Bill Miner, le dernier des bandits d’autrefois

Photo signalétique noir et blanc de Bill Miner. Dans le coin supérieur gauche se trouve une image plus petite du profil de Miner. 056 : Bill Miner, le dernier des bandits d’autrefois
Le 28 août 2019

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Le 8 mai 1906, trois bandits armés et masqués prennent d’assaut l’express transcontinental du Canadien Pacifique à la gare de Duck, 17 milles à l’est de Kamloops, en Colombie-Britannique. Le cambriolage vire au cauchemar, et c’est peu dire. Les malfaiteurs ordonnent qu’on dételle la locomotive et le wagon-poste et que l'on conduise le train un mille plus loin sur a voie. Très vite, les malfaiteurs réalisent leur erreur : le coffre-fort contenant 35 000 $ en lingots d’or est resté dans le deuxième wagon-poste, toujours accroché aux voitures de passagers. De dépit, ils fouillent les sacs postaux, ignorant l’un des sacs qui contenait pourtant plus de 40 000 dollars en espèces, et ne repartent qu’avec un maigre butin : 15 dollars et 50 cents, et une fiole de pilules pour le foie. Ce braquage a déclenché l’une des plus vastes chasses à l’homme de l’histoire du Canada pour capturer le légendaire Bill Miner, le dernier des bandits de grand chemin…

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Bill Miner, le dernier des bandits d’autrefois

Josée Arnold (JA) : Bienvenue à Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

Le 8 mai 1906, trois bandits armés et masqués prennent d’assaut l’express transcontinental du Canadien Pacifique à la gare de Duck, 17 milles à l’est de Kamloops, en Colombie-Britannique. Le cambriolage vire au cauchemar, et c’est peu dire. Les malfaiteurs ordonnent qu’on dételle la locomotive et le wagon-poste et que l'on conduise le train un mille plus loin sur la voie. Très vite, les malfaiteurs réalisent leur erreur : le coffre-fort contenant 35 000 $ en lingots d’or est resté dans le deuxième wagon-poste, toujours accroché aux voitures de passagers. De dépit, ils fouillent les sacs postaux, ignorant l’un des sacs qui contenait pourtant plus de 40 000 dollars en espèces, et ne repartent qu’avec un maigre butin : 15 dollars et 50 cents, et une fiole de pilules pour le foie.

Ce braquage a déclenché l’une des plus vastes chasses à l’homme de l’histoire du Canada pour capturer le légendaire Bill Miner, le dernier des bandits de grand chemin…

Surnommé « le bandit gentleman », Bill Miner était un criminel réputé de part et d’autre de la frontière canado-américaine. Malgré les dizaines de cambriolages commis et ses nombreuses évasions de prisons, il était considéré par bien des gens comme un héros populaire au grand cœur, qui ne détroussait que les entreprises rapaces. Bibliothèque et Archives Canada détient un fonds appréciable sur Bill Miner.

Aujourd’hui, nous allons découvrir la vie et l’époque du légendaire criminel en compagnie de l’auteur et historien John Boessenecker. Son livre publié en 1992, The Grey Fox: The True Story of Bill Miner, Last of the Old Time bandits, corédigé avec Mark Dugan, constitue la biographie officielle du plus célèbre hors-la-loi du Canada.

Fasciné depuis l’enfance par le « Far West », John n’a que 15 ans lorsqu’il écrit son premier article sur l’épopée de l’Ouest. Depuis, il a publié bon nombre d’articles et de livres sur les hommes de loi, les hors-la-loi et les justiciers de l’époque. Nous l’avons interviewé chez lui, à San Francisco…

John Boessenecker (JB) : Je me présente, John Boessenecker. J’ai écrit huit ou neuf livres sur la criminalité et l’anarchie dans le Far West. J’ai écrit des dizaines d’articles de magazines au cours des 50 dernières années. J’ai commencé à m’intéresser au Far West quand j’étais enfant, au début des années 1960, et j’adorais les émissions télévisées qui parlaient de l’Ouest. Arrivé au secondaire, je me suis demandé si le « wild west » avait vraiment existé. Je suis allé à la bibliothèque locale, j’ai lu tout ce que je pouvais trouver et je n’ai cessé depuis de poursuivre mes recherches et d’écrire sur ce sujet.

JA : Nous avons demandé à John de nous parler de la petite enfance de Bill Miner et de ses débuts comme hors-la-loi.

JB : Mark Dugan et moi avons écrit la seule biographie complète sur Bill Miner. Elle a été publiée il y a plus de 25 ans. Ce n’est pas facile d’écrire sur les hors-la-loi parce qu’ils sont plutôt secrets, ne laissant ni lettres ni journaux intimes, ou choses de ce genre. Ceux qui mènent des recherches sur eux doivent se fonder sur des dossiers judiciaires, des journaux, quelquefois des mémoires écrits. Dans le cas de Miner, nous avons déniché beaucoup de renseignements sur son enfance.

À peu près tout ce qui a été écrit à son sujet est un mythe fondé sur une fausse déclaration qu’il a faite à des journalistes vers la fin de sa vie. Qu’il ait été surnommé « Grey Fox » (le renard gris) est l’une des faussetés les plus répandues à son sujet. C’était le titre d’un film et ce terme était une invention de son scénariste. Miner n’a jamais été surnommé « le renard gris » avant la sortie de ce film.

Contrairement à ce qu’on lit dans Internet, il n’est pas né à Bowling Green, au Kentucky. Et il n’est pas à l’origine de l’expression « Haut les mains! », que l’on doit probablement à un brigand anglais du XVIIe siècle qui dévalisait les diligences sur les voies royales. Son vrai nom était Ezra Allen Miner. Il est né à proximité d’Onondaga, au Michigan, le 27 décembre 1847.

Mon coauteur, Mark Dugan, a fait des recherches approfondies sur l’enfance de Miner et a déniché les données généalogiques et d’homologation de sa famille, et ce, 10 ans avant que quiconque entende parler d’Internet. À l’époque, ce n’était pas simple de mener de telles recherches. Bill Miner vient d’une famille de 10 enfants. Il n’avait que neuf ans au décès de son père, en 1856. Quatre ans plus tard, sa mère, Harriet, prend le train pour aller vivre en Californie avec ses trois plus jeunes enfants, dont Bill.

