L'essor du curling au Canada

 

Le bloc de départ (1500-1800)

Les origines controversées du curling et son implantation subséquente en Amérique du Nord

Tableau intitulé HUNTERS IN THE SNOW, de Pietr Bruegel (père), vers 1565

Hunters in the Snow de Pietr Bruegel (père), vers 1565
Source : Kunsthistorisches Museum Vienna's (disponible en anglais seulement)
© Domaine public, nlc-10086

Bien qu'il ait déclaré dans History of Curling (disponible en anglais seulement) que rien ne prouvait ni l'âge ni les règles initiales de ce jeu (p. 3), le révérend John Kerr, grand historien écossais en la matière, a pourtant consacré le premier chapitre de son livre aux origines de ce sport.

Certains spécialistes font valoir que des artistes flamands du XVIe siècle ont illustré dans quelques-unes de leurs œuvres un jeu qui évoque le curling, notamment le peintre Pietr Bruegel dans les tableaux intitulés Les chasseurs dans la neige et Le trébuchet. D'autres disent plutôt que c'est en Écosse qu'on trouve les plus vieilles preuves tangibles de ce sport sous forme de pierres sur la glace. On y a en effet découvert de nombreux artéfacts, dont le plus ancien, la pierre de Stirling, date de 1511. Plusieurs historiens dénotent de leur côté que bon nombre d'expressions liées au curling semblent provenir de l'Europe continentale. Kerr conclut cependant qu'on a surestimé ce nombre, et que, même dans le cas contraire, cela ne prouve pas nécessairement que le curling ait pris naissance aux Pays-Bas.

Tableau intitulé WINTER LANDSCAPE WITH A BIRD TRAP, de Pietr Bruegel (père), vers 1565

Winter Landscape with a Bird Trap de Pietr Bruegel (père), vers 1565
Source : WebMuseum Paris
© Domaine public, nlc-11943

À l'examen des données, Kerr déclare qu'il n'a jamais existé ailleurs de jeu ressemblant suffisamment au curling pour permettre de douter qu'il ne soit pas originaire d'Écosse (p. 3). Dans son livre intitulé Curling: The History, The Players, The Game (disponible en anglais seulement), l'auteur Warren Hansen résume également cette théorie en affirmant qu'étant donné qu'aucune pierre n'a été trouvée ailleurs, le jeu doit nécessairement provenir de l'Écosse (p. 20). Hansen souligne en outre qu'il est clair que ce sont les Écossais qui ont cultivé le jeu, l'ont amélioré, en ont établi les règles, l'ont élevé au rang de passe-temps national et l'ont exporté dans d'autres contrées (p. 20 et 21). L'Écosse s'est approprié le curling, l'améliorant graduellement au fil des siècles.

Les pierres

Warren Hansen, écrivain spécialiste en curling, croit que l'évolution de ce jeu est directement liée aux modifications subies par l'équipement, plus particulièrement par les pierres. Dans son livre History of Curling, John Kerr leur consacre un chapitre entier où il les classe dans l'une ou l'autre des trois catégories ci-après.

Les « kuting-stones », « kutty-stanes », « piltycocks » ou « loofies »

En lieu et place d'une poignée, ces pierres étaient dotées d'une sorte de dépression conçue pour accepter le doigt et le pouce du joueur. On devait les lancer le plus loin possible sur une piste plus courte que celles d'aujourd'hui. Elles étaient par ailleurs plus petites que les pierres à poignée subséquentes et pesaient généralement entre 2 et 11 kilogrammes. On estime que ces pierres ont été en usage de 1500 à 1650. Un exemple bien connu appartenait à un des premiers curleurs, le célèbre révérend W. Guthrie.

Les blocs dégrossis

De nombreux exemplaires de ce type ont été préservés. Il s'agissait de galets pourvus d'une poignée, plus volumineux et lourds que les premières pierres. On les a utilisés pendant près de 150 ans, soit de 1650 à 1800 approximativement. À cette époque, les curleurs trouvaient leurs pierres dans le lit des cours d'eau ou à flanc de montagne, et y fixaient un morceau de fer recourbé en guise de poignée. Leur poids variait d'environ 9 à plus de 51 kilogrammes. Même si les pistes d'alors étaient plus courtes, les joueurs devaient être très forts pour les lancer.

