Le moment documentaire à l'ère numérique : de nouvelles propositions de valeur pour la mémoire collective

Cette communication a été présentée une première fois à titre de discours d’ouverture du 35e congrès annuel de l’Association canadienne des archivistes, à Halifax (Nouvelle-Écosse), le 10 juin 2010. Par la suite, celle-ci a été révisée et publiée sous le titre « Le moment documentaire à l’ère numérique : de nouvelles propositions de valeur pour la mémoire collective », Daniel J. Caron et Richard Brown, Archivaria 71 (printemps 2011), pp. 1-20. 
 
Introduction
Nous vivons dans un monde qui devient dans son essence autodocumenté.
Nos vies sont constamment enregistrées par des moyens de surveillance et de « sous-veillance ». Nous archivons tout aussi constamment et instantanément nos activités professionnelles et récréatives, de même que nos conversations privées et publiques et nos relations professionnelles et sociales (songeons à Twitter, Facebook, MySpace, YouTube, etc.). Notre société est devenue parfaitement consciente de l’importance de l’information comme outil social et économique et comme instrument de mémoire, et le traitement des ressources documentaires et la compétence médiatique sont devenus indispensables à l’apprentissage, au savoir et au progrès. Aussi bien à titre individuel qu’en tant que groupes ou organisations, nous créons, fournissons, ingérons et stockons de l’information à un rythme et à des niveaux que nous n’aurions jamais imaginés. Collectivement, nous sommes des producteurs et des consommateurs d’information voraces. Dans ce contexte, deux questions fondamentales se posent au sujet de l’utilité actuelle et durable des professions (et des institutions) traditionnellement associées à la gestion culturelle et à la préservation des ressources documentaires et du savoir, c’est-à-dire les archivistes, les bibliothécaires et les conservateurs. Ces questions sont les suivantes : à quoi servent ces spécialistes de l’information dans une société si assoiffée d’information et qui en produit autant? Comment cette utilité peut‑elle se traduire?
 
Le présent texte examine certains aspects de ces questions en fonction d’une expérience commune à tous les archivistes. Je parle de ce lieu parfaitement lisse — sur les plans du temps et de l’espace — du processus de souvenance, où les collectivités prennent conscience de l’instabilité, de la fragilité et du caractère éphémère de la mémoire et y sont confrontées. C’est alors qu’une société doit prendre des décisions concernant la communication, la saisie, le traitement et la gestion de ses ressources documentaires, en fonction de l’idée qu’elle se fait de leur utilité, de leur valeur, de leur impact ou de leur poids d’héritage du point de vue de la durée. C’est alors que les « collectivités » doivent finalement, de façon délibérée et consciente, investir dans la préservation de l’information et y pourvoir, d’abord à titre de bien social et économique, ensuite à titre de bien civique accessible, appartenant à la mémoire collective et donnant un sens à l’évolution de la société. Pour préciser notre interrogation, nous parlerons de la nature et des dimensions de cette étape cruciale du processus décisionnel que beaucoup d’archivistes appellent généralement l’évaluation ou l’acquisition, mais que nous appellerons le moment documentaire. Nous aimerions notamment relier la notion de moment documentaire à la construction de la mémoire collective par les institutions qui y sont vouées dans le contexte numérique.
 
L’évolution du moment documentaire
Jusqu’à très récemment, les institutions vouées à la mémoire, comme les archives exerçaient de facto un monopole sur la constitution et la transmission de la mémoire collective. Les conditions opératoires de ce monopole ont largement permis aux archives d’aborder les questions liées à l’identification, à l’évaluation et à la préservation des ressources documentaires patrimoniale en tant que fonctions postérieures à la création et à la production. Les archivistes pouvaient généralement attendre — parfois très longtemps — après que l’information avait été créée ou produite et utilisée avant d’y appliquer des méthodologies, des typologies et des critères leur permettant d’évaluer leur statut et leur valeur potentiels pour la mémoire collective.
 
Tout au long du XXe siècle et par la suite, diverses stratégies d’évaluation ont vu le jour, notamment l’application de taxinomies de la valeur appliquées aux « produits d’information » et de formes d’analyse documentaire structurelle/fonctionnelle des créateurs d’information et de leurs « contextes de production ».
 