Elle s’installe à Yankee Jims, un célèbre camp minier du comté de Placer, quelque 50 milles à l’est de Sacramento. Bill a grandi là-bas et, aux dires de tous, y aurait mené une vie exemplaire comme enfant et adolescent.

JA : En 1864, vers la fin de la guerre de Sécession, Bill s’est enrôlé comme soldat dans l’Armée de l’Union à Sacramento, et sa nature rebelle aurait alors commencé à transparaître. À peine deux mois plus tard, il avait déserté et se faisait appeler « William ».

JB : À peu près au même moment, selon une lettre du procureur de district de ce comté, Bill serait tombé sous l’influence d’une femme de « mauvaise réputation », ce qui, en 1865, signifiait une prostituée. Cette femme vivait à Sacramento et, selon le procureur, c’est elle qui l’aurait entraîné sur les voies de la criminalité. Le premier délit de Bill dont nous avons connaissance, commis alors qu’il n’avait que 18 ans, est un vol de 300 $ à son employeur.

Ce dernier l’a pincé, mais comme il aimait bien Bill, il refusa de porter plainte. Ce fut une erreur, car une ou deux semaines plus tard, au lendemain de son 19e anniversaire, Bill braque le trésorier du comté de Placer sur une rue de Placerville, une autre ville légendaire de la ruée vers l’or, qu’on appelait autrefois Hangtown. Puis, il a ensuite volé un cheval, s’est rendu dans une ville voisine, y a volé un autre cheval et s’est enfui à San Francisco pour y mener la grande vie. Ce fut le début de sa carrière criminelle. Quelques semaines plus tard, il s’associe à un autre jeune cambrioleur. Les deux filent jusqu’à la vallée de San Joaquin et, à la pointe du fusil, détroussent plusieurs voyageurs près de Stockton.

JA : Cet autre brigand s’appelait John Sinclair.

JB : Au bout de quelques mois, les deux hommes sont capturés, condamnés et enfermés à San Quentin. C’est la première de plusieurs peines de prison qu’il purgera dans le pénitencier californien, qui lui servira d’adresse principale jusqu’en 1900.

JA : Miner et Sinclair ont tous deux été condamnés à trois ans à San Quentin.

JB : Il a été libéré de San Quentin en 1871 et s’est aussitôt mis à attaquer des diligences. Il s’est associé à un hors-la-loi légendaire surnommé « Alkali Jim » Harrington. Ensemble, ils ont volé une diligence dans le comté de Calaveras, dans une zone minière de la Californie.

Ils ont tous deux été arrêtés et emprisonnés à San Andreas. Sauf qu’avec un couteau introduit clandestinement, ils ont réussi à scier leurs chaînes. Ils étaient en train de s’évader quand un gardien de prison les a aperçus et les a ramenés pour les mettre aux fers. Ils ont été condamnés et renvoyés à San Quentin.

JA : Est-ce que c’était la première tentative d’évasion de Bill?

JB : Oui, c’était la première fois qu’il tentait de s’évader d’une prison, mais certes pas la dernière.

JA : En 1871, Miner, Alkali Jim Harrington et un troisième complice, Charlie Cooper, détroussent les passagers d’une diligence de 2 600 $ près de San Andreas. Ils sont appréhendés quelques semaines plus tard. Miner est condamné à 10 ans de prison, encore à San Quentin. Durant cette peine, Miner tente encore de s’évader, mais sans succès. Il a finalement été libéré le 14 juillet 1880, mais pas pour longtemps…

JB : Il a été libéré de San Quentin en 1880, après avoir purgé environ neuf ans de prison. Comme il est près de sa famille – il a une sœur qui vit au Colorado –, il prend un train à destination de Colorado Springs pour lui rendre visite.

Dans le train, il rencontre un jeune homme de l’Iowa, Arthur Pond, à qui il raconte ses aventures en tant que hors-la-loi et voleur de diligence.

Il se garde bien de préciser qu’il est un bandit raté. Arthur s’intéresse vivement aux histoires de Miner et décide de changer son nom pour Billy Leroy. Bientôt, il sera connu sous le nom de « King of the Rocky Mountain bandits »,  le roi des bandits des Rocheuses. Bill, Arthur Pond et son frère Silas s’associent. Le trio dévalise de nombreuses diligences au Colorado.

JA : Leur dernier vol qualifié fut commis le 14 octobre sur la diligence entre Alamosa et Del Norte. Bill, Leroy et Silas Pond mettent la main sur un peu plus de 4 000 $, une petite fortune à l’époque. Après ce braquage réussi, Miner quitte Leroy et Pond. Quelques mois plus tard, en mai 1881, les frères attaquent une autre diligence près de Del Norte, au Colorado, mais finissent par se faire prendre. Les citoyens de Del Norte, exaspérés par ces cambriolages sur la route, prennent d’assaut la prison et lynchent les deux hommes. De son côté, Bill Miner rentre chez lui à Onondaga, au Michigan, où il se fait passer pour William A. Morgan, un « prospecteur minier riche et cultivé de la Californie ». Il se fiance à Jennie Louise Willis, 20 ans, fille d’un homme d’affaires bien nanti d’Onondaga.

Après 3 mois à Onondaga, Miner se retrouve sans le sou. Il quitte le Michigan, direction ouest, promettant à sa fiancée qu’il reviendra bientôt. Jennie Louise n’aura plus jamais de ses nouvelles.

JB : De retour en Californie, en 1881, Bill s’allie avec une bande célèbre de voleurs de chevaux et bandits de grand chemin...

JA : Stanton T. Jones, Bill Miller et James Crum…

JB : …et ils volent une diligence près de Sonora, une autre ville  connue pour ses mines d’or dans cette région. Les détectives de Wells Fargo les capturent rapidement, et Bill est renvoyé à San Quentin. Cette fois-ci, les autorités  n’y vont pas de main morte : il écope de 20 à 25 ans pour vol à main armée.