Les pierres circulaires

Les plus anciennes de ces pierres étaient relativement lourdes, faisant osciller la balance à plus de 31 kilogrammes. Au fil du temps, leur évolution a entraîné une uniformisation graduelle, ainsi qu'une moins grande diversité de formes. C'est d'ailleurs ce type de pierre qu'on utilise encore aujourd'hui. Dans un ouvrage intitulé Curling in Ontario, 1846-1946 (disponible en anglais seulement), John Stevenson note que le savoir-faire d'artisans chevronnés a permis de façonner la pièce d'équipement des curleurs modernes, soit une pierre symétrique, habituellement faite de granit ou de basalte, parfaitement arrondie, impeccablement polie et pourvue d'une poignée des plus adéquates (p. 20).

Gravure de la pierre de curling du révérend W. Guthrie, 1645

Pierre de curling du révérend W. Guthrie, 1645
© Domaine public, nlc-11936

Gravure d'une pierre de curling appelée BLACK MEG, de Coupar-Angus

Pierre de curling « Black Meg », de Coupar-Angus
© Domaine public, nlc-11937

Gravure intitulée TAM SAMSON'S STONE

Pierre de curling de Tam Samson
© Domaine public, nlc-11938

 

Références au curling en Écosse

Kerr fait remarquer qu'aucun historien ni poète écossais ne mentionne le curling avant 1600. Toutefois, en 1976, le professeur d'histoire John Durkan a découvert dans les documents d'un notaire de Paisley une invitation du moine John Slater à Gavin Hamilton, représentant de l'abbé, à participer à un concours de jet de pierres sur la glace en février 1541 (le défi a été accepté).

Toujours selon Kerr, entre les années 1600 et 1700, on parle bien de pierres et de curleurs, mais rien n'est dit sur le jeu lui-même. La plus ancienne occurrence du terme « curling » a été relevée dans un poème écrit en 1620 par Henry Adamson.

Au fil du temps, les références au curling deviennent plus fréquentes. Dans The Curling Companion (disponible en anglais seulement), W. H. Murray note que la toute première description d'un match a été publiée dans l'édition de février 1771 du Weekly Magazine, dans un article signé par James Graeme, un étudiant en théologie de 22 ans (p. 41).

Bien qu'on ne détienne aucune preuve que Robbie Burns ait jamais joué au curling, on trouve dans ses écrits un éloge funèbre à son ami (Tam Samson's Elegy) où il se demande éloquemment ce que feront les curleurs locaux sans un de leurs meilleurs joueurs.

When Winter muffles up his cloak,
and binds the mire like a rock;
When to the loughs the curlers flock,
Wi' gleesome speed,
Wha will they station at the cock?-
Tam Samson's dead!

He was the king of a' the core,
To guard, or draw, or wick a bore,
Or up the rink like Jehu roar
In time o' need;
But now he lags on death's hog-score:
Tam Samson's dead.

Les clubs de curling

Dans l'Écosse d'antan en matière de curling, il y avait fort peu d'uniformité aux chapitres de la forme comme du contenu. Les joueurs apportaient leurs propres pierres qui différaient sur les plans tant du contour que de la taille et du poids. Les pistes n'étaient pas de la même longueur, et les règles variaient d'un club à l'autre en ce qui a trait au balayage. Certaines équipes étaient formées de quatre joueurs, et d'autres, de neuf et plus, lesquels pouvaient lancer soit une, soit deux pierres chacun. Mais, plus les routes et les communications s'amélioraient, plus les curleurs cherchaient à se mesurer les uns aux autres; peu à peu il était devenu nécessaire de normaliser les éléments du jeu pour faciliter la concurrence. À Kilmarnock et dans la région d'Édimbourg, les équipes se composaient toutes de quatre joueurs qui lançaient chacun deux pierres. En 1938, le Royal Caledonian Curling Club a adopté ces règles, qui sont encore aujourd'hui la norme dans le monde entier.

