D’anciens ennemis sont maintenant des amis

Photo couleur d’une statue commémorant la trêve de Noël 1914; on y voit un soldat allemand et un soldat britannique qui se penchent pour se serrer la main.040 : D’anciens ennemis sont maintenant des amis
Le 10 novembre 2017

Écoutez maintenant [37,9 Mo, durée : 39:17]

Dans cet épisode, nous nous entretenons avec Tim Hack, employé de BAC, au sujet du parcours incroyable qu’il a entrepris afin de se rapprocher de ses arrière-grands-pères, qui ont combattu dans les camps opposés durant la Première Guerre mondiale. M. Hack est tombé sur les dossiers du Corps expéditionnaire canadien dès qu’il a commencé à travailler à BAC. Cette découverte l’a incité à retracer les pas de ses arrière-grands-pères en Europe du Nord. Écoutez le journal audio qu’il a enregistré durant son voyage de même que les entrevues que nous avons réalisées avec lui avant son départ et après son retour.

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D’anciens ennemis sont maintenant des amis

Geneviève Morin (GM) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

À l’approche du mois de novembre, nous prenons le temps de réfléchir aux sacrifices des hommes et des femmes qui sont allés à la guerre afin de préserver nos valeurs et nos libertés. Le Corps expéditionnaire canadien, ou le CEC, était composé de plus de 640 000 hommes et femmes qui ont servi pendant la Première Guerre mondiale, et a été indispensable à la victoire des forces alliées. BAC a entrepris l’énorme tâche de numériser ces 640 000 dossiers de service afin de les mettre gratuitement à la disposition de la population. Depuis le mois d’octobre 2017, 80 pour 100 de ces dossiers peuvent être consultés sur notre site Web.

Pour de nombreux descendants des vétérans de la Première Guerre mondiale, la recherche des dossiers de service de leurs proches ouvre un monde de renseignements nouveaux sur leur famille. Pour un employé de BAC, cela ne suffisait pas. Dans cet épisode, nous nous entretenons avec Tim Hack au sujet du parcours incroyable qu’il a entrepris afin de se rapprocher de ses arrière-grands-pères, qui ont combattu dans les camps adverses de la Première Guerre mondiale. Dans le cadre de son rôle de spécialiste de l’imagerie numérique, Tim est tombé sur des dossiers du CEC dès qu’il a commencé à travailler à BAC. Cette découverte l’a incité à retracer les pas de ses arrière-grands-pères en Europe du Nord. Il a eu la gentillesse de nous remettre le journal audio de son voyage, que nous écouterons sous peu. Mais avant que Tim entreprenne son voyage, nous l’avons convié dans notre studio pour discuter du début de son voyage et de ce qu’il souhaite accomplir en suivant la trace de ses arrière-grands-pères, 100 ans plus tard.

GM : Vous êtes ici aujourd’hui parce que nous croyons comprendre que vous avez un lien bien spécial, un lien personnel avec les dossiers du CEC sur lesquels vous travaillez. Pouvez-vous expliquer ce lien un peu plus?

Timothy Hack (TH) : Oui, mon arrière-grand-père, Richard Morley Bird – tout le monde l’appelait Richey – a été un soldat dans le CEC. J’ai donc pu tenir véritablement son dossier dans mes mains, ce qui a été une expérience bien spéciale.

GM : Saviez-vous que vous aviez un arrière-grand-père qui était allé à la guerre?

TH : Oui, je le savais. Mais ma famille ne connaissait pas les détails de son service. Il est décédé, malheureusement, lorsque ma grand-mère avait à peine douze ans. Elle était sa seule enfant. Et il n’a pas véritablement eu l’occasion de transmettre ses expériences, car elle était si jeune et on ne veut pas vraiment parler de ces choses horribles à une jeune fille. Nous n’avons donc jamais connu le moindre détail sur son service.

GM : Et je crois savoir qu’il y a une autre moitié de votre histoire, que vous avez également un arrière-grand-père qui a combattu dans le camp allemand?

TH : Oui, mon arrière-grand-père paternel a combattu pour l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale.

GM : C’est fascinant. Étiez-vous surpris de la quantité de renseignements que vous avez trouvés dans le dossier de votre arrière-grand-père canadien?

