Les Canadiens japonais : campagne pour le redressement

Centenaire de la communauté nippo-canadienne

En 1977, une communauté dispersée, réduite au silence, se rassemble pour présenter une exposition de photos anciennes à l’occasion du centenaire de l’arrivée de Manzo Nagano au Canada. Intitulée Un rêve de richesses, l’exposition, tout comme le livre qui l’accompagne, insuffle une nouvelle vie à la communauté. Évoquant cet anniversaire, Roger Obata, président à l’époque des fêtes du centenaire de la communauté d’origine japonaise au Canada, rappelle l’importance de l’année 1977  :

« Ce centenaire fut une année pour afficher la fierté de notre patrimoine, célébrer nos 100 ans d’histoire et notre contribution au Canada, et rebâtir les ponts au sein de notre communauté. »

National Association of Japanese Canadians (NAJC)

Au début des années 1980, des militants de la communauté commencent à organiser des rencontres en petits groupes dans des maisons privées. Les membres de la communauté se mettent à parler ouvertement des traumatismes vécus en raison de leur internement pendant la guerre et de la honte ressentie. Chaque récit dévoilé vient nourrir un mouvement populaire en faveur du redressement des torts infligés. 

Dirigé par la National Association of Japanese Canadians (NAJC), le mouvement milite pour faire reconnaître, par le gouvernement canadien, sa responsabilité dans les graves violations des droits de la personne subies par la communauté entre 1941 et 1949.

En 1981, deux publications viennent galvaniser ce militantisme. La première est le roman de Joy Kogawa, Obasan, dont l’action, située durant la guerre, émeut le public canadien. Le second est l’essai historique d’Anne Gomer Sunahara, The Politics of Racism (anglais seulement) [La politique du racisme], qui s’appuie sur les documents du gouvernement conservés à l’époque aux Archives nationales du Canada pour démontrer les actes répréhensibles commis par les autorités fédérales.

Engagée par la NAJC, la firme Price Waterhouse utilise les documents du Bureau du séquestre des biens ennemisconservés aux Archives nationales pour fournir une estimation des pertes économiques subies par la communauté après 1941. Son estimation s’élève à au moins 443 millions de dollars (en dollars de 1986).

Image 1 : Roger Obata, 2 juin 1989. Droit d'auteur : Andrew Danson Mikan 4408559.

Image 2 : Joy Kogawa, 6 mars 1989. Droit d'auteur : Andrew Danson Mikan 4406677.

Image 3 : Art Miki, sans date. Droit d'auteur : Andrew Danson Mikan 4406601.

Image 4 : Brian Mulroney et Ronald Reagan lors de la visite à Québec du président Reagan, mars 1985. Mikan 3724784 .

Campagne pour le redressement

De 1984 à 1988, le comité de stratégie de la NAJC, dirigé par le président Art Miki, exerce des pressions auprès du gouvernement fédéral et entreprend des négociations avec cinq ministres : David Collenette, Jack Murta, Otto Jelinek, David Crombie et Gerry Weiner. Un groupe minoritaire de Toronto s’oppose farouchement au versement d’indemnisations individuelles et tente de court-circuiter les démarches de la NAJC. Mais à mesure que sa campagne progresse, il devient évident que la NAJC représente les désirs de la majorité des membres de la communauté.

Le comité de stratégie, composé d’Audrey Kobayashi, Cassandra Kobayashi, Art et Roy Miki, Roger Obata et Maryka Omatsu, cherche à obtenir une entente de redressement négociée, une reconnaissance officielle des actes répréhensibles et une indemnisation individuelle. Il souhaite aussi la révision et la modification de la Loi sur les mesures de guerre et des articles pertinents de la Charte canadienne des droits et libertés afin que nul Canadien n’ait à subir dans le futur les torts causés aux Canadiens d’origine japonaise durant la guerre.

La NAJC bâtit des réseaux et des coalitions avec divers groupes autochtones, ethniques et religieux, ainsi qu’avec des groupes de défense des droits de la personne, comprenant des journalistes, des syndicalistes, des écrivains, des scientifiques, des étudiants, des artistes, des personnes au foyer et des politiciens. En 1986, un sondage de la firme Environics révèle que le redressement reçoit l’appui d’au moins 63 % des Canadiens, et que de ce pourcentage, 71 % approuvent l’attribution d’une indemnisation individuelle.

1988 : aboutissement de la campagne

La campagne culmine le 14 avril 1988, lorsqu’environ 500 Canadiens japonais venus de partout au pays et une coalition de sympathisants marchent sur la colline du Parlement.

En août, le président des États-Unis Ronald Reagan approuve le Civil Liberties’ Act, qui accorde des paiements de redressement aux Américains d’origine japonaise ayant été victimes de semblables violations des droits note1 durant la Deuxième Guerre mondiale.

Le 22 septembre, le premier ministre Brian Mulroney prend la parole à la Chambre des communes pour reconnaître officiellement les violations des droits de la personne subies par la communauté d’origine japonaise au Canada pendant la guerre. Il annonce la conclusion d’une entente avec la NAJC, qui comprend une indemnisation symbolique de 21 000 $ pour chaque Canadien japonais vivant ayant été expulsé de la côte ouest en 1942, ou né avant le 1er avril 1949.

Fondation canadienne des relations raciales

Dans le cadre de cette entente, le gouvernement met sur pied un fonds communautaire pour réaliser des activités éducatives, sociales et culturelles qui contribueront à la guérison et à la promotion des droits de la personne. De plus, la Fondation canadienne des relations raciales est créée au nom des Canadiens japonais pour rendre hommage aux membres de la communauté qui ont subi des injustices durant la guerre. La citoyenneté est rendue aux Canadiens japonais qui l’avaient perdue en raison de leur déportation ou d’une révocation, et les condamnations pour des infractions en vertu de décrets du conseil en temps de guerre ont été annulées. La Loi sur les mesures de guerre est abrogée en 1988.

Comme l’a fait observer le professeur Roy Miki, un des principaux négociateurs de la NAJC  :

« L’entente de redressement demeurera un moment marquant dans l’histoire [du Canada] à la fin du 20e siècle, une réalisation exceptionnelle pour un petit groupe de citoyens qui, parce que leurs droits civils avaient été violés par leur pays, a lancé un mouvement pour négocier une entente avec le gouvernement fédéral. » note2

Cette entente historique a ouvert la voie au redressement et à la réconciliation pour d’autres communautés, notamment les Chinois, les Ukrainiens, les peuples autochtones et la communauté LGBTQ2.

Quatre-vingt-dix ans après l’arrivée de Manzo Nagano, une révision de la loi sur l’immigration ouvre la porte aux immigrants qui répondent aux critères de langue et de formation. Une deuxième vague d’immigration japonaise, la shinijusha (nouveaux immigrants) commence à arriver en 1967. Selon le profil tiré du Recensement de 2016, parmi tous les membres de minorités visibles au Canada, 92 920 sont d’ascendance japonaise.

Date de modification :