Toujours dans The Curling Companion (disponible en anglais seulement), W. H. Murray parle de la montée des clubs de curling. Il soutient que si jusqu'en 1800, l'évolution du curling était tributaire de celle de la pierre, elle s'est ensuite largement appuyée sur le développement des clubs. Ce sont en effet ces derniers qui ont encouragé l'usage de la pierre circulaire et qui ont tenté de s'entendre sur des règles aptes à favoriser la compétition. Attirant des gens de tous les milieux, les clubs ont également dû imposer une certaine discipline. Quelques-uns ont notamment infligé des amendes aux joueurs qui employaient des jurons. Respectant l'esprit terre-à-terre des Écossais, un club a même adopté un punch au whisky comme sa boisson privilégiée… afin, bien sûr, d'encourager la culture de l'orge! (p. 53 à 55)

Gerald Redmond, dans sa thèse intitulée The Scots and Sport in Nineteenth Century Canada (disponible en anglais seulement), écrit que de nombreux clubs interdisaient les discussions sur la politique et la religion. L'auteur croit qu'il s'agissait-là d'un autre exemple de la démocratie au sein du curling, puisque des adversaires sur le plan idéologique pouvaient ainsi profiter du jeu sans se soucier de leurs différends (p. 181).

Les Écossais exportent bientôt leur jeu au Canada et, en 1807, le club de Montréal devient le premier à s'établir hors de leur pays.

L'établissement du Royal Caledonian Curling Club comme organe directeur en 1838 fait en sorte que le curling soit réellement consacré sport national de l'Écosse. Ce club fondateur a ensuite donné naissance à tous les organismes du Canada et d'ailleurs.

La ligne de jeu (1760-1850)

Les premiers balbutiements du curling au Canada

Le curling, emprunté à l'Écosse, était déjà joué de façon informelle au Canada avant 1800. On reconnaît généralement que plus tard, le 78e régiment des Highlanders de Fraser faisait fondre des boulets de canon pour en faire des « pierres » de fer utilisées dans des joutes à Québec en 1759 et en 1760.

De tels galets métalliques, fabriqués dans une forge de Trois-Rivières, ont longtemps été employés au Québec en remplacement des pierres de granit, lequel était difficile à importer de l'Écosse. Dans un livre intitulé History of Curling (disponible en anglais seulement), John Kerr raconte qu'ils ressemblaient à d'énormes théières, pesaient entre 21 et 30 kilogrammes et appartenaient aux clubs.

Jusqu'en 1953, l'association féminine de la filiale canadienne du Royal Caledonian Curling Club utilise ces « fers » dans le cadre des compétitions annuelles pour le trophée Lady Tweedsmuir. Tant au Québec que dans la vallée de l'Outaouais, on s'en sert régulièrement jusque vers 1955, quand elles sont enfin remplacées par leurs équivalents en granit, ramenant ainsi ces régions au même niveau que le reste du Canada et du monde. L'utilisation de pierres métalliques était en effet problématique quand venait le temps d'organiser des parties et des bonspiels (tournois) avec des équipes québécoises.

Le premier club de curling au Canada est formé à Montréal en 1807 par 20 marchands, qui n'utilisent encore que des galets de fer. Ce club célébrera en 2007 son 200e anniversaire d'activité continue; on peut lire le début de son histoire dans un document intitulé The Montreal Curling Club, 1807-1907 (disponible en anglais seulement). Ce sont par ailleurs ses membres qui jouent en 1835 la toute première partie entre villes canadiennes contre le club de Québec à Trois-Rivières, à mi-chemin entre les deux cités. L'équipe de Québec ayant gagné, celle de Montréal a dû défrayer les coûts du souper (à l'opposé de la tradition actuelle). Fait à noter, forcés de boire du vin et du champagne, les joueurs se sont plaints de l'absence de whisky.

Après l'inauguration du club de Montréal, d'autres entités prennent forme à Kingston (1820), à Québec (1821), à Halifax (1824) et ailleurs. Le club de Toronto est fondé en 1836, et un de ses membres, James Bicket, publie en 1840 le premier manuel sur le curling portant simplement le nom de Canadian Manual on Curling (disponible en anglais seulement). Ce guide pratique [PDF 5,72 Mo] (disponible en anglais seulement) comprend notamment des remarques sur l'histoire du jeu de même que de la constitution du club de Toronto.

L'établissement du Royal Caledonian Curling Club à Édimbourg a été très important pour le curling canadien en ce qu'il a contribué à la normalisation du sport. Les clubs du Québec se sont rapidement associés à l'organisation écossaise en créant une filiale canadienne en 1841. Cette association a permis d'uniformiser les éléments du jeu, mises à part les pierres, qui étaient encore soit en fer, soit en granit. Les clubs ontariens se sont joints à la filiale canadienne plus tard. Ce faisant, les entités du pays ont pu maintenir des liens étroits avec le club fondateur écossais.

