Les archives numériques ou les archives au sein d'un univers numérique : être ou ne pas être

Une présentation de Daniel J. Caron à la University and Research Institution Archives Conference, Université de l'Alberta, Edmonton

Le passage au numérique comporte des changements perturbateurs


Les preuves du changement

L'un des signes de la transformation vers l'ère de l'information entre 1950 et 1980, réside dans le fait que partout au monde, la gestion de l'information s'est substituée à la fabrication de biens en tant qu'activité économique dominante. Nous avons atteint le point de non-retour en matière de stockage des données en 2002, au moment où la quantité d'information stockée en format numérique a surpassé celle des données conservées en format analogique. En 2000, le support analogique (papier, bande vidéo, etc.) servait encore au stockage de 75 % de l'information partout au monde, mais en 2007, on avait désormais recours au support numérique pour 94 % des données (Hilbert & Lopez, 2011).
 
Notre rôle s'exerce de façon différente

À l'heure actuelle, les bibliothécaires et les archivistes sont confrontés au défi d'adapter leurs méthodes traditionnellement utilisées dans un environnement principalement analogique à un univers de plus en plus numérique. Cela ne signifie pas que nous avons totalement renoncé à notre façon de faire pour en adopter une autre. Dans le cadre de notre mandat, nous devons continuer d'acquérir des ressources documentaires, de les préserver et de les rendre accessibles, ce qui signifie que nous continuerons de travailler dans un environnement hybride, avec des ressources documentaires, peu importe qu'elles se présentent dans un format matériel ou qu'elles soient chiffrées en bits et en octets. Toutefois, nous ne pouvons pas simplement transférer les méthodes éprouvées de l'environnement analogique vers l'univers numérique.
 
Le génie est sorti de la lampe

L'information a été libérée de ses supports matériels. Il en a résulté un déclin continu dans la relation statique entre un contenu en particulier et un médium de communications en particulier. La diffusion du contenu passe désormais par une plateforme unique, Internet, et par conséquent, les modèles opérationnels de diffusion du contenu au moyen de supports matériels ont perdu du terrain.
 
Par exemple, la distribution des journaux diminue et en réaction, les éditeurs optent de plus en plus pour les formats électroniques, et doivent relever le défi de maintenir leurs sources de revenus. En outre, l'industrie de la musique a été entièrement révolutionnée par la venue des formats numériques transmis par Internet, et, bien souvent, au moyen du partage direct de fichiers entre individus. Les disques vinyles sont remplacés par les disques compacts qui, à leur tour, sont remplacés par le téléchargement d'une seule chanson, rendu possible par des distributeurs tels qu'iTunes. Qui plus est, dans ce qui constituera certainement une étude de cas historique, les étudiants décortiqueront comment l'entreprise Blockbuster est devenue le principal distributeur de cinéma maison en tablant sur une chaîne de distribution de documents matériels, pour être ensuite supplantée par les câblodistributeurs et les distributeurs de services Internet comme Netflixet iTunes, qui offraient la lecture en transit de fichiers vidéos.
 
Même l'univers très conventionnel de la publication des textes universitaires s'est trouvé gravement perturbé. Depuis la venue de la tablette numérique, marché dominé par l'iPad, les établissements d'éducation s'empressent de remplacer leurs imprimés par des versions électroniques. Dans un geste audacieux, le gouvernement de la Corée du Sud vient même d'annoncer que d'ici 2015, on aura supprimé tous les manuels imprimés des écoles publiques pour les remplacer par des versions électroniques.
 
Mutation du mandat tandis que l'université se transforme : de lieu de savoir qu'elle était, elle est en voie de devenir un nœud dans le réseau de l'information

Les universités ont toujours été des centres géographiques où étaient regroupées des salles de classe, des bibliothèques et des installations de recherches, à proximité les unes des autres sur un même campus, où se côtoyaient des professeurs, des étudiants et des employés de soutien. Cela était tout à fait compréhensible à l'ère de l'imprimé, avant la révolution de l'information numérique. Les fruits du travail universitaire faisaient l'objet de livres et de documents imprimés rassemblés dans un lieu physique de façon à favoriser l'acquisition du savoir, au profit des personnes réunies dans des collectivités géographiques régies par une charte universitaire. L'acquisition du savoir se structurait autour d'un site particulier où l'on déterminait, par exemple, les cours offerts, les documents à acquérir pour constituer les collections, et la façon dont il fallait cataloguer le matériel et le rendre accessible. Essentiellement, dans ce type de milieu, les bibliothèques et les archives constituent des bassins de connaissances auxquels on obtient l'accès localement par l'entremise de professionnels de la connaissance, traditionnellement les bibliothécaires et les archivistes.
 