TH : Oui, je l’étais. Je devrais souligner que le dossier n’est que le début de la recherche. Il faut continuer de se pencher sur les journaux de guerre des différentes unités, sur les ordres quotidiens et sur ce genre de choses. Mais une fois que vous commencez réellement à fouiller, oui, j’étais très étonné des détails qu’on pouvait trouver.

GM : Et vous avez dû apprendre à fouiller, car je —

TH : Oui.

GM : Et c’est fascinant. C’est comme un trou qui devient de plus en plus profond à mesure qu’on y descend.

TH : C’était à la fois doux et amer de commencer à apprendre des choses et de se dire « Wow! J’ai un meilleur portrait de mon arrière-grand-père ». Mais c’est aussi un peu triste de penser « Oh, ma grand­mère ne savait probablement rien de tout cela ». Et ce fut une expérience émotive pour moi, car, malheureusement, elle est décédée en septembre 2013 et j’ai commencé à travailler à BAC en novembre 2013. Je me suis dit « Oh, j’aurais aimé pouvoir partager ce moment avec elle ». Et maintenant, il y a tellement de questions que j’aimerais lui poser, mais que voulez-vous.

GM : Et à propos de votre arrière-grand-père allemand?

TH : J’ai eu beaucoup plus de difficulté à trouver des détails sur lui, parce qu’une grande partie – il était dans une province prussienne qui faisait partie des royaumes allemands à l’époque. Une grande partie des dossiers de leurs soldats – la plupart de leurs dossiers en fait – ont été détruits lors des bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale. Donc ces mêmes dossiers que nous possédons pour nos soldats canadiens n’existent tout simplement pas pour un grand nombre de soldats allemands de la Première Guerre mondiale.

Je déduis donc qu’il était dans l’artillerie lourde, et il y avait quelques unités qui étaient basées à proximité de sa demeure à l’époque desquelles il aurait pu faire partie. Il était à la guerre depuis le début parce que nous avons une photo de lui dans son uniforme en 1914. Et nous estimons qu’il a été blessé en 1916. La seule preuve officielle, comme on pourrait dire, qu’il a servi est que son nom figure sur la liste des victimes allemandes qui a été publiée pendant la guerre. Je suis parvenu à trouver son nom.

Mais à part cela, il y a beaucoup de suppositions et de je-pense-que-c’est-probablement-ce-qu’il-a-vécu. Mais contrairement à mon arrière-grand-père canadien, il n’y a pas de documents à l’aide desquels je peux confirmer que c’est vraiment ce qui est arrivé. J’ai donc une bonne idée de ce qu’il a vécu.

GM : Armé de toutes ces connaissances, vous avez planifié un voyage afin de visiter les sites et les mémoriaux qui sont liés à l’histoire de vos arrière-grands-pères.

TH : Oui.

GM : Pouvez-vous expliquer pourquoi c’est important pour vous?

TH : C’est important pour moi parce que je veux me souvenir de ce qu’ils ont vécu. Le sentiment de savoir que si je n’avais pas obtenu cet emploi et si je n’avais pas commencé à faire des recherches sur eux, les connaissances sur ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont vécu se seraient perdues au fil du temps et personne dans ma famille n’aurait jamais rien su.

C’est donc comme un pèlerinage. Si je pouvais marcher dans leurs pas, ça me rapprocherait de l’expérience qu’ils ont vécue et ça m’aiderait à me souvenir de ce qu’ils ont enduré. Je veux aussi transmettre ces connaissances à d’autres personnes afin qu’elles puissent passer d’une génération à l’autre dans ma famille.

L’une des choses que j’aimerais tirer de cette aventure, c’est de me réconcilier avec la Première Guerre mondiale dans le sens où je vais être là avec ma mère et mon père, qui sont des descendants des camps adverses d’un conflit. Et si vous aviez dit à l’époque qu’il était possible, au fil des années, de réconcilier les deux camps et que nous sommes maintenant en paix avec l’Allemagne, surtout quand on sait à quel point ce conflit était vicieux, je pense que je veux profiter de cette aventure afin de donner de l’espoir pour l’avenir.