Gerald Redmond, dans sa thèse intitulée The Scots and Sport in Nineteenth Century Canada (disponible en anglais seulement), suggère de nombreuses raisons justifiant le succès du curling au Canada. Il parle notamment d'un climat favorable, de l'abondance de plans d'eau, de la formation de clubs, des riches amateurs, ainsi que de l'enthousiasme des Écossais arrivant en nombre au pays ou désireux d'ouvrir leur sport national aux gens d'autres nationalités. Redmond note en outre que pendant les siècles pendant lesquels on a joué au curling en Écosse, le sport était renommé pour ses tendances démocratiques (p. 142). Or, ce penchant s'est également manifesté au Canada, plus particulièrement dans les clubs militaires, au sein desquels des personnes de divers grades pouvaient en effet jouer ensemble.

Dans un ouvrage intitulé Curling in Ontario, 1846-1946 (disponible en anglais seulement), John A. Stevenson raconte qu'en 1841, il existait deux clubs militaires à Montréal, soit celui du 71e régiment (maintenant connu sous le nom du Highland Light Infantry) et celui du régiment des Dragoon Guards, lesquels ont tous les deux fait concurrence au club de Montréal. De son côté, Doug Maxwell, auteur de Canada Curls (disponible en anglais seulement), fait remarquer qu'au Canada, le curling a toujours suivi l'histoire des forces armées et de leurs pendants civils, les forces policières (p. 55).

Avant 1850, les routes étant peu praticables et les chemins de fer, inexistants, il est difficile d'organiser des tournois entre villes éloignées. Il faut par exemple prévoir trois jours pour un match entre les équipes de Toronto et d'Hamilton, pourtant séparées d'à peine 80 kilomètres. Les clubs de Toronto et de Scarborough se rencontrent plus souvent, étant moins distants l'un de l'autre.

Au centre du Canada et dans la région atlantique, on joue également au curling avant la formation de clubs organisés. On trouve les premières traces du jeu à Toronto vers 1825, et on sait que des parties sont disputées contre Scarborough dès 1830. Dans ces régions, ce sont les immigrants écossais qui sont les pionniers en la matière. Bon nombre d'entre eux sont maçons et fabriquent leurs propres pierres à partir de blocs de granit laissés par les glaciers dans les champs qu'il faut dégager pour l'agriculture. Selon David B. Smith, dans Curling: an Illustrated History (disponible en anglais seulement), avant l'arrivée des galets conventionnels, on se servait souvent de « pierres » en bois dans le Haut-Canada, surtout dans la région de Galt. Ces pierres étaient habituellement taillées dans l'érable ou le bouleau, puis encerclées d'un ruban de fer en leur centre pour éviter le fendage et leur ajouter du poids.

À cette époque, les parties sont jouées à l'extérieur. Ce n'est que plus tard que les clubs construisent des bâtiments en bois pour éviter d'avoir à déneiger leurs surfaces de jeu. Au début, ces bâtiments ressemblent davantage à des hangars, mais plus tard, ils protègent aussi les pistes contre le dégel. En 1838 le club Royal Montréal est le premier en Amérique du Nord britannique à construire un terrain intérieur.

Parmi les clubs formés avant 1850, on compte le Royal Montréal (1807), ceux de Kingston (1820), de Québec (1821), d'Halifax (1824), de Fergus (1834), de West Flamborough (1835), de Milton (1835), de Toronto (1836), de Galt (1838), de Guelph (1838), d'Hamilton (1838), de Scarborough (1839), des Dragoon Guards à Chambly (1841) et du 71e régiment, maintenant appelé le Highland Light Infantry (1841), ainsi que le Montreal Thistle Club (1842), le club de Paris (1843), le club de London (1847) et le Caledonia à Montréal (1850). Le club de Fergus se targue notamment d'opérer chaque année depuis sa fondation en 1834, ce qui en fait le plus ancien club en activité continuelle en Ontario.

