Les Dumbells

Ce groupe talentueux de soldats canadiens a amusé les troupes dans les tranchées de 1917 à 1918 et a continué à jouir d'un succès national et international en jouant du vaudeville extrêmement populaire jusqu'en 1932.

Partie un : le groupe musical des concerts de la 3e division de l'armée canadienne (1917-1919)

Après de modestes débuts sur une scène improvisée faite de boîtes d'emballage au cours de la Première Guerre mondiale en France, les Dumbells, groupe de soldats canadiens devenus chanteurs, sont les vedettes du pays durant plus d'une décennie. On peut même affirmer qu'ils sont le plus célèbre des « groupes musicaux » de l'armée canadienne, unité composée d'artistes de spectacle qui ont pour rôle de soutenir le moral des troupes sur les lignes de front.

On ne peut parler des Dumbells sans parler aussi des Plunkett : le capitaine Merton (Mert) Plunkett, leur créateur et directeur, et son frère, le caporal Al Plunkett, qui fait partie de la troupe dès sa création en tant que chanteur et comédien. Mert Plunkett, qui a reçu le titre de capitaine honoraire au YMCA, est l'âme dirigeante de la troupe certains, d'ailleurs, l'ont même qualifié de génie. Il monte tout d'abord des spectacles impromptus à des campements de l'armée canadienne en France au nom du YMCA, puis il propose à son commandant de détacher certains soldats de talent de leur unité pour former une unité d'artistes de spectacle qui aurait pour rôle de soutenir le moral des combattants. Le major-général L.J. Lipsett, commandant de la 3e division de l'armée canadienne, comprend que le moral des troupes est un aspect aussi important que l'équipement et les vivres; c'est pourquoi il acquiesce rapidement à la demande de Mert Plunkett. Les instructions qu'il lui donne sont simples : « Be ready to put on a show any place, any time.  » [Traduction libre : Soyez prêt à monter un spectacle n'importe où et n'importe quand.] (The Legionary, janvier 1965).

Les années ont effacé bien des souvenirs, mais parmi les membres de la troupe originale des Dumbells, outre les frères Plunkett, on se souvient notamment du sergent Ted Charter, du caporal pianiste Ivor (Jack) Ayre, du caporal Leonard Young et des soldats Ross Hamilton, Allan Murray, Bill Tennent, Bert Langley, Elmer Belding et Frank (Jerry) Brayford.

C'est ainsi que, durant l'été de 1917, les Dumbells (groupe musical de la 3e division de l'Armée canadienne) deviennent une entité officielle œuvrant à plein temps. Leur nom est inspiré des armoiries de la 3e division : des haltères rouges croisés symbolisant la force. Même si les Dumbells font officiellement partie de l'armée régulière, leurs activités sont entièrement financées et organisées par le YMCA.

Mert Plunkett façonne les Dumbells sur le modèle de la troupe de théâtre de la Princess Patricia's Canadian Light Infantry, qui avait implanté le concept des groupes musicaux parmi les unités canadiennes en France en juin 1916. (Certains membres des Dumbells, tel Leonard Young, ont d'ailleurs fait partie à divers moments de cette troupe.) Les Princess Pat's, les Dumbells et une trentaine d'autres troupes de ce genre établies en France jouent un rôle important dans le maintien du moral des troupes

 

On ne sait pas exactement quand et où les Dumbells ont monté leur premier spectacle. Dans un article de magazine paru en 1965, Allan Murray, membre de la troupe dès ses débuts, se rappelle que la troupe a monté un spectacle pour le général Currie au moment où celui-ci a pris le commandement du corps d'armée canadien, ainsi qu'un deuxième à Gouy-Servins, en France, dans le secteur de Passchendaele. D'autres témoignages font remonter le premier spectacle au mois d'août 1917 à la Crête de Vimy, mais l'on considère en général que le concert de Gouy-Servins est le premier de la troupe.

