La valeur sociale des institutions de mémoire dans le paysage post-COVID-19

Un document de discussion présenté par David Fricker,
Directeur général, Archives nationales de l’Australie et président, Conseil international des archives
au Groupe de réflexion des institutions de mémoire sur le paysage post-COVID-19

Table des matières

Remarque

Le document fourni par le présentateur a été légèrement modifié, sans que le sens ne soit altéré, afin d’en faciliter la lecture sur le Web.

L’impact de la COVID-19

La pandémie de COVID-19 s’est très rapidement transformée en une crise internationale d’une ampleur sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale. Dans la plupart des pays, la crise a perturbé de façon quasi simultanée certains aspects de la vie quotidienne des personnes ainsi que les activités des différents ordres de gouvernement :

  • À l’heure de la mondialisation, cette crise a frappé les économies de manière immédiate en raison de la rupture des chaînes d’approvisionnement et des achats de panique de certains biens qui ont surpassé la capacité des détaillants.
  • Les déplacements internationaux et nationaux ont été limités, souvent en raison de consignes qui évoluaient rapidement et créaient une incertitude et une confusion accrues dans les collectivités.
  • L’imposition d’une distanciation physique et d’une mise en quarantaine des personnes à risque a perturbé la vie des familles et des groupes sociaux très soudés.
  • La pandémie a presque entièrement monopolisé l’attention des gouvernements et des médias, ainsi que le discours public.

La profonde perturbation des affaires et de l’administration des pays a aussi provoqué de graves dommages collatéraux. Cet environnement s’est avéré être un terrain fertile pour la propagation de la mésinformation (diffusion d’informations fausses par inadvertance, en raison de l’ignorance ou de la distraction, sans intention de tromper) et de la désinformation (diffusion délibérée et calculée d’informations fausses et trompeuses).

Afin de comprendre ce qui a pu engendrer une telle situation, il est intéressant de souligner que les recherches menées par l’Institut Lowy en 2020 ont cerné les conditions préalables suivantes, propices à la désinformation :

  • vaste communauté d’intérêt connectée et présente en ligne, produisant un effet de réseau et diffusant de fausses informations à grande échelle et de façon rapide;
  • population suffisamment méfiante à l’égard de l’autorité, y compris des politiciens et des médias traditionnels;
  • contexte favorisant une grande anxiété et de faibles certitudes propices à la propagation de désinformation (délibérée, pratiquée par des acteurs malveillants) et de mésinformation (non coordonnée, pratiquée par des acteurs bien intentionnés qui répandent involontairement de faux espoirs).

La pandémie de COVID-19 a notamment amplifié ces conditions. En effet, la crise a évolué de manière inattendue au fil du temps, contrairement aux situations d’urgence déclenchées par un événement soudain comme une attaque terroriste, une fusillade de masse ou une catastrophe de grande ampleur.

Quel lien peut-on établir entre la COVID-19 et le rôle social des archives?

Au moment où nous sommes témoins des effets combinés de la perturbation sociale engendrée par la pandémie et de l’érosion de l’harmonie sociale alimentée par la désinformation, rappelons les rôles et les responsabilités fondamentaux des bibliothèques, des archives – en particulier – et des musées, ainsi que la valeur de notre contribution :

  • L’importance de la mémoire collective pour relever les défis nationaux et transnationaux, possiblement accompagnée d’une douloureuse prise de conscience du fait que nous ne possédons pas suffisamment de données sur les pandémies antérieures.
  • La société du 21e siècle fonctionne en grande partie dans un environnement numérique, et les entreprises privées de médias sociaux véhiculent la majorité des informations qui influencent l’opinion publique. Cette réalité nous rend plus vulnérables à la désinformation et impose une plus grande responsabilité aux institutions de mémoire, qui doivent fournir des renseignements accessibles et faciles à découvrir, susceptibles d’informer et d’équilibrer le discours public.
  • La résilience nationale et la cohésion sociale proviennent de la culture et de l’identité. Au moment où les gouvernements du monde entier se concentrent de toute urgence sur la santé publique et la reprise économique, les bibliothèques, les archives et les musées doivent redoubler d’efforts pour que le retour à la santé et à la prospérité financière s’accompagne d’une prospérité culturelle partagée. Ce sont les fondements d’une société civile inclusive, juste et harmonieuse.

Notre réponse à la COVID-19

Partout dans le monde, les établissements d’archives ont adapté leurs méthodes de prestation de services, en restant en contact avec les collectivités qu’ils desservent dans un contexte de distanciation physique et d’isolement. Le changement le plus évident et le plus répandu est l’adoption de canaux numériques afin que les archives demeurent accessibles à tous. Mais au-delà de cette mesure, des campagnes ont également été menées pour rappeler aux collectivités l’existence et la valeur des archives, au moment où nous mettons à profit les collections pour miser sur le fait que les archives peuvent survivre à de telles crises.

Outre le fait de permettre l’accès au passé, les institutions de mémoire doivent également se tourner vers l’avenir et veiller à ce que l’expérience de la COVID-19 soit adéquatement consignée pour les générations futures. Pendant la pandémie, le Conseil international des archives a travaillé en étroite collaboration avec l’IFLA, l’UNESCO et d’autres organisations à vocation similaire afin de publier deux déclarations qui ont souligné le rôle du patrimoine documentaire dans la réponse à la pandémie et l’importance de consigner les mesures et les décisions prises dans le contexte actuel. Ces déclarations, publiées sur les sites Web du CIA et de l’UNESCO, sont intitulées :

Plusieurs pays ont déjà émis des ordonnances relativement à la préservation méticuleuse des documents officiels liés à la pandémie. Ces mesures soulignent non seulement la gravité de la situation actuelle, mais également l’importance des institutions de mémoire pour fournir les ressources de gestion des documents ou de l’information nécessaires pour comprendre, contextualiser et surmonter de telles crises à l’avenir.

Parallèlement, les archives des expressions artistiques et créatives de l’humanité, qui constituent une partie essentielle de notre patrimoine documentaire, sont une source de connectivité sociale et de résilience pour les collectivités du monde entier.

Regard vers l’avenir : les bibliothèques, archives et musées de l’après-pandémie

L’expérience de la pandémie a fait ressortir l’importance de la confiance et de la vérité aux yeux de la société. Les gens ont besoin de savoir à qui ils peuvent faire confiance pour trouver la vérité. À mon avis, les bibliothèques, les archives et les musées ont un rôle unique et irremplaçable à jouer pour répondre à ce besoin.

Dans un monde caractérisé par l’hyperconnectivité et l’abondance de désinformation, les bibliothèques, les archives et les musées se distinguent comme étant des institutions dignes de confiance pour aider les personnes à découvrir la vérité. Ces institutions de mémoire soutiennent l’accès au savoir, la liberté d’expression, la protection des droits et des privilèges, la célébration de la diversité et l’intégrité de l’administration publique. Je ne crois pas qu’une bibliothèque, une institution d’archives ou un musée puisse prétendre être le gardien d’une vérité incontestable. Toutefois, en fournissant des informations et des services de confiance, ces institutions offrent à chaque citoyen l’occasion par excellence de réévaluer sa propre vision du monde et son cheminement vers la vérité.

C’est cette valeur fondamentale que nous devrions réaffirmer avec force et vigueur partout dans le monde au sortir de la crise de COVID-19.

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