Parmi les concepts les plus pointus aux applications fructueuses, mentionnons la stratégie de documentation, et plus particulièrement la macroévaluation. Ces perspectives ont généralement été adoptées afin de permettre aux institutions vouées à la mémoire de remplir leur rôle et leurs responsabilités compte tenu de la nécessité de fournir une capacité de mémoire en évolution constante, considérée comme bien public. Et l’on peut dire que, à quelques exceptions près, la plupart représentent des formes post facto de transmission culturelle et historique. De fait, leur essence est généralement inscrite et construite dans le cadre de modèles d’interprétation culturels, ou pourrait être librement considérée comme l’élaboration de la « mémoire historique ». En ce sens, elles se sont souvent révélées culturellement subjectives et constructives du point de vue de leur intention et de leur mode d’intervention, mais aussi, incidemment, conceptuellement formulées d’un point de vue rétrospectif, même lorsque la valeur de la mémoire doit être, selon le cas, anticipée ou prédite au moyen de la recherche et de l’analyse.
 
L’application de la perspective rétrospective à l’évaluation des ressources documentaires en vue de l’élaboration et de la construction de la mémoire collective est possible pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les ressources documentaires examinées sont dites analogiques, au sens où l’information communiquée par des moyens et des supports physiques (par exemple, livres, documents imprimés, photographies, enregistrements audiovisuels) a une durabilité et une stabilité relative dans le temps. Ces supports ne dureront pas éternellement — même le papier a une fin — et la technique de conservation est importante pour assurer la stabilité à long terme, mais il existe un intervalle de survivance de facto qui est encodé dans les médias analogiques et qui permet d’avoir un point de vue rétrospectif. En deuxième lieu, le volume des ressources documentaires dont on peut disposer en vue de la construction de la mémoire est relativement limité, dans la mesure où le passage du temps a permis aux institutions de tenir compte de la notion de valeur de mémoire ou d’avoir le temps d’entreprendre des études granulaires de leur utilité potentielle en fonction de taxinomies de critères subjectifs et manifestement objectifs, ou encore d’avoir le temps de circonscrire et d’analyser les contextes de création et la production d’information correspondante, puis de se former une opinion et de parvenir à des conclusions en matière d’acquisition. Il se peut aussi que certaines institutions vouées à la mémoire aient décidé de ne pas prendre de décision au sujet de la valeur de mémoire des ressources documentaires, en s’en tenant à une collecte exhaustive dans des domaines précis, ou en annonçant leur intention de le faire à titre de déclaration organisationnelle concernant la constitution d’une mémoire collective par défaut. Cette façon non discriminatoire d’aborder la question de l’acquisition est considérée comme parfaitement applicable à l’environnement analogique.
En raison principalement de leur relative durabilité et de leur volume limité, l’identification, l’évaluation, la sélection et la déclaration des sources d’information analogiques comme biens civiques appartenant à la mémoire collective — au sens le plus large — sont généralement effectuées dans le cadre du moment documentaire du processus décisionnel. Ces activités se sont déroulées dans un cadre spatiotemporel anachronique, dans certains cas à distance de quatre stades d’évolution ou plus des premiers contextes de leur intermédiaire humain ou de leur intention (c’est‑à‑dire très loin de ce que nous appellerions la séquence sociale de leurs significations initiales du point de vue de la situation, de l’expérience et du sens). En tenant compte de ce « long moment » d’anachronisme ainsi que des ouvrages et des débats correspondants, il est juste de dire que les archivistes et les institutions vouées à la mémoire ont connu des difficultés avec la notion de valeur de mémoire, l’identification et la sélection de contenu de mémoire, et l’élaboration des méthodes et critères de préservation appropriés. Comme il n’y a pas de théorie universelle d’évaluation des archives pour définir ces tâches, mais seulement des théories et pratiques locales par domaine, il est difficile de s’occuper de ces questions et de ces enjeux.
 
Il n’y a pas lieu de s’en étonner. À mesure que les « horizons d’événements » et les contextes sociaux d’origine se dissipent dans le temps, et compte tenu du fait que les ressources documentaires correspondantes ne manquent pas d’être filtrées par divers traitements et interventions (rédaction, lecture, stockage, restructuration, description, organisation, explication, interprétation, historicisation, etc.), toutes sortes de facteurs, d’interprétations, d’opinions et de points de vue sont possibles, notamment lorsqu’on les envisage principalement du point de culturel ou historique. En fait, certaines institutions se contentent de recueillir et d’organiser des sédiments d’information sur la société de la façon la plus exhaustive possible, dans la mesure de leurs moyens, ou bien elles élaborent des critères spéciaux applicables à la valeur de mémoire sur le plan générationnel et elles les relient aux orthodoxies post facto existantes de la compréhension contemporaine et/ou des intérêts actuels des utilisateurs. Non seulement le moment documentaire est devenu très long dans les institutions vouées à la mémoire en raison du contexte de fonctionnement largement interprétatif et culturel, mais la perception de l’intervention comme quelque chose de tout à fait monumental et de fondamentalement complexe a nécessairement inscrit le processus décisionnel institutionnel relatif à la constitution de la mémoire collective dans le cadre d’examens rigoureusement détaillés des résidus de la mémoire par l’entremise des processus de sélection et autres.
 