Ironiquement, les soldats qui assistent à ce premier spectacle ne se montrent pas très enthousiastes au départ; certains auraient même, au début, lancé des objets sur la scène. Mais l'entrée en scène de Ross Hamilton modifie radicalement leur attitude : Ross Hamilton, qui interprète un personnage féminin (« Marjorie »), permet à ces hommes d'être en présence d'une femme pour la première fois depuis des mois même s'il ne s'agit pas vraiment d'une femme; il chante « Hello My Dearie » avec une voix de fausset soprano. Al Plunkett, qui porte un chapeau haut-de-forme et une queue-de-pie en soie, connaît aussi beaucoup de succès avec son interprétation de la populaire chanson américaine « Those Wild Wild Women Are Making a Wild Man of Me ».

Les premiers spectacles des Dumbells sont composés de sketches comiques, de chansons et de numéros de danse, tous exécutés par les artistes-soldats amateurs. Dès le départ, ceux-ci savent que pour conquérir leur auditoire, qui vit depuis des mois dans le contexte difficile des champs de bataille, ils doivent miser sur la légèreté et la bonne humeur; c'est pourquoi leur répertoire est constitué d'un mélange de ballades populaires, de succès de l'heure et de chansons comiques. Ils écrivent des parodies sur les événements de tous les jours de la vie des soldats, se moquant de la discipline militaire et des privations associées à la guerre de tranchées. Salle des rapports, revue des malades, tranchées boueuses et quartier général du commandant : aucun sujet n'échappe à la gouaillerie des Dumbells. Parmi les pièces les plus populaires de leur répertoire, mentionnons des airs à succès de la Première Guerre mondiale comme « Mademoiselle from Armentières » « Pack Up Your Troubles in Your Old Kit Bag » et « It's a Long, Long Way to Tipperary ». Al Plunkett joue certains sketches déguisé en Noir (ce qui était courant dans les spectacles de minstrels entre les années 1820 et le milieu des années 1900). Les Dumbells interprètent aussi des champs patriotiques canadiens comme « It's Canada (The Land for Me) ». L'accompagnement musical est assuré par le pianiste régulier de la troupe, Jack Ayre. Souvent le groupe est aussi accompagné d'une musique régimentaire. C'est à Ayre que l'on doit la mélodie principale de la troupe, « The Dumbell Rag ». Souvent, les soldats canadiens sifflent cet air en revenant au pas des lignes de front.

 

Les Dumbells se produisent partout où il y a des troupes; ils se rendent aux divers endroits en France où des troupes canadiennes combattent, y compris sur les lignes de front et dans les tranchées. Parmi les articles et l'équipement qu'ils transportent, on trouve leur piano droit délabré, que des soldats reconnus pour leur force doivent hisser sur la scène. Les membres de la troupe font tout, qu'il s'agisse de construire une scène temporaire, de déballer et d'accrocher les rideaux (la Princess Pat's Comedy Company utilisait des rideaux de jute), de confectionner les costumes ou d'installer des rampes lumineuses improvisées.

Au début, les Dumbells utilisent des accessoires, des décors et des costumes de fortune. L'éclairage des premiers spectacles est assuré par des rampes lumineuses constituées de chandelles placées dans des boîtes de conserve. Plus tard, ils ont à leur disposition des projecteurs fabriqués avec des pièces de mitrailleuses. Les Dumbells confectionnent leurs perruques avec du crin de cheval et de la ficelle et les barbes sont faites de peau de vache. Leur numéro de vaudeville kaki étant devenu permanent, ils entreprennent d'en améliorer la présentation. Ils écrivent à des actrices britanniques pour leur demander de vieux costumes pour « Marjorie » et d'autres personnages féminins et celles-ci acquiescent à leur demande. Les Dumbells sont constamment à la recherche de nouveau matériel pour leurs spectacles. Les membres de la troupe qui se rendent à Londres pour leurs congés ramènent toujours avec eux les musiques et les idées les plus récentes de spectacles de la scène londonienne, comme Chu Chin Chow, pour les ajouter au répertoire des Dumbells.