JA : Stanton T. Jones réussit à s’échapper, mais pas Miner, Miller et James Crum, qui sont tous capturés et condamnés. Bill Miner reçoit une peine de 25 ans. Ainsi, le 21 décembre 1881, il reprend le chemin de San Quentin pour la troisième et dernière fois.

JB : Il devient un habitué de San Quentin, où malgré un séjour mouvementé, il a généralement un bon comportement.

Un jour, il se bat avec un autre prisonnier qui tente de l’égorger. En 1892, il tente une autre évasion, assez ingénieuse. Son compagnon de cellule, Joe Marshall et lui trouvent le moyen de crocheter la serrure de leur cellule. Malheureusement, les gardes ont vent de leur intention, et l’un d’eux, muni d’un fusil de chasse, leur tend une embuscade et attend qu’ils sortent.

Juste comme ils atteignent un balcon à l’extérieur du bloc cellulaire, le gardien ouvre le feu sans crier gare et tue le partenaire de Miner. Une fois de plus, Bill a la chance d’échapper au tir, mais il se rend. Il raconte tout aux journalistes qui se pointent à la prison, et aussitôt, l’incident fait la une de tous les journaux de San Francisco; il se dit découragé et raconte qu’il préférerait être à la morgue avec Joe Marshall plutôt qu’incarcéré.

Une enquête sur la fusillade est ouverte, car selon la procédure, les gardiens auraient dû retirer aux prisonniers les outils utilisés pour forcer le verrou de leur cellule. Au lieu de cela, ce garde a plutôt planifié une embuscade. Si je me souviens bien, après l’enquête, il a été congédié. A-t-il tenté de se glorifier, pour pouvoir dire : « Hé, c’est moi qui ai abattu Bill Miner », qui était l’un des détenus les plus célèbres de la prison, à cette époque.

Ou est-ce que les gardiens de prison ont voulu signifier aux autres prisonniers « N’essayez pas de fuir »? En général, San Quentin était une prison bien gérée. Ça, c’est une autre histoire. À l’époque, la prison de Folsom était mal administrée, contrairement à celle de San Quentin; et pourtant, il y avait beaucoup d’évasions à San Quentin. Les gardes n’avaient pas vraiment besoin de monter une évasion pour envoyer un message aux détenus, puisque ces incidents étaient fréquents à l’époque. Tout porte à croire que Miner a été victime d’un gardien de prison solitaire, qui, selon mon souvenir, a été congédié.

Un courant de sympathie envers Miner a peut-être joué, vu qu’il avait failli mourir avec Joe Marshall et qu’il avait eu la chance d’échapper aux balles. Quoi qu’il en soit, Miner obtient ce qu’on appelait des coppers, une sorte de crédit pour bon comportement. Ces crédits permettent de soustraire quelques années à sa peine. Bill est donc libéré de San Quentin pour la dernière fois en 1901.

JA : Après plus de 33 années sur 54 passées derrière les barreaux, Bill Miner est libéré en 1901. Il ne reverra plus jamais les vieux murs de pierre de San Quentin. Que fait-il ensuite?

JB : Encore une fois, il part visiter ses sœurs. Deux d’entre elles, Harriet et Mary Jane, vivent alors dans l’État de Washington, où il décide de se rendre.

JA : Bill tente de retrouver le droit chemin et durant deux ans, il travaille comme gérant d’un parc à huîtres.

JB : Mais il demeure un bandit incorrigible. Dans le film The Grey Fox, son personnage sort de San Quentin et va au cinéma voir le film muet The Great Train Robbery, considéré comme le premier long métrage de fiction jamais tourné, et il s’enthousiasme à l’idée de voler un train.

Bien entendu, c’est une invention fantaisiste du scénariste. En réalité, lorsque Bill Miner était incarcéré à San Quentin, il y a côtoyé les vrais « pionniers » des vols de trains du Far West. L’un d’eux, Chris Evans, était le plus célèbre de tous en Californie. Avec son acolyte, John Sontag, il avait cambriolé bon nombre de trains en Californie et dans le Midwest. Un autre, Charles Shinn, avait planifié le premier braquage de train en Californie dans les montagnes de la Sierra Nevada, en 1881.

Donc, Bill Miner a eu amplement le temps de s’initier à l’art de braquer un train avec les malfaiteurs qui ont inventé ce type de vol. C’est assurément en prison qu’il a acquis le savoir-faire pour cambrioler des trains.

JA : Où commence la carrière de Bill comme voleur de trains?

JB : Dans le nord-ouest du Pacifique. En 1903, il s’essaie à voler un train en Oregon et ça ne fonctionne pas. Sa tentative de vol échoue. Quatre jours plus tard, lui et quelques complices tentent à nouveau de braquer un train express près de Portland. L’un des complices de Miner est blessé par balle, mais Miner et son autre copain réussissent à s’enfuir. Décidément, la chance est de son côté, lui qui a échappé aux fusillades et aux lynchages à diverses occasions.

JA : Fin septembre 1903, Miner et deux autres bandits, Guy Harshman et Charles Hoehn, tentent de dévaliser un train de l’Oregon Railway Express près de Portland. Le trio fait sauter à la dynamite les portes du wagon postal. Le directeur de l’express, un dénommé Fred Korner, dissimulé dans la pénombre du wagon, se met à tirer du fusil contre les bandits et atteint Harshman à la tempe droite. Miner et Hoehn détalent, et Harshman, blessé, mais toujours vivant, est capturé. Bill Miner retourne à son parc à huîtres, dans l’État de Washington, et évite la capture, mais Harshman finit par tout avouer aux autorités et identifie ses complices. Hoehn se fait pincer, tandis que Miner s’échappe, traversant la frontière pour se réfugier au Canada.

JB : Bill Miner s’enfuit au Canada pour échapper à la chasse à l’homme dont il fait l’objet en Oregon. Dans le Nord-Ouest, il retrouve Jake Terry, un type connu à San Quentin. Terry est un criminel endurci qui fait de la contrebande à la frontière canado-américaine. Les deux s’engagent dans de louches trafics le long de la frontière. Miner vit alors à Princeton, en Colombie-Britannique, quelque 50 milles à l’est de Vancouver. Il donne l’apparence d’un honnête homme, et la population locale l’aime bien.