Que ces longues perspectives contemplatives du moment documentaire et les stratégies et méthodologies connexes aient servi la mémoire collective ou non jusqu’ici n’est pas la question, et les avis seront partagés à cet égard selon les occurrences d’application. Ce qui importe plus immédiatement, selon nous, c’est que l’avènement de l’ère numérique a complètement transformé les phénomènes contextuels autrefois associés au moment documentaire, contracté et restructuré son inscription spatiotemporelle contemplative et fait intervenir beaucoup de nouveaux facteurs dans le processus décisionnel relatif à la valeur de mémoire. Ce faisant, l’ère numérique a effectivement miné nombre de nos hypothèses et perspectives en matière de construction et de constitution de la mémoire collective. Autrement dit, les circonstances et l’environnement du moment documentaire ont considérablement changé, au point que certaines de nos propositions de valeur traditionnelles et certains de nos résultats en matière d’acquisition ne sont plus valables.
 
Cela englobe la possibilité de simplement recueillir de l’information. Par exemple, les premières tentatives pour appliquer des stratégies de collecte analogiques au cyberespace — généralement sous la forme de recherches sur le Web — sont déjà remises en question pour toutes sortes de raisons; les institutions vouées à la mémoire commencent à se rendre compte de la portée terriblement complexe et de l’ampleur du changement de paradigme que représente la transition de l’analogique au numérique dans les communications. De fait, les premières tentatives institutionnelles visant à se colleter avec Internet en tant que très vaste série de publications — parce que l’information en cause était ostensiblement du domaine public et que les sites Web ont d’abord été considérés comme l’expression publiée de ressources documentaires — ont fondamentalement mal interprété et mal compris l’éthos des communications sur le Web, vu comme un environnement d’information et une dimension sociale totalement nouveaux, et n’ont pas su adapter un état d’esprit de collecte de mémoire à son caractère presque constant d’évolution et de métamorphose. Ne cessant d’aller de l’avant, la nature dynamique du nouvel « espace du marché de la mémoire » au sein des réseaux et dans le cadre de la transformation numérique suppose une nouvelle forme d’archéologie de la mémoire axée sur la fouille documentaire de sites, d’environnements et de réseaux contemporains non physiques produisant et transférant sans arrêt de l’information en direct, du savoir et des ressources culturelles dans un cyberespace hors du temps.
 
Dans le monde numérique, le moment documentaire est parfaitement actif, stratégique et présent dans le « maintenant » immédiat, et pourtant il peut aussi projeter et étirer — et non pas simplement contracter — son temps et son espace vers l’avant dans un processus de décision et de préservation constant, c’est‑à‑dire que les choses ne sont pas toujours aussi simples du point de vue conceptuel ou contextuel qu’elles le semblaient au départ.
En analysant le cyberespace et son infosphère, par exemple, certains observateurs ont remarqué une transition qui voit la notion de mémoire en tant qu’« enregistrement et préservation à long terme » (la conception classique) remplacée par la « mémoire caractérisée par l’accumulation et le perfectionnement », entre autres dans les environnements du Web 2.0 participatif et de l’informatique en nuage. Dans ces environnements, le temps confère de la valeur et, généralement, les applications relatives aux ressources documentaires s’améliorent à mesure qu’on les utilise et se perfectionnent avec le temps, ou, dans certains cas, leur valeur diminue, la nature et le contexte de la valeur comportant une dimension participative au lieu d’évoluer de façon linéaire. À l’inverse, le Web 1.0 et le Web sémantique ne sont pas considérés comme « temporellement conviviaux » sur les plans du savoir et du potentiel de mémoire dans leur contexte spatiotemporel parce qu’ils sont intrinsèquement statiques et artificiels. L’évolution dans le contexte spatiotemporel de la mémoire est extrêmement complexe et pose d’énormes défis. Quand et où les archivistes et les institutions interviendront‑ils au nom de la préservation permanente de la mémoire? De telles interventions de la part des archivistes et d’autres à l’égard de la mémoire sont‑elles vraiment nécessaires? Dans l’affirmative, de quels types d’interventions s’agit‑il? Aucune de ces questions n’est tout à fait nouvelle, mais nous devons maintenant nous en occuper de manière concrète.
 
Voyons rapidement certains des autres éléments et facteurs qui redéfinissent et restructurent l’espace et le temps du moment documentaire à l’ère numérique, et ce que sont leurs effets et leur influence sur la composition et la préservation des biens civiques qui constitueront désormais la mémoire collective.
 
