De la glaise aux puces électroniques : nouveaux systèmes de l'écrit, nouveaux types de décodages?

Discours de Daniel J. Caron à l’occasion du symposium Littéracie et citoyenneté au 21e siècle de la Société royale du Canada

Bonjour. Permettez-moi d’abord de remercier le comité organisateur du symposium, qui m’offre la chance de vous faire part de mes réflexions concernant les répercussions du numérique sur notre système de l’écrit et le fonctionnement de notre société.
 
L’évolution des technologies et des comportements humains qu’elles induisent repousse sans cesse les frontières des sociétés. De l’époque médiévale à la postmodernité, le foyer de l’action sociale s’est déplacé du village à la ville, puis à l'État. Il a ensuite transcendé les frontières géographiques pour s’établir plus avant dans les réseaux mondiaux.
 
Si la mondialisation a toujours été présente dans le discours et l’imaginaire humain, qu’il s’agisse de Sénèque, Voltaire ou, plus près nous, de Saskia Sassen ou Mandela, ce n’est que récemment, d’abord par le biais du transport, de la mobilité des biens et des personnes, et maintenant au moyen du message, des contenus, que cette mondialisation prend des formes toujours plus concrètes.
 
Ces courants ont transformé notre conception du temps et de l’espace, notre façon d’échanger et d’apprendre, notre vie quotidienne, la nature de nos relations et même l’être humain, tant dans sa dimension biologique qu’éthique.
 
Dans une société numérique, il est difficile de comprendre la mentalité qui prévalait aux époques précédentes. Mais pour saisir la nature de ces changements, nous devons réaliser que le principal déterminant est le produit d’une interaction toujours plus profonde entre humanité et technologie.
 
Au fil du temps, nous avons voulu consigner et mémoriser. Par le biais de l’oral et de ses litanies, de l’écrit et de ses textes, et maintenant par le truchement du numérique et de ses gazouillis, chaque époque veut préserver des traces.
 
Les cultures orales fondaient la mémorisation, la distribution et la transmission des savoirs sur la mémoire et la mnémonique. Ceci en limitera la portée dans le temps et l’espace.
 
L’arrivée de l’écriture et l’essor des tablettes d’argile favoriseront l’usage de l’écrit comme mécanisme de mémorisation tant privé que social. Babyloniens et Assyriens utiliseront le document, l’archive, pour consigner actes de propriété ou vente d’esclaves.
 
Reste que pendant un long moment de l’histoire, l’écriture est demeurée l’apanage des lettrés : prêtres, dirigeants ou administrateurs qui gouvernaient à partir de lieux centralisés.
 
Avec l’avènement des caractères mobiles, la production et la diffusion de l’information se sont démocratisées. Même si les structures de pouvoir ont continué à évoluer, le système d’écriture a, quant à lui, continué à exercer son contrôle sur la production, la distribution et la diffusion des savoirs.
 
Par la suite, la maîtrise de l’électricité, qui permet de coder et de transmettre de l’information, a réduit davantage la signification qu’avait l’espace géographique entre le créateur et l’usager.
 
Enfin, au fur et à mesure que l’écrit s’estompait au profit du numérique, la texture du continuum espace-¬temps s’est encore transformée. Une succession de progrès techniques en matière de technologies de l’information et de transmission à large bande a réduit la taille des appareils : les ordinateurs centraux se sont transformés en ordinateurs personnels, puis en téléphones intelligents, en tablettes et en puces cybernétiques.
 
Plus important encore, le modèle d’échange des contenus entre créateurs et consommateurs « de un à plusieurs », du monarque aux sujets, ou de l’entreprise aux clients, cède maintenant la place au modèle « de plusieurs à plusieurs », et la société délaisse ainsi peu à peu l’unique approche allant du sommet vers une base au profit d’une culture d’échange de contenus plus horizontale, sans étages et multidirectionnelle.
 
Aujourd’hui, nous pouvons observer que le passage de l’ère prénumérique à l’ère numérique remet en question la nature de notre système de l’écrit et, de façon plus fondamentale, les conventions qui l’entouraient. En effet, le passage de l’oral à l’écrit avait été principalement caractérisé par un contrôle et des interventions plus sentis dans la chaîne de production des contenus.
 
