Le Canada sous-marin : Enquêtes sur les naufrages

Promontoire à pic sur l’île Baring.011 : Le Canada sous-marin : Enquêtes sur les naufrages
Le 28 mai 2014

Écoutez maintenant [33,7 Mo, durée : 34:09]

Les naufrages ont suscité bien de l’intérêt dans l’histoire maritime du Canada depuis plusieurs décennies.  2014 marque le 100e anniversaire du naufrage de l’Empress of Ireland, une des plus grandes tragédies maritimes au Canada.

Dans cet épisode, Marc-André Bernier, chef du Service d’archéologie subaquatique de Parcs Canada, se joint à nous pour discuter des naufrages, de leur importance dans l’histoire du Canada, et du rôle considérable que joue BAC dans les enquêtes sur les naufrages ainsi que dans la recherche et la découverte des épaves.

 
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Le Canada sous-marin : Enquêtes sur les naufrages

Jessica Ouvrard : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Jessica Ouvrard, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors dont recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

L’histoire maritime du Canada est riche et ponctuée de nombreuses tragédies, du petit bateau [perdu] dans les Grands Lacs au naufrage du Empress of Ireland dans le fleuve Saint-Laurent, aux malheureuses expéditions de sir John Franklin dans l’Arctique. Les épaves hantent l’imagination; elles évoquent des images de tragédie, d’héroïsme, de mystère et de découverte. De plus, 2014 marque le 100e anniversaire du naufrage du Empress of Ireland.

Marc-André Bernier, chef du Service d’archéologie subaquatique de Parcs Canada, se joint à nous pour discuter des épaves, de leur importance dans l’histoire du Canada, et comment BAC joue un rôle important dans la recherche, la découverte et l’enquête sur ces épaves.

Bonjour, Marc-André Bernier. Merci d’être venu ici aujourd’hui.

Marc-André Bernier : Mon plaisir, bonjour à vous.

JO : Pour ceux qui ne connaissent pas grand-chose sur l’archéologie subaquatique, pouvez-vous nous dire qu’est-ce que c’est et les risques et les défis que cela présente?

MAB : En fait, je vais commencer par les défis plus que les risques, parce qu’évidemment il y a des risques, mais on essaie de les minimiser; et bon, évidemment, ils sont inhérents à la plongée. Mais je vais commencer par les défis, parce que c’est un peu ce qui caractérise l’archéologie subaquatique.

C’est le fait que l’on est confronté à une série de défis qui sont plus complexes, qui rendent notre travail beaucoup plus complexe que l’archéologie terrestre. Évidemment, on travaille sur l’eau et sous l’eau, ce qui fait en sorte que nos conditions, notre environnement de travail est dicté par - et de un, par ce qui ce passe à l’extérieur, la nature : on ne peut pas travailler tous les jours sur l’eau, surtout si on travaille sur, par exemple, en mer ou en océan. Et quand on travaille sous l’eau, on a des contraintes, des contraintes de temps; on a des contraintes parfois de visibilité, etc. Donc, ça fait en sorte qu’il faut être extrêmement organisé; la préparation est cruciale, la logistique est cruciale.

Et la préparation, ça va de bien préparer notre recherche à partir des archives, etc., mais aussi sur le terrain : connaître les conditions environnementales, les conditions de plongée, et même quand on ne peut pas plonger; parce que de plus en plus, la discipline va à des endroits plus profonds, où on ne peut pas accéder autre que par des robots, si on veut, des équipements téléguidés. Donc, il faut être capable d’évoluer dans ce milieu-là.

Donc, notre travail doit être très précis, très organisé, parce que parfois on a seulement quelques minutes pour accéder à un site qui va nous livrer - qui a à nous livrer beaucoup de secrets historiques. Alors il faut vraiment arriver vraiment très bien préparé.