Dans la cinquantaine, Miner est, je suppose, vu comme un vieil homme inoffensif. Plein d’histoires courent sur lui. Une jeune fille raconte que Miner s’était entiché d’elle. Il se faisait alors appeler George Edwards – il utilisait toujours de faux noms quand il vivait dans de petites localités. Après qu’elle eut manifesté le désir d’aller patiner, alors qu’il n’y avait pas d’étang, Bill a nivelé un champ, l’a inondé avec l’eau d’un ruisseau tout proche, puis l’a laissé geler pour qu’elle puisse avoir une patinoire. Cette histoire provient de la jeune fille, pas de Bill.

Vers la fin de sa vie, Miner s’est décrit dans une tonne d’histoires comme un Robin des bois. Une fois, disait-il, il était entré dans un magasin général en Colombie-Britannique où se tenait une collecte pour les pauvres et il avait remis une partie de son butin, déclarant : « Les pauvres en ont bien plus besoin que moi! » Si vous croyez ça, alors j’ai des terrains donnant sur la mer à vendre en Arizona!

JA : Tout au long de sa carrière criminelle et jusqu’à sa mort, Bill régalait les journalistes avec ses exploits, se décrivant comme une sorte de Robin des bois. Il évoquait ses mines d’or et de diamants en Amérique du Sud. Selon John, la plupart de ces histoires, sinon toutes, sont fausses.

JB : Dans l’ensemble, la population ne croyait pas aux histoires à la Robin des bois que Bill Miner racontait dans ses dernières années. Au XIXe siècle et jusqu’à la dernière génération, je crois, les gens avaient plus de discernement que bien des jeunes d’aujourd’hui, et ils ne croyaient pas ces sornettes. Les journalistes rapportaient ses propos par sensationnalisme, mais la population y croyait-elle vraiment? En général, non.

Toutefois, je dois parler de certains de mes collègues historiens des générations précédentes, comme James Horan, qui a écrit plusieurs livres dans les années 1940 et 1950 d’après les archives de Pinkerton. À juste titre, il a reconnu la validité historique de ces documents. Malheureusement, entre des faits somme toute banals et une réalité enjolivée, Horan retenait toujours la belle histoire inventée.

C’est Horan qui a le plus contribué à diffuser la rumeur selon laquelle Bill Miner était un riche propriétaire minier en Amérique du Sud. Or, cela est carrément impossible, car on ne peut savoir où il se trouvait, mais on sait maintenant ce qu’il faisait. Il est invraisemblable qu’il ait pu se rendre en Amérique du Sud pour exploiter des mines de diamants. Et il n’a certainement pas volé les riches pour donner aux pauvres, comme nous le verrons en abordant la dernière période de sa vie.

JA : Nous avons demandé à John de nous en dire davantage sur Bill Miner et Jake Terry.

JB : Jake Terry et lui décident de dévaliser un train. Le 10 septembre 1904, soit environ trois ans après être sorti de San Quentin, Miner, accompagné de Jake Terry et d’un dénommé Shorty Dunn, se cachent dans un train du Canadien Pacifique à Mission Junction, en Colombie-Britannique, et réussissent leur cambriolage. Ils mettent la main sur 7 000 $ en espèces et 300 000 $ en obligations et valeurs mobilières. C’est un événement marquant pour Miner.

C’est une somme colossale, 7 000 $ en espèces valent de nos jours... 30 ou 40 fois plus, un butin donc de centaines de milliers de dollars. Les obligations et les valeurs mobilières, d’après nos recherches, n’étaient probablement pas des obligations au porteur, mais des obligations pour lesquelles la compagnie de chemin de fer ou de transport express se portait garante. En effet, lorsque des marchandises étaient expédiées par diverses compagnies de transport express ou de chemin de fer, ces dernières indemnisaient les pertes en transit.

C’est un fait qui deviendra capital pour Miner plus tard. Bill a flambé son argent, le magot n’a pas duré très longtemps, ni pour lui ni pour le reste de la bande.

JA : Donc Bill Miner, Jake Terry et Shorty Dunn auraient commis le tout premier vol qualifié de train au Canada. Mais est-ce le cas? Des bandits avaient volé un train de la Great Western Railway entre Toronto et Port Credit, en Ontario, en 1874, près de 30 ans auparavant, mettant la main sur 45 000 $. Sauf que les historiens ne s’entendent pas à savoir s’il s’agissait d’un braquage ou simplement d’un vol. Apparemment, il y a une nuance...

JB : Lors de nos recherches à la fin des années 1980, nous avons retenu ce qu’en disaient les journaux à l’époque, que c’était le premier braquage de train au Canada. Cependant, j’ai su plus tard qu’un autre vol de train avait eu lieu avant cette date. Le problème, c’est que les historiens occidentaux considèrent tout vol ou braquage de train comme une attaque d’un train. Soit les bandits repèrent le train et détroussent les passagers à bord, soit ils placent un filou à bord, qui escalade le wagon de charbon, descend dans la cabine de la locomotive et force le chef de train à s’arrêter sur un viaduc – d’où le nom de « méthode du viaduc » –, de sorte que les passagers tombent dans le vide s’ils essaient de sortir ou d’interférer. Voilà ce qu’on appelle généralement un vol de train. Pour les incidents où un malfaiteur se faufile à l’intérieur du train et vole quelque chose, ou ceux commis dans un train stationné où des cambrioleurs s’infiltrent dans le wagon express et volent le coffre-fort, on ne parle pas de vol de train. Tout dépend des faits. Une intrusion de nuit avec cambriolage n’est pas considérée comme un vol de train. Si le vol a lieu le jour, en braquant une arme sur un employé d’une compagnie de transport à bord d’un train, c’est un vol de train. Si ce fut le cas en 1874, alors ce serait le premier vol de train au Canada, du moins un vol ayant précédé celui commis par Bill Miner. Il se peut aussi que les journalistes en 1904 étaient des jeunots qui n’avaient aucun souvenir du vol de 1874.

