L'émergence des médias numériques : autant de défis à relever que d'occasions à saisir

Notes d'allocution de Daniel J. Caron, Ph. D., Bibliothécaire et archiviste du Canada
 
Monsieur le président,
madame et monsieur les vice-présidents,
mesdames et messieurs les membres du comité. 
 
J'aimerais vous remercier de m'avoir invité à vous faire part de mes réflexions sur l'univers des médias numériques émergents.
 
Bibliothèque et Archives Canada a pour mandat de recueillir et de préserver la mémoire continue des Canadiens, ce qui comprend celle du gouvernement du Canada. Par le biais de notre collection de documents patrimoniaux, nous cherchons à offrir l'image la plus représentative possible de l'évolution de la société canadienne. Le patrimoine documentaire est la pierre angulaire de la littéracie et même de la démocratie canadienne. En prenant soin de choisir, d'acquérir et de conserver les documents les plus importants et les plus pertinents, nous nous assurons qu'ils seront disponibles pour les Canadiens qui voudront les consulter à travers le temps.
 
Réaliser notre mandat en cette nouvelle ère numérique présente des défis et des possibilités que nous n'avions jamais imaginés jusqu'ici. Comme vous le savez, la technologie de l'information est en constante évolution. Elle a fondamentalement changé la manière dont les Canadiens produisent et conservent leur information. De plus, les Canadiens veulent pouvoir y accéder n'importe où et en tout temps. Cela vaut partout au sein des organisations et institutions de la société civile. Aujourd'hui, l'information, sous toutes ses formes  -  films, documents, portraits, photos, etc., est plus que jamais éphémère, instantanée et dynamique. Et à cela s'ajoute un autre phénomène : à l'ère numérique, trop d'information est sauvegardée. C'est un défi majeur pour la fonction archivistique, car nous devons faire le tri de toute l'information qui existe et conserver uniquement ce qui devrait l'être.
 
En 1995, un chercheur du CNRS, Tzvetan Todorov, écrivait que « la mémoire serait menacée ici, non plus par l'effacement des informations, mais par leur surabondance. » Cet enjeu de l'abondance de l'information affecte la capacité de toutes les sociétés à édifier, préserver et rendre accessible leurs patrimoines documentaires. Pour s'y adapter, la plupart des sociétés réévaluent leurs politiques et leurs cadres législatifs afin de relever les défis posés par la préservation documentaire à l'ère numérique. À titre d'agence qui relève de Patrimoine Canada, BAC joue un rôle essentiel au sein des débats entourant ces questions au pays.
 
Nous assistons aujourd'hui à une transition qui nous amène d'un environnement documentaire constitué de papier, de toiles, de vinyle et de film à un nouvel environnement documentaire numérique où l'information sensorielle prend maintenant la forme d'octets et de cellules- invisibles et intangibles. Cela a un impact important sur notre mission et la façon dont nous nous en acquittons. Les fonds d'archives, qui auparavant étaient composés de boîtes remplies de livres, d'images, et de documents papier classés selon les pratiques du donateur, nous arriverons désormais sur des clés de mémoire USB. Sur ces clés de mémoire, nous retrouverons différents répertoires contenant les livres qui ont été lus par le donateur, les documents qu'il a rédigés et les photos qu'il a prises. De plus, ces documents ne seront accessibles qu'à l'aide des logiciels employés vingt ans plus tôt et ce, pour compliquer les choses, dans la mesure où nous aurons en main les versions appropriées de ces logiciels. Ceci est sans compter que nous ne saurons pas nécessairement ce que contiennent ces clés de mémoire avant d'y avoir accédé.
Ce sont là les défis auxquels font face les institutions de mémoire au XXIe siècle.
 
Pour édifier et conserver le patrimoine documentaire du Canada dans ce nouvel environnement, il nous faudra adopter de nouvelles approches, mettre au point de nouvelles méthodes de travail et, par-dessus tout, établir de nouveaux partenariats stratégiques et ententes de collaboration.
Afin de relever ce défi, les institutions de mémoire comme BAC doivent changer leur façon de faire. De plus en plus, elles devront collaborer étroitement pour cibler les éléments pertinents du patrimoine documentaire et pour agir en complémentarité dans les domaines de l'acquisition, de la préservation et de l'accessibilité.
 
Si notre nouvel environnement pose plusieurs défis, il est également porteur de plusieurs solutions si nous parvenons à mettre la technologie au service de l'acquisition, la préservation et l'exploration des ressources. Ces nouvelles approches numériques sont au cœur du travail de BAC en ce moment et nous y consacrerons de plus en plus de ressources à l'avenir. Elles nous permettront de remplir notre mandat et rapprocher les Canadiens de leur patrimoine documentaire.
 
