Discours prononcé par Daniel J. Caron dans le cadre du colloque sur les cultures numériques de l’Université Laval, Québec, le 14 septembre 2011

Comme vous le savez, votre thème est gargantuesque. Lire et écrire sont à la fois des capacités humaines, des habiletés permettant de fonctionner socialement, des industries, et j’en passe. 
 
C’est donc un programme énorme qui se cache derrière ces deux verbes, lire et écrire.
 
Ce que je souhaite faire ce matin est de vous entretenir brièvement sur les conséquences du numérique – au sens où MM. Doueihi et Ménard l’ont établi plus tôt.
 
J’aimerais discuter de ces conséquences sur les activités des institutions responsables de gérer ce que nous appelons communément le patrimoine documentaire des nations — en d’autres mots, une partie de l’écrit — dans le but d’en garder les principales traces pour les générations actuelles et futures. C’est ce qui a permis et permet toujours d’avoir des sources pour faire la preuve, constituer la mémoire des individus et des nations, écrire l’histoire, développer les identités, faire progresser la connaissance, ou nourrir l’imaginaire pour en créer de nouveaux.
 
Comme nous le savons bien, ces sources sont principalement écrites. En dehors des musées qui regorgent de richesses en trois dimensions, les principaux lieux de savoir que sont les bibliothèques et les archives sont remplis de livres et de documents de toutes natures, comme les manuscrits, les films, les portraits et les photographies.
 
Le numérique est pour moi davantage que l’extension de l’écrit et de ses conventions dans un nouvel espace, sous de nouvelles formes. Donc, si je constate avec vous tous l’arrivée du livre ou du document électronique en remplacement ou en complément du document et du livre papier, l’opération est beaucoup plus complexe et sous-tend des transformations plus profondes qui affectent les attributs mêmes et surtout la valeur des contenus que recèlent ces objets, et ce, tant pour la production analogique qu’électronique. C’est-à-dire que même le livre papier ne peut pas, aujourd’hui, faire abstraction de l’existence du numérique pour établir sa propre valeur, ses propres attributs. Il n’est plus le simple produit du créateur et du monde de l’édition. Il fait partie d’un tout organique qui remet en question son rôle comme objet de transmission des savoirs, des contenus. Il est en relation avec un monde documentaire plus complexe. Par exemple, les textes que cette conférence produira ne pourront pas faire abstraction des gazouillis qui naîtront par le biais des médias sociaux au fur et à mesure que la conférence progressera. 
 
C’est donc une question fondamentale pour nous tous qui tentons de préserver par la sélection — avec et selon quels critères? — des contenus représentatifs de la production documentaire d’une société. Les produits de l’écriture étant notre cœur de métier, quel est donc l’impact du numérique sur le sens et la valeur de l’écrit dans notre capacité à jouer notre rôle de centre névralgique où se trouvent et circulent les énoncés qui forment les discours de la société? Ce qui allait de soi dans un univers balisé par des pratiques d’encadrement est assurément remis en question, et soulève d’importantes interrogations sur le sens et la valeur d’usage actuels à venir de l’écrit.
 
Le premier attribut qui caractérise l’ère prénumérique est la médiation de la production documentaire. N’est pas entendu qui veut bien l’être. Ce sont les lettrés et ceux qui contrôlent l’édition qui arrêtent les décisions de ce qui sera publié, donc imprimé, lu et plus ou moins connu dans les différentes sphères de la société. C’est le directeur de la revue scientifique qui décide d’appliquer et d’influencer les critères pour publier dans la revue, et limite ainsi la production des idées à celles qui cadrent avec les objectifs de la revue. Même logique pour la maison d’édition et, jusqu’à un certain point, pour le journal quotidien.
 
Dans cet espace, le rôle d’institutions comme la nôtre était campé dans celui de lieu. Un lieu de rassemblement d’objets en vue de leur préservation et de leur déploiement. Ces lieux physiques ont été gérés avec comme principal objectif l’accumulation, la collection d’objets reflétant la production documentaire de la société. On y retrouvera documents gouvernementaux, archives privées ou livres acquis au moyen de différents mécanismes de triage plus ou moins machinaux, comme le dépôt légal, derrière lesquels il y a de multiples hypothèses. Notre rôle a été jusqu’ici grandement facilité par les intermédiaires entre les créateurs d’information et les utilisateurs, c’est-à-dire les responsables de la diffusion d’une partie de cette création. Notre rôle a donc été plutôt passif, et notre succès, garanti par le fait que nous n’avons pas — ou très peu — eu à choisir ce qui devait être préservé, car ce quelque chose était déjà assez bien contrôlé et défini en amont par ceux qui avaient à décider de ce qui serait publié. Nous avons simplement récolté.
 
