Passer de la cathédrale au bazar

Bibliothèque et Archives Canada mobilise la société numérique du Canada, une présentation de Daniel J. Caron à la Conférence conjointe de l’Association of Computing Machinery et de l’Institute of Electrical and Electronics Engineers (ACM/IEEE) sur les bibliothèques numériques, Ottawa

Je tiens d’abord à remercier le comité organisateur de la Conférence conjointe sur les bibliothèques numériques, qui me donne l’occasion de vous faire part de mes réflexions sur la façon dont les bibliothèques et les archives nationales s’adaptent aux défis que pose l’ère numérique.
 
Preuves du changement
 
De 1950 à 1980, la fabrication de biens a cédé le pas à la gestion de l’information à titre d’activité économique dominante dans le monde; c’est l’un des signes annonçant le passage à l’ère de l’information. Le point de bascule dans le stockage de l’information se situe en 2002, année où la quantité d’information stockée de façon numérique a dépassé celle stockée de façon analogique. En 2000, 75 % de l’information mondiale était encore conservée en mode analogique (papier, bande vidéo, etc.), alors qu’en 2007, 94 % de l’information était conservée en mode numérique (Hilbert & Lopez, 2011).
 
Notre rôle est différent
 
Aujourd’hui, les bibliothèques et les archives nationales doivent adapter leurs méthodes, fondées sur un monde principalement analogique, à une ère de plus en plus numérique. Cela ne signifie pas que nous passons complètement d’un mode opératoire à un autre. Notre mandat consiste toujours à acquérir et à préserver notre patrimoine documentaire national, et à le rendre accessible aux citoyens. Cela signifie plutôt que nous continuerons à fonctionner dans un environnement hybride et à travailler avec les ressources d’information, peu importe qu’elles soient présentées sur un support physique ou encodées électroniquement. Cependant, les méthodes qui ont fait leurs preuves dans un environnement analogique ne peuvent pas être tout bonnement transférées au domaine numérique.
 
Croissance exponentielle de l’information
 
La croissance rapide de l’information apporte constamment des changements et de nouvelles possibilités. Il devient toutefois fort difficile de comprendre la nature de ces changements, en raison de leur échelle gigantesque et de leur nature invisible. La gestion de l’information peut être répartie en trois grandes catégories, chacune d’elles évoluant à son propre rythme : le stockage de l’information (qui atteint, au fil du temps, une croissance annuelle de 23 %); la communication de l’information (qui atteint, dans l’espace, une croissance annuelle de 28 %); et l’informatisation de l’information (soit la composition ou le traitement de l’information, d’une croissance annuelle de 58 %).
 
Selon les dernières évaluations, l’information stockée à l’échelle mondiale équivaut à près de 800 exaoctets, une quantité époustouflante qui défie toute comparaison et qui se comprend mieux en termes mathématiques.
 
Il s’agit d’un niveau astronomique de production de l’information — un niveau si élevé que même s’il était possible de saisir et de sauvegarder l’ensemble de l’information produite, il serait impossible de toute la trier et de décider ce qui doit être préservé.
 
Transformations sociales
 
L’écart entre les citoyens et les ressources documentaires s’est considérablement rétréci. Alors qu’autrefois, l’acquisition et la préservation des ressources documentaires, de même que l’accès à ces ressources, étaient appuyés par les institutions de mémoire dans le monde analogique, ils sont devenus plus directs, non filtrés et immédiats dans le monde numérique. Pour les institutions chargées du patrimoine documentaire, comme Bibliothèque et Archives Canada, et pour nos clients, les citoyens canadiens, ce changement offre l’occasion de réévaluer et de réadapter des modèles opérationnels et des méthodologies monopolistiques et désuets, conçus pour l’ère de l’impression. Ce changement se prête également à la participation à des activités telles que le catalogage et l’allocation de métadonnées, autrefois du ressort exclusif des professionnels de l’information.
 