Quand on plonge, aussi, on travaille dans un environnement qui n’est pas le nôtre. Donc il faut déjà être bon plongeur, mais aussi, il faut être capable d’avoir les outils qui vont nous permettre d’accéder à l’information; et ça, en tenant compte des courants, de la noirceur, etc. Donc c’est un travail qui a énormément de défis; mais avec les technologies nouvelles qui évoluent à une vitesse fulgurante, ces dernières années, on a de plus en plus d’outils. À la base, on fait le même travail que les archéologues sur terre. Par contre, il faut le faire dans un environnement qui est complètement différent.

JO : Un peu hostile, en fait.

MAB : Un peu hostile, mais qui offre des sites, et des objets, et des informations qui ne sont pas accessibles ailleurs. Donc on a un potentiel d’apprendre sur l’histoire qui est différent, et aussi, dans certains cas, beaucoup plus grand.

JO : Et puis, avec tout le trafic maritime au Canada, il a dû y avoir beaucoup d’accidents? Pouvez-vous nous [en] parler et nous donner une idée du nombre?

MAB : Vraiment, ce que les gens ne réalisent pas, c’est que l’on est un pays maritime. On est un pays qui a évolué et qui s’est développé autour de l’eau. Et ça, ça part avant même l’arrivée des Européens. Les Premières Nations ont voyagé souvent par l’eau. Et ça, ça s’est accentué ou développé différemment, si on veut, avec l’arrivée des Européens.

Donc le fleuve Saint-Laurent, par exemple, et les provinces atlantiques, c’était le point d’entrée, c’était la route. Et même, on parle des différents cours d’eau, par exemple l’Outaouais, le Richelieu, etc. : c’était la route. Donc, beaucoup de trafic, ce qui veut dire aussi beaucoup d’accidents. On parle de probablement de dizaines de milliers d’épaves, si on inclut les Grands Lacs et toutes les côtes du Canada. Parce que le Canada a, entres autres, le plus grand littoral au monde, donc on a un potentiel d’épaves. Sur ce, évidemment, il y a seulement un petit nombre qui ont été trouvées, mais il y en a de très importantes et de très, très impressionnantes aussi.

JO : Est-ce qu’il y a aussi beaucoup de navires militaires là-dedans, ou c’était plutôt des…?

MAB : Ça, c’est une autre chose que les gens ne réalisent pas. C’est qu’il y a eu beaucoup de confrontations militaires sur les eaux canadiennes. Et ça, on remonte déjà à l’époque de la Nouvelle-France, ou quand Phips (sir William Phips) est arrivé devant Québec, par exemple, en 1690, et a assiégé la ville. Bon, il est arrivé par navire, il a perdu des navires au retour. Il y a eu, à la période de la Conquête, des confrontations navales à Louisbourg, en Nouvelle-Écosse, dans la baie des Chaleurs, à Québec même. Et après ça, on passe à la guerre de 1812, où les Grands Lacs ont été un théâtre d’action très, très important au niveau maritime, des batailles navales. On a sur la rivière Richelieu un paquet d’exemples.

Ensuite, on a la Deuxième Guerre mondiale, avec les navires, les sous-marins allemands qui - on connaît tous les histoires des sous-marins qui venaient même à l’intérieur du golfe. Donc on a beaucoup d’épaves militaires, soit de l’époque de la Nouvelle-France ou par après.

JO : Quels ont été les naufrages les plus importants au Canada? Est-ce que toutes les épaves ont été trouvées ou…?

MAB : Non, en fait, il reste encore des épaves à trouver. D’ailleurs, à Parcs Canada, on cherche nous-mêmes, par les temps qui courent, deux de ces épaves qui sont considérées comme parmi les plus importantes du pays : le HMS Erebus et le HMS Terror, qui sont les navires de sir John Franklin, perdus dans l’Arctique. Franklin est parti en 1845 de l’Angleterre pour trouver le passage du Nord-Ouest, et on ne l’a jamais revu après. Alors ça, c’est un exemple d’épaves importantes qui n’ont pas été trouvées.

Mais évidemment, l’importance, c’est toujours relatif. Un naufrage peut être très important, surtout s’il y a perte de vies; c’est un événement tragique qui résonne beaucoup. Alors localement, on a beaucoup d’épaves qui ne sont peut-être pas vues comme d’une importance historique nationale, mais localement c’est une histoire tragique qui a une très profonde, qui a une très grande importance, qui a marqué profondément un endroit.