Notre succès, nos résultats se sont souvent mesurés à notre capacité à collectionner de la manière la plus exhaustive possible non pas les contenus, mais les objets qui transportent les contenus. Au fil du temps, nous avons même parfois négligé l’importance de refléter l’ensemble des énoncés qui participent à la formation des discours sociaux pour nous consacrer davantage et principalement à l’objet, au livre, au manuscrit, au portrait ou au document pensant que la collection d’objets reflèterait à un moment donné l’ensemble des énoncés d’une société et enfin son discours sur un sujet donné. Ce qui laisse croire à plusieurs que nous sommes représentatifs, à travers nos collections, de la production documentaire de nos sociétés. S’agirait-il davantage d’un mythe?
 
Lorsque j’examine nos chambres fortes ou nos rayons, ou ceux des autres, je suis généralement ébahi par la richesse des collections. Mais lorsque je réfléchis à la représentativité de ces mêmes collections, je suis inquiet. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas une partie de vérité dans cette représentativité à l’ère prénumérique, mais, aujourd’hui, il est clair que les choses sont très différentes et que nos modèles d’affaires ne conviennent plus si nous voulons répondre aux défis posés par le numérique. 
 
De façon générale, le numérique affecte l’être dans sa dimension éthique et biologique. Nouvelles pratiques, nouvelles perceptions et nouvelles attentes sont en train de naître avec la présence du numérique.
 
Le monde numérique entraîne des changements qui transcendent les différentes sphères de l’activité humaine.
 
En droit criminel, une connaissance publique de certains faits peut maintenant faire office de dénonciation. Par exemple, lorsque deux joueurs de hockey en viennent aux coups et que leur rixe est diffusée à des milliers sinon des millions de téléspectateurs, on peut se demander si le ministère public peut procéder à une mise en accusation sur la seule base de ces images. C’est aussi vrai pour les vidéos maison qui peuvent être publiées sur Internet et qui sont accessibles à tous. La surveillance vidéo des rues soulève les mêmes enjeux. On peut enfin penser aux passeports munis d’un émetteur qui permettent désormais aux autorités frontalières d’enregistrer les allées et venues des citoyens alors qu’ils passent d’un territoire à l’autre. Pour ces quelques exemples, c’est toute l’expectative de vie privée du citoyen par rapport à l’État qui change.
 
Il faut noter au passage que ces frictions entre l’État et le citoyen ne sont pas à sens unique. L’ère numérique est aussi très limitative pour l’État qui se voit offrir toutes sortes de possibilités ne faisant pas bon ménage avec les règles qui avaient cours dans un monde prénumérique. Citons seulement l’échange d’information qui permet des approches de périmètre beaucoup moins coûteuses que les approches statiques traditionnelles. Peu importe le domaine — commerce intérieur, santé, transport —, ces approches, rendues possibles par les technologies de l’information, se heurtent à des barrières juridiques importantes.
 
D’autres exemples tirés du quotidien sont tout aussi éloquents. Lors de la location d’une voiture, le client peut prendre des photos de la carrosserie pour prouver son état avant la passation du contrat. Les appareils d’aujourd’hui vont ajouter à la photo des données comme l’heure, la date et les coordonnées géospatiales précises pour compléter, d’un simple clic, un dossier complet et d’une précision inimaginable il y a quelques années à peine.
 
Même dans les relations humaines les plus fondamentales, le numérique modifie des comportements qu’on aurait cru immuables. Lors d’une conversation récente avec une adolescente, celle-ci me confie qu’un changement de statut Facebook constitue une preuve d’affection bien supérieure à n’importe quelle déclaration d’un soupirant. Plus que jamais, il faut que ça « clique » entre deux individus.
 
On observe aussi des transformations physiques : les « textos » et la défaillance des pouces, la mémoire des aînés qui s’effrite avec l’utilisation accrue des moteurs de recherche. Tous les travaux sur le cognitif et la modification des capacités humaines sont indicateurs de ce que le numérique transforme peu à peu.
 
De manière plus spécifique, le numérique frappe de plein fouet le monde de l’information.
 