Avec l'arrivée d'Internet, la facilité avec laquelle il est possible de diffuser des renseignements numériques modifie en profondeur l'acquisition du savoir. Les frontières matérielles perdent énormément de leur importance, tout comme les lieux géographiques. L'accès contrôlé aux ressources documentaires est remplacé par l'accès électronique sans intermédiaire; l'organisation physique structurée des ressources documentaires dans un lieu physique cède la place au partage des ressources de renseignements dans des lieux multiples; et la concurrence entre ceux qui souhaitent consulter les rares sources d'information s'efface devant la collaboration entre les individus en vue d'obtenir l'accès à une surabondance de renseignements.
 
Par conséquent, au moment de soulever la question de savoir comment améliorer les activités de diffusion interne et externe, nous devons connaître à fond les différences fondamentales dans les modes de fonctionnement entre les bibliothèques et les archives en tant que lieu d'apprentissage d'une part, et d'autre part, un nœud dans un réseau d'information.
 
Libre accès : Ébranler les fondements de l'univers de la publication universitaire

Le libre accès, qui favorise l'accès libre et le remplacement des frais d'utilisation par des abonnements, gagne en popularité à l'échelle de la planète. Avec le soutien des organismes de financement, les bibliothèques et les établissements de services scientifiques, les chercheurs et les organisations de chercheurs constatent une transmutation dans les modes de publication universitaire tandis que le système actuel est en passe de devenir un système de libre accès axé sur la science. L'objectif est d'en accroître la portée, de créer un environnement international de recherche électronique qui conjugue des logiciels de recherche spécialisés et des outils d'information, de communication et de collaboration à la portée des chercheurs.
 
Les établissements et les organisations scientifiques, notamment le CERN, les U.K. Royal Societies et les sociétés savantes à l'échelle de l'Europe, ainsi que l'organisation de recherche connue sous le nom de Max Planck Society (MPG), soutiennent et favorisent ce mouvement. Mais les rôles dans le monde de la publication universitaire de l'avenir n'ont pas encore été distribués. Les scientifiques, les bibliothécaires, les éditeurs et les organismes de financement ont appris que la transition entre l'imprimé et le numérique suppose un travail énorme. Tous les groupes chargés de la production, de la publication, de la documentation et de l'archivage des connaissances scientifiques sont confrontés à des défis techniques et politiques. De quelle façon l'internationalisation de la science se répercute-t-elle sur les intérêts économiques, les droits de propriété intellectuelle et le revenu personnel découlant des résultats de la recherche?
 
Récemment, le Welcome Trust, la Max Planck Society et le Howard Hughes Medical Institute ont annoncé qu'ils lanceraient un journal de recherche d'accès libre, qui tentera de faire directement concurrence à Cell, Natureet Science en ce qui a trait aux articles proposés. Le premier numéro de la seule publication électronique consacrée aux sciences biomédicales et aux sciences de la vie, et à laquelle on n'a pas encore trouvé de titre, paraîtra à l'été 2012.
 
En réaction à la pléthore de données

Peu importe où l'on regarde, la quantité d'informations dans le monde augmente en flèche. Il est déjà assez difficile de suivre le courant et de stocker les bits qui pourraient être utiles, mais il est plus difficile encore d'analyser cette information, d'en dégager les tendances et d'en extraire les portions utiles. Et même, la pléthore de données a déjà commencé à transformer les entreprises, le gouvernement, la science et le quotidien. Cette masse de données recèle un grand potentiel bénéfique - tant et aussi longtemps que les consommateurs, les entreprises et les gouvernements font les bons choix quand il s'agit de restreindre le flux des données, ou de l'encourager.
 
Les gouvernements commencent tardivement à se faire à l'idée de publier davantage de renseignements - par exemple des données chiffrées sur le taux de criminalité, des cartes, des détails concernant les marchés gouvernementaux ou des statistiques sur le rendement des services publics - dans le domaine public.Les gens peuvent alors réutiliser ces renseignements de façons inédites pour bâtir des entreprises et demander aux élus de rendre des comptes. Les entreprises qui saisissent ces nouvelles opportunités ou qui fournissent à d'autres les moyens de les saisir, prospéreront. Les renseignements d'entreprise constituent l'un des éléments les plus florissants de l'industrie du logiciel.
 
