Entrevues

Entrevue avec W.E. Curtis : 10e Bataillon
[a]

Écoutez l'histoire de W.E. Curtis (9 minutes, 40 secondes)

(disponible en anglais seulement)

Transcription

Q. Eh bien, Monsieur, lorsque vous êtes allés à Passchendaele, le 10e Bataillon était, je crois, la toute dernière unité à participer à cette campagne. Les 7e et 8e Bataillons ont avancé ce matin-là. La route départementale de Macilly se trouve dans la région.

R. Il y avait un point où nous sommes allés.

Q. La route Vindictive, est-ce bien cela?

R. Non, pas Saint-Pol. Il y avait à la droite un point où nous nous sommes tous rassemblés, toute la brigade, et le commandant de corps, le général Currie, nous a passés en revue. Était-ce Saint-Pol?

Q. Oui, il me semble.

R. Donc le général Currie nous a passés en revue. Il a fait des compliments sur le corps que nous formions. Il s'était porté volontaire pour prendre Passchendaele pour ses supérieurs. Si la vérité était seulement connue, car c'est cela, l'ordre qu'il a reçu. De là, nous sommes allés au camp de Wilshire qui n'était fait que de tentes. C'était sur notre chemin, en montant. Nous sommes restés là deux ou trois jours, puis, pendant la nuit, nous avons directement traversé la ville d'Ypres jusqu'à Saint-Julien je crois. Mais il ne s'y trouvait rien d'autre que des trous d'obus. Nous avons passé la nuit là. On m'a enterré jusqu'au cou pour la nuit, j'étais enfoui dans la boue, le sable et la terre calcaire. Pour seule tâche, nous devions rester hors de vue et nous protéger. Aussi avons-nous nettoyé les cratères ou trous d'obus de ce qu'ils contenaient, et nous avons construit un petit rebord tout autour afin de nous y asseoir. Nous avons trouvé quelques vieilles feuilles de fer galvanisé dont nous nous sommes servis pour faire un toit, puis nous nous sommes installés pour la nuit. Nous sommes restés là tout le jour et nous avons pris la route pour Passchendaele la seconde nuit. J'ai eu de la chance d'en revenir, car l'ennemi a lancé un obus dans le cratère derrière nous, ou devant nous; mais l'obus, au lieu d'exploser, a secoué la terre entre les deux cratères, et nous avons été inondés par l'eau de l'autre cratère, qui s'est déversée dans le nôtre et a enseveli deux ou trois d'entre nous jusqu'au cou. Nous avons fait des efforts gigantesques pour sortir de là, et nous y avons réussi. Nous sommes montés sur la vieille passerelle. Nous pouvions voir une route construite uniquement de planches, qui mesuraient je pense environ 3 pieds sur 12, ou 4 sur 12. Les mitrailleuses, les munitions particulières et tout le reste avançaient, et nous n'avions rien d'autre à faire que de longer la petite passerelle qui ressemblait à un trottoir de bois monté en sections de deux pieds de largeur et environ de huit pieds de longueur. De temps à autre, une section venait à manquer, et nous devions descendre. C'est ce qui m'est arrivé. Je portais une mitrailleuse Lewis sur le dos. On nous avait dit de nous tenir à une distance de deux pas durant la marche. Si cela convenait, bien sûr, nous le faisions, compte tenu des bombardements que vous connaissez. Je suis tombé avec ma mitrailleuse. Un jeune officier se trouvait derrière moi, et il a essayé de me tirer de là. Il s'est produit alors un incident que jamais je n'oublierai. Le jeune officier tentait de m'aider. Il s'est produit un encombrement, et les hommes se sont regroupés autour de moi. Un camarade trop aimable, à l'arrière, a crié (mais je n'utiliserai pas ses mots) : « laissez tomber ce fils de rien ». C'est en tout cas ce qu'il aurait dit s'il avait été poli. Il valait mieux perdre un homme qu'une douzaine. Les hommes ont quand même réussi à me sortir de là, et nous avons continué jusqu'à Passchendaele. Autre incident malheureux, nous sommes partis de là assez tard dans la soirée, et nous devions creuser. Dans ce cas, c'est chacun pour soi, car les tirs sont très nourris. Je crois que le poste de commandement se trouvait dans un grand bloc bétonné allemand, une de ces constructions de béton, et si ma mémoire est fidèle, mais je me trompe peut-être, nous avons perdu cette nuit-là notre sergent régimentaire car un obus a explosé presque en face de la porte du poste de commandement. Je crois qu'il s'appelait Thatcher. Les Allemands nous ont bombardés toute la nuit de lumières éclatantes. Nous tentions de creuser et, aussitôt que nous avions sorti une pelletée de boue, deux autres glissaient en dedans, mais nous avons finalement réussi à nous installer, et au petit matin, on nous a dit : « Vous n'êtes pas au bon endroit. Avancez de 200 verges. » Nous avons avancé de 200 verges, et nous avons perdu plusieurs hommes en chemin. Nous sommes entrés dans une belle tranchée en gravier, et nous n'avons pas eu de boue pour un certain temps. C'était un peu plus haut, je pense.