La transformation sociale
Premièrement, un vaste mouvement de fusion sur les plans de la technologie, de l’économie et de l’information, mais aussi sur les plans organisationnel et humain, donne lieu à une transformation sociale et à de profonds changements dans la perception et les usages de l’information et du savoir. Les dimensions sociales et économiques de cette convergence sont clairement de nature systémique, la technologie de l’information et des communications étant le commun dénominateur économique et le facilitateur social. Nous sommes en effet en train de voir les transactions de l’activité humaine, dans toutes leurs formes variables, passer d’une dimension physique à une dimension non physique de la communication sociale au sein des réseaux.
 
Pour les institutions vouées à la mémoire, les effets parmi les plus importants de cette convergence sociotechnologique sont la demande croissante d’information, ainsi que sa marchandisation et sa commercialisation concomitantes dans un nouvel « espace marché » de l’information, auxquelles s’ajoutent de nouvelles attentes des consommateurs en matière d’accès rapide à l’information, la prolifération massive des fournisseurs et distributeurs de services d’information ainsi que l’élimination des filtres d’information traditionnels et leur remplacement par des réseaux d’intermédiaires, de consommateurs et de « producteurs‑utilisateurs » (ou « producteurs‑consommateurs ») d’information. Ce nouvel environnement redéfinit et complique la construction de la mémoire collective bien au‑delà des confins et de la sémantique de la collecte d’information analogique et de l’expérience d’apprentissage qui s’y rattache. Le contexte de la collecte d’information et de la production de mémoire passe de relations relativement officielles, contrôlées et ordonnées à des expériences informelles, incontrôlées et désordonnées et au caractère illimité des communications dans le cyberespace. Cela a bel et bien mis fin au monopole qu’exerçaient jusqu’ici les archives, les bibliothèques, les musées, etc. sur la mémoire collective.
 
Cette nouvelle complexité est en partie liée à la nature et aux dimensions de l’information proprement dite, dans la mesure où l’innovation, dans les médias et les réseaux numériques, est également en train de transformer l’information. Dans certains cas restreints, les vieilles formes traditionnelles demeurent constantes et intactes, mais la plupart de nos modes et moyens habituels d’information et de communication sont en train de subir une métamorphose pour acquérir de nouvelles capacités et usages. Nous assistons également à la genèse et à la prolifération de formes entièrement nouvelles de production de l’information et de supports, sans qu’il soit possible d’apercevoir une fin à l’innovation.
 
Le principal enjeu est que les archives ont fort peu, sinon pas, d’expérience dans les communications et les médias sociaux « riches », ni sur le plan de la technologie employée, ni sur le plan des produits documentaires qui sont créés, qu’il s’agisse de leurs caractéristiques, de l’ampleur de leur distribution ou de la nature de leur réorientation ou réemploi, et surtout pas sur le plan de la valeur de mémoire potentielle des intrants et des extrants des ressources documentaires. Pour le dire simplement, il n’existe pas vraiment de précédents ou de points de référence antérieurs pour mesurer la valeur de mémoire dans le contexte numérique des médias sociaux. Par ailleurs, les archives commencent à se rendre compte que : 1) le monde de l’information et des communications est presque entièrement passé à l’espace marché transactionnel d’Internet; et que 2) la mémoire collective de la société contemporaine est également en train de quitter les médias traditionnels pour résider désormais largement dans le cyberespace de l’immédiat correspondant. Si — compte tenu du volume et la nature envahissante de l’information numérique — les stratégies de sélection, de collecte ou autres moyens analogiques ne sont pas viables ou applicables dans le cyberespace, comment les institutions vouées à la mémoire s’y prendront‑elles pour s’adapter et continuer à faire évoluer les mesures qu’elles prennent à l’égard de la mémoire collective?
 
