L'Alberta et la Saskatchewan (1905)

Carte : Canada en 1905

Carte : Canada en 1905
© Ressources naturelles Canada


Le développement du territoire

L'évolution territoriale de l'Ouest canadien, du moins jusqu'à l'achat par le Canada du Territoire du Nord-Ouest en 1868, est intimement liée à l'exploration et à l'exploitation du territoire par les Européens, et ce, à partir du XVIIe siècle.

La traite des fourrures est la principale raison qui incite les Européens à explorer et à exploiter le territoire. La rivalité entre Français et Anglais se manifeste jusque dans la découverte de diverses voies navigables et dans l'établissement de postes de traite. À la fin du XVIIIe siècle, deux entreprises se font concurrence : la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest. La première appartient à des intérêts britanniques, la seconde, à des intérêts canadiens, de Montréal plus précisément.

À la fin du XIXe siècle, l'Ouest canadien se transforme en un territoire agricole. Les premiers établissements européens permanents se situent dans la région de la rivière Rouge, près de Fort Garry (Winnipeg). La concession Selkirk change alors à tout jamais la perception que les Européens ont de la terre et engendre une évolution rapide des relations entre les Blancs et les Amérindiens.

Depuis la Confédération, en 1867, les États-Unis affichent leurs visées expansionnistes. Déjà, ils ont fondé neuf nouveaux États, dont quatre se trouvent en bordure de la frontière canadienne et, à la fin de la décennie, plusieurs marchands et colons américains ont un œil sur les vastes plaines canadiennes, très faiblement peuplées. De plus, les États-Unis achètent l'Alaska en 1867, ce qui fait craindre aux autorités canadiennes une montée annexionniste de la part de leurs voisins du Sud.

Par ailleurs, la Compagnie de la Baie d'Hudson connaît des difficultés et, malgré sa fusion, en 1821, avec la Compagnie du Nord-Ouest, elle n'est plus en mesure de rentabiliser le commerce des fourrures. Ces difficultés, jumelées aux fortes pressions exercées par la Grande-Bretagne, font en sorte que le gouvernement du Canada décide d'acheter le Territoire du Nord-Ouest et la Terre de Rupert. Les négociations entre le Canada, la Grande-Bretagne et la Compagnie de la Baie d'Hudson aboutissent à l'entente ratifiée en 1868. Par cet accord, le Canada achète les territoires en question, c'est-à-dire environ 3 millions d'hectares (7 millions d'acres) de terres fertiles et autres concessions de terres, pour la somme de 300 000 livres sterling (1 460 000 $CAN -- dollars de 1869).

L'Ouest canadien se modifie grandement jusqu'à l'entrée de l'Alberta et de la Saskatchewan dans la Confédération, en 1905. Les frontières du Manitoba, délimitées en 1870, ont été deux fois agrandies, soit en 1881 et en 1884. Afin de faciliter le travail du ministère des Postes, Ottawa divise, en 1882, les Territoires du Nord-Ouest en quatre districts : Athabasca, Assiniboia, Alberta et Saskatchewan. Ce n'est qu'en 1912 que les frontières actuelles du Manitoba sont établies.

La population

Le recensement fédéral de 1891 indique que le Canada a une population d'environ 4,8 millions d'habitants et celui de 1901 que cette dernière est passée à près de 5,4 millions personnes. Les Territoires du Nord-Ouest, quant à eux, ont une population de près de 67 000 habitants en 1891 et de près de 159 000 personnes en 1901. Les villes les plus importantes sont Broadview (Saskatchewan), Calgary (Alberta), Red Deer (Alberta), Regina (Saskatchewan), Moose Jaw (Saskatchewan), Fort MacLeod (Alberta), Edmonton (Alberta) et Prince Albert (Saskatchewan).

Au début du XXe siècle, les Territoires du Nord-Ouest sont peuplés avant tout de gens d'origine britannique, mais il y a une forte présence des Métis. Il y a aussi des gens d'origine allemande, russe, française, austro-hongroise et scandinave. La majorité est de religion protestante (anglicans, presbytériens, méthodistes, luthériens), mais il y a aussi des catholiques, des doukhobors et d'autres confessions.

 

L'économie et le développement urbain

Les Prairies canadiennes évoquent, à juste titre, l'image d'immenses terres agricoles qui s'étalent à perte de vue. Sans remettre en question ce symbole, il faut souligner que les territoires situés à l'ouest de l'Ontario connaissent également le développement urbain. Les Prairies, ce sont aussi des villes, des centres miniers, des camps de bûcherons et des chantiers de construction ferroviaire.

