Madame Édouard Bolduc (Mary Travers), folkloriste et chansonnière (1894-1941)

Mary Travers (La Bolduc) a été connu à travers le Canada français et le nord-est des États-Unis comme artiste d'enregistrement, interprète et auteure de chansons folkloriques populaires. Elle interprète sous le nom de Mme Édouard Bolduc au cours des années 1930.

« Reine des chanteurs folkloriques canadiens »

L'histoire de Mary Bolduc est le conte de fées d'une ménagère du Québec qui est passée de la condition de pauvre inconnue à celle de phénomène de l'industrie du disque des années 1930. Cette femme ordinaire, toute traditionnelle, est devenue l'extraordinaire porte-parole musicale de son temps et de ses contemporains, se méritant le titre de « Reine des chanteurs folkloriques canadiens ». Un timbre-postre a été émis pour le centenaire de sa naissance (1994) dans le cadre de la série Les Grands Canadiens.

Mary Rose Anne Travers naît au sein d'une famille pauvre, où l'on subsiste de peine et de misère, dans le petit village de pêcheurs de Newport, au Québec, sur les rives de l'Atlantique dans la région de Gaspé. Mary Travers est l'un des six enfants de Lawrence Travers, anglophone de souche irlandaise, et d'Adéline Cyr, Canadienne française. Leur maison abrite également les six autres enfants de Lawrence issus d'un premier mariage. Mary et ses 11 frères et sœurs parlent anglais à la maison, mais s'expriment aussi couramment en français, dans leur dialecte régional.

Mary ne fréquente pas longtemps l'école, mais assez pour apprendre à lire et à écrire le français et pour étudier son catéchisme catholique. Son père a besoin de sa grande et solide fille pour l'aider à chasser et à couper le bois, et sa mère a besoin d'elle pour les tâches ménagères. Sa vie, tout comme celle des autres filles de sa situation sociale, était centrée sur la famille et sur la maison.

Les villageois isolés de Newport voyagent rarement et connaissent bien peu les grandes villes ou la musique moderne. Lawrence Travers est le premier et le seul professeur de musique de Mary; il lui apprend à jouer des instruments de musique traditionnels que l'on retrouve dans la plupart des foyers du Québec au tournant du XXe siècle, comme le violon, l'accordéon, l'harmonica, les cuillères et la guimbarde. Ils jouent surtout des airs et des danses de folklore traditionnel comme les gigues, de mémoire et d'oreille, puisque la famille Travers ne possède ni tourne-disque, ni piano, ni musique en feuille. Le répertoire de Mary se constitue de mélodies irlandaises provenant du côté paternel et d'airs folkloriques canadiens-français venant de sa mère, formant ainsi le style unique qui la rendra célèbre. Au printemps 1908, Mary égaye de son accordéon les soirées dans les camps de bûcherons, en plus de cuisiner pour son père et pour les autres coupeurs de bois. Les hommes se divertissent en exécutant eux-mêmes les airs et les danses traditionnels.

Nourrir douze enfants étant un fardeau lourd à porter pour le père de famille, les frères et les sœurs de Mary doivent donc quitter le foyer au début de leur adolescence. En 1908, lorsque Mary atteint son treizième anniversaire, sa demi-sœur Mary-Ann, qui occupe un emploi de bonne à Montréal, la fait venir près d'elle. Pour la jeune Mary, il s'agit là de sa toute première expérience de l'indépendance, de la vie à l'extérieur de Newport et des voyages. Son premier voyage en train l'amène de son petit village de campagne de 1 500 âmes jusqu'à Montréal et à ses 350 000 personnes.

Mary Travers travaille d'abord comme domestique à la maison du docteur Lesage, au salaire mensuel de 15 $, plus chambre et pension. Après quelques années, elle déniche un meilleur emploi dans une usine de textile, où elle trime dur onze heures par jour, cinq jours et demi par semaine, pour un salaire hebdomadaire de 15 $.

Mary vit comme une fille de son époque, prenant mari à l'âge de 20 ans. Elle épouse Édouard Bolduc le 17 août 1914 et se retrouve enceinte presque continuellement dans les années suivantes. En 1915, son premier enfant est malheureusement un enfant mort-né. Denise voit le jour en juillet 1916, Jeannette, en juillet 1917, et Roger, en août 1918.

