Les institutions de mémoire du 21e siècle : besoin de convergence et de collaboration

Congrès 2010 de l'Alberta Society of Archivists (ASA)
Le 13 - 16 mai, 2010
Thème : La guerre de l'Indépendance reconsidérée : bibliothécaires et archivistes - passé, présent et futur
 
Allocution de Daniel J. Caron, bibliothécaire et archiviste du Canada
 
Notes au programme : Monsieur Caron traitera de la nécessité de réfléchir aux institutions de mémoire dans un nouveau contexte. Il discutera des moyens de jeter des ponts et créer des liens entre les archives et les bibliothèques pour satisfaire aux attentes élevées des Canadiennes et Canadiens en ce 21e siècle.
 
Je remercie les membres du Comité du programme de l'ASA de m'avoir invité à vous faire part de mes réflexions entourant les défis auxquels font face les institutions de mémoire au 21e siècle.
 
Vous vous doutez sans doute que l'expression « guerre de l'Indépendance reconsidérée » dans le thème de votre assemblée générale annuelle évoque des réflexions sur la Révolution américaine et la guerre de l'Indépendance contre la Grande-Bretagne.
 
Dans la remémoration folklorique de ces événements, on a tendance à mettre l'accent sur des moments iconiques qui soulignent le désir des colons américains de s'approprier leur destin collectif et de déclarer leur indépendance à l'endroit du régime britannique. Par exemple, dans la mémoire populaire, on se rappelle la fameuse chevauchée nocturne de Paul Revere, immortalisée par le poète américain Henry Wadsworth Longfellow. On se rappelle la description idéalisée quoique inexacte historiquement de la traversée du Delaware par Washington, rendue mémorable dans un tableau célèbre d'Emmanual Leutze. Et, bien sûr, on se rappelle la rhétorique enlevante de la déclaration d'indépendance américaine, qui contient ce que l'on estime être les paroles les plus puissantes et chargées de conséquences de l'histoire américaine : « Nous tenons ces vérités comme allant de soi, que tous les hommes sont créés égaux, qu'ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».
 
Mais en creusant un peu plus, comme sont enclins à le faire les historiens et les archivistes, on découvre que la Révolution américaine ne peut être réduite à une simple quête d'indépendance. D'autres forces étaient en jeu à l'époque, notamment la lutte internationale entre diverses puissances impériales d'Europe pour le contrôle d'un riche trésor de ressources naturelles à découvrir dans le Nouveau Monde. À vrai dire, la guerre d'indépendance américaine ne prend véritablement fin qu'à la signature du Traité de Paris en 1783, lequel traité représente, en fait, beaucoup plus qu'une seule entente de paix entre les États-Unis d'Amérique et le royaume de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne cherchait aussi à mettre fin à d'autres conflits avec ses rivaux historiques et elle en a profité pour signer au même moment des accords avec la France, l'Espagne et les Pays-Bas afin de renégocier le contrôle des colonies éloignées et le commerce en provenance de ces lointaines contrées.
 
En outre, la quête pour l'indépendance met aussi en lumière une deuxième trame narrative plus importante encore, à savoir la façon dont les treize colonies s'y prendraient pour fixer les conditions de leur union. Les colonies avaient chacune beaucoup à gagner si elles parvenaient à s'entendre les unes avec les autres pour promouvoir leurs intérêts communs. Or, le processus pour exprimer clairement les conditions de l'union s'est avéré long et parfois ardu.
 
Bref, après que les colonies eurent obtenu leur indépendance, elles se sont employées à rédiger les premiers Articles de la Confédération et de l'Union perpétuelle. Ayant d'abord convoqué une série d'assemblées constitutionnelles, le Congrès de la Confédération a approuvé la constitution reçue pour adopter, par la suite, un calendrier en vertu duquel chaque État ratifierait de son côté les conditions de l'union. Il est important de noter que ce processus de ratification a soulevé des débats historiques, consignés avec précision dans les Essais fédéralistes, au cours desquels les institutions et les principes fondateurs de la république naissante ont été vivement contestés. Or, le résultat le plus important de cet échange d'essais entre les colonies s'est avéré être les amendements initiaux à la constitution, lesquels constituent de fait la Déclaration des droits (American Bill of Rights).
 
En rétrospective, considérant les différences économiques et culturelles entre les États nordistes et sudistes, il est remarquable que les Américains aient mis autant d'effort pour préserver leur union, aussi imparfaite soit-elle, mener une guerre civile et éviter la sécession des États du Sud.
Ceci étant dit, je ne veux pas donner à penser que bibliothécaires et archivistes sont sur le point d'en venir aux coups. Que le ciel nous en préserve!
 
