Allocution présentée lors de la Conférence sur le Centre national de recherche de la Commission de témoignage et réconciliation du Canada

Honorables membres de la Commission,
Monsieur le Président,
Membres des Premières Nations, de la nation inuite et de la nation métisse,
 
Je vous remercie de me donner l'occasion d'être ici aujourd'hui, sur les terres ancestrales des Salish de la côte, pour vous faire part de mes réflexions concernant une activité importante : documenter et faire connaître ce qui s'est passé dans les pensionnats autochtones du Canada.
 
Comme nous le savons tous trop bien, l'histoire des pensionnats autochtones du Canada a laissé des marques profondes sur les relations entre les Autochtones et les non-Autochtones du pays.
 
Rappelons-nous les paroles du premier ministre Stephen Harper qui, en 2008, a présenté des excuses historiques aux survivants des pensionnats autochtones au nom du gouvernement fédéral. Je le cite :
« Le système des pensionnats indiens avait deux principaux objectifs : isoler les enfants et les soustraire à l'influence de leurs foyers, de leurs familles, de leurs traditions et de leur culture, et les intégrer par l'assimilation dans la culture dominante.
 
Ces objectifs reposaient sur l'hypothèse que les cultures et les croyances spirituelles des Autochtones étaient inférieures. […] Aujourd'hui, nous reconnaissons que cette politique d'assimilation était erronée, qu'elle a fait beaucoup de mal et qu'elle n'a aucune place dans notre pays. » Fin de la citation.
Depuis, de nombreuses personnes ayant survécu à des traumatismes, à la violence et à la négligence ont raconté leur histoire.
 
Bon nombre d'entre elles ont commencé à guérir.
 
Des excuses ont été présentées; on s'est engagé à dire la vérité et à se réconcilier.
 
Malgré tout, il reste énormément de travail à accomplir.
 
Peu de Canadiens, et bien peu de gens autour du monde, en savent long sur ce chapitre de notre histoire.
 
En tant que bibliothécaire et archiviste du Canada, je suis convaincu que mon institution peut jouer un rôle pour remédier à cette situation. En documentant ces événements et en les faisant connaître, nous empêchons les injustices de se reproduire.
 
La documentation se présente sous diverses formes, par exemple les témoignages oraux, les documents et les photographies, les récits en format numérique et les journaux intimes. La mémoire ne peut être conservée à un seul endroit; elle ressemble plutôt au Web, en ce sens qu'elle est dispersée parmi les personnes, les communautés et les organisations. Et il faut faire le lien entre le contenu et les personnes pour rétablir une compréhension générale des événements historiques, à l'échelle nationale et internationale.
 
Le mandat de Bibliothèque et Archives Canada consiste entre autres à servir de dépôt de documents permanent pour le gouvernement fédéral.
 
Nous sommes chargés de veiller à ce que les documents les plus importants soient choisis et préservés pour les générations futures, tant en format numérique qu'analogique.
 
En préservant les preuves de ce qui s'est passé et en les rendant accessibles, nous soutenons la démocratie et le savoir.
 
En effet, l'accès à des documents gérés convenablement, notamment à ceux qui expliquent les politiques et les décisions du gouvernement, est une caractéristique des sociétés et des gouvernements transparents et responsables.
 
Grâce à la préservation des documents d'archives et à l'accès à l'information qu'ils contiennent, nous pouvons raconter les épisodes marquants de notre histoire et créer une compréhension commune dans l'ensemble de la société, ce qui soutient le processus de vérité et de réconciliation en aidant à régler les réclamations et à mieux comprendre ce qui s'est passé. Ces facteurs permettent en fait d'édifier la mémoire collective d'une nation.
 
Par exemple, Bibliothèque et Archives Canada s'est associé avec la Fondation autochtone de l'espoir et la Fondation autochtone de guérison pour créer l'exposition itinérante intitulée Nous étions si loin…, qui présentait les témoignages oraux de huit Inuits décrivant leur expérience dans les pensionnats autochtones du Canada.
 
Ces témoignages s'appuient sur des documents d'archives recueillis dans des églises, des écoles et des archives publiques et privées.
 
On retrouve notamment des lettres et des journaux intimes, des photographies et d'autres documents originaux.
 
Ces documents réunis témoignent d'un effort de collaboration visant la compréhension mutuelle et la reconnaissance de la diversité des points de vue qui éclaire toute question.
Pourtant, malgré l'importance de son mandat à cet égard, il est maintenant clair que Bibliothèque et Archives Canada devra profiter des possibilités offertes par le nouvel environnement numérique pour continuer d'assumer ses responsabilités prévues par la loi et conserver son utilité, au XXIe siècle et au delà.
 