L'emploi d'Édouard à la manufacture ne rapporte pas beaucoup, son salaire semblant diminuer chaque fois qu'il a une nouvelle bouche à nourrir. Mary a quitté son travail à l'usine, mais elle fait de la couture à la maison pour contribuer au revenu familial. Malgré cela, leur pauvreté s'apparente à celle qu'elle avait connue jadis à Newport.

Comme les autres citadins pauvres du début du XXe siècle, les Bolduc connaissent des conditions de vie difficiles. Il y a peu de soins médicaux, et les maladies contagieuses telles que la scarlatine sont encore répandues dans la population. Au début des années 1900, on s'attend à ce qu'un enfant sur quatre meure avant d'avoir atteint l'âge adulte. Lorsque son bébé Roger meurt à l'âge de 10 mois, Mary, qui était enceinte une nouvelle fois, est tout de même cruellement affectée. Jeannette meurt également avant d'avoir atteint ses 2 ans. Mary fait aussi une fausse couche et perd un autre enfant, celui-là né prématurément.

Édouard Bolduc devient plombier, mais le travail se fait rare. En 1921, les Bolduc quittent donc Montréal pour Springfield, dans le Massachusetts, où ils rejoignent la sœur d'Édouard ainsi que dix mille autres émigrants canadiens-français cherchant tous la prospérité. Édouard n'arrivant pas à y dénicher un emploi, la famille revient s'installer à Montréal l'année suivante. Un autre bébé vient au monde en 1922, et une petite fille voit le jour en mars 1925. Mary fait aussi plusieurs autres fausses couches, la dernière se produisant en 1929. Des 12 ou 13 grossesses qu'elle a eues, seuls 4 enfants Bolduc atteignent l'âge adulte.

La famille Bolduc est relativement heureuse malgré sa pauvreté. Pour divertir leurs amis et les enfants, Mary joue des berceuses, des gigues, des reels traditionnels au violon et à l'harmonica. Les Bolduc reçoivent leurs amis gaspésiens dans des soirées de type familial animées par des chansons et de la musique. Plusieurs d'entre eux sont des musiciens de folklore amateurs qui viennent se produire dans les Veillées du bon vieux temps au Monument-National, avec la troupe de Conrad Gauthier.

Ces relations font découvrir Mary lorsqu'on lui demande de remplacer au pied levé un violoniste folklorique absent. Son mari étant sans emploi, elle est heureuse de pouvoir faire un peu d'argent quand Conrad Gauthier la redemande. En 1928, Mary Bolduc accompagne régulièrement les chanteurs de la troupe au violon ou à la guimbarde, faisant même plus tard des numéros de musique et de comédie en solo. L'épouse et la mère qui n'avait joué que dans son salon se familiarise bientôt avec des salles remplies de centaines de spectateurs.

Mary Bolduc acquiert ainsi une assurance en tant qu'artiste, même dans une situation inusitée comme sa première émission de radio avec l'orchestre du Monument-National à la station CKAC. Un soir, elle s'aventure à chanter un petit air folklorique et, charmé, le public exige d'en entendre plusieurs autres. Le chanteur de folklore Ovila Légaré la recommande à Roméo Beaudry, de la compagnie Compo, qui est responsable des enregistrements de langue française publiés sous l'étiquette Starr. Monsieur Beaudry s'empresse de lui offrir un contrat pour enregistrer quatre disques 78 tours, ce qui lui rapporte 25 $ par face.

C'est le temps idéal pour Mary Bolduc de s'établir comme auteure-compositrice-interprète professionnelle. Elle doit bien savoir que le monde du spectacle est l'un des rares domaines où une femme peut gagner autant d'argent, sinon plus, qu'un homme. (Dans les emplois manufacturiers qu'elle pouvait occuper, les femmes reçoivent habituellement un salaire moins élevé que les hommes pour le même travail.)

