Les bibliothèques en tant qu’agents du changement

Présentation de Daniel J. Caron,

à l’occasion d’une discussion en table ronde,
à la conférence de l’Association internationale des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux,
Montréal, Québec.

Seul le texte prononcé fait foi

Bonjour,

Je tiens à remercier les organisateurs de la conférence de m’avoir invité à participer à la discussion d’experts d’aujourd’hui.  Récemment, j’ai eu de nombreuses occasions de m’adresser à divers publics au sujet de l’évolution des pratiques de base des institutions de mémoire dans le monde numérique.

En résumé, ce qui fonctionnait bien à l’époque où l’information était consignée sur un support analogique ne convient pas nécessairement au domaine numérique.

Autrement dit, les règles du jeu ont changé.

Ceux parmi vous qui sont chargés de documenter le monde de la musique le savent depuis longtemps.
Je joins ma voix à celles des nombreux observateurs qui affirment que l’industrie de la musique est à l’avant garde des changements provoqués par l’évolution des technologies de l’information et des communications.

Le secteur de la musique est devenu un point de repère pour évaluer l’importance des changements qui affectent les modèles d’affaires existants. De plus, les intervenants de ce secteur ont su prendre des mesures novatrices pour exploiter les nouvelles possibilités offertes par l’écosystème numérique. En effet, la plupart de ceux qui sont ici aujourd’hui ont vécu les profonds changements dans la façon dont la musique a été enregistrée et distribuée.

Nous sommes passés des disques vinyles aux cassettes, puis aux disques compacts avant d’en arriver aux bibliothèques musicales stockées dans les nuages qui permettent de diffuser la musique sur de multiples appareils fixes ou mobiles.

Le secteur de la musique se distingue par la facilité avec laquelle les consommateurs passent des plateformes existantes aux technologies plus perfectionnées.  Les musiciens, les producteurs et les éditeurs de musique doivent donc s’adapter à l’évolution rapide des tendances dans le monde de la production et de la distribution.  Récemment, c’est Internet qui a déclenché le changement le plus radical.  Ce sont peut être les réseaux de partage de fichiers qui ont entraîné le changement le plus profond.

Ainsi, en dix huit mois, Napster est passé de zéro à cinquante-deux millions d’utilisateurs.  Ce processus a bouleversé la façon de grouper les œuvres musicales, puisque les utilisateurs choisissent des pièces individuelles plutôt que des compilations.

Apple a profité des nouvelles tendances des consommateurs et des répercussions des litiges sur les droits de propriété intellectuelle pour devenir l’entreprise la plus rentable du monde.  Elle offre à la fois des chansons individuelles et des compilations sur iTunes et vend des lecteurs de musique mobiles : iPod, iPhone et iPad.  Pour les producteurs de disques, l’utilisation d’Internet comme principal mode de distribution de la musique a radicalement changé l’industrie.

En examinant le tableau des ventes mondiales par plateforme, on constate que les ventes augmentent constamment quand les consommateurs passent des disques vinyles aux cassettes et qu’elles atteignent un sommet avec les disques compacts encodés numériquement.  Toutefois, la popularité croissante d’Internet a provoqué un ralentissement des ventes de musique enregistrée.  Ceci laisse croire que l’industrie de la musique en est profonde mutation. Pourtant, selon la diapositive suivante, le marché de la musique est en plein essor.

Les consommateurs ont accès à plus de contenu, les créateurs ont plus d’options, et les occasions d’affaires sont beaucoup plus nombreuses qu’avant.

Il est vrai que les revenus de certaines maisons de disques ont chuté au cours de la dernière décennie.

Toutefois, les résultats de l’ensemble de l’industrie de la musique (qui regroupe les maisons de disques indépendantes, les interprétations en direct, les produits dérivés, les cours de musique, etc.) sont excellents.

Les statistiques de la Fédération internationale de l’industrie phonographique démontrent que les ventes dans l’industrie de la musique en général, qui comprennent les revenus tirés de la musique utilisée dans les campagnes de publicité radiophonique, les ventes de musique enregistrée et d’instruments de musique, les recettes générées par les spectacles et les ventes de lecteurs de musique, sont passées de 132 à 168 milliards de dollars entre 2005 et 2010.

La croissance est particulièrement importante dans le domaine de la musique en direct.
De 1999 à 2009, les ventes de billets de concerts aux États Unis ont triplé, passant de 1,5 à 4,6 milliards de dollars, ce qui dépasse largement le taux d’inflation et la croissance de la population.
Avant, il était assez simple de définir et de mesurer l’ensemble de l’industrie : il suffisait de dresser la liste des maisons de disques et de faire la somme de leurs revenus et de leurs profits. L’évolution des habitudes de consommation et de création de la musique a cependant complexifié ce secteur.
Il était aussi plus simple de constituer une collection, car les bibliothèques, dont les bibliothèques musicales, étaient liées à un modèle de publication traditionnel.