La libre circulation des informations et la pénétration universelle d’Internet créent un libre marché des contenus. Ce marché obéit à plusieurs règles, dont celle de la confiance qui doit exister entre les consommateurs et les producteurs de contenus.
 
Le livre, qui est l’objet par excellence du système de l’écrit, emporte toute une série de ségrégations : éditeurs, distributions, collections, prix de vente, prix littéraires, nombre d’éditions, nombre de traductions, nombre de ventes, etc. Par exemple, une thèse sera publiée aux presses de l’université, on y indiquera l’auteur et le directeur, la faculté qui l’a reçue, on l’insèrera même dans une collection particulière comme les PUF orange ou autres. L’information numérique met à nu le contenu.
 
Depuis que les fureteurs forment la base de la navigation, on ne peut même plus attacher une quelconque importance aux sites, étant donné qu’on ne parcourt plus les sites, mais les pages de résultats des moteurs de recherche comme Google et Yahoo.
 
Les balbutiements du Web sémantique qui cherche à créer des liens entre les contenus à l’aide d’algorithmes affectent encore plus l’idée selon laquelle l’information est encadrée de paramètres qui peuvent faire naître plus ou moins de confiance chez le consommateur.
 
On peut également penser que le séquencement des lectures du consommateur d’information dans un monde numérique aura un nombre infini de permutations. En fonction des mots clés utilisés, de la qualité des métadonnées utilisées, du moteur de recherche employé et de la qualité des algorithmes qui l’animent, de l’existence de l’information à la date de la recherche, les gens qui effectuent des recherches auront tous une lecture différente de l’information disponible. On peut penser qu’à cause de cet ordonnancement, certains contenus seront jugés crédibles par certains et non crédibles par d’autres, sans qu’aucun autre facteur de discernement ne puisse intervenir.
 
Le numérique dissout donc l’objet dans lequel se logeait l’information. Libéré des ségrégations traditionnelles du livre, le contenu se retrouvera indifférencié, ce qui va nécessairement entraîner une deuxième crise de confiance des consommateurs d’information envers les fournisseurs, un peu comme celle contre la propagande des XIXe et XXe siècles. Sans repères qui permettent de distinguer le vrai du faux, le bon du mauvais, l’avéré de l’éventuel, il y aura une méfiance envers l’ensemble qui se soldera par une contraction de la conscience collective.
 
Parce que c’est un média peu dispendieux, universel et éphémère, le Web fractionne le contenu en idées brèves et éparses. On le voit dans plusieurs phénomènes — comme la réduction de la taille permise des messages véhiculés par les médias sociaux —, dans la publication de nouvelles toujours plus brèves, dans la prévalence de l’information sur l’analyse en général.
 
C’est aussi en raison du caractère participatif de la création des contenus en ligne que l’information disponible est de plus en plus fragmentée. Plutôt que les monographies complètes disponibles en bibliothèque, les consommateurs sont maintenant confrontés à des articles qui développent des idées sur des sujets très pointus ou des débats qui sont plus alimentés par des exercices de rhétorique que par la recherche de la vérité.

À cause de la fragmentation de l’information, de l’abondance des contenus et de la crise de confiance des consommateurs d’information, il est à prévoir qu’il y aura une recherche de discours de synthèse ayant les mêmes caractéristiques que l’information disponible sur le Web, soit disponible instantanément, interreliée à d’autres contenus, disponible gratuitement et permettant une certaine rétroaction des consommateurs.
 
Parce qu’elles sont trop lentes à réagir, les institutions actuelles, mis à part l’université et encore, sont toutes en aval de la consommation d’information sur la toile. C’est particulièrement vrai pour les librairies et les bibliothèques qui emmagasinent des écrits qui sont consommés plusieurs semaines sinon plusieurs mois plus tôt sur la toile. La recherche universitaire pourrait combler ce besoin, mais, me semble-t-il, le régime de production est trop lent pour répondre à ce besoin émergent.
 
Les « think tanks » gagnent en popularité parce qu’ils sont les seuls à avoir un modèle de production qui permette de répondre aux besoins des consommateurs. Ils produisent des textes complets sur des enjeux plus ou moins larges, ils s’appuient sur des informations éparses trouvées sur la toile et ailleurs, et ils peuvent les produire à une cadence rapide. Ces institutions sont cependant financées par des groupes polarisés ou dont les intérêts sont basés sur des idéologies prédéterminées.
 