Mais ceci étant dit, on a de ces navires qui racontent des moments forts de l’histoire de notre pays. Alors, juste parmi les lieux historiques nationaux qui sont des naufrages [sic], on compte par exemple - bon, si on remonte dans le temps, les plus vieilles épaves : celles de Red Bay au Labrador (des épaves basques) où l’on venait chasser la baleine au XVIe siècle. Et ça, bon, ça fait partie même du patrimoine mondial de l’UNESCO. Ensuite, si on va à l’époque de la Nouvelle-France, il y a le Corossol en 1693, les épaves de Phips (sir William Phips) en 1690. Donc ça, ce sont des épaves très importantes.

Les épaves de Louisbourg sont très importantes aussi; le lieu de la bataille, le lieu historique de la bataille de la Restigouche, mais aussi des épaves comme par exemple le Hamilton et le Scourge de la guerre de 1812, qui sont à toute fin pratique intactes dans le fond du lac Ontario. Évidemment, les épaves de Franklin, qui - même si elles n’ont pas été trouvées encore - ont été déclarées d’importance historique nationale.

Donc on a une panoplie d’épaves qui sont importantes, mais il y en a des milliers et des milliers qui ont une importance. Et l’importance peut être aussi au niveau récréatif, c’est-à-dire que l’on peut avoir des épaves qui sont, bon, peut-être moins significatives au niveau de l’histoire, mais qui, pour les plongeurs, sont un lieu vraiment exceptionnel pour apprécier l’histoire, avoir un contact direct avec l’histoire; et cette importance-là n’est pas négligeable.

JO : Oui, ça a un côté un petit peu magique.

MAB : Ça a un côté très magique. Plonger sur une épave, c’est vraiment se transporter dans l’histoire, donc c’est un accès direct avec notre passé.

JO : Oui. J’imagine que trouver une épave est un peu comme trouver une aiguille dans une botte de foin?

MAB : Ça peut être parfois une aiguille dans une botte de foin. Mais ça peut parfois être… souvent, c’est le fruit du hasard. Il y a des plongeurs qui vont tomber par hasard sur des vestiges, et ensuite ça nous mène à une découverte d’épave. Mais habituellement, quand on cherche une épave, il faut commencer à la base, c’est-à-dire aux sources. Il faut commencer par les archives; il faut commencer par faire sa recherche, essayer de glaner chaque petit indice, parce que faire des recherches sur l’eau sur des grands territoires, évidemment c’est difficile, compliqué. On a évidemment les obstacles logistiques et aussi environnementaux - les conditions de travail. Mais aussi, ça coûte cher : il faut déployer les bateaux, des embarcations.

Alors il y a différentes façons de trouver des épaves. Une des façons les plus simples au niveau technologique, c’est-à-dire que l’on plonge et on parcourt le territoire, si ce n’est pas très profond, de façon systématique. Jusqu’aux équipements les plus sophistiqués : aujourd’hui on peut - on a des - ce qu’on appelle des véhicules autonomes de recherche. Et ça, c’est aussi sophistiqué que de lancer cet appareil-là, qui est un peu une torpille qui est autoguidée; et on la lance et on la récupère quelques heures plus tard, et elle a fait un parcours préprogrammé en balayant le fond avec un sonar. Donc entre ça, il y a un éventail.

Mais à la base, il faut bien délimiter le territoire. C’est un travail de détective, alors il faut essayer de recréer les événements, et pour limiter l’endroit où l’on va faire les recherches et ensuite déployer l’équipement approprié pour ça. Parce que le sonar latéral nous donne une image, mais il y a aussi des magnétomètres qui vont détecter le métal. Donc il faut essayer de voir avec [les]quels de ces outils-là on va procéder, mais si on n’a pas fait nos recherches avant, on va se perdre, bien on va perdre beaucoup de temps en fait.