Le premier disque de madame Édouard Bolduc, enregistré sous l'étiquette Starr en avril 1929, présente la chanson folklorique française « Y'a longtemps que je couche par terre », ainsi qu'un reel instrumental. Par ses choix traditionnels, elle annonce sans équivoque son appartenance musicale. Ses enregistrements, aujourd'hui d'intérêt historique, ne sont pas des succès commerciaux à l'époque, mais comme elle a besoin d'autre matériel pour respecter son contrat, elle compose les paroles de la chanson humoristique qui lui apportera la gloire : « La Cuisinière ». Pour l'autre face du disque, elle enregistre « Johnny Monfarleau » en s'inspirant d'une chanson folklorique anglaise. Elle complète l'enregistrement à temps pour la période de Noël. Les chansons connaissent un grand succès de vente et rapportent 450 $ à sa famille. Le nom de madame Édouard Bolduc est désormais connu partout au Canada français.

Mary Bolduc a composé « La Cuisinière » et les autres pièces d'une manière très simple : assise à sa table de cuisine, elle a fredonné un air fondé sur une chanson folklorique, une gigue ou un reel, puis l'a répété au violon et a improvisé un simple poème d'accompagnement formant des couplets rimés qu'elle a dicté à sa fille Denise. Comme elle ne peut ni lire ni écrire la musique, elle mémorise et exécute les mélodies qu'elle crée. (Voir l'analyse de « La cuisinière »)

Forte du succès de ces disques et d'une offre de Roméo Beaudry pour enregistrer un 78 tours à deux faces tous les mois, Mary Bolduc compose plusieurs chansons avec la même formule gagnante. Elle adapte des airs folkloriques ou populaires existants à la musique, y ajoutant ses propres paroles humoristiques, dans un joual typiquement canadien-français de la classe ouvrière. Elle y décrit des personnages et des événements auxquels les auditeurs, des Canadiens français peu fortunés aux valeurs traditionnelles familiales, peuvent s'identifier. Ses chansons offrent des rythmes enjoués sur un ton joyeux, la plupart d'entre elles mettant en vedette des tranches de vie et des personnages comiques de la classe ouvrière. D'autres constituent des pièces instrumentales traditionnelles. Dans plusieurs enregistrements, comme « Ça va venir découragez-vous pas », on peut l'entendre jouer de l'harmonica entre les couplets.

Afin de se distinguer des autres musiciens de folklore, Mary Bolduc commence à ajouter des refrains chantés construits sur des mots ou des syllabes saugrenus, que l'on appelle « turlutes ». Cette musique de la bouche, dont on se sert pour faire danser les gens en l'absence d'un violon, était une tradition chez son père et chez leurs voisins irlandais et écossais de la région de Gaspé. La pièce musicale « Les Maringouins » offre un très bel exemple des turlutes de Mary Bolduc.

Composer deux chansons par mois représente tout un défi pour Mme Bolduc. Pour trouver de nouveaux sujets de chansons, elle observe l'actualité, découvrant du même coup l'occasion de commenter les conditions sociales défavorables dans lesquelles doivent vivre les « petites gens » comme les Bolduc. (Voir Carrière comme artiste exécutante)

Mary Bolduc fait sa première apparition publique comme vedette principale à un bal costumé à Lachute, au Québec, en novembre 1930. L'accueil du public dépasse ses plus grandes espérances. Elle conçoit alors l'idée d'un spectacle où elle chanterait ses propres chansons. Elle accepte l'offre lucrative de faire le numéro principal d'une compagnie burlesque qui se produit au théâtre Arlequin de Québec en mars 1931. Suit une offre de Juliette d'Argère, humoriste connue sous le nom de Caroline, pour faire une tournée de trois mois au Québec.

Mary Bolduc est une femme pratique qui sait reconnaître une bonne occasion. Son mari n'arrive pas à pourvoir aux besoins de leur famille et le public veut voir et entendre la musicienne, qu'il commence à appeler « La Bolduc ». (Bien qu'aujourd'hui on interprète habituellement le nom de « La Bolduc » comme un compliment, à l'époque, les admirateurs et les critiques l'utilisaient en référence à son caractère indépendant. Mary elle-même le considère comme une expression désobligeante à laquelle elle réplique fermement en composant « La Chanson du bavard ».) Rien n'arrête Mary, ni ses détracteurs, ni la fausse modestie, ni les attentes face au rôle traditionnel des hommes et des femmes. À l'image des hommes de sa Gaspésie natale, elle se met au travail pour subvenir aux besoins de sa famille.