JA : D’une manière ou d’une autre, c’était un premier cambriolage pour le Canadien Pacifique, et 300 000 $ en obligations allaient représenter un sérieux problème pour la compagnie...

Savons-nous ce qu’il est advenu des obligations?

JB : Les obligations, a-t-on constaté, étaient très faciles à retracer. Celles volées dans un braquage de train au Montana par la bande de Butch Cassidy ont permis aux autorités de retrouver les bandits lorsqu’ils ont voulu les encaisser. Une obligation, ce n’est pas un billet de 5 $, ça attire l’attention. Les banquiers les reconnaissaient donc immédiatement, et souvent, les avis de recherche énuméraient les numéros de série des obligations volées. Les obligations présentées pour encaissement dans une banque étaient généralement refusées. Miner le savait, il n’était pas idiot. Il a caché les 300 000 $ en obligations après le vol de train de Mission Junction.

JA : Nous avons demandé à John ce qu’il est advenu des membres de la bande après le vol. Où sont-ils allés?

JB : Bill Miner retourne aux États-Unis après le vol du Canadien Pacifique et se tient tranquille pendant près d’un an. En 1905, lui et Jake Terry braquent un train près de Seattle et s’échappent avec 36 000 $, un très gros butin. Cette somme aurait pu suffire aux deux bandits pour se la couler douce le reste de leur vie. À l’époque, un bon emploi payait en moyenne de 50 à 100 $ par mois.

Apparemment, Miner enterre sa part du butin et vit en utilisant une partie de l’argent. Il faut croire que le métier de hors-la-loi et de voleur lui plaît, car il n’a manifestement pas besoin de cet argent. Par la suite, Bill retourne au Canada et, le 9 mai 1906, il dévalise un train du Canadien Pacifique à Ducks, en Colombie-Britannique, avec Shorty Dunn, l’un de ses premiers complices à Mission Junction, et un autre type appelé Louis Colquhoun. Ce cambriolage a un côté cocasse, car il échoue lamentablement. Les bandits ne récoltent que 15,50 $ et une fiole de pilules de catarrhe, utilisées anciennement comme médicament pour les problèmes d’estomac ou de foie.

JA : Les autorités comprennent qu’il s’agit d’une répétition, par la même bande, de l’attaque armée du train du CP survenue deux ans plus tôt. Elles n’entendent pas la laisser filer. Le 11 mai, le surlendemain du vol, la Gendarmerie Royale à cheval du Nord-Ouest est appelée en renfort pour la chasse à l’homme. Y participent également la police du Chemin de fer du CP, des cowboys assermentés comme constables spéciaux, des traqueurs autochtones Siwash, des chiens pisteurs et des détectives américains travaillant des deux côtés de la frontière.

John nous raconte comment les trois hommes ont finalement été pincés.

JB : La Gendarmerie royale  à cheval du Nord-Ouest a la réputation justifiée de capturer ses criminels. Ce fut l’une des grandes erreurs de Bill Miner. Les gendarmes se sont lancés aux trousses de la bande et l’ont suivie jusqu’à Douglas Lake. Shorty Dunn a tenté de se battre, et ça aussi, ce n’était pas une bonne idée. La police montée lui a tiré dans les jambes. Bill Miner, Dunn et Colquhoun sont tous capturés.

JA : La police a emmené les captifs à Kamloops; tout le long, Miner jurait que son nom était George Edwards. Il n’a pas voulu en démordre, même quand le directeur Kelly de la prison de San Quentin est venu l’identifier. Le procès des trois hommes n’a pas traîné et, le 1er juin, le jury les avait déclarés coupables.

JB : Tous les trois ont été jugés et condamnés à Kamloops. Miner, en raison de sa réputation, se retrouve partout dans les journaux du Canada; les manchettes parlent du célèbre hors-la-loi de l’Ouest, de ses écarts de conduites au Canada. Le juge lui a donné une peine d’emprisonnement à vie, qui était et qui demeure à ce jour une peine très sévère pour un vol à main armée. Mais, c’était sa punition.

JA : Outre Bill Miner, Shorty Dunn a également été condamné à perpétuité, et Colquhoun a écopé de 25 ans. Les hommes devaient être incarcérés au pénitencier de la Colombie-Britannique, à New Westminster. Bill Miner était devenu alors toute une célébrité au Canada, et une foule se massait pour le voir, lui et ses complices, à tous les arrêts de train entre Kamloops et New Westminster. Bill a passé plus d’un an au pénitencier de la Colombie-Britannique. Puis, un jour, en août 1907, il s’est volatilisé.

JB : Dans le cas de Miner, un jour, il sort tout bonnement de prison. Cela fait tout un scandale. Comment a-t-il fait? Les gardes ont raconté une histoire loufoque à propos d’un tunnel qu’aurait creusé Miner sous le mur du pénitencier pour s’évader. Les gardes sentent que leur réputation est en jeu et qu’on met en doute leur crédibilité. Ils prétendent que ce présumé tunnel ne pouvait même pas laisser passer le corps d’un homme. Une grande enquête est lancée, qui dévoile le rôle joué par le Canadien Pacifique, qui était l’une des grandes forces économiques au Canada et aux États-Unis, à l’image de nos mégaentreprises technologiques modernes. Les compagnies de chemins de fer exerçaient un pouvoir politique extraordinaire, elles avaient toutes sortes de politiciens dans leurs manches. Le Canadien Pacifique était sur des charbons ardents avec les 300 000 $ d’obligations volées. C’est donc un représentant de la compagnie qui est venu à plusieurs reprises au pénitencier rencontrer Bill Miner. Il a négocié une entente selon laquelle, si Miner remettait les 300 000 $ en obligations, on le laisserait s’évader de prison, et c’est exactement ce qui s’est produit.

JA : « Aucun mur de prison ne peut me retenir », avait déclaré Bill Miner au tribunal de Kamloops après sa condamnation. Il avait raison. Quelques heures après son évasion, trois compagnons de Miner échappés avec lui sont tous recapturés, mais aucune trace du vieux Bill. A-t-il effectivement reçu une « aide extérieure » pour s’évader? Dès le début, l’évasion de Miner éveille les soupçons.