GM : Quels sont les sentiments de vos parents à l’égard de toute cette expérience, de l’aventure à venir et de ce que vous avez découvert jusqu’ici?

TH : Je crois qu’ils sont excités, eux aussi. Je pense qu’ils ont eu un choc. Comme je l’ai dit, personne dans ma famille ne connaissait le moindre détail. Plus je leur transmets des renseignements sur ce que je découvre, plus ils s’y intéressent. Je suis certain qu’ils vont être très émotifs et fébriles eux aussi.

GM : Cela semble être un très beau cadeau à leur faire de la part d’un de leurs descendants. C’est un cadeau qui se transmettra d’une génération à une autre que vous faites.

TH : Oui, je dirais que c’est ce qui me motive, rassembler les générations – celles qui ont déjà rendu l’âme et celles qui sont ici maintenant. Et cela fera peut-être une bonne histoire à transmettre aux générations qui ne sont pas encore nées.

GM : Pensez-vous que votre voyage en Europe aidera à stabiliser en quelque sorte l’aspect insaisissable de tous ces renseignements? Croyez-vous que vous saisissez de petits morceaux qui vous glissent entre les mains parce que vous n’avez rien d’assez solide?  Est-ce que le fait d’être là physiquement aidera en quelque sorte à solidifier ces renseignements ou à les rendre plus réels à vos yeux?

TH : Oui, je le pense en effet. Parce que, à cette étape-ci, ce ne sont que des livres anciens ou des vieux documents et c’est très abstrait. Mais une fois que vous vous trouvez réellement à l’endroit en question, vous pouvez dire que c’est ici qu’il a subi une attaque au gaz ou que c’est là où il a failli être tué. Je pense que le fait d’être à ces endroits va effectivement concrétiser le tout à ce moment-là.

GM : Ou le fait de voir des choses qu’ils ont vues —

TH : Oui.

GM : — quand votre arrière-grand-père était à Amiens, qu’il a obtenu sa promotion et que l’église était là et les bâtiments —

TH : Oui.

GM : — et les rues. Et vous allez regarder les mêmes choses qu’il a regardées.

TH : Oui, et, en fait, l’une des choses que j’ai hâte de voir, c’est l’hôtel dans lequel nous allons séjourner aux abords d’Amiens, qui est très proche du point de rassemblement canadien pour ce combat-là. Je pense que ça va être hallucinant de penser que je suis à l’hôtel dans lequel il se trouvait essentiellement juste avant cette bataille.

GM : Tout cela semble à la fois très excitant, très émotif, très optimiste et très triste.

TH : Oui, c’est tout un mélange d’émotions.

GM : Ce sera une expérience formidable. Je suis impatiente de vous entendre parler de votre voyage quand nous nous reverrons.

TH : Merci. Oui, j’ai hâte de la partager avec vous et avec tout le monde.

GM: Nous aurons l’occasion de parler avec Tim de l’impact émotif de son voyage un peu plus tard. Écoutons d’abord le journal audio de son expérience.

[Sons de la circulation]

TH : On est le samedi 3 juin 2017. C’est la première journée du grand voyage en France et en Belgique que je fais avec ma mère et mon père. Notre avion a atterri à Paris vers 5 h 30 ce matin. Pendant le vol, tandis que nous traversions l’océan, j’ai effectivement pensé à mon arrière-grand-père Richey Bird. Et je me demandais quelles émotions il devait ressentir lorsqu’il a traversé l’océan, il y a 101 ans, pour aller servir durant la Première Guerre mondiale.

[Chant des oiseaux]

TH : Dimanche 4 juin, deuxième journée du voyage. En ce moment, je marche le long de la plage de Juno. C’est une autre belle journée. Le paysage est vraiment magnifique et le fait d’être là m’apporte un grand sentiment de paix qui contraste fortement avec la scène qui a dû se passer ici, il y a près de 73 ans. L’anniversaire du débarquement du jour J sera souligné dans quelques jours à peine.