JO : Est-ce que vous avez utilisé des collections de BAC dans vos recherches, et quels types de documents avez-vous trouvés?

MAB : Bien en fait, oui, toujours, bien en fait, le plus souvent possible. On essaie d’utiliser les archives à l’extérieur, mais ici, évidemment, l’important c’est d’avoir l’accès aux sources; alors nous, les recherches commencent toujours avec les archives. Et les types de documents : moi j’ai mentionné les documents basques qui ont été recueillis par, entre autres, l’entremise de Bibliothèque et Archives Canada. Mais moi-même, j’ai utilisé beaucoup les archives des colonies, pour entre autres - je me souviens d’avoir parcouru, pour le naufrage du Corossol en 1693, des documents, des correspondances qui parlaient même de sauvetage par les Français sur l’épave l’année suivant 1693; évidemment, toute l’épopée de Phips (sir William Phips), etc.

Dernièrement on a, entre autres [à] BAC, une copie des peintures de Creswell qui était un illustrateur, un peintre, qui était aussi lieutenant, mais qui était celui qui était chargé de faire les illustrations lors du voyage [du] HMS Investigator dans l’Arctique. Donc, il y a toute une variété de documents, et des fois on est surpris des correspondances personnelles, qui vont nous donner des détails que les documents officiels ne nous donnent pas.

JO : Comment ces documents-là vous aident-ils dans vos recherches?

MAB : Alors les documents d’archives, c’est toujours surprenant : ça nous aide à tous les points de vue. Il faut voir l’archéologie comme un travail de détective. Alors chaque détail est important. Ça peut être des changements de noms topographiques sur les cartes anciennes qui vont faire référence à des événements. Il y a beaucoup de « Wreck Point » ou des « Pointe à la barque », « Anse à la barque », etc. Ça fait référence à des événements : les gens nommaient les lieux par événement. Donc ça, on peut toujours être surpris par les petites informations qui semblent anodines au départ.

Mais ça va des informations sur les lieux, les événements qui ont mené à un naufrage, jusqu’à ce qui s’est passé après le naufrage et ce qui s’est passé aussi dans l’ensemble. Parce que ce que l’on veut, ce n’est pas seulement comprendre un événement, mais c’est comprendre cet événement dans le plus grand contexte de l’histoire, par exemple l’histoire de la navigation.

Donc des fois, ça nous apporte des informations plus larges à ce niveau-là.

Mais ça va des informations de la recherche jusqu’à l’analyse après : ce que l’on a, ce que l’on a trouvé, à quoi ça correspond et qu’est-ce que ça veut dire pour notre histoire. Et c’est là où c’est infini, ce que les documents peuvent nous apporter. Et on a toujours des surprises, et c’est pour ça qu’on aime bien venir aux archives parce qu’on ne sait pas ce que l’on va découvrir.

JO : Oui, même, c’est toujours épatant, ouvrir une boîte.

MAB : C’est comme Noël. C’est comme Noël quand on commence à s’enfoncer dans les documents d’archives, et c’est un peu un prélude à ce qu’on a en archéologie aussi. Quand on aborde un site, on est toujours épaté par ce que ce site-là va nous offrir. Mais il faut être préparé pour le comprendre; c’est là où la préparation en archives est hyper importante pour faire notre travail.

JO : Ici, les sources, à BAC, est-ce que vous avez regardé beaucoup les cartes historiques? Est-ce que vous regardez les différentes, parce qu’on a une collection de cartes assez importante…

MAB : Assez exceptionnelle, oui.

JO : … Qui vient du début jusqu’à maintenant?

MAB : Oui, bien en fait, oui : ça informe beaucoup, on les utilise comme toutes les sources au maximum. Dans les cartes, on cherche différentes choses. Évidemment, on va chercher des endroits qui peuvent indiquer des emplacements d’épaves. Ces cartes-là peuvent aussi indiquer les corridors de navigation, c’est-à-dire les chartes; les chartes anciennes vont nous dire, indiquer les mouillages, les passages. Donc ça nous permet de recréer les habitudes de navigation qui peuvent nous indiquer - bon, ça nous fait comprendre la navigation de l’époque, l’esprit maritime de l’époque, mais aussi ça va nous donner des indications sur par où les navires passaient, et aussi par où ils se perdaient.