Q. Je suppose que vous étiez au sommet de la crête.

R. Oui, nous étions plus haut. De là, nous dominions, nous avions au petit matin une vue complète sur l'ensemble. Nous pouvions voir nos propres avions, ces petits papillons de nuit, comme nous les appelions à l'époque, qui allaient et venaient. L'ennemi faisait pareil, bien sûr, et nous tirait dessus au mieux de ses capacités. Je me rappelle un autre incident survenu là. En regardant au travers, on voyait un détachement de brancardiers qui traversaient devant nous les lignes allemandes, portant le signal de détresse, le drapeau de la Croix rouge, vous savez, qui indique un détachement de brancardiers. Par décence, ou selon l'usage, peu importe la raison choisie, on respecte ces convois, on les laisse partir avec leurs blessés. Nos hommes ont naturellement sortis la tête pour voir ce qui se passait, et certains sont revenus à la course. Une mitrailleuse était pointée sur le détachement, vous savez donc ce qui a eu lieu.

Q. Oui, cela se passait de temps à autre.

R. Bien sûr, nos hommes ont vite réagi, et le détachement est tombé à terre. Je ne suis resté que 24 heures dans cette tranchée. On nous a dit que nous avions pris la relève des Australiens, mais nous n'avons jamais vu d'Australiens, nous n'avons vu personne. Lorsque nous sommes arrivés, la tranchée était vide, et elle l'était aussi lorsque nous sommes partis. Nous nous sommes arrêtés à l'arrière de la tranchée, et nous avons rebroussé chemin.

Q. Vous avez avancé ce matin du 10, n'est-ce pas?

R. Non, pas notre section.

Q. Certaines parties du bataillon alors?

R. Certaines parties ont peut-être avancé, oui. L'armée a peut-être ajouté une compagnie, ou pris tout autre initiative.

Q. La plupart des gens disent que le 10, vous avez croisé les 7e et 8e Bataillons, jusqu'à un certain point, et que vous avez pris la relève.

R. Il est possible que certains l'aient fait.

Q. Vous avez été durement bombardés durant le processus.

R. Oui, très durement, avant que nous nous établissions dans cette tranchée. Nous avons tenté de creuser autant que nous le pouvions. On nous disait : « Chacun pour soi. » Les officiers aussi creusaient tous. C'est la première nuit que nous y sommes allés, la nuit que je suis allé avec eux. Nous pouvions les voir tomber comme des mouches tout autour de nous. Cependant, nous avons été là 24 heures, puis on a retiré notre compagnie. C'est tout ce que je sais.

 

Source (disponible en anglais seulement)

Entrevue avec W.H. Joliffe : 4e Bataillon
[b]

Écoutez l'histoire de W.H. Joliffe (5 minutes, 44 secondes)

(disponible en anglais seulement)

Transcription

Q. Eh bien, maintenant, nous passons finalement à Passchendaele.

R. Après l'été de 1917, on nous a dit que nous allions retourner dans la région de Passchendaele. Nous nous sommes entraînés plusieurs semaines et, arrivés dans le secteur, nous avons appris par voie clandestine que les efforts fournis par l'armée, en tant qu'entité, n'avaient pas bien réussi. Cependant, notre travail à Passchendaele était… monter à nos postes d'attaque nous a demandé beaucoup de temps, car la région était infestée de trous d'obus remplis d'eau. Dans certains cas, ces trous mesuraient de 10 à 15 pieds de profondeur, aussi fallait-il être vigilants lorsque nous avancions. La méthode consistait à former une file indienne sur les caillebotis.