TH : Lundi 5 juin, troisième journée du voyage. Hier, quand nous avons quitté la plage de Juno, nous sommes allés au Havre en auto. Je voulais voir cette ville, car c’est le port où mon arrière-grand-père Richey Bird est débarqué pour la première fois en France. Le bataillon dans lequel il s’était enrôlé – le 193e Bataillon d’infanterie – était cantonné en Angleterre, mais je suppose que Richey était un peu agité là ­bas et qu’il voulait être transféré dans une unité qui était déjà sur les lignes de front. Il a donc demandé une rétrogradation afin de pouvoir passer au 42e Bataillon d’infanterie.

Je ne peux pas expliquer l’admiration que j’ai ressentie pour ce gars-là quand j’ai découvert ce fait pour la première fois. J’étais un peu confus, au début, quand j’ai vu, dans son dossier, qu’il s’était rétrogradé lui-même et je me suis mis à me demander pourquoi. C’est quand j’ai commencé à approfondir mes recherches que je me suis aperçu qu’on pouvait seulement être transféré dans une autre unité s’il y avait une place disponible pour son rang actuel et que, s’il n’y en avait pas, la seule façon de le faire se résumait à se rétrograder soi-même. À cette étape de la guerre, c’était en 1916, tout le monde savait que c’était une guerre horrible et qu’on n’en voyait pas la fin. Il n’était pas obligé de se rétrograder et de se faire transférer dans une autre unité. J’ai donc eu beaucoup d’admiration pour lui quand j’ai découvert que c’était la raison pour laquelle il s’était rétrogradé.

Au Havre, nous sommes allés aux Jardins suspendus, un beau jardin situé sur une colline qui surplombe la ville. Nous avions également une magnifique vue sur le port. C’était vraiment extraordinaire d’être là et de simplement visualiser son navire entrer dans le port, en sachant qu’il allait se diriger directement sur la ligne de front dès son débarquement.

TH : À cette étape-ci, permettez-moi de m’excuser si je prononce mal les noms de certains endroits. Nous venons de faire quelque chose d’assez épatant. Ma mère nous a conduits de la petite ville de Mérélessart à la petite localité de Revelles, où nous nous sommes arrêtés un moment. De 23 h, le 4 août 1918, jusqu’à 8 h, le 5 août 1918, le bataillon de mon arrière-grand-père Richey Bird a fait le trajet entre ces deux villes à pied afin de s’approcher de la zone de rassemblement en prévision de la bataille d’Amiens.

C’était assez formidable pour nous tous de voir physiquement la distance que cette unité a dû parcourir en une seule nuit. Il est aussi mentionné, dans le journal de guerre, qu’il était difficile de marcher en raison des fortes pluies qui avaient précédé l’expédition. Tandis que les soldats du bataillon marchaient, personne, mis à part les officiers les plus hauts gradés, ne connaissait la destination finale. La personne qui tenait le journal de guerre de l’unité au début du mois de mars a écrit que le trajet devait faire environ 12 milles, mais que, dans les faits, il s’est étendu sur 23 ¼ milles. Il est aussi écrit que les hommes avaient tenu le coup, même s’ils étaient épuisés et s’ils avaient mal aux pieds.

TH : C’est aujourd’hui le mercredi 7 juin, la cinquième journée du voyage. Je suis à l’intérieur du poste de secours avancé de la ferme Essex, là où l’officier canadien John McCraea écrit le célèbre poème In Flanders Fields (Au champ d’honneur). J’ai effectivement eu les larmes aux yeux en voyant tous les coquelicots, les croix, les drapeaux canadiens, les notes écrites à la main que les visiteurs ont laissées au fil des années. Il y en a quelques-unes qui semblent avoir été déposées hier, tandis que d’autres semblent être là depuis longtemps. Je crois que c’est la plus grande émotion que j’ai ressentie jusqu’à présent pendant ce voyage.

[Son du vent au microphone]

TH : Je suis au mémorial canadien à la colline 62.

Il vente très fort en haut aujourd’hui. L’odeur des terres agricoles qui entourent cette colline est très perceptible dans l’air. Il y a exactement 100 ans aujourd’hui, au petit matin, la bataille de Messines a commencé par la détonation d’une série de grosses mines tout le long des lignes allemandes.