Donc, ces cartes-là nous donnent ce type d’information là, nous donnent également le type d’information sur la topographie, les noms de lieux qui ont changé au fil des ans et l’exemple du Corossol dans la baie de Sept-Îles. Une des îles de la baie porte le nom du Corossol, et pendant des années, les gens ont cherché ce navire français, le Corossol, près de cette île-là; mais l’île Manowin portait aussi le nom du Corossol à l’époque, et elle a changé de nom. Donc dans les vieilles cartes, on retrace l’origine, et c’est beaucoup plus près de cette île-là que le navire repose; donc ça, ça fait partie des indices.

On a aussi des cartes magnifiques. J’en ai une en tête : ç’a été fait au XIXe siècle, aux Îles-de-la-Madeleine, par un agent de la compagnie d’assurance et qui a fait une carte d’épaves avec tous les naufrages qu’il connaissait. Donc ça, évidemment, pour nous c’est du bonbon; mais ça fait partie des possibilités que l’on a avec les cartes, qui sont d’ailleurs magnifiques même si on ne trouve pas très d’indices [sic]; juste les admirer, c’est absolument magnifique.

JO : D’un point de vue historique, pourquoi est-il important d’étudier les épaves?

MAB : Quand on parle d’épaves, en fait c’est un microcosme. C’est un petit monde, c’est pendant le temps d’un voyage : on avait un monde en soi à l’intérieur d’un navire. Et ça, c’est intéressant en soi. Donc comment les gens vivaient à bord, qu’est-ce qu’on transportait? C’est des indicateurs. Et l’avantage, en fait, d’une épave, c’est que c’est comme un polaroïd, une image fixe à un moment précis. Quand on étudie une ville, par exemple la ville de Québec, il y a eu une occupation continue; alors parfois, c’est difficile de voir la séparation entre les époques, ou même entre les événements. Dans une épave, on est à un moment précis, à un lieu précis.

JO : Et c’est fixé dans le temps.

MAB : Et c’est fixé dans le temps. Alors voici une image, en 1740 : à ce moment-là, qu’est-ce qu’on avait? Évidemment, on retrouve des objets qui ont été faits à d’autres époques, qui sont encore en utilisation à cette époque-là. Mais ça nous donne vraiment une image fixe, une capsule : on a une image, on a souvent une image d’une capsule temporelle. Mais ça, c’est excessivement utile, parce que c’est rare que l’on peut avoir ces mini-Pompéi-là, et on les a dans l’eau. Alors ça, c’est absolument fascinant et intéressant. Et ça, c’est un des apports de l’archéologie subaquatique.

L’autre chose, c’est que l’on ne trouve pas nécessairement le même type de matériel sous l’eau que sur terre, c’est-à-dire que les conditions de préservation sont totalement différentes. Sur terre, on va retrouver beaucoup de métal. Le fer se préserve relativement bien; pas tellement les matériaux organiques, à moins d’avoir un environnement très, très humide ou très, très sec. Sous l’eau, les matériaux organiques se préservent excessivement bien, surtout s’il y a une sédimentation assez rapide. Alors moi, je me souviens d’avoir retrouvé des cartouches qui datent de 1690, et il y avait encore le papier qui était autour de la cartouche. Alors on a des possibilités de conditions de préservation absolument exceptionnelles.

Donc c’est pour ça que c’est important; c’est parce que ça nous apporte des informations uniques qui complémentent ce que l’on trouve sur terre, mais qui apportent quelque chose que l’on ne peut pas retrouver ailleurs.

JO : J’imagine qu’il y a des problèmes de préservation une fois que ça…

MAB : Et ça, c’est l’autre défi.

JO : Oui, oui, oui.

MAB : C’est-à-dire que si on remonte un objet, il faut être prêt à intervenir parce que sa dégradation commence du moment où on le bouge…

JO : Il touche l’oxygène.