Voici une citation du journal Seattle Post-Intelligencer, parue deux jours après l’évasion :

« L’élément le plus intéressant de l’évasion remarquable de Bill Miner est la sympathie du public à son endroit. Bien des gens de Vancouver déclarent ouvertement qu’ils espèrent que Bill Miner ne sera jamais repris, et qu’il vivra longtemps pour jouir de sa liberté. Il ne fait aucun doute que Miner a reçu de l’aide de l’extérieur. »

Voici une autre citation du journal Vancouver Province

« Une personne d’autorité a fait ce matin la déclaration suivante, pour publication, à propos de l’évasion du pénitencier de Bill Miner : « Au moment de l’enquête par l’inspecteur Dawson, j’aurais pu lui dire, si j’avais été appelé à témoigner, que Bill Miner ne s’est pas évadé de prison en rampant sous la clôture par le trou qu’il aurait prétendument emprunté. Aucun homme n’a jamais rampé à travers ce trou pour deux bonnes raisons. La première est que ce trou n’est pas assez large; et la deuxième est que ce trou a été creusé pour le seul motif de masquer le départ de M. Miner. Ces faits peuvent facilement être prouvés si le gouvernement mène une enquête. »

Même le premier ministre canadien à l’époque, sir Wilfrid Laurier, a exprimé son indignation face à une possible conspiration :

« La question qui intéresse le pays est de savoir s’il y a eu connivence avec quelqu’un dans l’évasion de Miner. À mon avis, aucun autre criminel plus dangereux n’a été entre les griffes de la justice canadienne. C’est un fait pour lequel nous nous sommes attribué une partie du mérite, à savoir que lorsque l’un de ces desperados américains est venu au Canada, pensant jouer impunément dans ce pays les farces qu’il avait jouées de l’autre côté de la frontière; il a été arrêté, jugé et condamné. Nous avons été choqués d’apprendre, et nous l’avons appris avec une bonne dose de honte également, qu’il avait par la suite été autorisé à s’évader du pénitencier. »

Apparemment, l’indignation du premier ministre s’est arrêtée là, car aucune investigation officielle ou enquête sur l’évasion de Miner n’a jamais eu lieu.

JB : D’après les preuves disponibles à l’époque, il semble assez clair que c’est ce qui s’est produit. Vu le modus operandi des compagnies de chemins de fer à ce moment-là, elles étaient détestées tant au Canada qu’aux États-Unis parce qu’elles exerçaient un monopole et une influence politique nettement disproportionnée. Elles agissaient en toute impunité. En Californie, on prétendait, sans grande exagération, que le Southern Pacific dirigeait l’État depuis Whistle Stop jusqu’à Capital Dome.

Le Canadien Pacifique détenait un énorme pouvoir politique :  il ne lui aurait pas été difficile de demander à ses politiciens d’expliquer au directeur du pénitencier : « Nous devons laisser filer ce gars-là, il va nous redonner nos 300 000 $. » N’oubliez pas que 300 000 $ équivalaient à environ 9 millions en dollars d’aujourd’hui.

JA : Que savons-nous des déplacements de Bill après qu’il eut retrouvé sa liberté?

JB : Il est revenu dans l’État de Washington, comme il avait enterré une partie de son butin près de Seattle, puis il est parti à Denver pour y mener la grande vie durant plusieurs années.

Nous nous fondons sur ses propres récits, dans lesquels il explique aux journalistes que c’est ce qu’il a fait. Ces récits semblent assez exacts parce qu’ici, il ne prétend pas être un Robin des bois. Il dit simplement : « Je suis allé à Denver et j’ai vécu une vie confortable avec mon butin volé. » Il finit par manquer d’argent à Denver et que fait-il ensuite? Il suit sa famille ou son héritage. À cette époque, ses sœurs ne sont plus au Michigan, mais il a encore de la famille là-bas.

Il retourne dans son État natal en 1910, et y rencontre un jeune homme nommé Charlie Hunter. Encore une fois, comme il l’a fait si souvent par le passé, il le convainc de voler un train. Hunter accepte stupidement, et les deux prennent la direction du Sud, en Géorgie. Pourquoi la Géorgie? Ce n’est pas clair, mais l’une des possibilités est que la Géorgie n’a jamais connu de vol de train.

Ce n’était pas vraiment le Far West, c’était rural et dans le Sud. Miner croyait peut-être qu’il serait facile d’éviter les hommes de loi dans une telle région. Le duo se lie à un autre complice et ils braquent un train à White Sulphur Springs, en Géorgie. Encore une fois, ce fut le premier vol de train de l’histoire de la Géorgie. Ce n’est pas un vol très réussi car il déclenche une imposante chasse à l’homme. Les trois bandits sont capturés quatre jours plus tard, et Miner est condamné à 20 ans d’incarcération dans la prison d’État de Géorgie. Il est emprisonné à Milledgeville et, à cette époque, il est devenu un as de l’évasion après ses évasions et tentatives précédentes.

En 1911, il est dans la soixantaine, ce qui représente l’espérance de vie moyenne à cette époque, l’équivalent d’un homme de 80 ans aujourd’hui. Il s’évade de la prison de Milledgeville, mais quelques semaines plus tard, son compagnon d’évasion est tué par balle dans une fusillade, et Miner est capturé par les agents et ramené en prison. Aussi incroyable que cela puisse paraître, en 1912, il s’évade de nouveau, mais est capturé et jeté en prison après une épuisante fuite dans les marécages. Cette fois-ci, sa santé est mise à mal, mais pas son sens de l’humour. Il dit aux gardiens : « J’ai passé l’âge de faire ce genre de choses. »

Toutes ces évasions ont miné sa santé, et il s’affaiblit progressivement. Le 2 septembre 1913, à l’âge de 66 ans, il meurt à l’infirmerie de la prison. Il était alors célèbre à l’échelle nationale. Son décès est annoncé dans tous les journaux du pays. Il ne fait aucun doute que les gens de Milledgeville le considéraient comme une vedette locale.

