Les Canadiens japonais : de l'immigration à la déportation

La première vague d’immigrants japonais

En mai 1877, un matelot de 22 ans, Manzo Nagano, débarque à New Westminster, en Colombie-Britannique, et devient officiellement le premier Japonais attesté au Canada. Son arrivée marque le début d’une première vague d’immigrants japonais, appelés Issei (première génération), qui ont émigré principalement des îles Honshu, Kyushu et Okinawa au sud du Japon. Les Issei s’établissent en très grande majorité dans des collectivités sur la côte du Pacifique, dans la vallée du Fraser et en banlieue de Vancouver et de Victoria. Quelques-uns s’installent dans les environs de Lethbridge et d’Edmonton, en Alberta. Le recensement de 1901 dénombre 4 738 personnes d’origine japonaise au Canada.

Exclus de professions comme le droit et la pharmacologie parce qu’ils n’avaient pas le droit de vote, ces immigrants japonais deviennent fermiers, pêcheurs, conserveurs, bûcherons, mineurs, travailleurs dans des scieries et jardiniers, ou encore propriétaires de buanderies, de maisons de pension, d’épiceries ou de restaurants.

À mesure que la communauté d’origine japonaise au Canada se développe et prospère, l’animosité raciale et la rancœur à son égard grandissent chez de nombreux citoyens britanno-colombiens qui se sentent envahis et menacés dans leur mode de vie. De violentes grèves éclatent ainsi qu’une émeute anti-asiatique importante, en 1907. En 1911, la population de Canadiens d’origine japonaise a doublé pour atteindre près de 10 000 personnes.

Image 1: Kyosei Kohashigawa et George Takayesu de Okinawa (Japon), 1910, Mikan 3193453.

Image 2 : Sutekichi Miyagawa et ses quatre enfants, Kazuko, Mitsuko, Michio et Yoshiko, devant son épicerie, le Davie Confectionary, à Vancouver, en Colombie-Britannique, en mars 1933, Mikan 3629588.

Image 3 : Dommages causés par des émeutes dans ce magasin du 264, rue Powell, Vancouver (Colombie-Britannique), 1907, Mikan 3363562.

Première Guerre mondiale (1914-1918)

Pourtant, malgré l’hostilité ouverte à leur endroit, 200 volontaires Issei s’engagent dans le Corps expéditionnaire canadien dès le début de la Première Guerre mondiale et vont combattre en Europe. Cinquante-quatre sont tués au combat et 92 sont blessés. Parmi ceux qui ne reviendront pas, on compte Iwakichi Kojima, du 10e Bataillon, tué durant la bataille de la crête de Vimy le 9 avril 1917. 

En 1931, la population a encore doublé. Vancouver peut alors se vanter d’avoir pas moins de 60 grandes entreprises appartenant à des Canadiens d’origine japonaise.

Deuxième Guerre mondiale (1939-1945)

Lorsque le Canada entre en guerre en 1939, quelque 30 Nisei nés au Canada (soit la deuxième génération) se portent volontaires pour le service militaire, à l’exemple des Issei. Ces enrôlements se font à l’est des Rocheuses, avant la guerre du Pacifique.

Après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, l’hystérie provoquée par la guerre et la haine raciale anti-japonaise se répandent en Colombie-Britannique. Les Nisei, pourtant nés au Canada, sont exclus du service militaire.

Les opinions racistes anti-asiatiques de certains députés fédéraux issus de la Colombie-Britannique, dont Howard Green note1 ainsi que le ministre des Pensions et de la Santé nationale, Ian MacKenzie note2 (qui représentait la province au sein du Cabinet) étaient de notoriété publique bien avant le déclenchement de la guerre. Or, les actions moralement douteuses du premier ministre Mackenzie King et de certains hauts fonctionnaires fédéraux sont certes moins connues, mais non moins pertinentes.

En aucun temps, la GRC ou les militaires n’ont recommandé le déplacement forcé des Canadiens japonais dans le but de garantir la défense ou la sécurité du Canada. Néanmoins, le 24 février 1942, en vertu du décret du Conseil C.P. 1486, le gouvernement du Canada a recours à la Loi sur les mesures de guerre pour ordonner le déplacement de tous les Canadiens  japonais résidant à moins de 160 kilomètres de la côte du Pacifique. Quelque 20 000 citoyens d’origine japonaise (parmi lesquels 74 % étaient nés au Canada ou naturalisés) sont envoyés dans des camps d’internement civils ou de prisonniers de guerre, des camps routiers ou des fermes de betteraves à sucre à l’intérieur de la Colombie-Britannique, en Alberta, au Manitoba et en Ontario..