Le développement urbain des nouvelles provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan se fait quelques années après celui du Manitoba et de sa capitale, Winnipeg. Lethbridge est le centre de la nouvelle industrie du charbon. La construction d'un tronçon de chemin de fer reliant Calgary à Edmonton commence en 1891. La population d'Edmonton, désappointée d'apprendre que le chemin de fer va s'arrêter sur la rive opposée de la rivière Saskatchewan et qu'une nouvelle ville, Strathcona, va être construite, fait pression afin d'obtenir la construction d'un pont enjambant la rivière. Strathcona, pour sa part, reçoit l'aide du gouvernement fédéral et du Canadien Pacifique. La rivalité entre les deux villes disparaîtra lorsqu'elles seront amalgamées, en 1912.

En 1911, le quart de l'activité économique de Calgary repose sur l'élevage (abattoirs, tanneries, etc.). Edmonton, pour sa part, se développe autour de gares de marchandises, de moulins à farine, de scieries et du marché des bestiaux. La ville décroche également, dans la première décennie du XXe siècle, les contrats d'entretien des chemins de fer Canadien du Nord et Grand Trunk Pacific-National Transcontinental. Finalement, son choix comme capitale provinciale, en 1905, lui assure le développement d'une fonction publique et d'un secteur des services de plus en plus importants. Regina et Saskatoon connaissent également un essor important au début du siècle. On y construit des universités, le chemin de fer va les desservir et Regina deviendra la capitale provinciale.

 

L'organisation politique

À la suite de l'achat du Territoire du Nord-Ouest et de la Terre de Rupert, le Parlement canadien adopte, le 22 juin 1869, la Loi concernant le gouvernement provisoire de la terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest après leur adhésion à l'Union. L'un des aspects les plus importants de cette loi est qu'elle établit un conseil consultatif formé de membres nommés par Ottawa. Bien que ses pouvoirs soient limités, ce conseil joue un rôle important en recommandant certaines actions au lieutenant-gouverneur. De 1871 (date à laquelle le conseil est entièrement constitué) à 1888, les Territoires du Nord-Ouest sont donc administrés par un lieutenant-gouverneur et un conseil.

En 1875, le gouvernement canadien adopte la Loi des Territoires du Nord-Ouest (aujourd'hui Loi sur les Territoires du Nord-Ouest). Elle établit une distinction juridique entre la charge de lieutenant-gouverneur du Manitoba et celle des Territoires du Nord-Ouest. Elle prévoit également la formation d'un conseil consultatif, composé de cinq membres cette fois, et dont les pouvoirs sont accrus. Une autre particularité de ce conseil est qu'il se compose aussi de membres élus par la population des districts dont le nombre dépasse 1000 habitants. Lorsque ce conseil consultatif comptera plus de 25 membres, il deviendra l'Assemblé législative.

Après 1888, les Territoires du Nord-Ouest sont administrés par une assemblée législative. Bien qu'il n'y ait pas de Cabinet à proprement parler, il y a un comité consultatif qui s'occupe des questions financières. L'Assemblée législative a certains pouvoirs : taxation, délivrance de permis, établissement d'institutions municipales et de cours de justice, constitution en société d'entreprises locales. L'Assemblée législative a également le pouvoir de dépenser l'argent provenant de la perception des taxes, tandis que le lieutenant-gouverneur a celui de dépenser l'argent provenant du gouvernement fédéral. Cette situation mène à plusieurs conflits entre le lieutenant-gouverneur et l'Assemblée législative.

Le 27 novembre 1890, les membres de l'Assemblée législative déclarent ouvertement au lieutenant-gouverneur leur mécontentement relativement à l'organisation politique des Territoires du Nord-Ouest.

« Government by the minority against the expressed wish of the majority is a violation of the act (North West Territories Act)... Your Honour may govern under instruction from Ottawa (in cases when for any reason you cannot act with the House), or by and with the advice and consent of the Legislative Assembly, but we can find nothing to show that your Honour is empowered to govern with advisers responsible only to yourself. »
(Norman Fergus Black. - A history of Saskatchewan and the old North West. - North West Historical Company Publishers, : Regina, 1913, - p. 402-403.)