JA : Que pense le public canadien et américain de Bill Miner?

JB : Avant 1901, quand Bill est en Californie, il était bien connu des policiers et des shérifs. Ces derniers l’appelaient California Bill, et sa réputation de criminel expérimenté le précédait. Sa photo signalétique était dans tous les fichiers de police en Californie et au Colorado, et probablement au Nouveau-Mexique aussi. Bien connu des policiers et des shérifs dans l’Ouest, Bill n’était pas encore une figure publique célèbre.

Les journaux le surnommaient le célèbre Bill Miner, le célèbre California Bill, sauf qu’il n’était pas encore quelqu’un, personne n’avait vu de photo de lui. La seule possibilité qu’une personne ait pu voir sa photo, c’est si un ami détective lui avait montré la photo signalétique de Miner. C’est la seule possibilité. C’est à partir de sa libération de San Quentin, en 1901, qu’il commence véritablement à devenir célèbre, parce qu’à ce moment-là, il n’est plus un voleur de grand chemin ordinaire.

De la fin des années 1850 jusqu’en 1920, des dizaines et des dizaines de voleurs de grand chemin sont détenus à San Quentin; ils sont peut-être 20, 30, 40 ou 50, en tout temps. C’était très commun, et la population n’avait pas une opinion très romanesque des voleurs de grand chemin. C’est plus tard, après le tournant du siècle, qu’on se met à idéaliser ces hors-la-loi du Far West. À l’époque, ils n’étaient qu’une peste. Miner, au début des années 1900, éveillait une nostalgie du passé et de l’époque à cheval, il incarnait le « dernier des bandits d’autrefois ».

C’est à ce moment-là que les journalistes se sont intéressés à lui, et chaque fois qu’il était capturé, ils l’interviewaient. Il a été interviewé à répétition par les journaux de 1906 jusqu’à sa mort en 1913. C’est alors que sa célébrité s’est répandue, principalement en raison de sa longévité. Nous rapportons dans notre livre que Bill a dévalisé une diligence de moins que toute la bande de Jesse James, et qu’il a braqué autant de trains que la bande de Jesse James. Il fut un voleur de grand chemin et de trains franchement prolifique.

JA : Bill était-il considéré comme un héros populaire?

JB : Oui, surtout au Canada, il est devenu un héros populaire par son profil inhabituel. Seuls quelques hors-la-loi sont venus se réfugier au Canada, mais ils se sont fondus dans le décor. Miner se pointe au Canada avec l’objectif de propulser sa carrière criminelle. Ça, c’est très inhabituel. Le Canada avait ses propres hors-la-loi. Mais Miner, déjà célèbre aux États-Unis, jouissait d’une grande visibilité en 1906 au moment de sa capture par la Police montée. Son procès a été très médiatisé. Les journalistes l’aimaient beaucoup, il était très intelligent, même s’il n’avait guère plus qu’une scolarité primaire; il était très brillant et éloquent, comme nous l’avons mentionné.

On peut le constater en lisant ses lettres. Il a vraiment captivé les journalistes et le public. Au Canada, en particulier, il est devenu un héros populaire et il l’est toujours, selon moi.

JA : Le film canadien de 1982, The Grey Fox, réalisé par Phillip Borsos avec Richard Farnsworth dans le rôle-titre, est un western biographique fondé sur la vie de Bill Miner. Le film, considéré comme l’un des meilleurs films canadiens de tous les temps, a remporté sept prix Génie, dont ceux de Meilleur film et Meilleur réalisateur. BAC en détient une copie 35 mm, conservée dans la voûte à films du Centre de préservation de Gatineau.

Bill Miner a laissé un héritage durable en Colombie-Britannique. Mount Miner, près de Princeton, a été renommé en 1952 en son honneur, et le Kamloops Heritage Railroad reconstitue régulièrement le célèbre braquage. Sans oublier le pub Billy Miner, à Maple Ridge.

Nous avons demandé à John comment il expliquait qu’un jeune homme bien élevé et bien instruit du milieu des années 1800 soit devenu un criminel de carrière.

JB : Si je connaissais la réponse à cette question, je serais un riche psychologue ou psychiatre. Qu’est-ce qui fait qu’une personne issue de la classe moyenne de l’époque, voire de la classe moyenne supérieure, devienne l’un des hors-la-loi les plus célèbres du Far West? Ça, c’est la grande question.

Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il grandit dans une famille tissée serrée. De toute évidence, il avait une relation proche avec sa mère et ses sœurs. Aucun des neuf autres enfants n’est devenu un criminel. La seule différence, c’est que sa mère s’installe en Californie en 1860, pendant la ruée vers l’or, dans l’un des camps miniers les mieux connus de l’État. Le fait d’avoir grandi dans une localité frontalière sauvage a certainement eu un effet sur lui.

Les conditions à la frontière n’avaient rien à voir avec aujourd’hui. Il y avait une mentalité répandue axée sur l’enrichissement rapide. C’était un milieu où l’on jouait et l’on buvait, et qui comptait très peu de femmes. Le nombre de femmes en Californie en 1860 était inférieur à 20 %. On comptait cinq hommes pour une femme. Et la plupart d’entre elles, à l’époque, du moins un nombre disproportionné d’entre elles, étaient des prostituées.

La prostitution était légale et se faisait au grand jour. Les beuveries étaient courantes. L’homme moyen buvait, je ne me souviens plus de la quantité exacte, mais c’était incroyable. Une pinte d’alcool par jour, je crois, était la consommation moyenne d’alcool au XIXe siècle. Vous aviez donc une société totalement libre et débridée, avec en tête l’idée de s’enrichir rapidement. C’était une catastrophe en devenir.

Ce jeune homme crédule cherche à s’éviter une vie de corvée en tant que cocher dans une écurie ou mineur de fond dans les mines de la Californie. Une vie de hors-la-loi revêt plus d’attraits et s’apparente davantage à la société rude dans laquelle il a grandi. Je pense, du moins dans le cas de Miner, que le fait de grandir dans une localité frontalière a eu une grande influence sur son destin de criminel.

