Dorothy Cotton : Petrograd, Russie

                Soldat, qui est dans une chaise roulante, et deux soeurs infirmières. Les trois sont assises proche de la fenêtre, et observent ce qui se passe dans la rue.
Deux infirmières et un soldat à l’hôpital anglo-russe au Dmitri Palace.                

Son Histoire

Diplômée du Royal Victoria Hospital de Montréal, Dorothy Cotton est l'une des 37 infirmières qui ont été envoyées en Russie pendant la Première Guerre mondiale. En mai 1915, à titre de membre du Corps expéditionnaire canadien, elle se rend en Europe avec l'équipe de l'Hôpital général canadien no 3, un projet spécial mis sur pied par l'Université McGill. Elle travaille en Angleterre et en France pendant six mois. De novembre 1915 à juin 1916, elle sert à l'hôpital anglo-russe de Petrograd, puis elle est rappelée en Angleterre. Dorothy retourne à Petrograd pour y travailler de janvier à août 1917, puis rentre de nouveau en Angleterre, où elle est nommée infirmière en chef intérimaire d'un hôpital d'officiers de Londres. Par la suite, elle est transférée à Halifax et y demeure jusqu'à sa démobilisation, en août 1919.

Le fonds Dorothy Cotton que détient Bibliothèque et Archives Canada comprend un journal couvrant la période du 2 novembre 1915 au 1er juillet 1916, rédigé par Dorothy à partir de rapports qu'elle a produits en Russie pour le Canadian Army Medical Corps. Le fonds contient aussi des lettres qu'elle a écrites à sa famille entre décembre 1915 et décembre 1916.

Les paragraphes suivants reposent sur des extraits des journaux de Dorothy; ils donnent un aperçu de ce qu'elle a vécu pendant la guerre en reprenant ses propres mots. Les journaux sont en anglais, mais les extraits ont été traduits.

« Le jour du départ vers l'hôpital anglo-russe est finalement arrivé […] »

Le 4 novembre 1915, Dorothy se trouve à bord du Calypso, à destination de l'hôpital anglo-russe. Elle fait le voyage en compagnie de 37 autres passagers, soit vingt infirmières militaires, dont une infirmière en chef, dix bénévoles, trois médecins et quatre préposés, qui se rendent tous à Petrograd. Ils n'éprouvent aucun problème d'entassement, puisqu'ils sont les seuls passagers à bord du navire.

La menace des attaques ennemies, par contre, constitue un problème bien réel. Dorothy rapporte que le navire était escorté par de petits bateaux de croisière et des dragueurs de mines, et elle note dans son journal le moment où ils ont cessé de patrouiller. Elle écrit ensuite :

« Notre navire a soudainement ralenti et lancé quatre coups de sirène perçants, peu après leur départ, ce qui a causé une grande agitation. Trois ou quatre dragueurs de mines, qui avaient déjà disparu dans le brouillard, sont revenus vers nous en réponse à notre appel. Lorsque nous nous sommes informés de ce qui s'était passé, on nous a dit que nous avions failli entrer en collision avec une mine flottante, que les veilleurs avaient aperçue à seulement quarante verges, droit sur notre route! Nous avons rapidement dévié pour l'éviter, et elle est passée à environ vingt verges de notre navire. »

À son arrivée en Russie, Dorothy a profité de son temps pour s'adapter à son nouvel environnement en attendant que des patients se présentent. Tous les après-midi, Dorothy et ses consœurs infirmières aidaient la Croix-Rouge à rouler et à préparer des pansements pour le front. Elle a rédigé dans son journal une note spéciale sur l'une des choses les plus intéressantes qu'elle avait vue depuis son arrivée en Russie : un camp de réfugiés polonais. En effet, Dorothy a accompagné une infirmière anglaise qui avait été envoyée à ce camp de réfugiés pour s'informer de leur condition et distribuer des sacs de friandises, des jouets et d'autres petits articles aux femmes et aux enfants.

Elle a écrit :

« Ici, sous un vaste abri de bois, à la gare ferroviaire […] logeaient environ 1 000 réfugiés — des hommes, des femmes et des enfants, provenant des environs de Duiust et de Riga. L'abri avait été divisé et une partie servait de salle à manger. Elle contenait des tables de bois sur tréteaux, et les planchers étaient en terre battue. L'autre partie servait de campement. Chaque famille disposait d'une aire de 10 à 13 pieds carrés, et au bout se trouvait une plateforme de bois surélevée, sur laquelle les gens dormaient. Ils n'avaient aucune intimité […] Certains de ces réfugiés étaient des gens fortunés avant que les Allemands les expulsent de leur résidence, et maintenant ils n'ont plus d'argent ni aucun espoir d'avenir. »
« Le 18 janvier 1916, nous avons commencé à travailler à notre hôpital, au palace Dmitri, où le grand duc Serge a déjà résidé. »

Lorsque Dorothy a commencé à travailler à l'hôpital, elle a décrit l'établissement avec enthousiasme dans son journal :

Il s'agit d'un gros édifice comprenant deux belles grandes salles et quatre petites, qui contiennent en tout 200 lits. On m'a assignée à la plus grande salle, qui contient 70 lits, avec trois autres infirmières militaires et un aide volontaire. La salle mesure environ 112 pieds sur 70 et il y a de grandes fenêtres sur un côté. À une extrémité se trouve une petite chapelle, où doit avoir lieu la cérémonie d'inauguration […] »

L'hôpital a été officiellement inauguré le 1er février 1916, et la cérémonie s'est déroulée en présence de l'impératrice-mère et de deux des princesses.