Au début, le capitaine Plunkett travaille aussi avec d'autres groupes musicaux, notamment les Y Emmas et les Maple Leafs, et il lui arrive souvent de ne pouvoir se joindre aux tournées des Dumbells. C'est le sergent Ted Charter qui prend alors sa relève à la direction de la troupe.

Les Dumbells se produisent à maintes reprises dans les circonstances les plus impromptues et même les plus dangereuses. À une occasion, un obus d'artillerie allemand armé traverse la scène, mais heureusement il n'explose pas. Il est également courant d'entendre les tirs d'artillerie à proximité pendant le spectacle. Souvent, en particulier au front, la troupe se produit sous la tente. Parfois, elle joue dans de vrais théâtres; ainsi, en 1917, elle se produit au tout nouveau Pavillion Theatre de l'école de formation du corps d'armée canadien.

 

Il avait été prévu qu'après leur première série de spectacles, les membres des Dumbells regagneraient leur unité respective, mais sur la recommandation du lieutenant-colonel Hamilton Gault, le général Lipsett exprime le souhait de voir ces hommes détachés indéfiniment pour accomplir cette tâche essentielle que constitue le maintien du moral des troupes. C'est ainsi que les Dumbells ne retournent pas sur les lignes de front, sauf comme artistes de spectacle; néanmoins, il leur arrive à l'occasion de jouer le rôle de brancardiers afin de secourir les blessés. Les membres des autres groupes musicaux n'ont pas toujours la même chance. Ceux de la Princess Pat's Comedy Company, par exemple, sont rappelés sur les lignes en juin 1917 et plusieurs d'entre eux subissent des blessures graves, notamment Leonard Young, qui perd une jambe, mais réintègre les Dumbells après sa convalescence.

À Noël 1917, les Dumbells jouent devant des soldats blessés et le personnel médical de la salle commune d'un hôpital militaire, en France. Ils continuent d'ailleurs de présenter des spectacles tout au long de l'offensive allemande, au printemps 1918. Ils sont de nouveau sur le point d'être réintégrés au service actif lorsque le général Lipsett prépare un autre message dans lequel il fait valoir l'importance de leur rôle : « Now as never before the troops need entertainment. » [Traduction libre : Maintenant plus que jamais auparavant, nos troupes ont besoin de se distraire.] (The Legionary, 1965) Les Dumbells montent des spectacles jour et nuit à l'intention des troupes canadiennes fraîchement débarquées pour repousser l'offensive ennemie. Pendant leurs numéros, ils sont toujours conscients que plusieurs membres de l'auditoire ne seront plus là le lendemain pour voir leur spectacle.

Les sollicitations se faisant de plus en plus nombreuses, Mert Plunkett fait passer la troupe de huit à quinze membres dès le 1er juillet 1918; plusieurs des nouveaux membres, tel Red Newman des Y Emmas, sont déjà des vedettes dans d'autres groupes musicaux.

Le mois suivant, Mert Plunkett amène la troupe se produire à Londres, tout d'abord à la Beaver Hut, lieu de rendez-vous de l'armée canadienne, puis au Victoria Palace. Le séjour se termine par une série de représentations d'une durée de quatre semaines au London Coliseum (le plus grand théâtre de variétés de la capitale britannique), ce qui n'est pas un mince exploit pour une troupe de militaires-artistes amateurs. Pour la première fois, les membres des Dumbells sont payés en tant qu'artistes professionnels en plus de recevoir leur solde de militaire. (Il importe toutefois de souligner que le groupe des Dumbells n'est pas le premier groupe musical à se produire à Londres; la Princess Pat's Comedy Company l'avait fait peu de temps auparavant.)

Les Dumbells ont connu un tel succès à Londres davantage encore que le célèbre Ballet russe, sous la direction de Sergei Diaghilev que des compagnies théâtrales offrent des contrats à plusieurs militaires-chanteurs; à l'exception d'un seul, ceux-ci préfèrent rester avec leur unité. La troupe regagne donc le front, cette fois à la ligne d'Hindenburg, où combattent les troupes canadiennes. Les bénéfices importants qu'ils ont faits à Londres leur permettent de financer leurs spectacles durant les derniers mois de la guerre.