MAB : … Oui, mais même quand on le bouge, on l’expose à une nouvelle corrosion, une nouvelle dégradation. Et si on le remonte à la surface à ce moment-là, ça s’accélère très rapidement. Donc il faut toujours le maintenir humide. Il faut toujours être prêt à combattre; par exemple, si l’eau réchauffe trop vite, il peut y avoir des micro-organismes qui se développent qui vont accélérer la dégradation. Donc il faut ensuite être prêt à assumer les traitements de conservation, qui peuvent durer des années dépendamment de l’objet. Donc c’est vraiment une responsabilité énorme et il faut être prêt à le faire, sinon on détruit…

JO : … le patrimoine.

MAB : … ce que l’on essaie de sauver, et ça, c’est au détriment de tous.

JO : D’après vous, pourquoi les gens sont-ils si fascinés par l’archéologie, et plus précisément les épaves? 

MAB : Les gens - et ça, c’est aussi un paradoxe - on dit que les gens ne s’intéressent pas à l’histoire. Moi, je suis profondément convaincu que les gens aiment l’histoire et s’y intéressent. Il faut que ça soit bien raconté, mais les gens sont intéressés par l’histoire. Alors déjà, il y a un intérêt pour notre passé, nos liens avec le passé. Si les gens se sentent directement touchés par le passé, ils vont être fascinés par ça. Si on ajoute à ça en plus la découverte - l’archéologie, c’est la découverte, évidemment il y a tous les mythes de chasseurs d’objets…

JO : … de trésors.

MAB : … de trésors, etc. Et évidemment, nous, ça c’est une image sur laquelle on travaille  - c’est-à-dire oui, chasseur de trésors, mais de trésors historiques. Et les épaves, encore plus : il y a toujours ce mythe avec le galion espagnol rempli d’or. Bon, évidemment, tout le monde pense que dans chaque épave il y a un trésor. Mais ceci étant dit, il y a une fascination pour la découverte, pour le passé, et on rajoute à ça le fond des mers : c’est aussi la dernière frontière, c’est-à-dire que c’est là où l’on peut être surpris des découvertes. Et comme souvent ces découvertes-là sont dans un état de préservation exceptionnel, ça fait en sorte que les gens sont absolument fascinés.

On grandit avec des histoires de pirates, de naufrages, de bateaux perdus. Ce sont des images fortes. Un naufrage, c’est une image qui frappe l’imaginaire; mais une épave - quand on plonge sur une épave, c’est un contact direct avec le passé. Et ça, les gens sont fascinés par ça.

JO : Et est-ce que les sites d’épaves sont accessibles aux plongeurs?

MAB : Les sites d’épaves sont très accessibles aux plongeurs. En fait, ça, pour nous, c’est un des principes de base : c’est que l’on veut que les gens puissent accéder à ces sites-là. Alors, ça arrive très rarement que l’on va limiter l’accès d’un site. Ça se fait, par exemple, à Louisbourg, en Nouvelle-Écosse, où c’est accessible, mais on peut accéder avec un guide. Il faut [y] accéder avec un guide parce que ce sont des épaves uniques et très fragiles.

Mais le principe de base, c’est que l’on doit, comme je disais avec l’esprit du lieu - il faut essayer de permettre aux gens de savourer, de vraiment s’imbiber de cet esprit-là, et la meilleure façon, c’est d’y aller. Donc on a des sites qui sont accessibles, et on essaie de rendre ça accessible - mais non seulement de le rendre accessible, mais aussi de le promouvoir. On a des outils qu’on développe pour renseigner les gens.

Ce qui est important, aussi, c’est de sensibiliser les gens : c’est qu’on a la chance et le privilège d’y aller. Il faut s’assurer que nos enfants et les enfants de nos enfants aient aussi la même chance. Donc il faut les protéger et les respecter [les sites]. Alors dans un esprit comme ça, il faut rendre ces sites-là accessibles, parce que ce sont des expériences absolument incroyables. Et avec la technologie, on peut maintenant les rendre accessibles en plongée, mais aussi virtuellement. Et c’est ce qui est intéressant et stimulant. Dans les années où on travaille, c’est vraiment les possibilités qui s’offrent pour rendre toutes ces merveilles-là au maximum des gens, même si on n’a pas la chance de plonger.