L'univers numérique peut devenir une voie d'accès au patrimoine documentaire pour l'ensemble des Canadiens, quel que soit l'endroit où ils vivent et quel que soit leur statut socioéconomique.
Afin de tirer tous les fruits de la révolution technologique, nous devrons trouver le moyen d'identifier et de préserver le contenu des médias sociaux comme Facebook et MySpace. Nous devons nous ouvrir et donner accès à nos collections numériques et numérisées aux industries culturelles canadiennes, aux généalogistes, aux historiens, aux juristes et au grand public. Ce faisant, nous offrirons un accès direct, d'un océan à l'autre, à des ressources publiques souvent inexploitées. Donner un accès plus large à ces biens publics favorisera le développement de la littéracie, répondra aux exigences de la démocratie et servira de multiples usages, dont certains sont encore inconnus.
 
Par exemple, BAC partage ses ressources documentaires numériques avec d'autres institutions de mémoire  -  de même qu'avec des industries culturelles canadiennes  -  ce qui permet de renouveler les usages des médias numériques et de faire place à l'innovation et à l'avènement de nouvelles perspectives commerciales. Dans le cadre d'une autre initiative, BAC a permis à de jeunes Inuits de se rapprocher de leurs ainés (des Anciens), en invitant ces derniers à identifier et décrire des photographies de leurs ancêtres ayant été mises en ligne. Ces images sont souvent les seules représentations visuelles de ces individus auxquelles la communauté inuite a accès. Une large part des photographies présentées dans le cadre de ce projet (que l'on a baptisé « Un visage, un nom ») ont été numérisées par BAC à partir de documents papier du gouvernement du Canada. 
 
À l'heure actuelle, les documents sont de plus en plus produits en format numérique. Les documents gouvernementaux n'échappent pas à cette tendance. Dans ce nouvel environnement, BAC a participé à l'élaboration d'un ensemble de politiques afin d'appuyer les ministères et organismes fédéraux dans la saisie et la gestion de leurs ressources numériques pertinentes, afin que ces dernières puissent demeurer accessibles à long terme. La Directive sur la tenue de documents est l'une de ces politiques; elle a été développée pour répondre aux besoins de l'environnement de travail numérique.
 
La plus importante leçon que nous avons tirée de cet exercice tient probablement au principe qui consiste à lier la production à la préservation des ressources numériques canadiennes. BAC a fait de ce principe une pratique exemplaire. À ce chapitre, Jonathan Zittrain, professeur de droit à Harvard, affirme que : « dans l'univers numérique, on sauvegarde tout, mais on préserve peu. »
Monsieur le président, mesdames et messieurs les membres du comité, nous ne pouvons plus attendre, ne serait-ce que quelques décennies, pour relever le défi de la préservation des documents numériques. Si nous attendons trop, notre mémoire continue risque de comporter des failles.
 
Tandis que le Canada s'apprête à relever le défi que pose la préservation de son patrimoine documentaire numérique, nous devons développer un réseau pancanadien de dépôts numériques fiables  -  chambres fortes virtuelles  -  où les ressources produites en format numérique peuvent être stockées et diffusées à court et à moyen termes. Ces ressources seront soumises à un processus de sélection rigoureux qui permettra de déterminer ce qui doit être préservé et rendu accessible à long terme. BAC développe présentement des politiques, des normes, des méthodes de travail et la technologie nécessaire en vue de devenir un dépôt numérique fiable et de garantir l'accessibilité à long terme du patrimoine numérique canadien. Ce faisant, nous deviendrons réellement une institution de mémoire du XXIe siècle.
 
Notre mandat  -  préserver le patrimoine documentaire canadien pour les générations présentes et à venir  -  nous offre une occasion privilégiée de contribuer, compte tenu de notre expérience et de notre expertise, à la conceptualisation et au développement des stratégies en matière de ressources numériques au Canada. Nos propres initiatives de modernisation consistent principalement à relever ces défis, pour pouvoir offrir un riche héritage à nos enfants et petits-enfants.
 
Alors que nous examinons les avantages et les défis inhérents au monde des médias numériques, nous devrions nous rappeler que, dans une société libre et démocratique, c'est l'information qui sert de fondation aux institutions et qui oriente notre développement sur les plans culturel, économique et social.
 
Peu importe la stratégie numérique qui sera retenue au Canada, nous devons nous assurer que l'information que nous acquerrons, conserverons et diffuserons sera pertinente, fiable, authentique et accessible, et ce tant pour les générations actuelles que pour celles de demain.
 
Merci.
 
 
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