Changements technologiques perturbateurs
 
Il faut également souligner que la technologie de l’information et des communications — le catalyseur de profonds changements qui touchent le monde dans lequel nous vivons — est aussi soumise à un ensemble de métamorphoses imprévisibles. En relativement peu de temps, nous sommes passés de l’ordinateur central à l’ordinateur personnel puis aux périphériques mobiles. En conséquence, le stockage de l’information s’est déplacé : il est passé d’emplacements centralisés pour s’étendre ensuite aux réseaux informatiques, et se retrouver finalement dans ce qu’on appelle le nuage informatique. Il ne fait aucun doute que cette évolution technologique a un impact sur la façon dont nous pouvons saisir, préserver et rendre accessible le patrimoine documentaire national.
 
Mais ce sont surtout le rythme des progrès technologiques et leur incidence sur nos relations sociales qui posent un énorme défi aux institutions chargées du patrimoine documentaire.
 
En utilisant la métaphore élargie employée dans l’ouvrage de Raymond intitulé La cathédrale et le bazar, qui juxtapose la culture propre aux producteurs de logiciels commerciaux et celle propre aux producteurs de logiciels libres, nous constatons qu’il existe deux modèles hiérarchiques et deux flux d’information très différents lorsqu’il s’agit de produire des logiciels commerciaux ou libres. Dans le cas des logiciels commerciaux, on retrouve une hiérarchie de commandement et de contrôle. Dans le cas des logiciels libres, par contre, l’architecture organisationnelle est plus horizontale, plus fluide, comme celle que nous associons habituellement aux réseaux. De manière similaire, on remarque deux attitudes et deux paradigmes opérationnels fondamentalement distincts selon qu’une bibliothèque nationale opère dans un environnement principalement analogique ou numérique.
 
La bibliothèque nationale : une cathédrale
 
Dans le monde analogique, la bibliothèque nationale est un établissement de briques et de mortier consacré au savoir. Elle est caractérisée par l’idéologie du livre : la littératie et la démocratie sont appuyées par une collection complète dont l’accès est contrôlé par des professionnels, principalement à l’intention d’autres professionnels auxquels le public s’adresse pour obtenir l’accès. Suivant ce modèle, l’établissement des correspondances et la description des documents sont des domaines exclusivement réservés à un groupe de professionnels. L’espace est aménagé de manière à présenter un ordre particulier, par exemple la classification décimale de Dewey.
 
La bibliothèque numérique nationale : un bazar électronique
 
La bibliothèque numérique nationale, quant à elle, offre un accès à des ressources documentaires numériques en ligne, n’importe où et n’importe quand. Pour accéder aux documents, les utilisateurs passent par des plateformes de tierces parties, qui appartiennent généralement à des fournisseurs de services informatiques commerciaux. Par conséquent, l’accès n’est pas toujours gratuit, car des frais sont associés à l’utilisation des systèmes informatiques, à l’accès Internet et à la navigation sur le Web. Plus important encore, l’organisation de l’information est centrée sur l’utilisateur, et l’information est souvent générée par ce dernier. Dans ce domaine, l’idéologie du livre n’est plus dominante, car la lecture elle‑même a considérablement changé. Plutôt que de prendre connaissance d’un texte énonçant un argument détaillé, les utilisateurs lisent de courts articles comprenant de nombreux hyperliens. En outre, la littératie n’est plus considérée comme la maîtrise d’un critère établi, mais plutôt comme la capacité de dépouiller les ressources documentaires sous leurs multiples formes.
 
Acquisition, préservation et exploration des ressources dans les collections analogiques
 
Acquisition
 
On favorise une approche globale à l’égard de l’acquisition. Une classe instruite détermine ce qui constitue le savoir. Tout est pertinent et durable. Les documents ont été triés par la chaîne d’édition.
 
Préservation
 
Les documents que l’on a décidé d’inclure dans la collection doivent être préservés à jamais. Le support détermine les décisions et les techniques relatives à la préservation.
 