À l'Armistice, le 11 novembre 1918, les Dumbells et la Princess Pat's Comedy Company fusionnent; ils forment une grande compagnie ayant pour rôle de donner des spectacles pendant la démobilisation. C'est à cette époque que Jack MacLaren et Fred Fenwick se joignent aux Dumbells. Le capitaine Plunkett convoque la troupe élargie pour répéter un nouveau spectacle, une adaptation humoristique de HMS Pinafore de Gilbert et Sullivan. Le même mois, la troupe présente son spectacle à Mons, en Belgique, ainsi qu'à Bruxelles devant le roi Albert de Belgique, qui remet une médaille au capitaine Plunkett en reconnaissance des spectacles de bienfaisance de la troupe.

Les Dumbells continuent de se produire pendant la réorganisation et le retour des troupes canadiennes en Angleterre et au Canada. Reconnaissant le calibre du talent des Dumbells sur les plans individuel et collectif, l'Armée leur offre l'occasion de faire une tournée au Canada pour la Croix-Rouge. De nouveau, les Dumbells déclinent une offre attrayante; ils décident de faire des tournées au Canada en tant qu'artistes professionnels, et non en tant que militaires. Enfin, en 1919, Al Plunkett, Jack Ayre, Ross Hamilton et Bill Tennent montent à bord du navire les ramenant dans leur patrie et donnent un dernier spectacle pendant la traversée avant que leur troupe soit dissoute en tant que groupe musical militaire. Mert Plunkett les suit en juin pour entreprendre sans délai le montage du prochain spectacle des Dumbells, tournée nationale qui devait leur valoir encore plus de succès.

Les spectacles des Dumbells comportent toujours des éléments qui plaisent à chaque soldat, qu'il s'agisse de sketches comiques ou de ballades sentimentales, et ils oscillent toujours entre la rudesse et la douceur. Al Plunkett a bien voulu expliquer, plus tard, le phénomène Dumbells : « The cast of Dumbells were not the usual type of showmen that one would expect to find in show business. They were not 'born in a trunk' …. They were ordinary individuals having some gift or talent which had been brought forward as a result of the entertainment demands of wartime. » [Traduction libre : Les Dumbells n'étaient pas constitués du genre d'artistes que l'on s'attend de trouver en général dans le monde du spectacle. Ses membres n'étaient pas « des enfants de la balle … C'étaient des hommes ordinaires ayant un certain don ou un certain talent qu'ils ont pu développer en raison des exigences de distraction que posait la période de la guerre.] (Al Plunkett : The Famous Dumbell, p. 77) Leur histoire a été reconstituée dans une comédie musicale intitulée The Legend of The Dumbells, montée par le Festival de Charlottetown en 1977. Pour les Canadiens qui se souviennent de la Grande Guerre, les Dumbells demeurent, à côté du grand pavot, parmi les plus importants rappels des efforts des soldats canadiens en Europe.

 

Partie deux : la tournée nord-américaine (1919-1932)

Lorsque la troupe des Dumbells revient au Canada en 1919, elle décide de miser sur son succès en période de guerre auprès des troupes canadiennes en organisant une tournée de spectacles de variétés professionnels. Elle crée de nouveaux spectacles à l'intention des anciens soldats et de leurs familles, cette fois sans avoir à s'inquiéter de ce que des obus tombent sur la scène. C'est ainsi qu'est né ce phénomène de l'industrie canadienne du spectacle. Les Dumbells allaient effectuer douze tournées partout au pays jusqu'en 1932.