Le premier convoi de patients est arrivé le 4 février, et depuis, nous avons admis plusieurs nouveaux blessés, soit environ 150 au total. »

Les patients que Dorothy mentionnait dans son journal semblaient particulièrement importants pour elle. Elle a notamment fait mention d'un jeune soldat qui prétendait avoir 15 ans. Elle a écrit à son sujet :

Je suis certaine qu'il n'a pas plus de 11 ans. Je crois que les enfants servent dans l'armée comme éclaireurs. Il a été grièvement blessé aux deux mains par une bombe allemande, et les médecins croient ne pas pouvoir sauver l'une d'elles. »

À la fin de février, l'hôpital n'avait toujours pas reçu ses provisions et son matériel, qui étaient apparemment bloqués par les glaces à Archangel. Dorothy a raconté que l'infirmière en chef avait dû acheter du matériel sur place.

« Depuis mon dernier rapport, en février, il ne s'est rien passé de particulier, mis à part les nombreux convois qui arrivent et qui gardent l'hôpital bondé. »

Dans son journal, Dorothy comparait fréquemment les hôpitaux russes aux hôpitaux anglais. En plus de rapporter la pratique russe consistant à séparer la salle d'inspection des pansements de la salle d'opération, elle a observé :

Une autre coutume plutôt intéressante concerne les hommes qui sortent de l'hôpital. Chacun reçoit un habit et une chemise aux couleurs vives appelée « rubashta », ainsi que du savon, des cigarettes, des noix […] S'il est marié, on lui donne aussi des vêtements pour sa femme et pour chacun de ses enfants. »

Fait intéressant, Dorothy décrivait sans réserve dans ses rapports (par la suite transcrits dans son journal) ses patients dont le cas était particulièrement intéressant.

Elle le faisait de façon directe et explicite, comme si elle rédigeait des observations cliniques :

« Parmi les cas les plus intéressants, il y avait d'abord celui d'un homme blessé à la poitrine par un shrapnel qui l'avait atteint obliquement. La blessure mesurait environ quatre pouces et demi, et à un endroit elle laissait voir la paroi de la cage thoracique, de sorte que l'on pouvait très bien voir son cœur qui battait. Il est sorti de l'hôpital au bout de deux mois, sans qu'aucune complication ne survienne, et sa blessure a très bien guéri. L'autre cas était celui d'un jeune garçon de vingt ans, qui avait été admis environ deux jours après avoir été blessé. Il avait une blessure par balle à la tête, ainsi qu'une blessure à la jambe, juste sous le creux poplité, causée par un shrapnel. Il a immédiatement été amené à la salle d'opération, où sa tête a été examinée. Il s'agissait probablement d'une blessure causée par une balle qui était entrée et ressortie. Elle était entrée environ un pouce au-dessus du coin extérieur de l'œil droit et ressortie vers l'arrière, environ deux pouces plus loin, légèrement vers la gauche. Les médecins ont scruté la blessure, mais n'y ont vu qu'un fragment d'os détaché. Une bonne partie des os crâniens entourant la blessure étaient fracturés en gros morceaux, qui pouvaient facilement être retirés à l'aide de forceps. Les blessures sont demeurées incroyablement propres, mais deux hernies sont rapidement apparues. La hernie causée par la blessure inférieure était plus apparente que celle causée par la blessure à la tête. Son état est demeuré satisfaisant […] »
« Le premier dimanche de juin, une cérémonie de bénédiction a eu lieu près de l'église grecque à l'occasion du départ vers le terrain de la première unité de l'hôpital anglo-russe. »

Dorothy fait partie d'une équipe qui s'est aventurée près des champs de bataille pour y installer un hôpital de campagne. Dans une lettre écrite à sa mère et datée du 5 avril 1916, elle confie qu'elle aurait été très déçue de ne pas avoir l'occasion d'aller travailler sur le terrain.