Exploration des ressources
 
L’exploration des ressources est systématisée, ordonnée et formelle, assujettie aux règles et aux protocoles propres à chaque site.
 
Acquisition, préservation et exploration des ressources dans les collections numériques
 
Acquisition
 
Compte tenu du volume d’information numérique produite, il n’est pas très réaliste de vouloir établir une collection complète. En outre, on constate une importante démocratisation de la production documentaire. Il est donc essentiel d’établir des critères de sélection.
 
Préservation
 
L’information numérique est considérée comme éphémère. Elle sera préservée et réutilisée tant qu’elle sera pertinente. Les critères utilisés pour déterminer ce qui est préservé reposent en grande partie sur le marché. Ici aussi, la surabondance fait en sorte que la préservation n’est pas une simple question de mise en mémoire. En fait, il est plus difficile de gérer le contenu de façon à ce qu’il demeure accessible.
 
Exploration des ressources
 
L’exploration des ressources est caractérisée par la façon dont l’utilisateur perçoit l’ordre. Les utilisateurs souhaitent organiser et décrire les ressources documentaires, de même qu’y accéder, sans intermédiaire.
 
Réaction de Bibliothèque et Archives Canada
 
Bibliothèque et Archives Canada s’est aperçu que pour exécuter ses activités d’acquisition, de préservation et d’exploration des ressources, il devait être proactif et remonter en amont du processus de documentation, jusqu’à la création des ressources documentaires numériques. Saisir l’instant de documentation n’est plus seulement l’affaire des institutions de mémoire nationales. Ce processus est mené en collaboration avec les partenaires du réseau du patrimoine documentaire. Le temps où les institutions comme la nôtre se voyaient confier le mandat législatif de préserver la mémoire publique dans des domaines bien précis et de gérer les ressources documentaires au nom du public est révolu.
L’utilisation d’un cadre englobant l’ensemble de la société suppose l’établissement de relations et de partenariats nouveaux et élargis entre Bibliothèque et Archives Canada et le reste de la société.
 
L’écosystème de l’édition est loin d’être en équilibre
 
Nous pouvons dire que la transition entre les textes imprimés et les textes numériques a poussé l’écosystème de l’édition à abandonner son état analogique statique pour adopter un état d’évolution dynamique, dans lequel les tensions entre les forces motrices le pousseront, au fil du temps, à adopter un autre mode de fonctionnement. Compte tenu de la nature des changements technologiques, nous pouvons prévoir que ce nouvel équilibre durera beaucoup moins longtemps que la période de l’édition. Autrement dit, nous sommes passés d’une époque où le changement était progressif à une période caractérisée par un équilibre intermittent.
 
Modèles opérationnels
 
Les modèles opérationnels traditionnels de la chaîne d’édition ont été perturbés. Les consommateurs disposent de beaucoup plus de plateformes de diffusion. Les diffuseurs ne peuvent donc pas présumer que leurs clients respecteront les protocoles établis lorsqu’ils fournissent l’information. L’innovation technologique constante fait en sorte que les consommateurs peuvent quitter massivement une plateforme pour en adopter une autre; les entreprises doivent s’adapter rapidement aux conditions changeantes du marché, y compris aux technologies souvent révolutionnaires.
 
Propositions de valeur
 
L’instabilité des modèles opérationnels soulève des préoccupations à l’égard de la valeur de l’information ou du service d’information offerts. La valeur perçue est aussi touchée par les changements perturbateurs. Ce qui a de la valeur dans un contexte particulier de diffusion et de consommation d’information peut rapidement disparaître. En fait, les archives nationales deviennent souvent le dernier lieu de repos des modes de diffusion d’information devenus désuets, tels que les films en nitrate de cellulose, les radios à transistors, les magnétophones, etc.
 