Mert Plunkett, imprésario et gérant des Dumbells, et son frère Al Plunkett, chanteur et acteur, commencent à planifier leur nouvelle aventure en tant que civils immédiatement après leur retour à Orillia, en Ontario, à l'été 1919. Se joignent à eux Ross Hamilton, Frank Brayford, Bill Tennent, Bert Langley, Allan Murray et Jack Ayre, de la formation originale des Dumbells, de même que d'anciens soldats-interprètes provenant d'autres troupes artistiques, dont Jack McLaren, Fred Fenwick, Albert Edward (Red) Newman, Charlie McLean, le pianiste Fraser Allan, Jock Holland (autre imitateur de femmes), Jimmy Goode et Tommy Young. Mert Plunkett, qui continue d'œuvrer à titre de directeur-gérant, trouve les appuis financiers nécessaires pour acquérir le matériel indispensable à la mise en scène d'un spectacle professionnel : des décors, des costumes, des rideaux et des accessoires. Après quelques mois à peine de planification et de répétitions et d'avant-premières à Owen Sound et à London, la première tournée professionnelle des Dumbells s'amorce à Toronto le 1er octobre 1919.

Les spectateurs canadiens apprécient la nouvelle revue des Dumbells, car elle leur donne finalement la chance de voir les fameux soldats-chanteurs de la guerre dont leurs propres « fils » leur ont tant parlé. Pour ce qui est des anciens soldats, le nouveau spectacle de variétés leur évoque un côté plus joyeux de la vie dans l'armée. Comme le dit le programme de la revue Biff, Bing, Bang de 1920 des Dumbells : « To those at home who so often wonder 'what is he doing?,' the Dumbells bring this picture of one side of life overseas. To those who were there, who found momentary forgetfulness of their troubles … the picture will perhaps bring memories of some of the things that helped them forget what had been yesterday and what was to be tomorrow. » [Traduction libre : À ceux qui, restés à la maison, se sont demandé si souvent 'Que fait-il?', les Dumbells présentent un certain aspect de la vie outre-mer. À ceux qui y étaient et que nos spectacles ont momentanément distraits de la dure réalité, ce spectacle rappellera peut-être certaines choses qui les ont aidés à oublier ce qu'avait été hier et ce qu'allait être demain.]

Le spectacle canadien des Dumbells repose sur la même formule qui les a couronnés de succès pendant la guerre, avec des numéros de chant et de danse, des sketches humoristiques, des chansons en duo et en quatuor, des imitations de femmes et un mélange de ballades sentimentales, de succès populaires et de chansons comiques.

Une grande partie du contenu des premières tournées canadiennes des Dumbells provient de numéros qu'eux-mêmes et la Princess Pat's Comedy Company ont écrits en France, dont l'adaptation de HMS Pinafore réalisée par Mert Plunkett. Certaines chansons évoquant la vie en uniforme des soldats deviennent de grandes favorites, comme l'interprétation de « Oh, It's a Lovely War » de Red Newman. Le chanteur de variétés Al Plunkett continue d'interpréter, entre autres chansons, son succès populaire « Those Wild, Wild Women Are Making a Wild Man of Me ». Certaines pièces sont empruntées au palmarès de l'ancien music-hall anglais, comme « My Old Dutch » interprétée par Albert Chevalier, l'une des chansons préférées du public londonien dans les années 1890. Il ne faut pas non plus oublier le Dumbells Orchestra, dirigé par Mert Plunkett, avec son pianiste des débuts, Jack Ayre.

 

Comme les membres des Dumbells étaient des militaires en service actif sur le front européen jusqu'en 1919, ils n'ont pas eu l'occasion d'effectuer des enregistrements. Une fois de retour au Canada, cependant, alors qu'ils devenaient de plus en plus populaires, plusieurs membres de la formation enregistrent leurs chansons préférées dans un studio de Montréal connu sous le nom de His Master's Voice. Al Plunkett, Red Newman, Jock Holland, Charlie McLean et Stan Bennett, ainsi que le Dumbells Orchestra, ont tous fait des enregistrements au cours des années 1920. Nombre de ces chansons, par exemple « Oh! It's a Lovely War », ont constitué de grands succès. Les chansons de la formation ont également été enregistrées par d'autres interprètes, comme le Harry Thomas Trio. En tout et partout, les Dumbells ont effectué vingt-sept enregistrements pour la compagnie HMV

Les chansons des Dumbells se sont, en outre, révélées fort prisées dans le domaine des musiques en feuille, sur lesquelles apparaissaient habituellement le nom et une photographie du chanteur. L'éditeur de musique Leo Feist Limited a connu un franc succès avec les musiques en feuille de « I'm a Daddy », « K-K-K-Kiss Me Again » et « Coal Black Mammy », qui sont toutes des pièces provenant du spectacle des Dumbells. Ceux-ci étaient, en fait, si populaires que n'importe quel numéro présenté dans leur spectacle était considéré comme un succès assuré.