Pas nécessairement, mais certainement plus de possibilités d’en repérer les énoncés qui en forment la trame.
 
Si le livre, le manuscrit ou le document sont en péril comme « objet », comme industrie, ce n’est pas très grave si le rôle que ces derniers ont joué est repris quelque part, si l’appui du livre à l’essor de la science, à la construction de la capacité critique des individus ou au développement social est maintenant l’apanage de quelque chose d’autre, et que ce quelque chose d’autre permet de jouer ce rôle avec autant et même plus d’efficacité, je ne m’inquièterai pas outre mesure si ce n’est que d’être capable d’identifier, de harnacher les formes de remplacement.
 
Premièrement, il faut noter qu’en amont, quiconque décide de produire et de diffuser peut le faire comme jamais cela ne fut possible auparavant.
 
Deuxièmement, la médiation est de moins en moins la même. Le numérique n’épouse pas les formes contractuelles et de production qui ont servi le monde analogique. Le nouvel éditeur n’est-il pas le câblodistributeur avec un éthos et des pratiques d’affaires totalement différentes de celles de l’éditeur traditionnel? 
 
Troisièmement, le droit d’auteur fait face à une importante crise. Il est malmené parce qu’il se peut fort bien que nous ayons à poser des questions plus fondamentales, telles que : Comment rétribuer les créateurs?
 
Quatrièmement, il y a une croyance ou une perception que nous pouvons et devons tout préserver. S’il est vrai que tout peut maintenant à tout le moins être sauvegardé, il en est autrement de la préservation. D’ailleurs, ne devrions-nous pas d’abord nous demander quoi?, pourquoi?, comment?
 
Cinquièmement, l’accès à l’information, aux contenus pose aussi son lot d’interrogations. Entre autres, si nous croyons que la lecture se laisse encore organiser, il suffit de rappeler les propos de Petrucci qui relate la réaction de certains étudiants sur un campus américain quant à l’utilisation du système de Dewey. 
 
Enfin, et le plus important, où est le contenu et où se forme-t-il?
 
Ce survol du numérique et de ses conséquences nous permet de tirer certaines conclusions et de tracer quelques nécessités pour l’avenir.
 
De toute évidence, le Web n’est pas une publication au sens traditionnel. Sur le Web, l’idéologie du livre n’est plus dominante, car la lecture elle-même a considérablement changé.
 
Le lire et l’écrire seraient-ils donc en péril? À mon avis, le système de l’écrit n’est pas sur le point de disparaître, mais bien d’être remplacé. Un nouvel équilibre se crée chaque jour entre l’écrit traditionnel et l’écrit issu des nouveaux médias qui est souvent une pure transcription de l’oral pour ne pas dire l’oral consigné. Il y a certainement un retour en force du parler sous la forme d’opérations expressives. Le Web est surchargé d’opérations expressives qui ne sont ni énoncés ni discours, mais qui passent souvent comme tels. Une société risque-t-elle de tomber dans l’amnésie collective si elle ne produit ni énoncés ni discours écrits?
 
Ce sont les contenus numériques qui formeront la mémoire et les savoirs collectifs de demain. Conséquemment, ceci remet en question le travail de ceux qui choisissent ce qui devrait être mémorisé. Le rôle des institutions responsables et des professionnels de l’information devra graduellement évoluer pour arriver à se situer dans une action en amont, plus près de la source et du moment de création.
 
L’information doit maintenant être organisée dès sa création; le moment de documentation s’est déplacé. L’arrivée de l’ère numérique a complètement transfiguré l’instant de documentation, qui fait intervenir un grand nombre de nouveaux facteurs dans notre prise de décisions touchant la valeur mnémonique. Des décisions qui pouvaient attendre trente ans peuvent maintenant être prises avant, pendant et immédiatement après l’acte de création.
 
Nous avons longtemps collectionné de la manière la plus exhaustive possible non pas les contenus, mais les objets qui transportent les contenus.
 
Au fil du temps, nous avons même parfois négligé l’importance de refléter l’ensemble des énoncés qui participent à la formation des discours sociaux pour nous consacrer davantage et principalement à l’objet, au livre, au manuscrit, au portrait ou au document pensant que la collection d’objets refléterait à un moment donné l’ensemble des énoncés d’une société et, enfin, son discours sur un sujet donné.
 
Il nous faudra abandonner les objets et nous outiller pour comprendre les contenus, c’est là que le travail se fera.
 