Droits de propriété intellectuelle
 
On s’entend généralement pour dire que dans un contexte où les coûts de production des copies numériques sont devenus pratiquement nuls, le passage d’une rareté à une surabondance de documents publiés fait en sorte qu’il faut adapter la protection des droits de propriété intellectuelle. En effet, la nécessité de garantir une utilisation juste devient évidente lorsque l’on constate que les revenus dont les créateurs dépendent sont menacés par l’augmentation du réseautage interpersonnel, qui facilite le partage de fichiers. Les administrations dans le monde entier s’efforcent de moderniser les lois sur le droit d’auteur. La situation est la même au Canada, où une nouvelle loi sur les droits d’auteur devrait être déposée cet automne.
 
Technologie de l’information et des communications et préférences des utilisateurs
 
Depuis l’apparition d’Internet il y a moins de 20 ans, une série de progrès technologiques ont radicalement changé le paysage numérique. Les appareils informatiques sont devenus de plus en plus mobiles, les moteurs de recherche ont facilité la navigation sur le Web et l’ascension des médias sociaux a fondamentalement changé la façon dont nous communiquons, allant même jusqu’à menacer certains pouvoirs existants : pensons au rôle crucial joué par les appareils mobiles et les réseaux sociaux lors des soulèvements populaires du printemps arabe de 2011.
 
À bien des égards, nous avons assisté à une démocratisation radicale de l’infosphère, dans laquelle la prolifération des blogues, des pages Web personnelles, des vidéos et des textes personnels et de la messagerie instantanée a fait en sorte que la production d’information est devenue l’affaire de tout le monde plutôt que de quelques‑uns. Ainsi, le cycle de vie des plateformes technologiques a diminué considérablement, et le destin des technologies de l’information et des communications (TIC) offertes est à la merci des préférences des utilisateurs, qui sont constamment en train de tester les caractéristiques des produits et de les adapter à leurs propres besoins.
 
Ressources
 
Les sources de revenus des fournisseurs publics et privés de services et de ressources documentaires semblent progresser dans des directions opposées. En raison des répercussions de la grande récession et des défis liés à la gestion d’une importante dette publique, les bibliothèques et les archives nationales peinent à maintenir leur financement public aux niveaux actuels, alors que la capitalisation boursière des fournisseurs de services d’information privés augmente sans cesse.
 
Quand le génie sort de sa lampe
 
L’information s’est libérée des supports physiques. Cette libération a fait diminuer, de façon constante, le rapport statique entre les ressource et leurs moyen de communication particuliers. L’envoi d’information passe par une plateforme unique : Internet. Par conséquent, on assiste au déclin des modèles de fonctionnement servant à envoyer des ressources à l’aide de supports physiques.
 
Par exemple, la distribution des journaux accuse une baisse marquée. Les éditeurs y réagissent en migrant de plus en plus vers les formats électroniques pour tenter de maintenir leurs sources de revenus. L’industrie musicale a totalement été transformée par l’avènement des formats numériques transmis par Internet et par le partage de fichiers poste à poste. Les disques vinyle ont cédé la place aux CD qui, à leur tour, ont été supplantés par les téléchargements de chansons offerts par des distributeurs comme iTunes. Enfin, dans ce qui deviendra sûrement une étude de cas historique, des étudiants analyseront la façon dont Blockbuster, après avoir été le principal distributeur de films vidéo en Amérique du Nord en s’appuyant uniquement sur une chaîne de distribution physique, a ensuite mordu la poussière, avec l’avènement de la lecture en transit de fichiers visuels offerte par les entreprises de câblodistribution et les distributeurs sur Internet comme Netflix et iTunes.
 
Émergence de nouvelles préoccupations
 
Lorsque la rareté a commencé à céder la place à l’abondance, on a observé un revirement de situation en matière de monopole et d’hégémonie. Toutefois, on a constaté récemment une nouvelle concentration du contrôle sur l’accès par les géants que sont Apple, Microsoft et Google. Une bonne partie du trafic Internet est acheminée à l’aide d’applications régies par ces trois grandes entreprises.
 