De nos jours, une part de plus en plus grande de la musique produite est créée par des entreprises ou des particuliers dont le style, la qualité et les modèles d’entreprise varient énormément.
Autrement dit, la production et la distribution de la musique sont devenues beaucoup plus démocratiques qu’avant. Tout le monde, même moi, peut créer de la musique et la publier sur Internet.

Par conséquent, une institution comme Bibliothèque et Archives Canada, dont le mandat consiste à saisir, à préserver et à rendre accessible le patrimoine documentaire de la société canadienne, doit être consciente qu’elle ne peut se contenter des méthodes traditionnelles pour constituer un patrimoine véritablement représentatif.


Par exemple, dans le but de rendre les pièces de nos fonds documentaires analogiques plus accessibles au grand public, nous avons étudié deux possibilités. La première, bien entendu, consiste à numériser une partie de nos fonds documentaires analogiques.

Le Gramophone virtuel de BAC est un site Web multimédia consacré aux débuts de l’enregistrement sonore au Canada. Il donne un aperçu de l’époque des 78 tours au pays.  La base de données contient des images et des renseignements sur plus de 15 000 78 tours et enregistrements sur cylindre mis sur le marché au Canada. On y trouve également de l’information sur des enregistrements étrangers qui mettent en vedette des artistes canadiens ou qui présentent des compositions canadiennes.

Nous avons aussi collaboré avec le Centre national des Arts à Ottawa afin de lui remettre le piano et la célèbre chaise de Glenn Gould.  Ce transfert donne un bon exemple d’une pièce de BAC qui sera conservée à un emplacement plus approprié.  Si le piano était resté dans les collections de BAC, il n’aurait probablement jamais servi.  Il peut maintenant être utilisé à l’occasion et admiré par le public à un endroit bien en vue.

Je suis fier de ces réalisations, mais je suis bien conscient que ces deux projets étaient assez simples à résoudre d’un point de vue logistique.  Je ne veux pas dire que tout s’est fait facilement, bien au contraire. Ces projets ont exigé un travail considérable, mais nous n’avons pas eu à composer avec la complexité dynamique de ce que l’on appelle communément un « problème épineux ».

Bien entendu, la question de savoir comment nous pouvons saisir et préserver la musique codée numériquement, qui est distribuée sur Internet et qui constitue une partie du patrimoine documentaire du Canada, est un « problème épineux ».

De nombreux facteurs doivent être pris en considération.

Grâce aux technologies de plus en plus accessibles et à la croissance exponentielle des réseaux, les musiciens qui souhaitent travailler par eux mêmes peuvent maintenant créer, arranger, modifier et mettre en marché leur musique comme jamais auparavant.  Résultat : les œuvres musicales sont beaucoup plus nombreuses et variées, et les moyens de communication utilisés se sont multipliés. Il est donc extrêmement difficile de recenser tout le contenu canadien.  Comme toutes les ressources documentaires disponibles sur Internet, la durée de vie de la nouvelle musique peut être très courte.
Par conséquent, nous ne pouvons pas attendre 20 ou 30 ans avant de décider s’il faut saisir et préserver les œuvres.

De plus, comment devons nous gérer l’échantillonnage, l’adaptation et le remixage constants rendus possibles par la musique numérique?

Par exemple, un enregistrement peut obtenir un certain succès et devenir viral après avoir été intégré à une autre œuvre musicale ou utilisé dans une publicité, une vidéo ou un film.
Puisque les gens ont l’habitude d’afficher des liens vers des chansons sur Facebook et Twitter, ne devrions nous pas documenter aussi les contextes sociaux dans lesquels la musique se transmet?
Il suffit de regarder le succès phénoménal de Justin Bieber, un amateur diffusant ses vidéos sur YouTube qui est devenu une célébrité connue mondialement.

Parce qu’il est relativement facile à utiliser, Internet fournit aux musiciens un accès extraordinaire au public du monde entier et donne la possibilité de devenir célèbre du jour au lendemain.
Pour saisir et préserver notre nouveau patrimoine musical numérique, nous devrons absolument nous montrer beaucoup plus proactifs qu’avant et lancer le processus de préservation dès la création d’une œuvre.

Pour que les générations futures puissent comprendre ce que nous avons décidé de conserver à leur intention, nous devrons aussi adopter une démarche pansociétale relativement à la gamme des œuvres créées et aux contextes dans lesquels la musique est produite.

Pour réaliser une tâche aussi complexe, le travail en vase clos ne suffira pas.  Des institutions ont récemment lancé de nouveaux projets de collaboration.  À titre d’exemple, le National Music Centre de Calgary et l’Académie canadienne des arts et des sciences de l’enregistrement travaillent de concert afin de constituer et d’exposer la collection du Panthéon de la musique canadienne.

Une collaboration continue et réfléchie est de plus en plus nécessaire, et je suis convaincu que Bibliothèque et Archives Canada serait un partenaire précieux dans le cadre de tout effort conjoint visant à mieux faire connaître le patrimoine musical du Canada aux Canadiens.

Merci.

 

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