Néanmoins, si nous examinons de près le processus historique de la Révolution américaine commençant par la Déclaration d'indépendance, y compris l'adoption de la constitution des États-Unis et sa réputée déclaration des droits, et se terminant par la défaite des États confédérés dans la guerre entre États, l'aspect véritablement remarquable n'est pas la fin de la domination de l'Empire britannique, mais bien la préservation de l'union et l'extension de ses droits inscrits dans la constitution à tous les Américains, sans égard à la couleur de leur peau. Dans ce cas, le respect de valeurs fondamentales a triomphé sur la poursuite d'intérêts groupusculaires.
Laissons notre métaphore filée et venons-en au fossé perçu entre archivistes et bibliothécaires. Soulignons qu'ils n'ont pas d'ennemi commun si ce n'est le risque de perdre leur utilité et leur pertinence pour la société en général. À vrai dire, si on considère le contexte dans lequel ces professionnels de l'information exercent leur métier, plus que jamais auparavant ces personnes ont un intérêt commun à travailler ensemble pour répondre aux demandes grandissantes d'un public désireux d'accéder à l'information en cliquant sur une souris ou en touchant du doigt un écran.
 
Si l'émergence du numérique indique qu'il y a effectivement convergence de ces deux professions émérites de l'information, nous constatons néanmoins que les identités professionnelles traditionnelles des bibliothécaires et des archivistes comportent chacune d'importants traits distinctifs. Par exemple, les missions respectives de ces deux groupes de professionnels ne sont pas toujours les mêmes, et leurs clients non plus. Leurs méthodes pour traiter l'information, leurs services de recherche, la formation qu'ils donnent en recherche de l'information et les outils qu'ils produisent et utilisent pour fournir des services possèdent tous des aspects particuliers qui permettent de déterminer les caractéristiques propres à chacune des professions.
 
Dans une analyse documentaire, Anne-Marie Bertrand [2003] déclare que le travail de bibliothécaire est essentiellement une vocation fondée sur la valeur fondamentale et commune de partager le savoir et la culture. Ce travail s'appuie aussi sur d'autres valeurs comme celles d'être à l'écoute des utilisateurs, d'être attentif à leurs besoins et d'être disponible pour les aider. Dominique Arot [2000] considère que les valeurs des bibliothécaires sont constituées d'un ensemble assez défini d'exigences et de références liées au fait qu'ils effectuent leur travail dans un espace public. L'auteur ajoute qu'une autre des valeurs fondamentales de la profession est le désir de faire des collections qui sont conservées et développer des objets compréhensibles et utilisables.
 
Selon Jean-Yves Rousseau et col. [1988], la mission fondamentale de l'archiviste est d'acquérir, de traiter et de faciliter l'accès de l'information consignée et organique. Elizabeth Diamond [1994] déclare qu'il devient de plus en plus évident que la profession d'archiviste se démarque des autres professions de l'information par sa fonction de préservation et de transmission du patrimoine documentaire. C'est ainsi que les archivistes acquièrent, traitent, préservent, mettent en contexte, organisent et rendent accessibles physiquement et intellectuellement des documents archivistiques. Selon Carol Couture et col. [1999], une véritable intégration s'impose. Ainsi, la fonction principale de l'archiviste serait de soutenir la recherche, conserver les archives, gérer les processus, fournir l'accès à l'information et travailler de concert avec d'autres disciplines pour résoudre les problèmes provoqués par l'explosion de l'information.
 
Il reste qu'en dépit de ces traits distinctifs, le matériau des archivistes et des bibliothécaires demeure l'information documentaire et la signification qu'elle véhicule. De part et d'autre, ils servent le public et s'acquittent de tâches similaires liées au traitement de documents, à la recherche et au service à la clientèle. Tous et toutes doivent avoir de l'expertise en gestion automatisée des documents de même que des compétences et habiletés en conception et maintenance de systèmes d'information documentaire.
 
En outre, le nouvel environnement technologique et son impact sur les organisations et sur les besoins des utilisateurs; besoins grandissants et de plus en plus complexes; procurent de nombreux arguments pour justifier la coopération, voire la convergence, entre les deux professions.
 