Elle écrit à propos de son expérience :

« Le samedi 10 juin au soir, après de nombreux retards, l'équipe de l'hôpital de campagne a quitté Petrograd vers une destination inconnue, en direction de Polock, une petite ville au sud de Duiust. Nous voyagions dans un train spécial composé de 41 voitures […] »
« Au terme d'un voyage intéressant qui a duré cinq jours, nous sommes finalement arrivés à Veraparaoau[?], un petit village rural situé à quinze verstes du front (une verste mesure deux tiers de mille). »

Dorothy décrit son expérience à proximité du front ainsi :

« Au début, nous pouvions entendre distinctement les détonations de gros canons, mais par la suite elles se sont espacées. Un jour, vers midi, nous avons entendu des coups de feu et nous avons vu un shrapnel descendre du ciel juste au-dessus de nous. Il visait probablement un avion que nous n'avons pu apercevoir en raison des nuages qui couvraient le ciel ce jour-là. »

Malheureusement, Dorothy n'a pas la chance de voir l'hôpital en action :

« Compte tenu que je dois retourner immédiatement en Angleterre pour le 29 juin, mon rapport se termine avant que l'hôpital de campagne n'ait commencé ses activités. »
Je croyais avoir vu beaucoup de blessés à Petrograd […] »

En janvier 1917, Dorothy retourne en Russie pour inspecter les mines de cuivre de Sparskey et d'Athabasca, au centre de la Sibérie. Au cours de ce voyage, elle est frappée par le nombre de blessés qui se trouvent à Moscou, ce qui est intéressant si l'on considère qu'elle avait travaillé pendant un an dans un hôpital de Petrograd.

Elle raconte :

Ce n'est qu'à mon arrivée à Moscou, bien plus tard, que j'ai constaté à quel point les blessés étaient nombreux dans cette ville, comparativement à Petrograd. Il semble qu'à Petrograd on essayait autant que possible de cacher les effets de la guerre; le contraste entre les deux villes est énorme. »
« Lorsque je suis arrivée, les réfugiés de la Pologne et de la Galicie affluaient, non pas par centaines, mais par milliers. C'était l'une des scènes les plus tristes que l'on puisse imaginer. »

Pendant sa visite aux mines, Dorothy est une fois de plus touchée par les conditions lamentables des réfugiés dans le pays. Elle s'applique à décrire minutieusement leurs conditions et leurs souffrances dans son rapport. Les personnes qui lisent son rapport aujourd'hui observent un contraste intéressant entre les descriptions cliniques des patients dont elle a pris soin et les récits pleins de compassion concernant les réfugiés qu'elle a rencontrés. Évidemment, elle était en mesure de soigner et d'aider les patients, tandis qu'elle ne pouvait qu'observer les souffrances des réfugiés — les autres victimes de la guerre.

Plus loin dans son rapport, Dorothy écrit, à propos des réfugiés :

« Toutes ces personnes ne recevaient absolument rien, sauf un pain de seigle. Leur premier repas chaud depuis plusieurs semaines, et dans certains cas depuis plusieurs mois, leur avait été servi par une communauté anglaise qui préparait des soupes populaires et les envoyait à cinq stations centrales. J'étais à l'une de ces stations lorsqu'une soupe populaire est arrivée pour la première fois. Il était difficile de faire comprendre aux gens que, s'ils sortaient dans la rue, ils obtiendraient un litre de bonne soupe chaude et un autre pain. Ils pouvaient difficilement croire à un geste aussi généreux, car ils n'avaient apparemment jamais rien reçu, sinon quelques rares dons, qui n'étaient que très minimes par rapport à tout ce qu'ils avaient vécu. » 
« Les propos qui suivent résument bien la réaction de Dorothy face aux réfugiés : « Il est difficile de décrire l'état d'une telle foule, mais lorsqu'on le voit de ses propres yeux, on est forcé de constater toutes les horreurs de la guerre, encore plus que lorsqu'on voit les soldats mutilés et blessés. Certaines de leurs histoires sont trop affreuses pour être racontées et, de ce que nous avons pu comprendre, leurs histoires respectives concordent si l'on tient compte de leur district d'origine. »

Dorothy poursuit la description de son voyage aux mines et termine son rapport par des observations générales sur la Russie et ses habitants. Elle écrit des lettres à ses amis et à sa famille au cours de la même période, mais raconte plutôt les activités sociales auxquelles elle a pris part : elle parle de l'hôpital, de la visite de l'impératrice, des repas et de l'importance que le peuple russe accorde à la fête de Pâques, la plus grande célébration de l'année.

Dorothy quitte la Russie pour aller servir en Angleterre, mais elle retourne en Russie de janvier à août 1917. Ainsi, en plus de participer activement au service militaire en travaillant comme infirmière, elle est témoin de la révolution historique qui a marqué le pays. Dans une lettre adressée aux siens et datée du 4 mars 1917, elle raconte les émeutes qui ont contribué à transformer la Russie en une république. Sa lettre est très détaillée et sert en quelque sorte de journal à propos de cet événement :

« Le samedi, tous les emblèmes impériaux et les armoiries qui ornaient les boutiques et d'autres endroits ont été retirés et brûlés, et je crois qu'il y avait d'énormes enseignes sur presque tous les étages du Nevsky, et aussi sur les palaces. Un garde est venu, armé d'une baïonnette, et nous a demandé de descendre le drapeau russe. Tous les gens portent une rosette ou un ruban rouges. Un drapeau rouge flotte sur le palais d'hiver et la résidence de l'impératrice-mère. »

Dorothy quitte la Russie pour aller travailler à Londres, où elle reste jusqu'en août 1918. Elle est alors transférée à Halifax et y demeure jusqu'à sa démobilisation, en août 1919.

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