Lorsque les Dumbells partent en tournée aux États-Unis, ils connaissent une gloire encore plus grande et réalisent quelques « premières » canadiennes. Par exemple, en mai 1921, ils deviennent la première troupe canadienne à triompher sur Broadway avec la revue Biff, Bing, Bang, qui reste douze semaines à l'affiche de l'Ambassador Theatre, alors que Jack Ayre devient le premier Canadien à y diriger un orchestre.

Le critique du Telegram de New York porte littéralement le spectacle aux nues : « No American soldier show seen in New York has Biff, Bing, Bang's shape and vigor, nor its talent. » [Traduction libre : Aucun spectacle de soldats américains présenté à New York n'a ni l'allure, ni la vigueur, ni le talent de Biff, Bing, Bang.] (The Globe and Mail, 27 juin 1977) La tournée américaine des Dumbells s'arrête, entre autres endroits, à Cleveland, à Chicago, à Detroit et à Boston.

 

Parmi les points culminants des tournées nord-américaines des Dumbells, mentionnons un passage au Massey Hall de Toronto, le bijou remis par le prince de Galles à « Marjorie » et des rencontres avec de célèbres artistes comme Lillian Gish et Mary Pickford, de même que John et Ethel Barrymore.

À l'automne 1922, de plus en plus insatisfaits de leur situation financière, presque tous les membres de la troupe quittent Mert et Al Plunkett en raison d'une dispute sur leur salaire. Seul Ross Hamilton, l'imitateur de femmes, reste avec les Plunkett. Le temps de la rupture est mal choisi, puisque les Dumbells se font en ce moment-là un nom partout au Canada. Quelques jours après, les Plunkett intègrent dans la troupe leur frère Morley et plusieurs autres anciens militaires qui avaient fait leurs preuves en tant qu'artistes, les présentent comme les nouveaux Dumbells et montent un nouveau spectacle, judicieusement intitulé Carry On. C'est au cours du premier spectacle donné par cette nouvelle formation que Mert lance sa composition « Come Back, Old Pal », acclamée partout.

Entre-temps, Red Newman, Jock Holland, Leonard Young et les anciens membres des Dumbells mettent sur pied leur propre troupe itinérante, se baptisant « The Originals ». Ils partent ensuite en tournée pendant quatre ans et donnent spectacle sur spectacle : Full O'Pep, en 1923 (enregistrement de chansons pour HMV), Rapid Fire, en 1924, et Thumbs Up..

La troupe des Plunkett mène sa barque seule et produit des spectacles annuels, dont Cheerio, en 1923. Sa revue de l'année 1924 porte le titre de Ace High et reste à l'affiche pendant deux semaines à partir du 25 août, à guichets fermés, à Toronto. Red Newman rejoint alors la troupe des Plunkett, alors que Ross Hamilton continue d'interpréter « Marjorie », qui n'a aucunement perdu de ses charmes et attributs « féminins ». C'est à Stan Bennett qu'est confiée la fermeture du premier acte, avec l'exécution d'un numéro comique. Ace High débarque dans trente et une villes uniquement en Ontario, et presque autant au Québec, dans les Maritimes, dans les Prairies et en Colombie-Britannique. La même année, en 1924, les ventes de la musique en feuille de « Come Back, Old Pal » sont mirobolantes, atteignant des dizaines de milliers de dollars. Les autres succès des Dumbells se vendent presque aussi bien, tant les enregistrements que les musiques en feuille.