JO : Ça fait combien de temps que Parcs Canada est impliqué dans l’archéologie subaquatique?

MAB : Bien en fait, en 2014, ça fait 50 ans depuis les premières plongées à Fort Lennox en 1964, par Sean Gilmore et Walter Zacharchuk. Donc c’est là où ç’a commencé; on retourne là au mois d’août cette année, à l’endroit de la naissance de l’archéologie sous-marine à Parcs Canada.

Donc ça fait partie - on est une des équipes les plus vieilles dans le monde, si on peut le dire ainsi. Parce que si on pense que pour la première fois, un archéologue est descendu lui-même plonger sur un site, c’est en 1960, donc on est à l’origine vraiment de la discipline. Et très tôt, Parcs Canada s’est lancé dans cette aventure-là, et ça continue aujourd’hui. On a fait, je crois, 225 sites à travers le Canada - sur les trois océans, dans les Grands Lacs, les cours d’eau, donc vraiment sur l’étendue du territoire. Et donc on a une riche expérience, et on va célébrer ça cette année en retournant à Fort Lennox pour faire une intervention là où ç’a commencé.

JO : Félicitations!

MAB : Merci bien.

JO : Donc cette année 2014 marque le centenaire du naufrage de l’Empress of Ireland. Que pouvez-vous nous raconter au sujet de cet accident maritime?

MAB : Bien, l’histoire de l’Empress, c’est en fait le 28 mai 1914. L’Empress of Ireland quitte Québec en direction de l’Angleterre, avec à son bord des passagers [de] première classe, deuxième classe et troisième classe. L’Empress quitte Québec le soir, en fin d’après-midi [sic], avec à son bord plus de 1400 passagers incluant l’équipage, et on descend le Saint-Laurent, à Pointe-au-Père, une station de pilotes, parce qu’il fallait des pilotes pour naviguer le Saint-Laurent, compte tenu des écueils et des dangers.

Donc le pilote quitte l’Empress pour la station de pilotes à Pointe-au-Père, et ensuite, reprend son chemin. Et dans le sens contraire, à ce moment-là, il y avait un navire de cargaison - le Storstad - qui s’en venait dans la direction contraire; la brume s’est levée, et on a eu une collision entre les deux navires. Donc le Storstad a éperonné l’Empress of Ireland, créant une brèche qui aussitôt s’est engouffrée d’eau.

Donc à ce moment-là, on est passé 1 h 30 du matin, donc près de 2 h du matin. C’est donc la nuit, dans la brume; et en dedans de quatorze minutes, le navire a sombré, emportant avec lui 1012 personnes - donc plus de 400 survivants, mais quand même plus de 1000 personnes [décédées]. Donc on a eu plusieurs survivants qui ont été repêchés, soit par le navire avec lequel il y a eu une collision, ou d’autres navires qui ont été immédiatement dépêchés. Mais ça nous a donné le plus grand…

JO : Quatorze minutes…

MAB : … En quatorze minutes, ça s’est engouffré, oui : l’eau s’est engouffrée et le navire a coulé très, très rapidement, ce qui a laissé très peu de chance aux gens - surtout ceux qui étaient plus profondément à l’intérieur du navire - de se sauver.

JO : Donc, un désastre.

MAB : Donc la plus grande tragédie maritime de l’histoire du pays.

JO : Quelle est votre expérience la plus inoubliable sur un site d’archéologie subaquatique?

MAB : Moi, ça fait 24 ans maintenant que je fais ce métier-là, et je peux vous dire que j’en ai eu, des expériences extraordinaires! Il y en a deux, entre autres, que je peux mentionner peut-être.