Mary Bolduc et Juliette d'Argère préparent et organisent leur tournée et engagent quelques artistes pour les accompagner. Mary met au point une formule qu'elle conservera dans ses tournées subséquentes : elle sera la vedette principale et sera accompagnée d'un pianiste et de comédiens. La petite troupe se produit d'abord pendant une semaine au cours du mois de mai 1931 à Hull, au Québec, puis voyage dans l'ouest du Québec, se rend à Montréal et termine la tournée à Sept-Îles. Certaines des plus grandes villes possèdent un théâtre, mais souvent la troupe se produit dans les salles paroissiales ou les sous-sols des églises catholiques.

Bien que Mary Bolduc ait le sens des affaires, elle connaît peu les questions d'argent au-delà des besoins de sa famille. En deux ans, ses tournées de spectacles lui rapportent ce qui doit sembler de grosses sommes d'argent dans ces années sombres de la Crise économique. Elle qui n'a jamais rêvé d'une carrière musicale est maintenant devenue une étoile.

En 1932, en tant que vedette, elle fonde sa propre troupe, la Troupe du bon vieux temps, sur le modèle de celles avec lesquelles elle avait évolué. Elle engage un directeur (Jean Grimaldi, et plus tard Henri Rollin) et prépare des tournées au Québec et en Nouvelle-Angleterre. Au début et au milieu des années 1930, Mary Bolduc partage son temps entre les tournées au Québec et dans les environs et sa famille à la maison. (Voir Carrière à la scène)

Au cours des années 1930, les nouveaux disques de La Bolduc conservent le son traditionnel du folklore français-irlandais, résistant aux styles populaires comme les ballades sentimentales de Tin Pan Alley et les nouvelles sonorités du jazz. De nombreux auditeurs ne veulent plus de chansons qui leur rappellent les temps durs. Les disques de Mary Bolduc ne se vendent plus aussi bien, mais ses spectacles lui assurent quand même des cachets réguliers. Elle poursuit donc ses tournées, bien qu'elle trouve difficile d'être séparée de ses enfants et que des conflits surviennent entre elle et son mari en raison de l'inversion de leurs rôles.

En 1936, elle remporte tellement de succès qu'elle peut retenir les services d'une gouvernante pour s'occuper de ses enfants pendant ses tournées. Elle a déjà pourvu sa famille de plusieurs articles de luxe, inaccessibles à la plupart des gens pendant la Crise économique, comme une nouvelle automobile en 1931, une radio encastrée dans un meuble et, éventuellement, une maison bien à elle. Lorsqu'elle se trouve à la maison, cependant, elle s'enorgueillit d'être une bonne mère et une bonne épouse.

Les spectacles de Mme Édouard Bolduc cessent brusquement par suite d'un grave accident de la circulation survenu en juin 1937. Alors que sa troupe revenait de Rivière-du-Loup, au Québec, où elle s'était produite, l'automobile que conduisait Henri Rollin, directeur de la tournée, entre en collision avec un autre véhicule. Mary Bolduc est gravement blessée; elle subit une fracture de la jambe, une fracture du nez et une commotion cérébrale. À l'hôpital de Rimouski, les médecins découvrent une tumeur maligne. Par la suite, sa santé fragile ainsi que les traitements fréquents de radiation reçus à l'Institut du radium de Montréal limitent ses activités musicales.

À la suite de la collision, Mary Bolduc poursuit en justice Henri Rollin après le refus de sa compagnie d'assurances de défrayer les coûts de l'accident. Elle fait valoir à la cour qu'elle ne peut plus composer de chansons à cause de ses pertes de mémoire et de son incapacité de se concentrer découlant de la commotion cérébrale. Alors qu'elle a toujours chanté et joué de mémoire, elle constate qu'elle mélange maintenant les paroles de ses chansons dans ses spectacles et cela l'inquiète. La poursuite continue en 1938, mais ne se déroule pas bien pour Mary. En effet, comme elle a toujours eu l'habitude de ne pas déposer ses gains à la banque, elle ne peut prouver à la cour les sommes qu'elle a touchées avant l'accident.

La Bolduc n'apparaît pas sur scène durant une année complète. À l'été 1938, elle se produit à Montréal et dans les environs seulement. Elle se remet suffisamment pour participer à une émission de radio en janvier 1939 et pour réaliser ses deux derniers enregistrements (dont l'un au sujet de l'accident) le mois suivant. Cette même année, la cour lui accorde un paiement partiel de 1 500 $. Mary Bolduc succombe au cancer le 20 février 1941, à l'âge de 46 ans.