Comment comprendre l’univers numérique? Qu’en conserver? Tout? De Borges et de Funes, nous en venons à croire que non. Nous en venons aussi à mieux comprendre les risques, voire les incongruités et les impossibilités.
 
Bref, il est de plus en plus clair que les institutions responsables des dépôts de ressources documentaires doivent recadrer leurs activités en fonction des transformations technologiques.
 
Notre défi est donc immense, notre travail, colossal, si nous voulons demeurer des piliers essentiels à la construction des lieux de mémoire et des lieux de savoir.
Le livre a certes une histoire. Il y a un romantisme autour du livre, de sa trajectoire et de ses formes, qui est justifiable ou à tout le moins compréhensible. Il a été un moyen d’expansion de la littérature, de l’alphabétisation et de l’avancement des sciences. Il a permis de transporter l’imaginaire au-delà des seules frontières individuelles pour atteindre les masses. Toutefois, nous pourrions en dire de même du manuscrit, des documents officiels, etc. En ce sens, il y a une sorte d’incompréhension ou de confusion des genres entre contenus et moyens de diffusion, de prélèvement des discours et des contenus, de canalisation des messages et des contenus. On ne comprend pas assez le lien crucial entre création, processus de création, discours et existence des discours et diffusion, importance et valeur des textes, importance et valeur des idées, importance et représentativité des composantes discursives au niveau d’une organisation, d’une société. Cette confusion constitue un obstacle majeur à la connaissance scientifique. Car c’est le discours, ce sont les idées véhiculées qui transforment, pas le livre, ni le manuscrit, ni aujourd’hui les octets. Si le livre et d’autres moyens de préservation et de diffusion ont permis de faire connaître à travers le temps les faits, les idées et l’imaginaire collectif, ces objets ne deviennent-ils pas de simples artéfacts au fil du temps? Conséquemment, au-delà de vouloir protéger et promouvoir un symbole, ce n’est pas du livre, du manuscrit ou de l’octet que se nourrit la pensée humaine, mais des contenus, de l’imaginaire exprimé. La question qui préoccupe le scientifique social : est-ce que la pensée humaine peut continuer à se développer, à se propager et à se déployer avec et à l’extérieur du livre, avec et à l’extérieur du manuscrit? Est-ce que les discours peuvent exister, se développer, se déployer sans le livre, le manuscrit, les octets? Comment et où se crée le discours?
 
Il faut développer une épistémologie des sciences de l’information — j’hésite à utiliser le mot sciences, car je crois que nous sommes plus en présence de métiers, d’approches, de techniques. Il n’y a pas d’épistémologie.
 
Il faut chercher le nouveau lieu et le nouvel espace, et les nouveaux outils par où le savoir circule. Il faut s’impliquer. Il faut apporter ce que nous savons pour garder l’authenticité, la vérité, etc. Il ne s’agit pas de reprendre et de transposer dans l’espace numérique les données analogiques. Le système de l’écrit, c’est-à-dire ses conventions, s’effondre.
 
Permettez-moi d’abord de demander de manière tout à fait rhétorique pourquoi « parler » ne fait pas partie de ce qui permettrait de former la parfaite trilogie à laquelle nous sommes habitués. Et encore, à l’ère du numérique, ne serait-il pas plus juste d’inclure le verbe « dire »? Car si le document et la parole sont le « dit » dans des formes clairement distinctes, que se passe-t-il à l’ère numérique? L’oral et l’écrit ont donné des outils scientifiques eux aussi bien distincts pour en déchiffrer les significations : ethnologie pour la tradition orale et historiographie pour l’écrit. Comment aborder le numérique? Le numérique n’est-il pas ce « dit » issu d’un mélange de « tradition orale et de tradition écrite »?
 
Ensuite et deuxièmement, ceci est important, car mon ancrage ce matin sera celui d’une institution qui, à l’instar de plusieurs autres, cherche sa voie dans ce nouvel environnement qui a pour longtemps été caractérisé par un travail autour d’objets : manuscrits, livres et documents, portraits ou films et photographies.
 
L’intérêt que je porte au débat autour de la lecture, de l’écriture et, plus globalement et maintenant et progressivement, autour du « dit » est lié au rôle des institutions responsables d’assurer les générations actuelles et futures qu’elles pourront construire identité, mémoire, démocratie et littératie sur des bases solides, c’est-à-dire celles de la production documentaire de la société, celles des discours qui se sont formés à l’intérieur de ces sociétés.

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