Le volume de documents générés dans le monde numérique fait en sorte qu'aucune institution ne peut à elle seule tenter d'obtenir, de préserver et de rendre accessible aux citoyens le patrimoine documentaire d'une nation.
 
De plus, en raison de l'avènement du paysage numérique, l'endroit physique où se trouveront les fonds d'archives devient de moins en moins important.
 
Le passage au numérique signifie qu'on peut accéder à l'information partout, en tout temps.
 
Même le terme « collection » est graduellement remplacé par le concept plus souple de ressources documentaires. Le terme « collection » sous entend une notion de limitation, d'immobilité et de regroupement. Or, dans le monde d'aujourd'hui - celui de l'informatique en nuage -, il est stimulant et très prometteur de tourner nos regards vers l'extérieur et d'élargir nos horizons.
 
En fait, dans nos propres tentatives pour moderniser les pratiques de Bibliothèque et Archives Canada, nous avons pris conscience que la collaboration continue avec de nombreux partenaires, dans divers domaines d'intérêt, permet de mieux servir les Canadiens. Cette collaboration fait en sorte que notre patrimoine documentaire est diffusé à plus grande échelle et qu'il contribue plus que jamais à édifier notre mémoire collective et l'histoire canadienne.
 
Les peuples autochtones sont des partenaires essentiels à cet égard.
 
Nous souhaitons miser sur la réussite d'efforts de collaboration, comme le projet Un visage, un nom, qui a permis à des jeunes du Nunavut d'identifier, à partir de photos, des personnes dans leurs collectivités. Ces documents se trouvent maintenant dans la collection de photographies d'Inuits de Bibliothèque et Archives Canada.
 
Les jeunes du Nunavut ont ainsi établi des liens avec leurs aînés, et nous avons amélioré leur accès à notre collection de photographies du Nord.
 
En 2009, au moment où le Musée canadien des droits de la personne développait ses galeries et son contenu sur le Web, des représentants de cette institution et de Bibliothèque et Archives Canada se sont rencontrés pour étudier des projets de collaboration éventuels, notamment dans les domaines de la numérisation, de la recherche et des prêts.
 
Nous pouvons nous inspirer de ce type de réussites pour établir de nouveaux partenariats afin de préserver notre mémoire et d'ouvrir la voie à une meilleure compréhension de notre histoire. En retour, cela nous aide à apprendre du passé pour agir de façon plus éclairée à l'avenir.
 
Soulignons un paradoxe intéressant : d'un côté, nous pourrions souhaiter tirer un trait sur ces événements tragiques de notre histoire, mais de l'autre, la compréhension mutuelle pouvant mener à de nouvelles relations et à la guérison exige que la mémoire collective soit protégée et agisse comme un phare, nous guidant vers un avenir meilleur.
 
Le programme Nous nous souviendrons d'eux, qui est très apprécié, associe la numérisation, les méthodes de recherche et les stratégies d'apprentissage pour faire revivre l'histoire des soldats de la Première Guerre mondiale. Nous pourrions envisager des projets de ce type pour soutenir la sensibilisation et la compréhension, au moyen de l'utilisation active des documents qui racontent l'histoire grâce à l'information qu'ils contiennent.
 
Dans ce domaine, Bibliothèque et Archives Canada possède une vaste expérience et peut s'avérer une ressource précieuse pour les chercheurs.
 
Idéalement, notre expérience de la gestion de vastes fonds de documents et de publications, notre savoir concernant les techniques de préservation des documents sur tous les supports, notre quête continuelle de moyens pour avoir accès plus rapidement et plus facilement aux sources d'information, notre connaissance des ensembles complexes de droits qui découlent des divers types de collections privées et publiques et notre engagement à recueillir et à préserver les éléments numériques de notre patrimoine documentaire pourraient contribuer à atteindre les objectifs liés à la conservation de la mémoire des pensionnats autochtones canadiens, et ainsi favoriser la guérison et la justice.
 
À ce stade, il faut se demander comment s'y prendre.
 
En raison des modes de transmission des connaissances et de la nature physique des documents de l'époque analogue, les archives d'alors prenaient la forme de chambres fortes. À l'ère numérique, nous pouvons relever le défi d'Isaac Newton et chercher à construire des ponts plutôt que de lever des murs. Ce faisant, nous nous assurerons que l'information dont nous disposons sera accessible pour tous, ce qui permettra à chacun de forger son identité et de participer à la mémoire collective de demain.
 
Relever ce défi ne relève pas du domaine de la chance ou de l'occasion : c'est un devoir. Nous devons amorcer un dialogue permanent qui révèlera ce que nous voulons accomplir ensemble, en tant que membres d'une même société.
 
C'est dans cet esprit que je tiens à participer à ces discussions et je suis certain que nous ferons des propositions intéressantes pour poursuivre l'important travail amorcé par la Commission de vérité et de réconciliation.
 
Merci.
 
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