes sur la santé. Cette situation dure depuis 30 ans et cela a transformé le milieu de travail des professionnels de la santé.
 
Des transformations de ce type touchent maintenant un large éventail de professions, allant des plombiers, qui ont dû repenser leurs tâches avec la venue des tuyaux en plastique, aux archéologues, qui utilisent maintenant l’archéologie géospatiale et ont recours à la détection par satellites.
 
En ce qui a trait aux archivistes, ces professionnels de l’information, la situation a été quelque peu différente. La stabilité relative du système d’écriture — c’est-à-dire l’écriture et les règles qui la régissent en matière d’édition, d’accès, de secret, de format, de confidentialité, de transparence, d’impression, de droit d’auteur, etc.— a créé un environnement dans lequel les professionnels de l’information sont dotés de pleins pouvoirs et il est rare que l’on remette en question leurs décisions.

2) Un nouvel environnement
 
L’arrivée de l’ère numérique a complètement transformé les phénomènes contextuels que l’on associait antérieurement à l’instant de documentation.
 
Dans la foulée, l’ère numérique a en fait affaibli l’importance de bon nombre de nos hypothèses et de nos méthodes concernant la construction et la constitution d’un patrimoine documentaire. Autrement dit, les circonstances et l’environnement entourant l’instant de documentation ont substantiellement changé, au point qu’une partie de nos anciennes propositions de valeur et les résultats d’acquisition pourraient bien ne plus avoir cours.
 
Cette situation a des répercussions directes sur la contribution des archivistes.
 
Par exemple, les premiers essais visant à appliquer des stratégies de collecte analogique au cyberespace – en général sous forme de cueillette sur le Web – font déjà l’objet d’une remise en question pour différentes raisons, et les institutions vouées au patrimoine documentaire commencent maintenant à reconnaître le changement de paradigme, dans l’énormité de sa complexité et son étendue, sous‑tendu par la transition des modes de communication analogiques vers les modes numériques.
 
Ce nouvel environnement documentaire redistribue et complique le développement de la mémoire publique bien au-delà des limites et de la sémantique et des données de sources documentaires analogiques et de l'expérience d'apprentissage.
 
Il transforme le contexte de la documentation et de l’élaboration de la mémoire, qui passe d’un environnement de relations relativement formelles, contrôlées et ordonnées, à un environnement d’expériences non contrôlées, désordonnées et informelles, et à la relativité sans limites des communications dans le cyberespace.
 
Par conséquent, en raison de ce nouveau contexte documentaire, le monopole de la mémoire publique qu’assumaient jadis les archives, les bibliothèques, les musées et d’autres établissements n’existe plus, ce qui a des répercussions énormes sur les professionnels de l’information qui interprètent la causa materialis d’une société, le matériel brut de son patrimoine documentaire.

3) Enjeux
 
a) La valeur et la signification de ce que nous acquérons ou de ce que nous devrions acquérir
 
La principale difficulté tient au fait qu’en ce qui a trait aux archives, l’expérience des communications riches et des médias sociaux est restreinte, ou même inexistante, à la fois sur le plan de la technologie utilisée que sur celui des produits documentaires réalisés, y compris par rapport à leurs caractéristiques, à l’étendue de leur diffusion et à la nature de leur réorientation ou de leur réutilisation, et, surtout, sur le plan de la valeur potentielle pour la mémoire des sources de données d’entrée et de sortie. Dit simplement, il n’existe pas vraiment de précédent ni de référence en ce qui a trait à la valeur pour la mémoire dans le cadre du contexte numérique des médias sociaux.
 
Si les stratégies de sélection, de collecte ou autres stratégies de mémoire analogiques ne sont ni viables ni réalistes au sein du cyberespace, comment les institutions feront-elles pour s’adapter et pour faire évoluer leurs interventions en matière de mémoire publique?
 
Dans ces processus de transformation sociale et de convergence sociotechnologique, les distinctions liées à l’importance, à l’autorité, à la signification et à la valeur, lesquelles étaient antérieurement assignées aux ressources documentaires, ou qui s’établissaient entre elles, en fonction de leur statut ou de leur provenance – par exemple, le fait de savoir si l’information a été publiée ou non, ou la nature du moyen de communication qui sert à la transmettre ou à la diffuser – ne sont plus pertinentes, de façon générale, pour les créateurs, les producteurs, les utilisateurs et les consommateurs d’information dans l’environnement numérique.
 
Autrement dit, la valeur, l’utilité et la médiation des ressources documentaires se situent au-delà de leur statut, de leur médium ou de leur mode de création. À l'ère numérique, la communication consiste avant tout dans la production et la consommation de ressources documentaires et ne concerne pas la nature ou le statut du support des ressources documentaires.
 
On ne tient plus pour acquis que la source, le statut et le médium de l’information, rassemblés sous la forme et le format de leurs supports (p. ex. un livre, un document) en garantissent automatiquement l’autorité et la valeur, dans l’optique contemporaine de la mémoire sociale.
 
b) Comment préserver et décrire avec intégrité et applicabilité?
 
Directement en lien avec la question du caractère écrasant de la génération et de la productivité des sources documentaires, surgit le problème fondamental de la préservation de l’information, si l’on considère que la capacité de la société de créer et de produire de l’information a largement pris le pas à la fois sur la capacité tant physique que virtuelle de la stocker et de la préserver. Qui plus est, ce fossé continue de croître de façon exponentielle.
 