Les créateurs et les sources d’information
Nous voyons également se transformer considérablement les relations entre les gens et l’information. L’un des changements les plus importants a trait au nombre de créateurs qui produisent et distribuent de l’information comme bien ou comme ressource et aux effets que cela a sur l’évolution de la mémoire collective. Sur le plan du développement des ressources documentaires, nous sommes passés, en moins de 20 ans, d’un monopole de la production et de la transmission de l’information à une oligarchie virtuelle (la première génération de fournisseurs de services d’information sur Internet comme Microsoft, Apple, Yahoo, Google, Amazon, etc.), puis à une démocratie généralisée facilitée par les médias sociaux, où une très grande partie de la population participe et collabore à la création, à la production et à la consommation d’information numérique. Nous sommes également passés simultanément à la production de ressources documentaires et de sources d’information générées par des machines au moyen de systèmes autodirigés et artificiellement intuitifs d’annotation et d’enchaînement au sein des réseaux, ce qui permet non seulement de créer de l’information nouvelle, mais aussi de fabriquer et de réorienter de l’information omniprésente sous forme de dérivés d’information.
Une transformation se produit également aux confins des relations traditionnelles et familières entre les gens et l’information, depuis longtemps établies dans la nature des médias analogiques, et la modalité de nos interactions avec eux en tant que sources et filtres fondamentaux de l’information, de la transmission et du sens. L’évolution des technologies de l’information et des communications modifie profondément la façon dont les gens considèrent l’information, la comprennent, l’interprètent, lui attribuent un sens, la créent, l’utilisent, la produisent, l’échangent, la reçoivent, la stockent et la fournissent. Elle transforme également (en déconnectant et reconnectant) la façon dont les gens ont accès les uns aux autres et à l’extraordinaire diversité de l’information, des services et des technologies offerts par les entreprises, les gouvernements et les collectivités au moyen des réseaux. Dans le cadre de ces processus de transformation sociale et de convergence sociotechnologique, les distinctions en matière d’importance, d’autorité, de sens et de valeur auparavant attribuées aux types d’information ou établies entre ceux‑ci en fonction de leur statut ou de leur provenance (par exemple, selon que l’information était publiée ou non publiée), ou de la nature du support sur lequel l’information était transmise ou distribuée, sont devenues largement désuètes pour les créateurs, les producteurs, les utilisateurs et les consommateurs d’information dans l’environnement numérique. Autrement dit, la valeur, l’utilité et la transmission des ressources documentaires transcendent le statut, le support ou le mode de création. À l’ère numérique, la communication, c’est d’abord et avant tout la production et la consommation de « ressources documentaires »; cela ne tient pas à la nature ou au statut du contenant de l’information.
 
Pour les institutions vouées à la mémoire, le dilemme tient en partie à la diversité et à la multiplicité des générateurs, producteurs, sources et contenants contemporains d’information qui offrent un accès sans précédent à des sources et des voix auparavant inaccessibles, et par conséquent inaudibles ou inconnues, et qui permettent l’élaboration d’une mémoire collective plus représentative et plus inclusive, toutes couches sociales confondues. Par ailleurs, les choix sont pratiquement illimités, et le processus décisionnel en devient beaucoup plus difficile et compliqué qu’il ne l’était à l’ère prénumérique, notamment au sens épistémologique du contexte de mémoire. Il faudra certainement se préoccuper des deux grands effets de fermentation et de démocratisation de l’ère numérique. Premièrement, il n’est plus automatiquement vrai que la source, le statut et le support de l’information que constituent la forme et la présentation du contenant (livre, document imprimé, etc.) traduisent du fait même son autorité et sa valeur du point de vue de la mémoire collective contemporaine. En réalité, les utilisateurs des nouveaux médias remplissent souvent en même temps le rôle de lecteur et d’auteur du texte, au point que la distinction entre l’auteur et le public tend à perdre ses caractéristiques primaires.
 
Deuxièmement, et c’est peut‑être le plus important pour nous, archivistes, la capacité des particuliers à communiquer sur des blogues, sur YouTube et sur d’autres supports de diffusion les détails de leur vie, de leurs pensées ou de leurs expériences complique la relation entre le sujet et la mémoire collective. Comment donc aborder désormais la notion de mémoire collective dans les médias interactifs et comment tenir compte de sa nature de plus en plus participative?
Il se trouve aussi que la provenance des sources d’information est devenue très problématique dans la mesure où ce sont les contextes créés par des domaines et réseaux numériques particuliers qui, invariablement, fournissent de l’information aux qualités et propriétés associatives qu’ils présentent comme savoir collectif et mémoire collective. Les archivistes aiment à dire que tout est affaire de contexte. Quelles sont donc les caractéristiques des nouveaux contextes de création dans les réseaux? Il est évident qu’il va falloir élaborer de nouvelles propositions de valeur pour l’information, compte tenu des relations contextuelles entourant l’élaboration de l’information dans les réseaux.
 
Le volume d’information
Le développement de nouvelles relations entre les gens et l’information entraîne d’autres conséquences tout à fait inattendues. Parmi les effets accessoires les plus importants de l’innovation numérique, il y a la masse largement non structurée et indifférenciée de sources d’information et de ressources documentaires.
 