 

Dans les provinces atlantiques, en plus du club d'Halifax (1824), David B. Smith écrit dans son ouvrage Curling: an Illustrated History (disponible en anglais seulement) qu'on parle du jeu aux mines d'Albion et à Pictou, en Nouvelle-Écosse, dès les années 1840 (p. 132). Toujours à Pictou, on forme le New Caledonian Curling Club en 1852. Au Nouveau-Brunswick, on assiste à l'apparition du premier club, celui de Fredericton, en 1854, bientôt suivi de plusieurs autres. Dans un livre traitant du curling New Brunswick Curling Records (disponible en anglais seulement), Alan O. Garcelon dresse l'historique du sport dans cette province jusqu'à ce jour. À Terre-Neuve-et-Labrador, on joue au curling depuis les années 1830 sur le lac Quidi Vidi; un club est fondé à St. John's en 1843. En 1850, des clubs sont créés dans toutes les provinces de l'est, sauf l'Île-du-Prince-Édouard. L'Ontario est alors le centre du curling au Canada, mais le sport s'étendra bientôt vers l'ouest.

La maison (après 1850)

L'évolution du curling à titre de sport canadien, ses répercussions sur la culture et l'influence de cette dernière sur le jeu

En 1850, le curling s'était déjà taillé une place de choix dans l'est du Canada. Bien qu'il ait pris naissance au Québec, c'est le sud de l'Ontario qui en est devenu le centre pendant la plus grande partie du XIXe siècle, en raison de l'arrivée de nombreux Écossais dans la province et de l'expansion des chemins de fer. Le sport continué sa montée vers l'est, et en 1879, il s'organise à l'Île-du-Prince-Édouard par le biais de la création du Caledonian Club de Charlottetown. Dans un livre appelé Open House: Canada and the Magic of Curling (disponible en anglais seulement), Scott Russell intitule un de ses chapitres « The Island Way » (la manière insulaire) et y décrit l'histoire et l'état actuel du curling dans cette province.

C'est également à partir de 1850 que le sport commence sa migration vers l'ouest. Vera Pezer, dans The Stone Age: A Social History of Curling on the Prairies (disponible en anglais seulement), explique que plus que tout autre jeu, le curling s'est rapidement enraciné dans les Prairies à cause des trains et des Écossais qui les empruntaient. Elle écrit même que ce jeu a défini la nature et l'esprit des gens de la région (p. 1 et 2). Selon l'auteur, l'autodiscipline, la persévérance, la patience et la coopération requises par le curling caractérisaient en effet les pionniers du centre du Canada, liées qu'elles étaient à tous les aspects - politiques, religieux et commerciaux - de la vie dans les Prairies.

Au Manitoba, un club est formé en 1876, mais il ferme ses portes en 1884. En 1881, on fonde le Granite Club à Winnipeg, lequel devient très influent auprès des autres clubs de l'ouest, notamment au chapitre de l'utilisation de pierres en granit. Après la mise sur pied en 1874 de la filiale ontarienne du Royal Caledonian Curling Club, on crée celle du Manitoba en 1888. Or, en encourageant les compétitions entre clubs, cette dernière a favorisé la constitution de 17 nouvelles entités, de Calgary à Edmonton jusqu'à Port Arthur dans l'est.

C'est à partir de ce moment que les pierres en granit deviennent la norme et que disparaissent les galets en bois ou en fer utilisés jusque-là. Les températures plus froides des Prairies produisant une glace plus épaisse, on se met à y creuser des appuis-pieds, et les blocs de départ remplacent peu à peu les étriers d'antan (plaques en fer déposées sur la glace ou fixées aux souliers).

En 1879, le curling apparaît à Prince Albert et à Battleford en Saskatchewan. En Alberta, le premier club est formé à Lethbridge en 1887, suivi de ceux de Calgary et d'Edmonton en 1888. En 1889, on organise le premier bonspiel de Winnipeg, lequel deviendra le tournoi le plus couru au Canada jusqu'à l'arrivée du Brier en 1927. Lors de la visite de curleurs écossais en 1903, ce bonspiel est, avec la foire industrielle de cette année-là, l'un des deux événements les plus importants de la ville. On rapporte même qu'une session de la législature manitobaine a dû être annulée faute de quorum, puisque de nombreux membres étaient à la compétition. D'autres bonspiels sont bientôt organisés à Calgary, à Edmonton et ailleurs. Au début du XXe siècle, ces tournois deviennent la forme de compétition la plus populaire, et le demeurent même après l'institution du Brier.