Mary Bolduc a inspiré des musiciens québécois influents comme Clémence Desrochers et Luc Plamondon. Aujourd'hui, on étudie encore ses chansons comme si elles étaient des chroniques officieuses de la vie des Canadiens français pendant la Crise économique. La vie et la musique de La Bolduc ont fait l'objet de nombreux ouvrages, d'enregistrements et même de documents à l'écran. En fait, La Bolduc jouit aujourd'hui d'un plus grand respect que lorsqu'elle était au sommet de sa gloire. Elle est devenue un mythe représentant les groupes défavorisés des années 1930, plus particulièrement les femmes, les Québécois et les chômeurs.

Le style musical de La Bolduc naturel, simple et improvisé lui était unique. Elle est demeurée fidèle à son héritage de chansons françaises-irlandaises, en dépit des nombreuses personnes qui ont décrié les paroles vulgaires de ses chansons, la grammaire incorrecte et la mauvaise prononciation de son français, ainsi que ses airs peu raffinés et répétitifs.

Malgré sa popularité, Mary Bolduc était une femme de traditions qui croyait que son rôle le plus important était celui d'épouse et de mère. Par la centaine de chansons qu'elle nous a léguées, elle a aussi donné naissance à quelque chose d'aussi marquant et d'aussi durable : la musique folklorique du Québec moderne. En tant que poète lauréate officieuse de son peuple, cette reine des chanteurs folkloriques canadiens a donné aux ouvriers et aux ouvrières du Québec leur voix en chanson.

Carrière comme artiste exécutante

La carrière de Mary Bolduc comme artiste exécutante a commencé plus tard et a duré beaucoup moins longtemps que la carrière de nombreuses vedettes dans ce domaine. À vrai dire, pendant une trentaine d'années, Mary Bolduc n'a jamais considéré l'exécution musicale à d'autres fins que comme une forme de divertissement à la maison. À son propre étonnement, à la fin de 1929, cette musicienne amateur sans formation était devenue une vedette du disque.

Le talent de Mary Bolduc et sa popularité auprès des auditoires du Monument-National de Montréal ont incité Roméo Beaudry, de la société d'enregistrement Compo Company of Canada de Montréal, à lui offrir de faire des enregistrements pour eux.

Les trois premiers 78 tours à double face de chansons du folklore traditionnel qu'elle a produits en 1929 sont des échecs. Toutefois, en décembre de la même année, elle met son propre poème comique « La Cuisinière » sur un air folklorique existant et remporte son premier succès.

Comme le marché de la radiodiffusion et de l'enregistrement musical prend de l'expansion et que la radio et le gramophone pénètrent dans les maisons (même les Bolduc, chroniquement pauvres, ont un récepteur à cristal), les stations de radio et les compagnies d'enregistrement recherchent de nouveaux musiciens. En janvier 1930, on demande à Mary d'enregistrer quatre chansons et neuf autres en avril de la même année. À la fin de cette première année, elle a enregistré plus de 30 chansons. Entre 1929 et 1939, elle enregistrera, surtout dans les premières années, quelque 84 chansons.

Les dossiers de la Compo montrent que le studio de Montréal utilise à cette période la nouvelle méthode d'enregistrement électroacoustique, plutôt que l'ancienne méthode par pavillons acoustiques, pour capter les sons. Les dossiers indiquent également que Mme Bolduc n'enregistre habituellement que deux prises. Dans plusieurs cas, diverses prises de la même chanson sont publiées au cours des années. Par exemple, « Le Bonhomme et la Bonne Femme » existe sous trois versions différentes.

 

En 1929 et en 1930, Mme Bolduc collabore à au moins 56 enregistrements, de façon anonyme dans la plupart des cas, avec des artistes tels que Juliette Béliveau, Eugène Daignault, Ovila Légaré, Alfred Montmarquette et Adélard St-Jean. Dans ces séances d'enregistrement, elle chante, vocalise (turlute), joue de l'harmonica ou de la guimbarde. On peut entendre La Bolduc accompagnée de l'accordéoniste Montmarquette dans le « Reel comique » et la « Fantaisie écossaise » et avec le chanteur folklorique accompli qu'était Ovila Légaré dans l'enregistrement de septembre 1930 de « La Bastringue », ainsi que dans d'autres chansons.