La troupe dissidente des Originals poursuit sa tournée dans l'Ouest canadien en 1925. C'est à cette époque que Mert Plunkett, des Dumbells, lance sa revue Lucky Seven (titre faisant écho à la fois au septième spectacle de Plunkett et au premier nombre de soldats choisis pour participer aux concerts des Dumbells et de la Princess Pat's Comedy Company). La partition de ce spectacle est publiée par Leo Feist Limited. Pour éviter toute concurrence avec les Originals, les Dumbells des Plunkett se produisent en Ontario et au Québec.

Les Dumbells des Plunkett poursuivent leurs activités après la fin de la tournée des Originals. Parmi les derniers spectacles qu'ils présentent Oh Yes (1925), Three Bags Full et Joy Bombs (1926), Oo-La-La (1927) ainsi que Why Worry (1928). Le spectacle de variétés qu'offrent les soldats profite d'une vague de succès qui ne semble pas vouloir perdre de sa vigueur.

Depuis les premiers jours des Dumbells, Mert Plunkett avait compris que l'injection de sang neuf apporterait des idées rafraîchissantes et relèverait leur niveau de professionnalisme. C'est dans cette optique que, en 1925, il invite Howard Fogg, violoniste professionnel de la Victor Talking Machine Co. de Montréal, à se joindre à eux pour diriger l'orchestre, en remplacement du directeur musical Harold Rich (1924-1925). Howard Fogg écrit des pièces pour Lucky Seven, en plus de faire l'arrangement musical d'autres chansons des Dumbells, dont la composition de Mert « Winter Will Come ». Quelque trois ans plus tard, en 1928, les Plunkett causent tout un émoi en accueillant, pour la première fois, de vraies femmes dans leur distribution pour prêter main-forte à leurs imitateurs de femmes faisant fi de la froideur de certains spectateurs face à ce changement.

À la fin des années 1920, les Dumbells auront fait office d'amuseurs professionnels partout au Canada deux fois plus longtemps qu'ils n'auront servi le pays dans leur uniforme kaki. Cependant, plusieurs facteurs devaient contribuer à gruger leur popularité et leur rentabilité. En premier lieu, la mise sur pied d'une pièce itinérante coûtait de plus en plus un prix exorbitant et ne pouvait donc plus concurrencer avec les « films parlants » (films sonores et musicaux), qui connaissent une sortie en salle florissante en 1927. Deuxièmement, le genre vaudeville en soi commençait à s'essouffler. Troisièmement, la Crise de 1929 a eu pour effet de vider les poches des amateurs de spectacles. Enfin, les auditoires s'étaient un peu lassés des chansons et des histoires inspirées du temps de la guerre, datant alors de plus de dix ans. Vers le début des années 1930, les productions des Plunkett essuyaient des pertes, forçant les fameux Dumbells à effectuer leur dernière tournée en 1932.

Après la disparition de leur formation légendaire, plusieurs membres des Dumbells roulent leur bosse en solo dans l'industrie du spectacle. Al Plunkett fait carrière dans la radio et comme chanteur de cabaret, pendant que son frère Mert retourne outre-mer en 1939 pour diriger les productions artistiques de la Légion canadienne et que Red Newman s'achète un hôtel à Wasaga Beach, en Ontario. De leur côté, Ross Hamilton et Jack Ayre persévèrent dans leur art jusqu'à leur retraite.

On dit des vieux soldats qu'ils ne rendent jamais l'âme, et il en est ainsi des Dumbells. Leurs concerts de retrouvailles donnés en 1939, en 1955 et en 1975 permettent de les ramener sur scène ensemble. En 1977, Bibliothèque et Archives Canada leur rend honneur en contribuant à la production d'un album, intitulé The Original Dumbells. De plus, encore aujourd'hui, la pièce The Legend of the Dumbells est parfois remise en scène pour saluer le talent des Dumbells et faire renaître leur époque. Bien que tous les membres de la célèbre troupe de vaudeville en uniforme kaki nous aient quittés depuis longtemps, ils demeureront à jamais des légendes dans l'industrie canadienne du spectacle.

Références

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