L’augmentation du volume d’information est à la fois symptomatique et annonciatrice d’une crise émergente de la valeur de l’information. Grâce au Web et à ses applications et couches de contenu en expansion constante et grâce aux autres réseaux affiliés, liens de communication et capacités de diffusion/transmission, le monde se trouve aujourd’hui au beau milieu de ce que les experts en informatique appellent actuellement l’« exaflood » (expression découlant du terme « exaoctet »), dont la portée, l’ampleur et les dimensions sont énormes, peu importent les calculs qu’on fait ou la nature des critères employés, ou même l’année de mesure. Quelle que soit l’explication ou l’analogie, la productivité est prodigieuse et continue de s’accélérer, et il existe très peu de déterminants reconnus, socioéconomiques ou autres, qui permettraient de différencier l’information et de décider de sa pérennité, de sa préservation ou de son élimination en fonction de critères fondés sur la valeur. Essentiellement, le Web représente un chaos sémantique et épistémologique du point de vue de la mémoire collective.
 
La préservation et la pérennité de l’information
En prise directe sur la question des dimensions de la production d’information et de la productivité, il y a le problème fondamental de la préservation de l’information, car la capacité de la société à créer et à produire de l’information dépasse désormais largement sa capacité physique et virtuelle à la stocker et à la préserver. Ce fossé continue de se creuser de manière exponentielle. L’un des grands mythes de la technologie de l’information contemporaine est l’idée que la société possède une capacité de stockage illimitée. En réalité, on estime que la production d’information numérique a déjà dépassé la capacité globale des serveurs selon un facteur de quatre ou cinq.
 
Un autre mythe est associé au premier : celui du coût de stockage de l’information. Généralement, la question du stockage est envisagée sous l’angle de la capacité physique, et il est vrai que l’évolution continue de la technologie des micropuces réduit l’espace de stockage à un statut virtuel approchant le niveau atomique, et que les contenants numériques sont beaucoup moins coûteux qu’auparavant. Mais le coût réel de la préservation de l’information ne tient pas au stockage physique des données, mais à l’administration, à la gestion et à l’accessibilité des objets d’information qui se trouvent dans les contenants de stockage — petits ou grands — dans le temps, et ces coûts dépassent rapidement ce qu’on peut imaginer. C’est plus particulièrement le cas du stockage et de la préservation en ligne, qui est la norme escomptée dans le cyberespace participatif et qui est indispensable à la recherche, à la capitalisation et à l’utilisation publique de l’information au sein des réseaux de collaboration, par opposition au stockage presque en ligne ou hors ligne (stockage dans l’obscurité), qui est progressivement moins coûteux du point de vue de l’accessibilité, mais pas du point de vue de l’administration et de la gestion.
 
Essentiellement, c’est la préservation ou la pérennité temporaire et à moyen et long termes des objets d’information numériques sous forme accessible qui constitue le véritable défi en ce qui concerne l’élaboration des ressources documentaires et l’utilité socioéconomique correspondante. Même si on suppose que la plupart des objets numériques, quelle que soit leur fragilité du point de vue de la lecture et de l’accès, ont une durabilité temporaire, cela ne prolonge pas nécessairement le moment documentaire ni le processus décisionnel concernant la valeur. Bien au contraire, compte tenu des progrès technologiques et du marquage des métadonnées nécessaire dès le départ (dès l’étape d’ingénierie technique) à la garantie de pérennité des objets d’information dans le cyberespace, les décisions relatives à la survivance de l’information devront être prises avant, pendant et immédiatement après l’acte de création. De fait, la valeur, le statut, la destination et la pérennité des ressources documentaires numériques devront être déterminés en même temps que l’on prendra une décision à leur sujet, c’est‑à‑dire que les processus de création ou de production des ressources documentaires devront être associés à une plus grande conscience documentaire. Pour les institutions vouées à la mémoire collective, qui envisagent généralement les choses du point de vue de la préservation perpétuelle ou éternelle (par opposition à une préservation temporaire), ce défi est de première importance et magnitude, puisqu’il risque de bouleverser le domaine de la mémoire collective aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique. Il est tout à fait possible et de plus en plus logique, par exemple, de poser que la préservation de la mémoire collective devrait passer par diverses interventions et médiations dans le cyberespace plutôt que par des transferts physiques de biens civiques virtuels, du créateur au dépositaire spécialisé. Se peut‑il que la mémoire collective devienne un réseau ou un nuage informatique permanent dans le Web?
 
Le moment documentaire à l’ère numérique
Quand nous songeons à la nature et à la substance des changements qui se produisent actuellement dans le domaine des ressources documentaires — qui constitue la source élémentaire de notre aptitude mnésique —, nous avons le sentiment que, devant la complexité croissante du moment documentaire, les archives doivent absolument reconsidérer et repenser la vision et le projet institutionnels et que, de leur côté, les archivistes doivent réexaminer leur éthos et leurs objectifs professionnels. Nous devons notamment mettre en place de nouvelles propositions de valeur concernant la construction et la constitution de la mémoire collective, et cela doit se faire dans un esprit de collaboration avec ceux qui sont concernés par d’autres domaines que les domaines traditionnels des institutions vouées à la mémoire.
 