Image 4: Le colonel Clyde Scott et l'honorable Ian Mackenzie (à droite), le 18 août 1939, Mikan 3207137.

Image 5: Camp d’internement de Canadiens d’origine japonaise, Lemon Creek (Colombie-Britannique), juin 1945. Crédit : Jack Long, Mikan 3191570.

Image 6: Les militaires canadiens rassemblant des bateaux de pêche de Canadiens d'origine japonaise à Steveston, en Colombie-Britannique, 1941, Mikan 3193627.

Image 7: Des Canadiens d’origine japonaise déportés après leur internement lors de la Seconde Guerre mondiale, attendant un train devant les conduire à des navires en partance pour le Japon. Slocan (Colombie-Britannique) 1946, Crédit : Tak Toyota, Mikan 3191856.

Les biens de la communauté – incluant maisons, bateaux, entreprises et fermes – sont confisqués et placés en fiducie. En 1943, le gouvernement fédéral liquide l’ensemble de ces biens. On oblige les internés à utiliser l’argent retiré de la vente forcée de leurs biens pour payer leurs propres frais d’internement.

Malgré l’internement et la dépossession, les Nisei nés au Canada continuent de faire pression pour obtenir le droit de s’enrôler. Finalement, à compter de janvier 1945, le gouvernement accepte de recruter jusqu’à 250 Nisei pour servir dans le Pacifique. Cette décision, prise en catimini, répond à une demande pressante de l’Australie et du Royaume-Uni.

Mort au combat

Le 20 février 1945, le Nisei Minoru Tanaka (PDF 27,5 Mo) (10e Régiment de blindés de Fort Garry), qui s’était enrôlé en avril 1941, est tué au combat en Allemagne. Né au Canada, il était le fils de Taisuke Tanaka, un vétéran Issei de la Première Guerre mondiale ayant participé à la bataille de la crête de Vimy.

Déportation

Au printemps 1945, les autorités fédérales, principalement sous la direction de l’un des plus importants conseillers du premier ministre, le sous-secrétaire pour les Affaires étrangères Norman Robertson, et son adjoint spécial, Gordon Robertson note3, vont mettre en œuvre un stratagème pour réduire considérablement le nombre de Canadiens d’ascendance japonaise au pays.

En vertu de ce plan, chaque personne âgée de 16 ans ou plus serait forcée de choisir, à toutes fins pratiques, entre la déportation vers un Japon ravagé par la guerre ou le déplacement vers une des provinces à l’est des Rocheuses.

Tout au long de la guerre, les actions moralement douteuses du premier ministre en regard des Canadiens d’origine japonaise n’ont servi qu’à aggraver une situation déjà fort complexe. En 1943, il avait donné son aval à toute mesure, y compris le transport gratuit, qui pourrait faciliter le rapatriement volontaire et départ du Canada de toute personne dite de race japonaise, sans égard à leur nationalité. En revanche, il a refusé de lever l’interdiction en vertu de laquelle les Canadiens d’origine japonaise n’avaient pas le droit d’acheter des terres, ce qui aurait permis à plusieurs d’entre eux de refaire leur vie dans des provinces à l’est des Rocheuses. note4

De mai à décembre 1946, 3 964 Canadiens d’origine japonaise, dont 66 % sont pourtant Canadiens de naissance ou par naturalisation, sont déportés vers le Japon. Il s’agit des membres les plus vulnérables de la communauté; dans la majorité des cas, ce sont des familles monoparentales, des personnes dont les proches étaient restés bloqués au Japon durant la guerre, des personnes en mauvaise santé (incluant des malades psychiatriques) et des personnes démunies, effrayées à l’idée de devoir se refaire une vie dans des communautés à l’est du pays qui leur étaient typiquement hostiles. Par exemple, en octobre 1944, les policiers de Ingersoll (Ontario), « matraques à la main », ont dû disperser un début d’émeute anti-japonaise dans une usine d’engrais où travaillaient une demi-douzaine de Nisei . note5

En 1995, près d’un demi-siècle après les déportations, Gordon Robertson a été interviewé par le journaliste Linden MacIntyre de la Canadian Broadcasting Corporation, dans le cadre du documentaire « Throwaway Citizens ». Au sujet des déportations, M. Roberston a déclaré ne pas avoir été responsable des individus, mais plutôt de certains aspects des politiques. note6

Ceux et celles qui restent au Canada sont dispersés un peu partout au pays, en Ontario, au Québec et dans les provinces des Prairies. Les Canadiens japonais n’ont pu obtenir l’autorisation de retourner sur la côte ouest qu’en 1949, année où ils obtiennent également le droit de vote aux élections provinciales et fédérales.

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