Le campus traditionnel perd du terrain
 
Le modèle économique classique de l’université traditionnelle subit une transformation radicale. La rentabilité fondée sur le rassemblement d’un grand nombre d’étudiants qui suivent les cours en personne — cours donnés la plupart du temps sur place par des étudiants des cycles supérieurs — est affaiblie par la prestation électronique de cours dispensés par des professeurs accomplis provenant d’universités prestigieuses, qui offrent en outre tout le matériel de cours en ligne. La transmission du savoir s’est radicalement transformée : des universités réputées comme le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et Stanford offrent en ligne des programmes de premier cycle, programmes que des étudiants peuvent suivre de l’Afrique à l’aide de téléphones intelligents. Les publications universitaires sont aussi touchées par le même phénomène. Les universitaires en herbe peuvent maintenant publier leurs articles en ligne sans les soumettre au processus d’examen traditionnel, et leurs travaux sont évalués en fonction du nombre de téléchargements dont ils font l’objet et du nombre de commentaires qu’ils suscitent dans les tribunes universitaires électroniques.
 
Les fournisseurs d’information publique doivent tenir compte de ce qui se passe dans le secteur privé
 
Pour la grande majorité des utilisateurs, l’accès aux ressources documentaires sur Internet suppose l’utilisation de plusieurs plateformes de tierces parties privées : un ordinateur, un fournisseur de services Internet, un navigateur Web fourni par un logiciel privé et, enfin, un moteur de recherche.
 
Les entreprises axées sur le marché, régies par le gouvernement, offrent des services au public dans une économie mondiale de l’information et réalisent des ventes de TIC de plus de 4 billions de dollars par année. L’évaluation boursière des entreprises que vous connaissez dépasse le billion de dollars.
 
Les fournisseurs de ressources documentaires financés par le public doivent donc tenter d’attirer les consommateurs d’information avec beaucoup moins de ressources humaines et financières que le secteur privé. En outre, les services qu’ils offrent au public peuvent être supplantés par ceux offerts par le secteur privé. Par exemple, les gouvernements offrent une fonction de recherche dans leurs sites Web, mais les utilisateurs ont la plupart du temps recours à l’omniprésent moteur Google pour trouver l’information dont ils ont besoin.
Par conséquent, les fournisseurs publics sont maintenant obligés de composer avec des niveaux de risque qui étaient auparavant associés au secteur privé. Les décisions liées aux investissements dans l’infrastructure de l’information sont particulièrement difficiles à prendre puisque l’environnement des TIC est caractérisé par des changements dynamiques. En effet, les progrès technologiques sont souvent perturbateurs et, par conséquent, ils ont la capacité de changer une situation, à un point tel que ce qui était considéré comme une occasion de répondre à un besoin peut disparaître rapidement lorsque les clients choisissent de nouveaux services ou plateformes offerts par le secteur privé.
 
Des domaines d’accès hétérogènes
 
À l’heure actuelle, de plus en plus de documents du domaine public sont en cours de numérisation ou sont créés en format numérique. En théorie, l’information du domaine public entre donc dans la catégorie de l’accès libre et démocratique.
 
L’accès à l’information produite par le gouvernement peut varier selon le cadre de gestion des droits qui assure le respect des lois sur l’accès à l’information, sur la protection de la vie privée et sur les droits d’auteur, ainsi que des lois habilitantes sur les données ouvertes et le gouvernement transparent. En général, la tendance mondiale est d’offrir démocratiquement la plus grande quantité d’information gouvernementale possible, gratuitement ou presque, mais cette tendance progresse plus ou moins rapidement d’un pays à l’autre.
 