Cette introspection suppose de poser les bonnes questions. Par exemple, compte tenu des phénomènes sociaux et technologiques que nous venons de voir, quels sont les éléments et les caractéristiques en matière de valeur et d’importance qui sont nécessaires ou suffisants pour justifier la préservation des sources d’information et des ressources documentaires numériques sous la forme de mémoire collective? Comment choisir les critères applicables, sur quoi devraient‑ils être fondés et qui devrait prendre ces décisions? Ce sont là quelques‑unes des questions fondamentales qu’il y aura lieu d’aborder.
 
Mais nous croyons aussi que nous devons creuser plus loin, sous la surface de nos activités quotidiennes. Nous devons nous interroger profondément sur les éléments fondamentaux du métier que nous faisons en tant que responsables institutionnels et professionnels de la mémoire collective. Une question stimulant la réflexion a récemment été posée lors d’un discours à la conférence annuelle de l’Association of Canadian Archivists : « Dans l’environnement numérique, le patrimoine documentaire contemporain doit‑il être circonscrit et préservé dans un contexte culturel pour avoir un sens? » Auparavant, la plupart des archivistes auraient traité cette question comme une déclaration rhétorique; après tout, le contexte de la mémoire collective des archives a longtemps été enraciné dans une transmission sociale et culturelle généralement structurée dans des formes de synthèse et d’interprétation historiques. Cela a été une évidence pendant de nombreuses années.
 
Mais aujourd’hui — et nous ne sommes sûrement pas les seuls à penser en ces termes —, la société n’a plus besoin que la mémoire collective passe par une médiation, ni que sa culture et son histoire soient contextualisées par des spécialistes de la mémoire. Nous avons mentionné plus tôt un phénomène identifié dans les ouvrages spécialisés, à savoir que la technologie de l’information et des communications est en train de transformer la construction et la constitution de la mémoire collective parce que les sites en ligne d’enregistrement et de stockage des nouveaux médias symbolisent et facilitent le transfert de la mémoire du sujet au collectif.
 
Comme presque tout le reste, le moment documentaire à l’ère numérique devient instantané, participatif et coopératif au sein des réseaux, de sorte que la construction et la constitution de la mémoire collective deviennent elles aussi instantanées, participatives et coopératives. En tant qu’individus, nous nous reconnaissons tous potentiellement dans la mémoire collective, tout comme nous conservons maintenant presque tous, chez nous, des archives personnelles, mises à jour automatiquement et systématiquement sur nos disques durs externes.
 
Nous revenons ainsi aux questions que nous posions au début de ce texte. Compte tenu de ce nouvel environnement où l’information est extrêmement abondante et qui constitue la source de la mémoire collective actuelle et future, quelle est l’utilité des archives et des archivistes, et comment notre utilité se manifestera‑t‑elle? Quels espaces les archives publiques et la mémoire collective occupent‑elles dans une écosphère de l’information dominée par de nouveaux fournisseurs, consortiums et consommateurs d’information? Il s’agit d’un environnement où des entreprises géantes comme Google et Microsoft (qui emploient la masse inimaginable de leurs stocks de données et leur énorme puissance informatique répartie) procèdent déjà à une analyse des tendances temporelles pour prédire et analyser les événements à venir. L’application de Google s’appellera Recorded Future (l’avenir enregistré). Google est en effet déjà en train de prévoir et d’étirer dans le temps la prochaine génération de moments documentaires. Il anticipe l’avenir et circonscrit les documents qui seront nécessaires à sa compréhension.
 
Dans tout cela, nous avons le sentiment que les archives et les archivistes, de concert avec les autres intervenants au sein et au‑delà des domaines des ressources documentaires, peuvent continuer à jouer un rôle important et à assumer des responsabilités fondamentales, aussi bien pour le présent que pour l’avenir. Mais nous croyons aussi que ce rôle et ces responsabilités devront être circonscrits, formulés et concrétisés différemment, en fonction d’objectifs et de résultats très différents. Nous devons donc non seulement nous poser les « bonnes questions », mais aussi en poser de différentes, et assurément différentes de celles que nous nous posions jusqu’ici. Par exemple, devons‑nous élaborer un nouveau cadre documentaire et de nouvelles propositions de valeur pour que la mémoire collective soit préservée dans les institutions vouées à la mémoire? Ce cadre documentaire continuera‑t‑il d’être largement alimenté par des synthèses interprétatives à caractère culturel et historique ou nous orientera‑t‑il vers une sphère d’intervention différente et peut‑être plus concentrée?
 
