Mary Ann Shadd : histoire

Par Adrienne Shadd

Mary Ann Shadd Cary : pionnière du journalisme, militante antiesclavagiste, activiste et chef de file du mouvement d'émigration au Canada

Mary Ann Shadd est née libre dans l'État esclavagiste du Delaware en 1823. Ses parents, Abraham et Harriet Parnell Shadd, étaient des abolitionnistes et leur maison était une station du chemin de fer clandestin. Abraham, un cordonnier, était également l'un des dirigeants d'une série de conventions nationales tenues par des leaders Noirs durant les années 1830 et 1840. Lorsque Shadd était enfant, sa famille déménagea à Westchester, en Pennsylvanie, où elle ainsi que ses frères et sœurs fréquentèrent l'école – dont l'accès était interdit aux enfants noirs, esclaves ou libres, au Delaware. Alors qu'elle était adolescente, Shadd compléta ses études et devint enseignante. Elle ouvrit une école à Wilmington et enseigna plus tard dans les communautés noires de Norristown, en Pennsylvanie, et de Trenton, au New Jersey.

In 1850, le Congrès américain adopta la loi sur les esclaves fugitifs (Fugitive Slave Act) pour aider les propriétaires d'esclaves à rattraper leur « propriété » humaine en fuite. Cette loi stipulait que tout Blanc pouvait arrêter et détenir toute personne de descendance africaine qui était suspectée d'être un esclave en fuite. À moins que le soi-disant esclave ne possédât une preuve irréfutable de sa liberté, il avait peu de recours devant les tribunaux. Cette loi odieuse concernait non seulement les esclaves qui s'étaient échappés récemment, mais aussi les esclaves en fuite depuis longtemps et ceux qui vivaient en liberté depuis de nombreuses années. Même ceux qui étaient nés libres risquaient d'être capturés et entraînés dans l'asservissement. En conséquence, des milliers de Noirs vivant en liberté dans les États du Nord prirent la fuite et se réfugièrent au Canada. Les Shadd faisaient partie de ces familles.

Le Canada accueille une activiste

Pendant ce temps, Shadd enseignait à New York. En septembre 1851, elle assista à la Convention of Colored Freeman (Convention des hommes de couleur libres) à Toronto où elle rencontra Henry et Mary Bibb, des activistes noirs et éditeurs du journal Voice of the Fugitive. Ils la convainquirent d'accepter un poste d'enseignant près de leur lieu d'attache, à Sandwich, dans l'Ouest du Canada. Shadd répondit à l'appel et déménagea à Windsor où elle ouvrit une école pour la population croissante d'esclaves fugitifs du secteur.

En 1852, elle publia A Plea for Emigration; or Notes of Canada West, ouvrage dans lequel elle promouvoit le Canada comme un pays refuge important, non seulement pour les esclaves fugitifs mais aussi pour les Noirs libres en butte à un nombre toujours croissant de restrictions dans les États du Nord des États-Unis. Toutefois, son franc-parler en public et sa volonté de s'en prendre aux dirigeants mâles de la communauté, tant Noirs que non Noirs, l'ont mis dans l'embarras. Un conflit avec les Bibbs au sujet de la publication du soutien financier dont elle bénéficiait de la part de l'American Missionary Association fut révélé dans les pages de leur journal et entraîna son congédiement de l'école où elle enseignait. Cela changea également l'histoire.

Le Provincial Freeman est créé

Shadd décida de créer son propre journal où elle pourrait contrôler la façon dont ses idées et opinions étaient diffusées et la première édition fut publiée le 24 mars 1853. Ce qui est intéressant, c'est qu'elle persuada Samuel Ringgold Ward, un Noir abolitionniste et un agent de la Société antiesclavagiste du Canada, de faire profiter le journal de son expérience et de son influence en acceptant le poste de rédacteur en chef. Même si le journal relevait clairement de son initiative, elle savait très bien qu'en inscrivant son propre nom dans le bloc-générique du journal elle pourrait s'aliéner des lecteurs qui cédaient devant les codes des sexes très stricts de la société du 19e siècle. Par ailleurs, Ward était un journaliste à son propre compte qui avait publié aux États-Unis de nombreux journaux abolitionnistes, notamment l'Impartial Citizen. Il avait donc une expérience en journalisme et il était certainement la personne indiquée pour aider Shadd dans son entreprise.

Au cours de l'année suivante, Shadd entrepris une tournée de conférences pour susciter les abonnements et l'intérêt porté à son journal – une pratique nécessaire qu'elle poursuivit même après que le journal eut établi sa réputation. Le 25 mars 1854, le journal The Provincial Freeman commence à être publié chaque semaine à Toronto. Grâce à cette entreprise, Shadd devint la première femme de race noire en Amérique du Nord à créer et à publier un journal et l'une des premières femmes journalistes au Canada.