Certains des premiers enregistrements de La Bolduc sont des danses traditionnelles instrumentales jouées au violon ou à l'harmonica. Parmi ces premières pièces instrumentales, on relève les reels « La Gaspésienne »  et « Gendre et Belle-mère ». Les chansons de Mme Bolduc sont aussi publiées sous forme de musique en feuille. Au début, les feuilles de musique se vendent au prix de quatre pour un dollar, mais dès la fin de 1931 le prix monte à trois pour un dollar.

Elle enregistre surtout des chansons comiques dont elle compose les paroles qu'elle met ensuite sur ses propres arrangements d'airs folkloriques ou d'autres mélodies populaires. Elle s'accompagne à l'harmonica entre les couplets. Ses disques sont surtout connus pour les « turlutes » (vocalisations sans signification), qui deviennent sa marque de commerce.

Mary Bolduc chante en français (avec, à l'occasion, des insertions en anglais) et ses disques visent le marché francophone. Son auditoire se compose des francophones des régions rurales et des petites villes aux valeurs traditionnelles -- des servantes comme « la cuisinière », des travailleurs d'usine, des ouvriers et des chômeurs. Son cercle d'admirateurs déborde les frontières du Québec. Elle compte de nombreux admirateurs parmi les Canadiens français de l'Ontario et du Manitoba et les gens se rappellent les enregistrements traditionnels que faisaient jouer leurs parents et leurs grands-parents à la maison. Elle connaît aussi du succès auprès des francophones vivant aux États-Unis, où ses disques sont distribués par Columbia.

Mary Bolduc compte parmi les nombreux artistes folkloriques francophones, hommes et femmes, qui doivent leurs succès à l'enregistrement de musiques traditionnelles. Cette tendance trouve sa contrepartie dans le monde musical anglophone dans des ballades comme « Wreck of the Number Nine », enregistrée par Vernon Dalhart, qui demeure sur la liste des plus grands succès de vente de 1928 à 1930. Le public anglophone de l'époque achète également des chansons gaies telles que l'enregistrement de Dalhart de la chanson à boire « The Little Brown Jug » que Mme Bolduc emprunte pour créer sa chanson « Les Cinq Jumelles » sur les quintuplées Dionne. Cependant, le Canadian Music Trades Journal n'inclut pas les succès de vente de Mme Bolduc dans sa liste de 1930 et les revues musicales comme La Lyre et Le Canada musical se concentrent sur la haute culture, ignorant La Bolduc malgré sa popularité.

La fille de Mary Bolduc, Denise, commence à accompagner sa mère au piano vers 1935 et devient une figure familière dans les studios de Compo. Une autre de ses filles, Lucienne, enregistre la chanson « L'Enfant volé ». On peut aussi entendre les voix des enfants Bolduc sur plusieurs enregistrements, y compris des chansons de Noël et du Jour de l'an. Sur tous les enregistrements qui mentionnent sa participation, Mary utilise son nom de femme mariée, Madame Édouard Bolduc, comme le voulait la coutume. Ce titre honorifique ajoute de la respectabilité à ses disques comiques que l'élite québécoise considère comme communs et vulgaires.

En juillet 1932, le marché du disque s'effondre par suite de l'intensification de la crise économique. La production de Starr dégringole de quelque 116 disques en 1930 à moins de 10 en 1933. La radio et le film parlant livrent une dure concurrence à l'industrie du disque pour les précieux sous des clients. La Bolduc est l'une des rares artistes de Starr à réussir au cours de la Crise économique : c'est d'ailleurs grâce à elle, dans une large mesure, que la compagnie survit. Toutefois, ses ventes de disques déclinent après 1932. Ses chansons se ressemblent trop et résistent au jazz et à la musique populaire à la mode. Mme Bolduc ne peut pas ou ne veut pas se départir de la formule qu'elle s'est donnée.

En 1930, La Bolduc enregistre 18 disques sur deux faces (36 chansons). L'année suivante, elle en produit 10 autres (20 chansons). En 1935, alors que la Crise économique écrase les compagnies de disques, elle ne fait qu'un seul enregistrement. Elle produit quatre enregistrements sur deux faces en 1936, mais ne réalise aucun disque en 1937 et en 1938, en partie en raison de la maladie. Elle fait ses deux derniers disques en 1939, y compris son anecdote autobiographique « Les Souffrances de mon accident » (d'abord intitulée « Les Avocats »), toujours dans la veine musicale qui lui avait assuré la notoriété. On lui attribue également huit chansons inédites, dont plusieurs portant sur l'actualité.