En 1891, la Loi des Territoires du Nord-Ouest est amendée afin d'accroître les pouvoirs conférés à l'Assemblée législative. Dorénavant, l'Assemblée législative recommandera au lieutenant-gouverneur les procédures à suivre en ce qui a trait aux dépenses de tous les deniers publics, peu importe leur provenance. L'Assemblée législative peut également former un comité exécutif qui, de 1891 à 1897, ressemble de plus en plus à un cabinet ministériel. Ses membres reçoivent un salaire et prêtent serment. Le lieutenant-gouverneur ne peut faire partie de ce comité.​​​

La représentation à Ottawa

C'est en 1885 que les premiers représentants des Territoires du Nord-Ouest sont élus à la Chambre des communes. Initialement, quatre députés sont envoyés à Ottawa : D. W. Davis pour la circonscription d'Alberta; D. H. McDowall pour celle de Saskatchewan; W. D. Perley pour celle d'Assiniboia East; et Nicholas Flood Davin pour celle d'Assiniboia West. C'est également à ce moment que les premiers sénateurs représentant les Territoires du Nord-Ouest sont nommés.

Le gouvernement responsable

À la fin de 1897, le gouvernement du Canada apporte d'importants changements à l'administration des Territoires du Nord-Ouest. Le comité exécutif est remplacé par un conseil exécutif, les bureaux du gouvernement sont réorganisés, et des ministères sont créés, tout ça afin d'obtenir un service public plus efficace. En d'autres mots, les Territoires du Nord-Ouest deviennent finalement un gouvernement responsable. Le 28 octobre 1897, lors de son discours du Trône, le lieutenant-gouverneur ne manque pas d'en féliciter la province.

Le processus et les enjeux

Par ailleurs, la grogne des Territoires du Nord-Ouest se fait toujours sentir. Ce n'est pas parce qu'Ottawa leur a fait certaines concessions qu'ils sont satisfaits de leur position au sein du Canada. La politique d'immigration instaurée par Ottawa, en 1896, leur est généralement favorable; la population augmente en effet de façon considérable. Mais cette même politique exige également beaucoup de leur part. On attend des Territoires du Nord-Ouest qu'ils fournissent les écoles et défraient le coût des travaux publics et d'autres services. Pour un gouvernement qui possède presque tous les pouvoirs et responsabilités d'une province à part entière, mais qui n'a pas les ressources financières pour agir, la situation commence à être difficile. Les Territoires du Nord-Ouest ne peuvent emprunter de l'argent, ni tirer de revenus des terres publiques (qu'Ottawa administre), ni taxer le Canadien Pacifique (une charte les en empêche), ni octroyer des chartes d'exploitation aux nouvelles compagnies de chemin de fer. L'argent du fédéral ne suffit plus.

Il est dorénavant évident que seule l'obtention du statut de province permettra de satisfaire aux demandes des politiciens des Territoires du Nord-Ouest. Sous la direction du « premier ministre » F. W. G. Haultain [Anglais seulement], l'Assemblée adopte une motion exigeant l'autonomie territoriale. En 1900 et 1901, le premier ministre Laurier accueille F. W. Haultain et J. H. Ross [Anglais seulement] afin de discuter de la question. À la suite de ces visites, un projet de loi est rédigé et présenté à sir Wilfrid Laurier. Dans ce projet, F. W. Haultain et son équipe proposent la fusion des districts d'Assiniboia, de Saskatchewan, d'Alberta et d'Athabasca en une seule province, qui aurait les mêmes pouvoirs et responsabilités que les autres provinces canadiennes, et qui serait représentée par dix députés à la Chambre des communes et par quatre sénateurs. Le « premier ministre » Haultain recommande également que les terres de la Couronne passent sous la juridiction de la nouvelle province et que celle-ci reçoive une subvention de 50 000 $ à des fins législatives et de 200 000 $ équivalant à 0,80 $ par habitant.

De 1902 à 1904, une série de demandes émanant de l'Assemblée législative des Territoires réclament l'autonomie provinciale. Les partis d'opposition se rangent du côté du « premier ministre » Haultain. En mai 1904, ce dernier écrit de nouveau au premier ministre Laurier afin de demander la reprise des négociations. Aucune réponse ne lui parvient avant septembre 1904, au moment où arrive une lettre de Wilfrid Laurier qui l'informe que le Parlement fédéral vient d'être dissous et que des élections ont été déclenchées. Bien qu'il ne puisse rien faire pour l'instant, Wilfrid Laurier promet que, s'il est réélu, il se fera un devoir de résoudre la question des Territoires du Nord-Ouest. La victoire en poche, Laurier tient sa promesse. En janvier 1905, F. W. G. Haultain et G. H. V. Bulyea arrivent à Ottawa afin de reprendre les négociations. Sir William Mulock, Charles Fitzpatrick et Thomas Walter Scott [Anglais seulement] assistent également à la rencontre. L'autonomie territoriale est à portée de main.