La colline 62 était située à l’extrême nord du champ de bataille. Les mines ont détonné plus au sud, le long de la crête à partir d’ici. Avant l’invention de la bombe atomique, c’est le long de cette crête qu’il y a eu les plus grosses explosions créées par l’homme de l’histoire que l’on pouvait supposément entendre jusqu’en Angleterre. Je tenais à être ici en cette journée particulière de l’anniversaire de la bataille après avoir découvert, dans le journal de guerre de la Second Canadian Tunneling Company, que les travaux souterrains – afin de préparer des tranchées pour l’infanterie en vue de cette bataille – ont été effectués, en grande partie, à proximité de la colline 62, ou du mont Sorrel, qui est juste un peu plus loin le long de la crête à partir d’ici. Je sais qu’il y a une très bonne chance que mon arrière-grand-père Richey Bird se trouvait à portée de vue de cet emplacement, si ce n’est pas directement au-dessous de cet endroit.

On peut facilement apercevoir la ville d’Ypres à partir de ce point d’observation. On comprend facilement pourquoi les Allemands tenaient tant à cette crête et pourquoi les Alliés voulaient s’en emparer avant de pouvoir se rendre à la bataille de Passchendaele au cours de la même année. Je peux visualiser les observateurs de l’artillerie allemande repérer des cibles tout le long ici et je peux comprendre pourquoi les troupes alliées ont toujours détesté être postées au saillant d’Ypres : La menace de la mort planait autour d’eux pratiquement chaque jour qu’ils étaient postés dans cette région.

C’est une sensation vraiment extraordinaire d’admirer ce paysage agricole apaisant de Belgique en sachant que des explosions massives ont eu lieu ici il y a une centaine d’années. Aujourd’hui, on voit surtout des vaches brouter dans les champs entourés de fermes.

[Son du vent au microphone]

TH : Je suis au cimetière Maple Copse et je pose ma main sur la pierre tombale de W. J. Hickman. Il faisait partie du 42e Bataillon et il était attaché à la Second Canadian Tunneling Company, comme mon arrière­grand-père, sauf que, dans son cas, il n’a pas vécu assez longtemps pour devenir membre permanent de la Tunneling Company. Il n’a pas survécu, car le 15 février 1917, un incendie accidentel s’est déclaré dans l’une des tranchées du réseau où la Second Canadian Tunneling Company était cantonnée. Je crois que 12 membres de la Tunneling Company ont perdu la vie cette nuit-là ainsi que de nombreux hommes qui faisaient partie d’autres unités d’infanterie également postées dans cette région.

Je me souviens, quand j’ai lu le journal de guerre de la Tunneling Company pour la première fois tard un soir, que j’étais captivé et que je ne pouvais pas m’arrêter. Je travaillais le lendemain et il fallait vraiment que je dorme, mais je ne pouvais simplement pas arrêter de lire le journal de guerre. Rendu à l’entrée du 15 février 1917, il était seulement mentionné qu’un incendie accidentel dans une tranchée avait causé la mort de 12 hommes. Je me souviens d’être resté assis devant l’écran de mon ordinateur pendant 10 bonnes minutes. J’étais abasourdi rien qu’à penser à quel point le sort de ma famille aurait pu être différent, que Hickman avait perdu la vie par un hasard cruel. Je me demandais ce qui serait arrivé si mon arrière-grand-père s’était trouvé dans cette tranchée à ce moment-là. Ça m’a fait réaliser à quel point j’étais chanceux d’être en vie.

TH : J’ai laissé une croix en bois ornée d’un coquelicot que l’on peut trouver un peu partout en Belgique. J’y ai apposé l’inscription suivante : « De la part des descendants de l’un de vos camarades. Repose en paix. Nous ne t’oublions pas Wilson. »

[Sons de la rue]

TH : Vendredi 9 juin, septième journée du voyage. Nous avons fait un arrêt à Quiévrechain où l’unité de mon arrière-grand-père Richey Bird, le 12th Battalion Canadian Engineers, effectuait des travaux – en réparant les routes, en remplissant les cratères – quand l’armistice est entré en vigueur le 11 novembre 1918.