Le Provincial Freeman était d'abord et avant tout un journal antiesclavagiste. Mais en tant qu'émigrationniste éminente, Shadd faisait une promotion vigoureuse de l'Ouest du Canada (Ontario) comme terre d'accueil des Noirs et s'attaquait – même au sein du mouvement abolitionniste – au racisme et à la « sollicitation ». La sollicitation était la pratique consistant à lever des fonds pour « les fugitifs pauvres, dénudés et opprimés » et à les présenter sous un jour défavorable alors qu'en fait, la plupart d'entre eux trouvaient du travail et accédaient assez rapidement à un niveau de vie acceptable. Il y avait également lieu de se demander quelle part des fonds recueillis lors de ces efforts de « sollicitation » profitait réellement à ceux auxquels ils étaient destinés.

L'importance de l'autonomie et de l'intégration des Noirs à la société canadienne était un élément essentiel de la philosophie du journal. Shadd conseillait à tous les Noirs d'insister pour être traités équitablement et, si tous les autres moyens d'y arriver échouaient, d'entreprendre des actions en justice. Le Freeman insistait constamment sur le fait que l'égalité de droit des Noirs était l'un des aspects les plus importants de la vie en sol britannique et qu'ils devaient en profiter pleinement.

Le journal défendait également de façon implicite les droits des femmes, documentant les conférences d'activistes proéminentes telles que la féministe Lucy Stone Blackwell et l'abolitionniste Lucretia Mott. Il louangeait des femmes de race noire telles que la poétesse et conférencière Frances Ellen Watkins Harper et reconnaissait publiquement le travail des organismes féminins locaux.

Certains des chefs de file noirs les plus importants de l'époque contribuaient au journal en tant que rédacteurs ou contributeurs. Après son déménagement à Chatham, dans l'Ouest du Canada, le ministre baptiste William P. Newman et l'activiste bien connu H. Ford Douglas occupèrent les fonctions de rédacteur en chef à un moment ou l'autre. Des chefs de file éminents tels que le Dr Martin Delany et le poète et abolitionniste James Madison Bell firent également des contributions de grande valeur. Le frère de Shadd, Isaac, sa soeur Amelia et sa belle-soeur Amelia Freeman Shadd occupèrent les fonctions de rédacteur en chef ou rédigèrent des articles.

Shadd joua un rôle instrumental dans la création de la Provincial Union, un organisme anti-esclavagiste dirigé par et pour la communauté noire pour lequel le Freeman était l'organe officiel. L'une des responsabilités de la Provincial Union était de tenir un salon de thé et de parrainer une foire annuelle pour aider à lever des fonds pour le journal. Le journal dépendait d'une élite éduquée et peu nombreuse pour l'abonnement, et le seul fait d'en assurer la survie constituait un défi de taille, particulièrement au sein d'une population qui avait été peu éduquée, sinon sans aucune éducation.

Après des efforts louables pour assurer la survie du journal, celui-ci succomba finalement en 1860. Toutefois, le fait d'avoir publié un journal durant sept ans dans des conditions difficiles constituait déjà une réalisation peu ordinaire – une réalisation qui situe le journal parmi un groupe très restreint de publications noires, incluant les journaux et les écrits de Frederick Douglass. De plus, en donnant un moyen d'expression important à la communauté noire au Canada à cette époque, le Provincial Freeman constitue une source de renseignements des plus importantes sur la communauté pour les chercheurs contemporains.

Toujours une pionnière

Après la fermeture du Freeman, Mary Ann Shadd Cary (elle avait épousé l'homme d'affaires torontois Thomas F. Cary en 1856) continua d'établir des normes novatrices. Elle fut embauchée par Martin Delany comme, sans aucun doute, la seule femme à recruter des soldats de race noire durant la guerre de Sécession, puis elle étudia et pratiqua plus tard le droit à Washington, dans le district du Columbia, devenant l'une des premières femmes de sa race à le faire. Ultérieurement, elle devint de plus en plus loquace et active sur la question des droits et du suffrage des femmes.

Après une vie remplie de réalisations et de premières, Shadd Cary mourut le 5 juin 1893. Sa contribution la plus importante a sans doute été le rôle qu'elle a su imposer en tant que femme de race noire dans le domaine public, soit comme enseignante et activiste communautaire, écrivaine, rédactrice en chef, conférencière publique, agente de recrutement pour l'armée de l'Union ou avocate. En repoussant les frontières et les limites normalement attribuées à sa race et à son sexe, elle a ouvert la voie non seulement aux Noirs mais également à plusieurs générations de femmes.

Mary Ann Shadd Cary a été désignée comme étant une personne d'importance historique nationale au Canada, l'un de ses nombreux honneurs posthumes.

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