Les négociations sont difficiles sur quatre points : le nombre de nouvelles provinces à créer, la question de la propriété des terres de la Couronne, les arrangements financiers (subventions, allocations) et la question des écoles.

Province unique ou deux provinces?

Bien que F. W. G. Haultain exige depuis toujours la création d'une seule province, il en est décidé autrement. On explique souvent cette décision par le fait qu'une seule province aurait été beaucoup trop grande à administrer. Mais on doit également ajouter que l'idée d'une seule province ne plaisait pas à l'ensemble de la population des Territoires du Nord-Ouest. En effet, les rivalités entre les communautés sur la question de savoir laquelle deviendrait la capitale provinciale allaient toujours en s'accentuant.

Les terres de la Couronne

F. W. G. Haultain voulait que les nouvelles provinces administrent elles-mêmes les terres de la Couronne et qu'elles soient, ainsi, considérées au même titre que les autres provinces canadiennes. Wilfrid Laurier en décide autrement; il affirme que, contrairement aux provinces déjà membres du Canada, la Saskatchewan et l'Alberta n'ont jamais été propriétaires des terres de la Couronne sur leur territoire. Le gouvernement canadien veut rester maître des politiques d'immigration visant à peupler les Prairies. Si le contrôle des terres lui échappe, la réussite de ces politiques est compromise.

Les arrangements financiers

De prime abord, l'entrée dans la Confédération semble favorable aux deux nouvelles provinces sur le plan financier. Ottawa augmente considérablement l'ensemble des subventions qu'elles reçoivent. En 1904, Ottawa octroie 1 636 000 $ aux Territoires du Nord-Ouest. Lors de leur entrée dans la Confédération, l'Alberta et la Saskatchewan reçoivent chacune 1 030 375 $ plus une allocation annuelle de 62 500 $ pendant cinq ans.

La question des écoles

Finalement, la question des écoles engendre un débat qui, encore une fois, occupe longuement l'administration Laurier. En vertu de la Loi des Territoires du Nord-Ouest de 1875, un système d'écoles publiques est mis sur pied, qui permet aux minorités religieuses (catholiques ou protestantes) d'établir des écoles séparées financées indépendamment par une taxe. À partir de 1901, on peut affirmer que le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest gère ces écoles séparées. La première version des lois de 1905 semble instaurer un système scolaire catholique distinct. À la suite des récriminations de plusieurs députés influents au sein du gouvernement libéral, dont Clifford Sifton (qui démissionne en 1905), Wilfrid Laurier en arrive à un compromis.

Le statut de province

Le 1er septembre 1905, la Loi sur la Saskatchewan et la Loi sur l'Alberta sont adoptées par le gouvernement canadien. Deux nouvelles provinces se joignent au Canada.

Document : « Acte à l'effet d'établir la province de la Saskatchewan et de pourvoir à son gouvernement », (titre abrégé : Acte de la Saskatchewan), Statuts du Canada 1905, c. 42, p. 201

Acte de la Saskatchewan, Statuts du Canada 1905, c. 42, p. 201.
© Couronne, reproduit avec l'autorisation du Ministère de la Justice

Document : « Acte à l'effet d'établir la province d'Alberta et de pourvoir à son gouvernement » (titre abrégé : Acte de l'Alberta), Statuts du Canada 1905, c. 3, p. 77.

Acte de l'Alberta, Statuts du Canada 1905, c. 3, p. 77.
© Couronne, reproduit avec l'autorisation du Ministère de la Justice

 

Sources

  • Bowers, Vivien ; Garrod, Stan. -- L'ouest et son histoire. -- Montréal : Trécarré, 1988. -- 432 p.
  • Encyclopedia of Canada. -- World Edition. -- Cd-Rom
  • Fergus Black, Norman. -- A history of Saskatchewan and the old North West. -- Regina : North West Historical Company, 1913. -- 605 p.
  • Francis, R. Douglas ; Palmer, Howard (dir.). -- The prairie west : historical readings. -- 2e édition. -- Edmonton : Pica Press, 1992. -- 748 p.
  • Lingard, C. Cecil. -- Territorial government in Canada : the autonomy question in the old North-West Territories. -- Toronto : University of Toronto Press, 1946. -- 269 p.
  • Voisey, Paul. -- « The urbanization of the Canadian prairies, 1871-1916 ». -- Histoire Sociale - Social History. -- Vol. VIII, no. 15 (Mai-May 1975). -- P. 75-101
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