JA : Nous avons demandé à John quelles ressources lui et Mark Dugan avaient utilisées pour documenter leur livre.

JB : Mark a écrit plusieurs livres avant de mourir, et j’en ai moi-même écrit plusieurs. Nous suivions la même méthode. Nous utilisons des sources primaires, comme des journaux, de la correspondance de l’époque, des archives gouvernementales, des dossiers du greffe, etc. En général, nous évitons les racontars et les histoires de l’ancien temps, du genre « Mon père ou mon grand-père m’a raconté que... », parce que ces mythes oraux sont généralement plein de faussetés.

C’est ainsi que nous avons toujours mené nos recherches. C’est pourquoi nos livres sont demeurés crédibles, même si certains, dont notre biographie de Bill Miner intitulée Grey Fox, remontent à 25 ans. Ça reste une source fiable, et je ne crois pas qu’il y ait eu une foule de nouvelles informations sur Bill Miner mises au jour depuis la sortie de notre livre. D’autres détails sont ressortis, mais les principaux aspects de sa vie ont été abordés dans notre livre parce que nous avions exploré en profondeur toutes les sources primaires.

À propos de Mark Dugan – il est intéressant de noter qu’il avait beaucoup fouillé les activités de Miner au Canada, avant qu’on s’associe. Mes recherches à moi portaient sur la carrière de Bill Miner en Californie et au Colorado. C’est ainsi que nous nous sommes trouvés et avons décidé d’écrire le livre en collaboration en regroupant nos recherches.

JA : Les fonds de Bibliothèque et Archives Canada contiennent des documents du pénitencier de la Colombie-Britannique qui livrent des détails fascinants sur Miner et son évasion. Ces documents font l’objet d’un défi Co-Lab et comprennent des formulaires d’admission, des photos signalétiques du voleur, des rapports de dirigeants de prison, des coupures de journaux et des lettres de personnes affirmant avoir vu le « renard gris » des années après son décès. Co-Lab est un outil de production participative qui invite le public à contribuer à la transcription, à la traduction, à l’étiquetage et à la description textuelle. Les contributions du public deviennent ensuite des métadonnées qui servent à améliorer nos outils de recherche et à bonifier l’expérience de tous avec les documents historiques. Ce défi est encore en cours, mais nous prévoyons son achèvement sous peu, les histoires sur les criminels et leur destin étant très populaires. Consultez la page d’accueil de BAC pour de plus amples renseignements.

JB : C’est fantastique parce que... Je vais vous donner un exemple lié à ce problème. Mon dernier livre est une biographie de Frank Hamer, le Ranger du Texas qui a retrouvé Bonnie et Clyde. J’ai eu beaucoup de chance parce qu’au moment où je commençais mes recherches, le dossier du FBI sur Bonnie et Clyde venait tout juste d’être retrouvé dans le sous-sol du palais de justice fédéral de Dallas, au Texas. Une grande partie de ces documents sont rédigés à la main, et j’ai consacré un temps fou à tenter de déchiffrer ces pattes de mouche.

Ça aurait été un tel bonheur d’avoir une aide semblable... j’espère qu’on le fera avec le dossier de Bonnie et Clyde. Naturellement, ce qui est dactylographié est facile à lire. Ce sont les documents manuscrits qui sont très, très difficiles. Ça demande de vrais passionnés pour transcrire ainsi bénévolement des documents manuscrits.

JA : Nous avons posé une dernière question à John. Pense-t-il qu’un trésor de Bill Miner puisse être enfoui ou caché quelque part?

JB : La plupart des rumeurs sur les trésors enfouis par des hors-la-loi sont des inventions de l’esprit. Les gens veulent croire que les voleurs de banque et de diligence ont enterré leur butin, et qu’il y a une abondance de chasseurs de trésors à leur recherche.

C’est un mythe. Les hors-la-loi ne risquent pas leur vie à dévaliser un train surveillé par des gardes armés et dont certains voyageurs sont aussi armés, juste pour aller enterrer leur butin et laisser un chasseur de trésors mettre la main dessus 100 ans plus tard. Les voleurs prennent l’argent et le dépensent en femmes, en alcool et au jeu. La plupart des récits de trésors enfouis sont insensés. Les seules histoires véridiques sont celles où un hors-la-loi, avec une bande à ses trousses, enterre son butin parce que le poids ralentit son cheval et qu’il se sent piégé. Ensuite, le bandit est soit tué, soit torturé avant de pouvoir revenir creuser pour récupérer son butin.

Même dans le cas d’histoires où un hors-la-loi enterre son trésor et se retrouve en prison... Selon vous, que fait-il dès qu’il est libéré? Il retourne fouiller pour récupérer son trésor. Il ne va pas le laisser là. Bien des gens s’amusent avec leurs détecteurs de métal. Je suis navré de briser leurs illusions, mais dans 99 % des cas, ces histoires sont totalement absurdes. L’idée que Miner aurait manqué d’argent à Denver en 1910 et qu’il aurait laissé des milliers de dollars enterrés au Canada ou près de Seattle, ça ne tient pas la route. S’il avait manqué d’argent, il serait retourné au Canada pour mettre la main sur son butin enfoui. Non, je ne crois pas du tout à ces histoires.

JA : Si vous voulez en savoir plus sur le fonds Bill Miner à Bibliothèque et Archives Canada, visitez notre site Web à bac-lac.gc.ca. Et n’oubliez pas le défi Co-Lab, pour lequel vous pouvez transcrire, étiqueter, traduire et décrire des documents numérisés de notre collection. Plus nous travaillerons ensemble, à l’aide de l’outil de collaboration participative, plus notre collection numérique sera accessible et utile à quiconque visite notre site Web.

Merci d’avoir été des nôtres. Ici Josée Arnold, votre animatrice. Vous écoutiez Découvrez Bibliothèque et Archives Canada, votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes. Nous remercions spécialement notre invité d’aujourd’hui, John Boessenecker. Merci également à Theo Martin, Tom Thompson et Ellen Bond pour leur participation à cet épisode.

Cet épisode a été produit et réalisé par David Knox.

Toute la musique de cet épisode a été composée par Blue Dot Sessions.

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