Qu’il s’agisse de la censure, des règles de publication, du droit d’auteur, des notions d’accès, de transparence ou de protection des renseignements, le prénumérique s’accommodait bien de normes, d’encadrement et de contrôle.
 
Le monde numérique nous surprend en remettant en vigueur des notions proches du système de l’oral, comme la porosité sociale des discours, la participation sans contraintes à l’agora politique et l’incontrôlable jeu de la vérité et du mensonge des énoncés.
 
Qu’est-ce que cela signifie pour nous, citoyens, et pour nous, institutions responsables du patrimoine documentaire? Il y a des conséquences majeures partout : sur l’acquisition et la constitution des archives, sur les lieux de savoir et leur organisation, sur l’accès. Ces questionnements sont fondamentaux. 

Notre premier questionnement porte sur l’archivage.

Archiver : nouveau défi? Car même sans intervention de tri, il y a tri. Naturel, forcé, biaisé ou régulé, le triage se fait d’une façon ou d’une autre. En vue de décider, en vue de se rappeler, de se souvenir, ou en vue de construire des identités, des preuves, ou simplement pour le bon fonctionnement de la société ou encore pour exprimer quelque chose.
 
Partant de Voltaire et de son texte Mémoire qui montre avec amusement à quoi un monde sans mémoire peut ressembler, nous arrivons à l’autre extrémité avec Borges et son texte Funes qui nous décrit le triste sort de l’homme-mémoire au sens robotique, mécanique, électronique ou informatique n’étant qu’une capacité de sauvegarde.
 
Cette mise en scène nous permet de voir l’arrivée de certaines pratiques, comme la création d’objets que l’on nommera tantôt document, tantôt livre. Mais de ce qui semble être un réflexe assez facile dans un monde qui « contrôle » sa production documentaire, nous évoluons vers un autre environnement plus prolifique et qui pose des enjeux nouveaux : que conserver?
 
En même temps se crée un engouement pour les leçons de l’Histoire, un besoin de connaître ses origines individuelles et sociales, et une soif étonnante pour ce qui deviendra les lieux de mémoire.
 
Ces manifestations d’intérêt créeront aussi une nouvelle passion pour l’« archivé », mais en lui donnant un sens beaucoup plus large, plus inclusif : art documentaire, archives personnelles, criminelles, photographies, et avec le développement technologique s’ajouteront de multiples produits de l’audio et du visuel jusqu’aux hologrammes : remise en question des frontières entre musées, archives et bibliothèques.
 
Enfin, viendront l’informatique et le Web, et les réseaux sociaux, et dans une forme de conséquence,  le retour de l’oralité par l’écriture. Les traces seront partout comme le verbe le fût et continue de l’être dans l’oralité. Comment comprendre cet univers? Qu’en conserver? Tout? De Borges et de Funes, nous en venons à croire que non. Nous en venons à mieux comprendre les risques, voire ici les incongruités, les dangers et impossibilités.
 
L’intellectualisation de la construction des archives est-elle donc une nécessité? La seule voie viable? 

La deuxième grande question est celle des lieux de savoir.

Dans le monde analogique, la bibliothèque nationale est un établissement de briques et de mortier consacré au savoir. Elle est caractérisée par l’idéologie du livre : la littératie et la démocratie sont appuyées par une collection complète dont l’accès est contrôlé par des professionnels, principalement à l’intention d’autres professionnels auxquels le public s’adresse pour obtenir l’accès.
 
Suivant ce modèle, l’établissement des correspondances et la description des documents sont des domaines exclusivement réservés à un groupe de professionnels. L’espace est aménagé de manière à présenter un ordre particulier, par exemple la classification décimale de Dewey.
 
Dans cet espace, le rôle d’institutions comme la nôtre était campé dans celui de lieu. Un lieu de rassemblement d’objets en vue de leur préservation et déploiement. Ces lieux physiques ont été gérés avec comme principal objectif l’accumulation, la collection d’objets reflétant la production documentaire de la société.
 