À l’époque, les soldats ont décrit l’annonce de l’armistice comme l’un des silences les plus sinistres qu’il vous sera jamais donné d’entendre. Quand le coup de 11 heures a sonné, de nombreux soldats ne savaient même pas comment réagir. Mais c’est une atmosphère complètement différente dans la région aujourd’hui.

TH : Samedi 10 juin. Il y a une semaine aujourd’hui nous atterrissions à Paris et commencions ce voyage extraordinaire. Nous nous sommes rendus jusqu’au mémorial du Canada à Vimy. Ce monument est aussi impressionnant en personne qu’on le dit. Le trajet à travers le village jusqu’au monument a été assez émouvant, de nombreux drapeaux canadiens étant suspendus aux maisons des habitants.

TH : [Sons de la circulation] Dimanche 11 juin, neuvième jour du voyage. Nous nous sommes arrêtés au village de Hulluch. Je n’ai pas eu l’occasion, jusqu’à présent, de parler de mon autre arrière-grand-père, Jakob Hack. Il a combattu pour l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Je n’ai pas pu parler de lui parce qu’une grande partie des dossiers prussiens ont été détruits pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à mon arrière-grand-père Richey Bird, je ne peux pas simplement consulter le journal de guerre de l’unité de Jakob Hack, déterminer le trajet que cette unité aurait emprunté et voir les villages que Jakob aurait traversés en cours de route.

Néanmoins, ma tante Melanie m’a raconté une histoire qui lui vient de son frère Doug. Quand mon oncle Doug n’était qu’un enfant, il a rencontré Jakob Hack et il a appris quelques histoires de guerre en allemand qui ont été traduites en anglais. L’une des histoires qu’il se souvient d’avoir entendues concernait un incident où des Allemands avaient libéré un gaz toxique qui, à mi-chemin, tandis que le vent changeait de direction, a été repoussé vers leurs lignes. À la fin de l’histoire racontée par Jakob, plusieurs de ses propres camarades avaient subi des blessures causées par le gaz et un nombre considérable d’entre eux avaient péri.

C’est au fil de mes recherches que j’ai découvert une série d’attaques dans la région de Hulluch vers la fin du mois d’avril 1916. C’est durant la deuxième de ces attaques que le changement de direction du vent a provoqué le désastre dans le camp des troupes allemandes. Je n’ai pas vraiment réussi à trouver une autre situation qui correspondait totalement à la description de mon oncle Doug. Je suis, par conséquent, assez certain que c’est dans la région du Hulluch que mon arrière-grand-père Jakob Hack a subi des blessures causées par le gaz. C’est donc l’un des quelques endroits par lesquels il est vraisemblablement passé et c’est plutôt émouvant d’être ici. Il y a de grands pans de son service qui sont un mystère complet pour moi.

TH : Mardi 13 juin. J’ai perdu le compte des jours du voyage. Nous avons fait un arrêt dans un cimetière allemand dans la ville de Thiaucourt-Regniéville. Comme je l’ai fait pour Hickman, en Belgique, en laissant une croix en bois à son lot, je voulais faire quelque chose de semblable pour un soldat allemand. Je suis devant le lot de l’officier d’infanterie Nikolaus Schwinn, qui est mort le 29 janvier 1918.

Je lui ai laissé un message sur la croix en sa mémoire. Je me suis servi d’une traduction en ligne afin de le mettre en allemand. Je ne sais pas si le message sera entièrement exact et, comme je ne veux pas massacrer la prononciation en allemand, je vais simplement vous dévoiler le message que j’ai laissé comme suit : Repose en paix, cher Nikolaus. D’anciens ennemis sont maintenant des amis. De la part d’un Canadien.

J’ai choisi de rendre hommage au soldat allemand Nikolaus Schwinn, car j’ai découvert, l’an denier, trois cartes postales qui étaient en vente en ligne et que j’ai achetées. Elles avaient été envoyées par un soldat dans une division qui était présente lors des attaques au gaz dans la région de Hulluch que j’ai mentionnées plus tôt. Je voulais avoir ces cartes postales parce qu’elles ont été envoyées par un soldat qui était très près de l’endroit où je crois que mon arrière-grand-père se trouvait. Comme je l’ai déjà dit, il est vraiment très difficile de retracer les déplacements précis de Jakob Hack tout au long de la Première Guerre mondiale. C’est donc très important pour moi de pouvoir trouver des objets physiques qui peuvent être liés à l’un des rares emplacements géographiques où je sais qu’il se trouvait. Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais très content de trouver ces cartes postales.