On peut imaginer que notre rôle serait plus directement lié à la dotation et la préservation publiques de nos biens civiques fondamentaux (les documents originaux qui documentent nos décisions et nos actions et l’information contenue dans nos livres et autres médias et objets documentaires), dont la société a besoin pour formuler, exprimer et partager des objectifs, principes, valeurs et règles éthiques communs, pour donner aux particuliers et aux groupes les moyens de participer à la vie démocratique au sein de leurs collectivités, et pour assurer la responsabilisation de l’administration publique et une gouvernance responsable, dans le respect de la primauté du droit. De fait, nous voulons dire que nous serions chargés de la préservation de la causa materialis de notre société, c’est‑à‑dire les documents qui nous permettent de vivre dans un État de droit, de fonctionner collectivement en démocratie et de jouir d’un consensus social inclusif et d’avancées sociales inclusives par la diffusion et la communication des ressources documentaires et la préservation d’une mémoire publique accessible. En d’autres mots, nous recommandons aux institutions vouées à la mémoire collective de se pencher principalement sur la détermination et la durabilité des ressources d’information et des documents traitant de l’État démocratique moderne et, d’une manière plus générale, de sa gouvernance et de ses activités intersectorielles, notamment des régularités, principes et discours connexes qui se reflètent dans les actes et les comportements socioéconomiques d’aujourd’hui à divers niveaux individuel, collectif et organisationnel. Pour ce faire, les archives et les archivistes devront nécessairement s’éloigner de leurs préoccupations traditionnelles à l’égard de la transmission et de l’interprétation culturelles, et de l’intégration de ressources documentaires déterminées dans des collections historiques de mémoire, et s’orienter vers la construction et la constitution d’une mémoire collective plus « civique » servant à de multiples fins socioéconomiques.
 
Plus concrètement, du point de vue de l’application, de nouvelles propositions de valeur à l’appui de ce cadre documentaire nous éloigneraient‑elles des taxinomies de valeur de l’information antérieures et des méthodologies traditionnelles? Tout cela ne serait‑il applicable qu’aux ressources documentaires « nées du numérique »? Compte tenu de l’économie actuelle des activités associées à la constitution de la mémoire collective, quelles autres décisions devrions‑nous prendre? Par exemple, comment entendons‑nous rendre la mémoire collective durable? Quelle est la nature d’une mémoire collective suffisante? Comment peut‑elle devenir plus représentative et inclusive? Nous avons malheureusement plus de questions que de réponses, mais certains signes soient encourageants. Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a entamé un processus de modernisation institutionnelle. Un élément important de celui‑ci consiste à réexaminer la signification du patrimoine documentaire dans sa loi habilitante. Cet exercice pourrait entraîner des changements significatifs au chapitre des priorités et de l’orientation, plus particulièrement en ce qui a trait aux idées courantes, aux mécanismes et aux résultats attendus des activités d’évaluation et d’acquisition qui, en fin de compte, constituent et représentent la mémoire collective à l’échelon fédéral. BAC a également entrepris une série de consultations avec des collègues de plusieurs institutions et administrations pour discuter du moyen d’aller de l’avant dans le labyrinthe de ressources documentaires numériques. Nous avons parlé de certains enjeux mentionnés ici, selon le cas sur le plan de l’idéologie, de la philosophie, de la stratégie, de l’application et de la mise en œuvre. Il semble que, de plus en plus, on comprend la situation et on veut en venir à certaines propositions de base sur la façon dont on pourrait commencer à relever les défis du numérique.
 
Nous sommes convaincus de plusieurs choses. Il y a un consensus croissant au sujet des enjeux suivants : les défis que le numérique représente pour la mémoire collective doivent être relevés au moyen d’une stratégie et de recherches menées en collaboration; les solutions et interventions éventuelles ne donneront pas de résultats si les mesures sont prises de façon indépendante et unilatérale; elles doivent naître de convergences institutionnelles et professionnelles. Nous sommes tous en train de nous rendre compte que cette collaboration ne peut se limiter à nous, les spécialistes et les institutions voués à la mémoire. Nous commençons à comprendre que la construction et la constitution des biens civiques de la mémoire collective sont une responsabilité sociale collective qui nécessite une large participation de tous les secteurs.
 
Particuliers, groupes ou organisations, nous habitons tous et partageons le moment documentaire à l’ère numérique. Le moment est venu de travailler en collaboration pour étudier la nature, les dimensions et les incidences de la nouvelle mémoire collective.

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