On y retrouvera documents gouvernementaux, archives privées ou livres acquis par le biais de différents mécanismes de triage plus ou moins machinaux, comme le dépôt légal, derrière lesquels il y a de multiples hypothèses.
 
Notre rôle a été jusqu’ici grandement facilité par les intermédiaires entre les créateurs d’information et les utilisateurs, c’est-à-dire les responsables de la diffusion d’une partie de cette création.
 
Notre rôle a donc été plutôt passif, et notre succès, garanti par le fait que nous n’avons pas – ou très peu – eu à choisir ce qui devait être préservé, car ce quelque chose était déjà assez bien contrôlé et défini en amont par ceux qui avaient à décider de ce qui serait publié. Nous avons simplement récolté.
 
Notre succès, nos résultats se sont souvent mesurés à notre capacité à collectionner de la manière la plus exhaustive possible non pas les contenus, mais les objets qui transportent les contenus.
 
Au fil du temps, nous avons même parfois négligé l’importance de refléter l’ensemble des énoncés qui participent à la formation des discours sociaux pour nous consacrer davantage et principalement à l’objet, au livre, au manuscrit, au portrait ou au document pensant que la collection d’objets reflèterait à un moment donné l’ensemble des énoncés d’une société et, enfin, son discours sur un sujet donné. Ce qui laisse croire à plusieurs que nous sommes représentatifs, à travers nos collections, de la production documentaire de nos sociétés. 

S’agirait-il davantage d’un mythe?

La bibliothèque numérique nationale, quant à elle, offre un accès à des ressources documentaires numériques en ligne, n’importe où et n’importe quand. Pour accéder aux documents, les utilisateurs passent par des plateformes de tierces parties, qui appartiennent généralement à des fournisseurs de services informatiques commerciaux. Par conséquent, l’accès n’est pas toujours gratuit, car des frais sont associés à l’utilisation des systèmes informatiques, à l’accès Internet et à la navigation sur le Web.
 
Plus important encore, l’organisation de l’information est centrée sur l’utilisateur, et l’information est souvent générée par ce dernier.
 
Dans ce domaine, l’idéologie du livre n’est plus dominante, car la lecture elle même a considérablement changé. Plutôt que de prendre connaissance d’un texte énonçant un argument détaillé, les utilisateurs lisent de courts articles comprenant de nombreux hyperliens.
 
En outre, la littératie n’est plus considérée comme la maîtrise d’un critère établi, mais plutôt comme la capacité de dépouiller les ressources documentaires sous leurs multiples formes.
 
Mon troisième questionnement concerne l’accès et la transparence dans ce nouvel environnement. En plus des agents sociaux que nous connaissons bien, comme les ministères et agents politiques de la société, un grand nombre d’autres agents venant du secteur privé et du secteur non gouvernemental produisent de l’information.
 
Ces agents jouent un rôle de plus en plus grand et produisent des contenus cruciaux au fonctionnement de nos sociétés et de la démocratie. Contrairement à la situation dans le monde prénumérique, ces agents possèdent aujourd’hui autant de moyens de produire des contenus que les autres agents de la société.
 
Si la citoyenneté a toujours été dépendante de l’accès à l’information de la gouverne en place, comment aujourd’hui assurer l’accès à l’information qui permettra cette citoyenneté dans un monde où la gouverne a fait place à une gouvernance, c’est-à-dire à la participation d’une multitude d’acteurs autres que les agents gouvernementaux traditionnels? 

Comment rendre accessible cette information?

Les trois questionnements sur lesquels je viens d’élaborer, acquisition, organisation des lieux et accès, ne sont que quelques exemples des défis devant nous.
 
En conclusion, j’aimerais souligner l’importance, dans un avenir rapproché, d’étudier plus à fond comment nous sommes passés de la glaise aux puces électroniques à la lumière de ce que nous avons appris en étudiant le passage de l’oral à l’écrit. C’est là, je crois, un retour vers des analyses fondamentales qui ne pourront que mieux éclairer notre devenir numérique et cette combinaison complexe et dynamique que forment l’humain et la technologie.
 
Merci. Je serai heureux de répondre à vos questions ou d’entendre vos commentaires.
 
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