J’ai essayé d’apprendre par moi-même l’écriture à la main en vieil allemand afin de pouvoir décrypter les messages qui ont été laissés au verso des cartes postales. Lorsque j’ai finalement réussi à les traduire, j’ai eu un rappel assez poignant du coût de la guerre en pertes humaines. Les trois cartes postales étaient adressées à un jeune nommé Alwin Schwinn, qui était probablement un neveu. Le soldat y parle de choses simples, lui demandant comment ça se passe à l’école. Il mentionne un train jouet et il souhaite de Joyeuses Pâques à la famille. C’est donc très émouvant de pouvoir apporter ces cartes postales à son lot un siècle après qu’il les ait écrites. Elles nous amènent à nous demander ce que le petit Alwin et le reste de sa famille ont ressenti lorsqu’ils ont appris qu’il avait été tué.

GM: Tim est revenu nous rencontrer au studio après avoir pris le temps de réfléchir un peu à tout ce qui s’était passé au cours de son voyage.

Bonjour Tim. Bienvenue de retour parmi nous.

TH : Je suis content d’être de retour.

GM : J’ai eu la chance d’écouter les enregistrements de votre voyage. J’ai eu ce qui semble être une ébauche brute de ces enregistrements. Et on dirait que vous avez accompli beaucoup de choses. L’expérience était-elle à la hauteur de vos attentes?

TH : Oui, elle a effectivement été à la hauteur de mes attentes. Je pense qu’elle les a dépassées, en fait.

GM : De quelles façons?

TH : Euh, les émotions qui ont surgi à certains endroits étaient parfois bouleversantes. Je savais que le voyage allait être émouvant, mais je ne pensais pas qu’il le serait à ce point-là à certains moments. C’est le 7 juin que les émotions m’ont frappé de plein fouet, quand nous avons commencé la journée en visitant le poste de secours avancé de la ferme Essex, là où John McCrae a écrit Au champ d’honneur. Le fait de commencer cette journée par cet endroit émouvant – Je pense que toute personne qui a grandi au Canada a dû mémoriser le poème Au champ d’honneur à l’école à un moment ou à un autre.

Et de se diriger ensuite vers la colline 62, qui est l’endroit qui m’a inspiré à faire ce voyage il y a trois ou quatre ans. Donc le fait de visiter cet endroit et de se rendre ensuite dans un cimetière où un soldat qui a servi avec mon arrière-grand-père était tellement émouvant que j’ai essayé de refaire l’enregistrement à quelques reprises. Je ne sais pas si ça se sent, mais je commençais réellement à perdre mon sang-froid. J’ai dû lutter pour le regagner.

GM : On le sent effectivement. Vous semblez très – c’est très solennel quand vous parlez et on a l’impression que vous vivez réellement un moment marquant. Comment les renseignements que vous avez trouvés à BAC ont-ils enrichi l’expérience de votre famille en Europe?

TH : Il y avait un exemple, dans le journal de guerre du 12th Battalion Canadian Engineers, l’unité dans laquelle mon arrière-grand-père a servi au cours de la dernière année de la guerre. Je l’ai mentionné dans les enregistrements dans les champs, et je voulais spécifiquement que ma mère nous conduise de la petite ville de Mérélessart jusqu’à la petite localité de Revelles parce que c’est le trajet que l’unité a parcouru à pied, pendant la nuit, quelques jours avant le moment décisif de la bataille d’Amiens. C’est cette bataille qui a essentiellement mené à la fin de la guerre.

D’être capable de voir, de mes propres yeux, la grande distance qu’ils ont parcourue à pied en une nuit, c’est quelque chose qu’on peut seulement vivre en étant sur place. Si vous vous contentez de le lire dans les dossiers, vous n’avez pas nécessairement le tableau complet. Nous avons tous convenu par la suite que ce fut très émouvant de pouvoir le voir en personne. Et c’est un détail que j’aurais seulement pu trouver dans le journal de guerre. On ne trouve pas des choses comme ça ailleurs.