L'environnement technologique soulève des questions dans les deux camps au sujet de la protection des renseignements privés et de la confidentialité, des droits d'auteur et de la grande diversité des documents électroniques, etc. Chaque profession est tenue de maîtriser des aspects spécialisés des technologies de l'information et des communications.
 
Les bibliothécaires connaissent bien les technologies liées à des domaines comme le marketing, la diffusion d'information et les services de référence. Les archivistes, de leur côté, se concentrent sur la préservation de la qualité et de l'intégrité des documents, l'analyse contextuelle et les processus de création de l'information. Ces domaines sont autant d'avenues possibles de coopération et de convergence.
 
Par conséquent, au moment où l'environnement analogique cède le pas à l'environnement numérique dans notre société, les bibliothécaires et les archivistes doivent réévaluer absolument tout, depuis les politiques d'acquisition jusqu'aux processus de préservation. Les boîtes pleines de journaux personnels, de photos et de formulaires, acquises par les archivistes, sont remplacées par des clés USB remplies de documents PDF, de transcriptions de blogues et de photos numérisées. Cela soulève par conséquent des questions entourant l'applicabilité de principes archivistiques de base comme l'ordre original, la provenance et l'authenticité. En outre, les logiciels, la lisibilité, le respect de la vie privée et le contrôle des versions ne sont que quelques-uns des problèmes anticipés (et de plus en plus rencontrés) du 21e siècle.
 
Comme l'écrivait en 1995 Tzvetan Todorov, chercheur au CNRS, « […] la mémoire collective est en danger aujourd'hui non pas parce que les documents disparaissent, mais plutôt parce qu'il y en trop […] ». Aujourd'hui plus que jamais, l'information sous toutes ses formes (films, documents, portraits, photos, etc.) est éphémère, instantanée et extrêmement dynamique. Et il y en a beaucoup. On consigne beaucoup trop d'information, ce qui influe directement sur la capacité des institutions de mémoire de l'identifier et de la préserver, et d'assurer l'accès de leurs ressources documentaires. De sorte que la plupart des pays procèdent actuellement à une révision de leurs politiques, de leurs pratiques et de leurs cadres législatifs pour faire face aux défis de l'ère numérique. Chez nous au pays, Bibliothèque et Archives Canada, en tant que joueur clé au sein de Patrimoine Canada et de tous les autres ministères, a un rôle critique à jouer dans ces discussions.
 
À l'instar de beaucoup d'institutions de mémoire, le mandat de l'ASA témoigne de l'importance de l'accessibilité et de la préservation du patrimoine documentaire de l'Alberta. Dans la même veine, le mandat de Bibliothèque et Archives Canada consiste à préserver et rendre accessible le patrimoine documentaire des Canadiennes et Canadiens, incluant celui du gouvernement du Canada. En faisant l'acquisition des documents les plus pertinents et les plus importants et en les préservant, nous nous assurons de leur accessibilité au fil du temps.
 
À n'en pas douter, nous acquitter de notre mandat dans un monde électronique présente son lot de difficultés et de possibilités uniques. De plus en plus, les institutions de mémoire unissent leurs efforts pour se renforcer les unes les autres. Même si les bibliothèques et les archives fonctionnent dans des cadres différents, ces institutions partagent un but commun, à savoir transmettre le patrimoine documentaire partagé d'une génération à la prochaine.
 
Bien sûr, bâtir et préserver le patrimoine documentaire du Canada dans ce nouvel environnement numérique exige de nouvelles approches, d'autres façons de travailler et, plus que tout, de nouvelles formes de partenariat et de collaboration. Pour ce faire, les institutions de mémoire, y compris BAC, doivent modifier leur façon de faire. De plus en plus, il faut des efforts communs concertés pour déterminer quels documents sont d'intérêt patrimonial et pour mettre de l'avant une approche globale et intégrée en matière d'acquisition, de préservation et d'accès des ressources documentaires. En comprenant la position unique des bibliothèques et des archives dans le monde élargi de l'information et en mettant en valeur leurs caractéristiques propres, de solides partenariats pourront naître.
 
L'évolution des nouvelles technologies de l'information et des communications a fondamentalement changé la façon dont les Canadiennes et Canadiens créent l'information, la protègent et la récupèrent. Dans ce contexte, les gens s'attendent à ce que tous leurs besoins en matière d'information soient satisfaits instantanément et, la plupart du temps, électroniquement. Beaucoup d'organisations, comme l'ASA, ont montré la voie en créant des expositions, des collections et des ressources éducationnelles en ligne; elles ont démontré que le cyberespace offrait de nombreuses possibilités extraordinaires pour soutenir nos objectifs d'acquisition, de préservation et d'accès.
 