Q. À Passchendaele, qu'est-ce qui vous attendait lorsque vous êtes arrivés à votre poste? Simplement un autre trou dans la boue?

R. Nous avons juste contourné les trous, puis, quand le barrage a commencé, nous avons avancé de notre mieux en contournant tous ces trous d'obus.

Q. Quel était à ce moment-là votre objectif, à Passchendaele?

R. Le 4e Bataillon d'infanterie du Canada tentait de prendre une section du village de Passchendaele, lequel était infesté de blocs bétonnés qui faisaient de très nombreuses victimes. Si je me fie à ma mémoire, le bataillon est parti au maximum de son effectif, et nous avons essuyé de nombreuses pertes. Dans ma compagnie, un des officiers de section a été tué, et les trois autres blessés. J'ai été le seul officier de ma compagnie à m'en sortir indemne. Cependant, nos objectifs ont été atteints, et peu de temps après, l'hiver venant, la campagne a tiré à sa fin. Je me souviens de Passchendaele comme d'un trou d'enfer. Plusieurs des blessés, qui retournaient en marchant au poste de secours ou à l'hôpital, étaient tellement affaiblis qu'ils glissaient sur le caillebotis et tombaient dans un grand trou d'obus plein d'eau et s'y noyaient.

Q. Le village de Passchendaele, qui avait été, je suppose, sévèrement atteint par les obus, se trouvait sur une petite élévation, n'est-ce-pas?

R. Il était au sommet de la crête de Passchendaele, et dominait tout le pays.

Q. Après avoir traversé la boue, vous deviez grimper cette petite colline jusqu'aux blockhaus?

R. Nous devions contourner ces blockhaus et détruire ceux que l'artillerie n'avait pas encore détruits.

Q. Lorsque vous attaquiez un blockhaus, comment vous y preniez-vous? C'est quand même, habituellement, une solide architecture de ciment, percée de trous d'où sortent des mitrailleuses. On y trouve aussi parfois des fusils, mais d'ordinaire, ce sont surtout des mitrailleuses. Lorsqu'on fait une telle dépense, on y installe une arme plutôt puissante. Imaginez que vous êtes officier commandant, et que vous arrivez avec vos troupes en leur disant qu'il y a trois blockhaus de l'autre côté de la rue. Quel genre de plan feriez-vous?

R. Eh bien, il y avait un blockhaus qui nous donnait du fil à retordre. Nous avons décidé de le contourner par la droite pour nous rendre à l'arrière. De là, nous avons lancé plusieurs bombes à l'intérieur et tué tous les Allemands qui s'y trouvaient.

Q. Passchendaele a été un moment terrible pour tous.

A. Il s'agit de l'attaque la plus horrible à laquelle j'ai jamais participé, à cause des conditions, et parce que les blessés n'avaient que peu de chances de s'en sortir. Et plusieurs de ceux qui ont essayé de s'en tirer se sont noyés.​

 

Source (disponible en anglais seulement)

Entrevue avec Wallace Carroll : 15e Bataillon
[c]

Écoutez l'histoire de Wallace Carroll (6 minutes, 6 secondes)

(disponible en anglais seulement)

Transcription

Q. Aviez-vous entendu parler de Passchendaele à ce moment-là? Saviez-vous à quoi ça ressemblerait?

R. Non, nous ne le savions pas, mais à écouter les camarades qui avaient été à Ypres en 1915 et 1916, nous n'avions pas envie d'y aller. Nous avons cependant marché, la plupart du temps sans entrain. Des autobus sont venus à notre rencontre, et nous y sommes montés pour finir les 40 ou 50 derniers kilomètres, je pense. Nous sommes ensuite arrivés dans un endroit du nom de Flamentenes, où nous avons été hébergés. Puis nous sommes montés à Passchendaele, et là, notre compagnie n'a jamais été sur la ligne. Nous avons participé à de nombreuses équipes de travail, nous avons construit la route de planches aussi loin que possible, et par la suite, la route de planche a été construite sur la route de Menin. Ah oui, nous avons formé de nombreuses équipes de travail, et quand la 1re et la 2e Divisions sont allées à Passchendaele, notre compagnie a été désignée comme brancardiers pour le 3e Bataillon.