GM : Je crois me souvenir que vous avez mentionné le nombre de milles ou de kilomètres. Ils ont pratiquement fait un marathon à la marche en une nuit.

TH : C’était assez impressionnant de voir le chemin qu’ils ont parcouru en une seule nuit, en fait. Il y avait un détail dans le journal que j’ai particulièrement aimé. La personne qui l’a écrit a mentionné que la compagnie de mon arrière-grand-père avait atteint la destination finale en chantant. Avoir autant d’entrain après une si grande distance et être capables de marcher et de chanter en même temps, c’est le genre de détails qui rend les soldats plus humains. Je raffole des détails sur les batailles, de la stratégie et de tout ce qui vient avec, mais ce petit détail – qui a tellement ému le commandant qu’il fallait qu’il l’écrive dans le journal de guerre officiel – J’adore lire des choses comme ça.

GM : Pensez-vous que vos arrière-grands-pères auraient pu imaginer un avenir dans lequel leurs pays seraient en paix?

TH : C’est une bonne question. C’est difficile à dire. Mon arrière-grand-père canadien est mort assez jeune. Comme c’était à la fin des années 1930, il avait probablement déjà une bonne idée qu’une autre guerre menaçait d’éclater, pour ne pas dire qu’elle s’en venait. J’ai fait une expérience difficile en tentant d’imaginer ce qui se serait passé si les deux anciens adversaires s’étaient rencontrés – s’ils avaient survécu tous les deux jusque dans les années 1970 – et s’ils avaient vu leurs arrière­petits­enfants se marier après une guerre aussi cruelle. C’est une question à laquelle je pense, mais c’est difficile à dire.

GM : On entend des histoires comme celles-là venant de différentes guerres, de vétérans des deux camps opposés qui se rencontrent, se rassemblent et se réconcilient. Je crois avoir lu dans des journaux de guerre que durant la période de Noël, il y avait de courtes trêves où on pouvait célébrer en paix comme des êtres humains qui partagent simplement les mêmes expériences.

TH : C’était au début de la guerre. Comme les généraux plus haut placés craignaient ce genre de trêves, ils ont essayé d’y mettre un terme. Mais ça arrivait effectivement dans les premiers temps de la guerre, même si les combats avaient été passablement cruels dès le début, les deux camps se rendaient compte qu’ils étaient tous dans le même bateau. Il n’y avait pas de haine envers l’autre camp. Les relations se sont peut-être envenimées un peu vers la fin de la guerre? Mais oui, j’ai spécialement fait l’effort de visiter une statue consacrée à l’une de ces trêves de Noël et c’est assez sympathique de voir la statue d’un soldat allemand et d’un soldat anglais qui se donnent la main, simplement parce que je savais, personnellement, que ma famille était représentée par les deux camps.

GM : Tim, merci beaucoup de nous avoir emmenés en voyage avec vous. Cette expérience a été très révélatrice. Ce fut une rencontre très enrichissante et j’espère que les gens sont reconnaissants d’avoir pu la partager.

TH : Merci beaucoup de m’avoir donné la chance de parler un peu de ma famille et de partager son histoire. Ce fut assurément le voyage le plus intéressant que j’ai fait de toute ma vie. Et je ne pense vraiment pas qu’il pourra être surpassé. Il faudrait qu’il soit drôlement intéressant pour être meilleur que celui-là. C’était, à mon avis, le voyage d’une vie.

GM : Pour en savoir davantage sur les ressources de BAC qui sont liées à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, veuillez visiter le portail Patrimoine militaire sur notre site Web. Pour voir les photos émouvantes du voyage de Tim, vous pouvez accéder directement à un lien menant à notre album Flickr à la page de l’épisode de ce balado. Nous avons réalisé plusieurs émissions liées au patrimoine militaire du Canada. Vous les trouverez sur la page principale de nos balados.

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Merci d’avoir été des nôtres. Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada ‒ votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions tout particulièrement notre invité d’aujourd’hui, Tim Hack.

Cet épisode a été produit et réalisé par Tom Thompson avec l’aide de Paula Kielstra.

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