Le coût réel de la préservation de l’information concerne non pas le stockage physique des données, mais l’administration, la gestion et l’accessibilité des objets documentaires à l’intérieur des supports de stockage – sans égard à leur taille – au fil du temps, et ce coût augmente à une vitesse qui défie l’imagination.
 
Il est tout à fait possible et de plus en plus logique, par exemple, d’imaginer que la préservation de la mémoire publique s'effectue au moyen de différentes interventions et médiations publiques à l’intérieur du cyberespace plutôt que par des transferts matériels de biens civiques des créateurs vers un dépôt conçu à cette fin. Est-il possible que la mémoire publique se transforme en réseau ou en « nuage informatique » qui demeure sur le Web?
 
Quel espace les archives publiques occupent‑elles et quels rôles les archivistes et les professionnels de l’information jouent-ils dans une écosphère de l’information dominée par de nouveaux fournisseurs de services d’information, les consortiums et les consommateurs?

4) Le nouvel environnement : plaidoyer pour le renouvellement des professions
 
La société a largement dépassé le stade où sa mémoire publique, sa culture et son histoire se trouvent mises en contexte et médiatisées par les spécialistes de la mémoire.
 
À l’ère numérique, les archives et les archivistes continueront de jouer des rôles importants et d’assumer des responsabilités clés, mais je crois aussi que l’on devra définir différemment l’objet, la formulation et la mise en œuvre de ces rôles et responsabilités, et avoir à l’esprit des buts, des objectifs et des résultats différents.
 
On s’entend de plus en plus sur le fait que l'on doit relever les défis relatifs à la mémoire publique à l’ère numérique au moyen de stratégies et d’études en collaboration, et que les solutions et les interventions potentielles ne se concrétiseront pas au moyen d’actions indépendantes unilatérales, mais grâce à la convergence institutionnelle et professionnelle.
Et je crois que nous commençons tous à réaliser que cette collaboration ne peut pas se limiter aux professionnels de la mémoire que nous sommes et aux établissements que nous constituons. Nous commençons à comprendre que la construction et la constitution des biens civiques de la mémoire publique représentent une responsabilité collective, qui exige une vaste participation de tous les secteurs.
 
Enfin, la croissance rapide des ressources électroniques et des collections numériques s’accompagne d’une prolifération d’éléments de métadonnées. Chacun de ces éléments a été conçu en se fondant sur les besoins d’une collectivité particulière d’utilisateurs, sur les utilisateurs cibles, sur le type de documents, sur le domaine du sujet, sur la profondeur de la description, etc. On rencontre des problèmes au moment de constituer des bibliothèques ou des dépôts numériques de grande taille, tandis que l’on prépare les dossiers de métadonnées en fonction de différents éléments. La plupart des utilisateurs ne connaissent pas et ne devraient pas avoir à connaître ou à comprendre la structure sous‑jacente du processus de collection numérique; toutefois, en réalité, ils éprouvent des difficultés en ce qui a trait à la découverte de la documentation et à l’accès à cette documentation. La constitution d’un processus de recherche centralisé et simplifié comporte des difficultés considérables.
 
Pour toutes ces raisons, la profession doit se renouveler, et nous avons un urgent besoin de ce renouvellement : plus d’informatique, plus de littérature, et surtout, plus d’histoire de l’écrit et d’anthropologie des systèmes de l’écrit, pour être capable de décoder et de comprendre comment les gens produisent l’information aujourd’hui, et plus de sciences sociales pour comprendre qui produit quoi et quelle en est l’importance dans la constellation changeante des agents sociaux et de leurs contributions respectives à la société.
 
Les archivistes doivent aussi prendre une certaine distance par rapport aux utilisateurs : historiens, généalogistes, écrivains. Cela veut dire que leur travail doit d’abord être un travail critique et scientifique — qui passe le test de la réfutation — en amont du travail des interprètes de la production documentaire. Ces derniers ont des besoins bien à eux, qui varient selon les choix de recherche et d’écriture et les périodes à l’étude. Ces besoins sont certes importants, et pour y répondre, les archivistes  doivent s’associer avec les utilisateurs et les faire participer à leur réflexion. Mais leur travail est fondamentalement plus vaste, et ils doivent d’abord et avant tout s’assurer qu’ils construisent du mieux qu’ils peuvent la base documentaire la plus exhaustive possible — représentative, exacte, authentique et intégrale.  Il est certainement important de servir les utilisateurs d’aujourd’hui, mais si l’archiviste travaille pour les générations présentes, il le fait aussi pour celles à venir. Lorsque j’ai fait mon doctorat en études canadiennes, en sciences humaines appliquées, avec l’anthropologue Rémi Savard, je me suis buté à ce manque, à cette carence dans la construction des fonds d’archives du régime français et du régime britannique. Les outils de recherche, lorsqu’ils existaient, avaient été conçus pour répondre à des questions liées à l’époque où les documents avaient été créés et n’étaient pas neutres par rapport au passage du temps. Ils étaient anthropocentriques, construits avec la lecture du monde du moment, et non de façon à pouvoir servir des générations de chercheurs à venir.
 
Il s’agit d’un défi de taille, mais cela ne représente qu’un exemple de ce qui nous attend. Par conséquent, nous devons élargir le cadre intellectuel qui étaye le travail et la formation des professionnels de l’information.
 
 
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