L’accès à l’information produite ou offerte par le secteur privé entraînera toujours des coûts que les utilisateurs doivent être prêts à accepter. Cela dit, les fournisseurs de services d’information commerciaux collaborent avec des partenaires publics afin de permettre aux utilisateurs d’avoir accès à de grandes masses d’information sans frais, à condition qu’ils soient prêts à utiliser une plateforme particulière. Par exemple, Apple propose des livres gratuits et un libre accès à des cours universitaires par l’entremise d’iTunes.
 
Le libre accès par rapport aux droits réservés
 
La nature des tensions sous‑jacentes que l’on observe entre l’accès libre et l’accès limité a bien été décrite par Stewart Brand, qui a remarqué (dans une phrase souvent mal citée) que l’information veut à la fois être libre et dispendieuse.
 
Domaines clairement définis
 
Le fonctionnement du domaine public permet à Internet Archive, à Hathi Trust et à la nouvelle bibliothèque numérique publique des États‑Unis de collaborer et d’améliorer le bien commun en rendant disponible sous format numérique une grande quantité de textes pédagogiques.
 
Les publications commerciales assujetties à un droit d’auteur (tous droits réservés) ont une longue tradition juridique. Cependant, l’absence fréquente de compatibilité entre les plateformes des fournisseurs d’information de nature exclusive complique la situation. Par exemple, Google Books fonctionne avec le lecteur Kobe de Sony, mais pas avec l’application Kindle d’Amazon.com.
 
Domaines à améliorer
 
Creative Commons et les conventions en matière de droits d’utilisation (certains droits réservés) constituent une troisième option.
 
L’épineuse question des œuvres orphelines, celles pour lesquelles les titulaires des droits sont introuvables, constitue une entrave importante aux efforts déployés pour rendre un très grand nombre de textes disponibles en format numérique. Les minutieuses recherches visant à localiser les titulaires des droits sur chaque œuvre orpheline exigent beaucoup de main‑d’œuvre.
 
Situation actuelle
 
La tension la plus forte entre les partisans du libre accès et ceux des plateformes commerciales est celle créée par la course visant à produire la première vraie grande bibliothèque numérique. À bien des égards, cette situation nous rappelle la course vers la Lune, car les deux compétiteurs sont associés à des idéologies très différentes. D’un côté, on retrouve les Américains et les Européens, qui veulent créer une collection numérique complète fondée sur l’idéologie du livre. De l’autre, on retrouve Google qui, grâce à sa puissance financière et à son expertise technologique, est capable d’offrir plus de 12 millions de livres numériques ainsi que des capacités de recherche inégalées pour améliorer l’accès, et qui pourra bientôt fournir aux utilisateurs son livre Chrome — un dispositif infonuagique peu coûteux qui intégrera du contenu, des logiciels, de la mémoire et un moteur de recherche de façon verticale, complète et inédite.
 
Comme vous le savez, la question du traitement des œuvres orphelines a créé des problèmes juridiques pour Google et a retardé le lancement de sa collection numérique. Alors que nous observons le déroulement du différend judiciaire, nous devons garder à l’esprit que nous sommes témoins d’un processus historique, de la même nature que l’invention de la presse à imprimer à caractères mobiles de Gutenberg, mais dont les conséquences révolutionnaires se feront sentir à une vitesse exponentiellement plus grande que les changements sociétaux survenus lors de la Renaissance.
 
Le mandat fondamental de Bibliothèque et Archives Canada demeure inchangé
 
La responsabilité de Bibliothèque et Archives Canada en matière de détermination, de gestion et de préservation du patrimoine documentaire canadien demeure inchangée. L’un des éléments préoccupants est la préservation des documents relatifs à la gouvernance, autrement dit les documents qui façonnent nos principes fondateurs et notre quotidien : les textes officiels à l’appui des actions et des décisions, le savoir livresque, ainsi que plusieurs autres artéfacts et supports documentaires. Ces documents sont nécessaires dans une société, puisqu’ils permettent d’exprimer et de partager des buts communs. Ils permettent à des groupes et à des personnes d’avoir accès à la littératie sociale nécessaire pour participer à la vie démocratique au sein des communautés. Ils permettent aux citoyens de jouir de leurs droits et libertés et d’assurer la responsabilisation de l’administration publique et de la gouvernance, dans le respect de la primauté du droit. Ils permettent aussi d’atteindre un consensus social inclusif et de réaliser des progrès par la diffusion et la communication des ressources documentaires et la préservation d’une mémoire publique accessible. Bref, les documents relatifs à la gouvernance permettent aux Canadiens de fonctionner collectivement en démocratie.
 