Q. Pour le 3e Bataillon, ah oui?

R. Oui, pour le 3e Bataillon. Vous savez, tout le bataillon a été envoyé, mais il fallait des brancardiers car il y avait de nombreux blessés graves. Je ne sais pas comment cela s'est produit, mais notre compagnie a été désignée comme brancardiers. Nous disposions d'une civière par groupe de quatre hommes. Donc nous sommes allés; les hommes ont commencé tôt le matin et, vers 8 h 00 environ, nous avons été ramasser les blessés. Le commandant du 3e Bataillon ne voulait pas nous permettre d'aller plus loin. « Ça ne sert à rien, disait-il, jamais vous ne pourrez les ramasser ni les sortir de là. » La boue et l'eau étaient innommables. Le temps d'arriver à destination, nous étions tous trempés jusqu'aux os. Les trous d'obus étaient très rapprochés, et chacun d'eux était plein d'eau. Nous étions dans un pays de basse terre, les canaux et les digues avaient été tous coupés. L'eau se déversait sur les basses terres, et ainsi, chaque trou d'obus était empli d'eau. Certains étaient si pleins qu'on aurait pu s'y promener en canot, ou même s'y noyer s'il advenait qu'on tombe dedans la nuit, car ils étaient plutôt grands. Le commandant du 3e Bataillon ne nous autorisait pas à aller là avant la tombée de la nuit. Nous avons donc attendu que l'obscurité s'installe pour monter sur la première ligne. Il y avait là plusieurs blessés. À quatre, nous avons ramené un blessé, mais ce travail a été ardu. Il faisait très noir; de nombreux Fritz se trouvaient encore là, dans ces trous d'obus; on voyait ce qui avait été manqué; et les Allemands nous tiraient dessus à partir des trous d'obus.

Q. Combien vous fallait-il de temps pour ramener un blessé depuis la première ligne? C'était un voyage terriblement long et difficile : quatre hommes transportant une civière, cela prenait combien de temps?

R. Nous pouvions faire environ 20 pieds avant de devoir poser la civière pour nous reposer. À Ypres, on s'enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux. D'abord, un homme a glissé dans un trou d'obus, et quelqu'un d'autre est venu. C'était un miracle que le blessé soit demeuré sur la civière. Il s'est bien sûr accroché aux rebords, des deux côtés. Il était blessé à la jambe, mais il s'est solidement accroché. Je ne sais pas qui il était, ni comment il s'appelait; je le savais peut-être à l'époque. Il lui a été difficile de s'accrocher à la civière, car l'un ou l'autre parmi nous glissait immanquablement dans un trou d'obus, et cela nous a pris -- je ne sais pas quelle heure il était -- mais quand nous l'avons sorti de là, il faisait jour. Le temps que nous arrivions au poste de secours, sur la route de planches, il faisait jour, et pourtant, nous avions commencé notre travail la veille vers 20 h 00. Cela nous a pris un temps infiniment long pour nous rendre là, et les bandes, vous savez, les bandes du 3e Bataillon…

Q. Pour vous indiquer où ils se trouvaient?

R. Oui. Les bandes avaient été emportées. Arrivés à la fin d'une bande, nous devions chercher l'autre bout. L'un de nous devait sortir et chercher partout jusqu'à ce qu'il trouve l'autre extrémité de la bande. Cela nous a pris beaucoup de temps avant que nous puissions aller là, mais nous avons finalement réussi. Comme je l'ai dit, nous avons pris cet homme-là, et nous l'avons ramené. Mais de nombreux autres blessés ont aussi été secourus, vous savez.

Q. Oh oui.

R. Mais c'est tout ce que nous avons fait, tous les quatre. Nous avons passé toute la nuit à sauver cet homme, et je vous le dis, nous avons travaillé fort. L'homme blessé possédait environ sept francs, et il voulait qu'on partage cette somme entre nous quatre. Il nous a dit de nous acheter une chose ou une autre, simplement des tablettes de chocolat; mais nous lui avons répondu de garder son argent, et d'acheter du chocolat lorsqu'il serait à l'hôpital. Je lui ai dit qu'il aurait besoin d'argent à l'hôpital, et je lui ai raconté que j'avais quitté l'hôpital depuis peu. Et j'ai ajouté : « Si vous allez à l'hôpital et que vous n'avez pas d'argent, ça n'ira pas très bien. Vous n'êtes pas payé, vous savez, pendant que vous êtes à l'hôpital. »

Source (disponible en anglais seulement)

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