Nous devons aussi travailler ensemble à l'identification et la préservation des contenus créés dans les médias et les réseaux sociaux en pleine croissance, comme Facebook et MySpace, parce que notre patrimoine documentaire numérique et numérisé doit être accessible aux industries culturelles du Canada, aux généalogistes, aux historiens et aux avocats, ainsi qu'à la population en général. Ainsi, nous permettrons l'accès direct d'un bout à l'autre du pays à une ressource publique importante, mais sous-utilisée. Ces actifs peuvent à leur tour servir à renforcer la littératie au pays, à soutenir nos institutions démocratiques et ils peuvent être adaptés pour une foule d'autres usages.
 
De plus, le développement de la technologie de l'information et des communications a entraîné la promulgation de nouvelles règles, d'autres types de questionnement, la révision de mesures législatives et l'adoption de nouvelles normes internationales à divers égards. Cela se voit dans l'introduction de nouveaux instruments juridiques qui transforment la nature et la portée des institutions auxquelles ils s'appliquent, des instruments qui peuvent redéfinir de « nouvelles inférences économiques ou sociales ». À titre d'exemple, la fusion en 2004 de la Bibliothèque nationale et des Archives nationales du Canada pour devenir Bibliothèque et Archives Canada.
Plus qu'un simple exercice administratif, la fusion de ces deux grandes institutions est une réponse partielle aux importants changements dans la sphère de l'information. En ce sens, la Loi créant Bibliothèque et Archives Canada est un instrument législatif qui a permis d'intégrer les deux institutions, de créer une nouvelle organisation et de lui donner un nouveau mandat, entraînant du même coup la création de nouveaux rôles et d'autres responsabilités pour les professionnels de l'information y œuvrant.
 
Comme mentionné précédemment, le monde des professionnels de l'information vit des changements radicaux et incessants qui ont contribué à l'émergence de l'information électronique tout en ayant des répercussions sur les identités collectives, les théories professionnelles, les activités et la culture des professions de l'information. Plusieurs facteurs influencent ces changements et créent un nouvel environnement défini par les technologies de l'information et des communications. Aussi, les utilisateurs et les clients ont un nouveau rôle à jouer et, par conséquent, leurs attentes sont plus nombreuses. Les paramètres professionnels des professionnels de l'information sont également assujettis à de nouvelles lois, mesures législatives et règles. L'adoption de normes internationales va également dans le sens de la convergence. Ces facteurs exercent de plus en plus de pression sur les rôles traditionnels de tous les professionnels de l'information.
 
Aussi, l'univers de la gestion des ressources de l'information a provoqué des changements de fond en comble au sein de ces professions.
 
Premièrement, le paysage de la gestion et du développement des ressources de l'information est presque entièrement passé d'un univers d'expériences contrôlées, ordonnées et formelles et d'un monde de relations illimitées, établies dans l'espace fiscal de médiateurs officiels, de dépôts et de communications analogiques à un univers d'expériences incontrôlées, désordonnées et informelles et un monde de communications virtuelles illimitées, rendues possibles grâce au réseau Internet et aux médias et réseaux sociaux. À titre d'exemple, les utilisateurs ne souhaitent plus avoir d'intermédiaires visibles; ils veulent des solutions de recherche globales et transparentes, c'est-à-dire intégrées aux moteurs de recherche, aux sites Web, etc., où l'accent est placé sur le contenu plutôt que sur la forme ou le moyen de communication.
 
Deuxièmement, le visage de l'information s'est considérablement transformé au cours de la dernière décennie : surabondance d'information; création, échange et remixage rapides de l'information par des individus; formats multiples; accès sans précédent; influence, points de vue, habiletés et engagement constants et grandissants de l'utilisateur. Ce portrait s'oppose directement à celui du passé caractérisé par la création restreinte et la quantité limitée de l'information; l'accès assisté et les décisions médiatisées; l'autorité des sources; les interventions de spécialistes; le nombre limité de formats fixes; l'échange restreint; et un nombre moindre de joueurs. Chaque seconde, une nouvelle pièce d'information susceptible d'être pertinente et utile pour la mémoire perpétuelle du Canada est créée ou découverte quelque part au monde. Les images numériques d'aujourd'hui sont les pierres d'assise de la mémoire patrimoniale de demain. Les « livres rares » de l'avenir seront la toute dernière version du succès en ligne du présent.
 