Une, c’est un avion de la Deuxième Guerre mondiale, à Longue-Pointe-de-Mingan, qui a coulé au décollage et où cinq des neuf membres de l’équipage ont coulé avec l’avion. Alors on a retrouvé l’avion en 2009, et elle était intacte dans le fond, à quarante mètres de profondeur, et on savait qu’il y avait encore cinq des membres de l’équipage à l’intérieur. Et ce qui était absolument fascinant - bon, évidemment c’était un contact, c’est une histoire extrêmement touchante, mais en plus on avait la possibilité, la chance, le privilège d’avoir des gens qui étaient sur la plage quand ça s’est passé, qui ont vu l’accident et qui ont vu les soldats embarquer juste avant. Et qui nous racontent comment ça s’est passé et qui sont le lien direct; ils sont l’histoire, ils ont vécu cette histoire-là.

Alors ça, ç’a été une expérience humaine absolument incroyable, parce qu’on a travaillé avec les forces américaines pour recueillir les vestiges - les restes humains des soldats - , et de voir les gens qui ont vu ça arriver, et qui ont pu participer 70 ans après... Et ça, ç’a été un moment excessivement fort, et plonger sur cette épave-là, c’était - cette épave d’avion là, c’était vraiment, c’était un voyage dans le temps.

L’autre expérience, c’est avec le HMS Investigator dans l’Arctique. C’est le navire qui a été crédité pour avoir découvert le passage du Nord-Ouest - en fait, l’équipage, parce que le navire est resté pris dans les glaces, et l’équipage a fait le reste à pied, après, pour être sauvé par un autre navire. Mais ce navire-là est pratiquement complet jusqu’au pont supérieur dans dix mètres d’eau. Et on voit, on descend sur… c’est un endroit absolument isolé; l’équipage a hiverné deux ans à cet endroit-là. Donc on est sur terre et on voit les restes de l’équipement qu’ils ont laissé sur terre; il y a trois sépultures aussi qui sont visibles. Donc on peut s’imbiber du fait qu’ils ont été dans cet environnement - qui était complètement hostile envers eux - pendant deux ans, avec l’espoir de sortir.

Et le navire : ensuite on plonge sur cette formidable machine d’exploration qui est encore debout, avec sa proue qui est scindée de fer, de plaques de fer pour percer la glace. C’est un brise-glace des années 1850. Et on plonge sur le pont, avec les débris qui ont été laissés par la glace, les pièces du navire qui ont été complètement rasées par la glace. Mais sous ça, on a un navire complet, et à l’intérieur, avec tout ce que les gens ont laissé à bord.

Et donc ça, ç’a été vraiment - je dis souvent que c’est une machine à voyager dans le temps. On est transporté et on peut s’imbiber de l’esprit du lieu, et c’est ça, je pense, qui est important, et ce que nous, à Parcs [Canada], on essaie de transmettre : c’est l’esprit du lieu, c’est-à-dire qu’il y a un moment historique, mais ça s’est passé à un endroit. Et cet endroit-là, il faut le vivre, il faut le voir pour vraiment l’apprécier à son maximum. Et ça, ça fait partie de l’essence même de l’événement historique et du lieu. Et à cet endroit-là, on le sentait, mais vraiment.

JO : Merci beaucoup d’être venu jaser avec nous aujourd’hui. On apprécie beaucoup vos connaissances sur le Canada subaquatique. Merci.

MAB : Merci bien.

JO : Afin d’en apprendre davantage sur les épaves, visitez notre site Web Enquêtes sur les naufrages à lac-bac.gc.ca/sos/naufrages/ ou lisez nos articles sur les épaves et les naufrages sur le site ledecoublogue.com.

Merci d’avoir été des nôtres. Ici Jessica Ouvrard, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada — votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadienne ». Je remercie notre invité d’aujourd’hui, Marc-André Bernier.

Pour plus d’information sur nos balados, ou si vous avez des questions, des commentaires ou des suggestions, veuillez consulter notre site Web à www.bac-lac.gc.ca/balados. De cette page vous pouvez aussie voir l’album Flickr « Le Canada sous-marin: les naufrages » trouver sous les lien connexes.

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