Une bibliothèque nationale doit plus que jamais être prudente
 
Une bibliothèque nationale ne peut assumer seule la responsabilité de donner accès à l’information numérique à ses citoyens. Elle doit faire preuve de prudence à l’égard du contenu qu’elle est en mesure d’acquérir, de préserver et de rendre accessible, tout en respectant ses contraintes budgétaires et son mandat légal. Elle doit surtout accorder une attention particulière aux conséquences inconnues des tentatives faites dans les secteurs public et privé pour établir des bibliothèques numériques à grande échelle.
 
Propositions ayant une valeur ajoutée
 
Données couplées : interopérabilité des métadonnées. La croissance rapide des ressources sur Internet et des collections numérisées s’accompagne d’une prolifération de schémas de métadonnées. Chacun d’eux est conçu en fonction des besoins d’une collectivité d’utilisateurs, de la clientèle visée, du type de documents, du sujet, de la précision de la description, etc. Les problèmes surviennent quand on crée de vastes bibliothèques ou dépôts numériques à l’aide de métadonnées rédigées selon différents schémas. La plupart des utilisateurs n’ont pas — et ne devraient pas avoir — à connaître ou à comprendre la structure sous‑jacente d’une collection numérique; mais dans les faits, ils ont de la difficulté à découvrir les ressources et à y accéder. La constitution d’un processus de recherche centralisé et simplifié comporte des difficultés considérables, mais Bibliothèque et Archives Canada est déterminé à fournir à ses utilisateurs une capacité de recherche intégrée pour l’ensemble de ses fonds documentaires et d’archives.
 
Collaboration à l’échelle nationale et internationale. On s’entend de plus en plus pour dire qu’à l’ère numérique, le défi lié la mémoire publique doit être relevé au moyen d’une stratégie et de recherches communes. Les solutions et les interventions possibles ne donneront pas de résultats si les mesures sont prises de façon indépendante et unilatérale; elles doivent découler de convergences institutionnelles et professionnelles. Je pense que nous sommes tous en train de nous rendre compte que cette collaboration ne peut se limiter à nous, les spécialistes et les institutions voués à la mémoire. Nous commençons à comprendre que la construction et la constitution des biens civiques de la mémoire publique représentent une responsabilité sociale collective, qui exige une vaste participation de tous les secteurs.
 
Préservation : un dépôt numérique fiable. À compter de 2017, Bibliothèque Canada ne recevra à peu près plus de documents papier du gouvernement du Canada. Il deviendra un dépôt numérique fiable, mais pas à la manière d’un bâtiment où l’on utilise des méthodes d’acquisition héritées de l’ère analogique. Nous envisageons plutôt notre rôle comme celui d’un nœud au sein d’un réseau distribué, utilisant des services d’archivage sur le Web, dans le nuage informatique, afin de conserver des renseignements fiables et authentiques. Les compétences acquises en travaillant avec les documents du gouvernement seront alors transférées et serviront à saisir une grande variété de textes numériques, à les préserver et à les rendre accessibles.
 
Stockage dans l’obscurité. La question de la préservation numérique étant loin d’être réglée, la préservation des documents imprimés continue d’être une mesure stable, fiable et à long terme. Il est intéressant de remarquer qu’Internet Archive procède actuellement à l’archivage des livres papier qu’elle numérise et offre en ligne.
 
Merci. C’est avec plaisir que je répondrai à vos questions ou à vos commentaires.
 
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