Entre autres choses, le cadre d'information que nous bâtissons pour le Canada afin de soutenir sa mémoire perpétuelle doit refléter l'évolution rapide du paysage numérique. Par exemple, dans le monde prénumérique, les éditeurs agissaient comme une sorte de filtre pour décider de ce qui allait être publié. Dans le monde numérique, ce régulateur n'existe presque plus. Ces changements ont pour effet de transformer fondamentalement les relations entre créateurs, éditeurs, distributeurs et utilisateurs. Ils participent à la difficulté majeure de déterminer ce qui constitue une ressource « publiée » et une ressource « non publiée ». En outre, à cause de la nature du support de communication par lequel l'information numérique est transmise ou distribuée, cette question de filtre et de régulateur n'est plus pertinente pour les créateurs, les producteurs, les utilisateurs et les consommateurs de l'information dans le monde virtuel. En d'autres mots, la valeur, l'utilité et la médiation des ressources de l'information transcendent leur statut, leur support ou leur mode de création. À l'ère du numérique, la communication concerne surtout la production et la consommation des ressources de l'information et non la nature ou le statut de leur contenant.
 
Tout cela remet en question les bases mêmes des pratiques et des théories qui ont traditionnellement orienté la gestion de l'information, la bibliothéconomie, le patrimoine documentaire et le développement de la mémoire perpétuelle du Canada. Les professionnels de l'information doivent maintenant déterminer la façon d'atteindre des résultats optimaux dans cet environnement en constante évolution afin de demeurer utiles et pertinents pour les Canadiennes et Canadiens.
 
Troisièmement, et c'est sans doute le point le plus important, il y a une transformation sociale incessante et concomitante, témoin de la fusion de la culture, de la technologie et des personnes. C'est cette fusion, facilitée par les technologies, qui influe sur nos certitudes antérieures et collectives, sur nos référents, sur nos cadres institutionnels et réglementaires et qui influence les rôles traditionnels entourant la création de l'information, son utilisation, son entreposage, sa communication, sa perception, sa compréhension, sa véracité et sa signification.
Les professionnels de l'information doivent se reconstruire. Ils ne doivent pas se contenter de simples ajustements périphériques, mais se réinventer complètement à partir d'une utilisation originale de leurs atouts et dans l'optique des impératifs de leur nouvel environnement. Selon moi, l'ancrage qui aidera les professionnels de l'information à se transformer demeure le même : faire en sorte que l'information et les documents nécessaires à la construction de la mémoire collective de la société - sans égard au type, à l'origine ou au format soient acquis, préservés et rendus accessibles aux générations actuelles et futures aux fins d'usage collectif, et dans l'optique de conserver un bien public et de bâtir une base de connaissances socioéconomiques aux fins de recherche ou d'utilisation personnelle.
 
Nous pouvons affirmer que les caractéristiques du monde numérique posent des défis considérables aux professionnels de l'information par les contraintes qu'elles imposent (p. ex., perte de contrôle sur la production documentaire et sur sa saisie) et par l'émergence, l'imposition et la prépondérance de matériel non structuré.
 
Historiquement, avec l'invention des documents imprimés et leur organisation, les bibliothécaires et les archivistes disposaient d'un matériau physique stable avec lequel travailler : livres, ressources documentaires et documents archivistiques. C'est ainsi que sont nés les principes philosophiques sur lesquels les normes et les pratiques de ces professions se sont construites.
L'avènement du numérique remet en cause ces dogmes et conteste les fondements des pratiques de travail de ces professions, pour ne pas dire les professions elles-mêmes. Parallèlement, le numérique ouvre des possibilités illimitées de repenser nos approches, notamment de redéfinir complètement la manière dont on organise, explique et gère la production documentaire. En fin de compte, le bien-fondé et la raison d'être de ces professions ne sont pas remis en cause, ce sont plutôt leurs méthodes et leur organisation qui sont contestées.
 
Pour revenir à notre analogie de guerre entre États américains, les deux parties ne devraient pas s'engager dans une guerre intestine pour occuper le territoire abandonné par leur clientèle au profit du cyberespace.
 
En conclusion, les archivistes et les bibliothécaires doivent explorer d'autres avenues pour transcender, dans un esprit constructif, respectueux et empreint de valeurs fondamentales, les frontières du monde prénumérique et assurer la contribution utile, pertinente et soutenue de tous les professionnels de l'information à la littératie et la démocratie au Canada.
 
Je vous remercie.
 
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