En Colombie-Britannique, le premier club fait son apparition à Golden, en 1894; l'année suivante, il se joint, avec celui de Kaslo, à la filiale manitobaine du Royal Caledonian Curling Club. L'association britanno-colombienne a par ailleurs publié un document intitulé The History of Curling in British Columbia (disponible en anglais seulement) relatant 100 ans d'histoire de ce sport dans la province, soit de 1895 à 1995. Les auteurs y expliquent que si l'évolution du curling en Colombie-Britannique a accusé un retard de 90 ans par rapport à l'est du Canada, c'est parce que l'ouest n'a pas été peuplé aussi rapidement et que la construction d'un chemin de fer transcontinental a tardé (p. 13). Tel que mentionné plus tôt, les bonspiels constituaient une forme importante de compétition; cette province en a tenu pendant 65 ans.

 

Entre 1925 et 1950, les bonspiels continuent de gagner en ampleur et en popularité dans les Prairies comme ailleurs au pays, et ce, malgré le tort fait aux clubs par la crise et la Deuxième Guerre mondiale. Ces tournois, de même que l'existence de clubs, aidaient les gens à traverser les longs hivers du Canada central. Pour les curleurs, le jeu lui-même revêtait un caractère à la fois social et récréatif et contribuait à maintenir leur moral pendant les périodes difficiles; leurs voisins s'arrêtaient souvent pour les regarder et jouer aux cartes. Les installations de curling sont ainsi devenues un lieu de rencontre, tant pour les joueurs que pour les observateurs.

Vers 1890, c'est au tour du curling féminin de prendre son essor. En 1894, on forme à Montréal un club à l'intention des femmes. Ce club pourrait bien avoir été le premier de ce genre au monde, puisque le Royal Caledonian Curling Club d'Écosse n'a pas été ouvert aux dames avant 1895. C'est en janvier 1900 qu'on assiste au premier bonspiel féminin entre les villes de Montréal et de Québec. Le curling féminin est cependant lent à se développer, et ce n'est qu'en 1912 que les clubs s'adressant aux femmes sont enfin reconnus par l'association ontarienne. Au cours du XXe siècle, la version féminine du sport prend graduellement sa place dans toutes les provinces.

Dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux clubs voient le jour, et les bonspiels sont assortis de prix de plus en plus intéressants. Les compétitions entre équipes de l'Ontario et du Québec se facilitent à mesure que ce dernier adopte les pierres en granit. Un dénommé T. Howard Stewart a même fait don de plus d'une centaine de paires de pierres de granit aux clubs qui en désiraient (RCCC Canadian Branch Minutes of the Granite Curling Association, 1924-31, le 27 février 1924, vol. 9, p. 1 et 2); ceux-ci n'ont pas tardé pas à manifester leur intérêt.

C'est la fusion de la filiale canadienne du Royal Caledonian Curling Club et de la Granite Curling Association qui mène finalement à l'adoption du granit au Québec au cours des années 1950 et, par le fait même, à la normalisation des pierres utilisées partout au pays.

Au fil du temps, le curling devient de plus en plus populaire. On assiste à l'éclosion d'équipes juniors, de « petites pierres », d'aînés, etc. Le curling pour personnes en fauteuil roulant ou ayant des déficiences visuelles ou auditives voit le jour au Canada comme ailleurs. Les médias s'intéressent davantage au sport et les matchs sont graduellement télédiffusés.

 
   Page couverture de la feuille de musique de la chanson THE ROARIN' GAME

« The Roarin' Game », de John D. Hunt
© Inconnu, nlc-11941

 

L'engouement pour le curling se manifeste même dans les ouvrages littéraires et la culture populaire. Le 9e chapitre du livre The Night We Stole the Mountie's Car (disponible en anglais seulement), de Max Braithwaite porte par exemple le titre « You Can't Curl All Night » (vous ne pouvez curler toute la nuit); un manuscrit contient une chanson à l'intention des curleurs intitulée The Roarin' Game (disponible en anglais seulement); le duo musical Bowser & Blue ont inclus un hymne au curling dans The Illustrated Canadian Songbook (disponible en anglais seulement) et des films comme Quatre gars et un balai ont permis aux Canadiens de mieux se familiariser avec le sport.

 
Page 1 d'une lettre de Howard H. Ward Page 4 d'une lettre de Howard H. Ward Page 5 d'une lettre de Howard H. Ward Page 6 d'une lettre de Howard H. Ward

Pages d'une lettre de Howard H. Ward, volume 20
© Ottawa Curling Club. Reproduction autorisée par le Ottawa Curling Club, nlc-11946

 
 
Date de modification :