L'un des défis les plus importants du 21e siècle dans le domaine de la science consistera à déterminer de quelle façon nous nous adapterons à cette nouvelle ère scientifique fondée sur une profusion de données. On reconnaît en cela un nouveau paradigme qui va au-delà de la recherche expérimentale et théorique et des simulations par ordinateur de phénomènes naturels, un paradigme qui exige de nouveaux outils, de nouvelles techniques et de nouvelles façons de travailler. De plus en plus, les découvertes scientifiques seront rendues possibles par les capacités informatiques de pointe qui aident les chercheurs à manipuler et à explorer de gigantesques ensembles de données. La vitesse à laquelle n'importe quelle discipline scientifique évolue dépendra du niveau de collaboration entre les chercheurs dans ce domaine en particulier, et avec les technologues, dans des secteurs de la cyberscience tels que les bases de données, la gestion de la transitique, la visualisation et les technologies de l'informatique en nuage.
 
Les « données ouvertes et liées » (LinkedOpen Data) visent à accroître la transparence et la reproductibilité des données de recherche, en mettant l'accent sur la qualité et sur l'utilité de ces données au lieu de l'évaluation des répercussions immédiates. Afin de permettre l'accès à l'information et son analyse dans l'avenir, toutes les données d'appui et les codes sources devraient être accessibles à tous, et l'on devrait également fournir une base de données substantielle et un dépôt « en nuage » pouvant héberger les données associées, des renseignements complémentaires et des outils.
 
En bref, la recherche et l'édition scientifiques sont en passe de quitter le laboratoire et la maison d'édition pour s'installer dans les nuages. Par conséquent, il est urgent de déterminer si les activités de diffusion interne et externe pour les bibliothèques de recherche et les archives doivent se faire au sein du nuage ou plus localement, dans un lieu bien circonscrit sur le plan géographique. La réponse à cette question aura un impact important sur la nature des activités entreprises.
 
Bibliothèque et Archives Canada s'adapte et se mobilise

À Bibliothèque et Archives Canada (BAC), nous en sommes venus à la conclusion que pour exécuter les fonctions traditionnelles d'acquisition, de conservation et d'exploration documentaires, nous devons être proactifs et remonter le courant dans le processus de documentation jusqu'au point de création des ressources documentaires numériques. La capture de l'instant de documentation ne constitue plus une fonction que les établissements chargés de la mémoire nationale exécutent de façon unilatérale. Elle s'effectue en collaboration, parmi les partenaires d'un réseau de patrimoine documentaire. Cette situation est très différente de celle qui prévalait dans le passé, quand on chargeait des institutions comme la nôtre de préserver la mémoire publique dans des domaines particuliers et de gérer, en fonction d'un mandat législatif donné, les ressources documentaires, au fil du temps et au nom de la population.
 
Le fait de recourir à un cadre de travail qui englobe l'ensemble de la société suppose des relations et des partenariats élargis d'un nouveau genre entre BAC et le reste de la société. Ce faisant, nous avons l'intention de déterminer les éléments qui respectent nos critères de préservation des archives et de délimiter les portions de nos fonds de données qui sont susceptibles d'être transférées à des partenaires mieux placés, parmi les autres organisations axées sur le patrimoine documentaire canadien. Cela signifie que nous devons renoncer au format et adopter l'environnement de la production documentaire tel qu'il est : nous devons le considérer moins sous l'angle de la médiation et davantage sous celui de l'autoproduction et de la publication.
 
En parallèle, nous avons déjà prévu, en collaboration avec d'autres partenaires, de considérer la création d'un réseau pancanadien du patrimoine documentaire. Il en va de la création de ce réseau comme de n'importe quel autre réseau de ce type : il faut d'abord entamer des discussions préliminaires concernant les fonds de données existants, les mandats, les capacités et les intérêts, afin de voir où se situent les domaines de collaboration possible. L'automne dernier, nous avons tenu notre première rencontre de consultation avec des milieux intéressés de l'extérieur, laquelle a été suivie d'une deuxième série de rencontres au printemps. Il s'agit là de la reconnaissance du fait que le nouvel environnement est entièrement décentralisé et que notre monopole en tant que gardiens du patrimoine documentaire national n'existe plus.
 
Il est à noter que dès 2017, Bibliothèque et Archives Canada ne recevra plus de dossiers gouvernementaux sur papier, ou très peu. BAC deviendra un dépôt numérique fiable, mais non pas en tant que bâtiment contenant des documents matériels rassemblés au moyen d'une méthode héritée de l'ère analogique. Plus précisément, nous envisageons notre rôle comme celui d'un nœud dans le réseau distribué, utilisant des services d'archivage sur le Web dans le nuage afin de maintenir des renseignements fiables et authentiques.
 
Résumé

Dans tout cela, il est important de retenir que nous devons réinventer les façons de travailler dans ces trois domaines : l'acquisition, la préservation et l'exploration des ressources. Nous avons besoin de nouvelles compétences et de nouveaux modèles afin de trouver notre place dans le nouvel environnement, à titre de meneur plus qu'à titre d'exécutant.
 
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