Malgré la durée relativement courte de sa carrière professionnelle, La Bolduc semble avoir rattrapé le temps perdu de façon posthume. En effet, elle est passée à la légende et ses chansons continuent d'inspirer les jeunes musiciens québécois à la recherche de leurs racines. Sans doute que Mary Travers Bolduc serait étonnée d'apprendre que ses enregistrements traditionnels continuent d'être reproduits grâce à la technologie numérique.

Carrière à la scène

Madame Édouard Bolduc est une grande vedette au Canada français au cours des années 1930, bien avant que l'expression superstar soit inventée. Musicienne en folklore traditionnel et chansonnière, elle passe de l'anonymat de la musicienne d'accompagnement à la notoriété de l'artiste de tournée connue et réclamée dans tout le Québec.

Mary Bolduc commence sa carrière à la scène comme violoniste, jouant de la musique canadienne-française traditionnelle aux Veillées du bon vieux temps, avec la troupe de Conrad Gauthier, au Monument-National de Montréal en 1927 ou 1928. À mesure qu'elle acquiert de l'expérience, elle prend progressivement le centre de la scène et commence à écrire et à enregistrer ses propres paroles comiques sur des airs de danse traditionnels. Certains disques enregistrés avec la Compo Company of Canada de Montréal sont des succès qui font en sorte qu'on l'invite à chanter à Lachute (Québec) en novembre 1930.

Son expérience à Lachute, où elle avait charmé son auditoire avec sa musique folklorique, amène Mary Bolduc à concevoir l'idée de présenter des spectacles fondés sur ses propres chansons. Après avril 1931, elle cesse de se produire avec la troupe de Gauthier et accepte une offre lucrative de présenter un spectacle avec une troupe burlesque au théâtre Arlequin de Québec en mars 1931 comme vedette principale. Cet engagement est suivi rapidement d'une offre de Juliette d'Argère (comédienne connue sous le nom de scène de Caroline) de chanter avec sa compagnie dans une tournée de trois mois au Québec.

Mme Bolduc se retrouve face à un dilemme. En tant qu'artiste, elle est sans doute heureuse de voir que le public la réclame mais, comme mère de famille, elle se sent coupable de laisser ses enfants derrière elle pour parcourir la province. Toutefois, les temps sont difficiles et le chômage chronique de son mari l'incite à saisir cette occasion pour nourrir et vêtir sa famille. La musique étant le seul moyen qu'elle connaît pour gagner rapidement un revenu convenable, elle décide de tenter l'expérience du spectacle de tournée.

La première tournée de Mme Édouard Bolduc s'amorce en mai 1931 à Hull, au Québec. L'ensemble se produit dans l'ouest du Québec et à Montréal avant de se diriger vers l'est pour terminer sa tournée à Sept-Îles en juillet.

Après la tournée avec le groupe de Juliette d'Argère, Mme Bolduc trouve de moins en moins d'occasions d'écrire et d'enregistrer. Au creux de la Crise économique, la Compo de Montréal, comme toutes les autres compagnies de disques, est aux prises avec de sérieuses difficultés financières. Entre juillet 1932 et mars 1935, Mme Bolduc n'effectue aucun enregistrement.

Au cours de cette période, les auditoires de Montréal ont à leur portée surtout des spectacles de haut calibre offerts par des artistes tels que Vladimir Horowitz, Henrietta Schumann et Sergei Rachmaninoff. La Compagnie d'opéra canadienne y présente Roméo et Juliette en mai 1931 et la McGill Operatic and Choral Society monte Les Pirates de Penzance. Comme La Bolduc n'appartient pas à ce monde de la musique classique, elle se voit obligée de trouver un créneau qui convient mieux à son style de musique folklorique irlandaise et française. Au cours de ce temps mort de l'industrie du disque, elle se tourne vers les spectacles en personne dans les petites villes du Québec et des autres régions francophones.

S'inspirant du modèle de Conrad Gauthier, elle forme sa propre troupe ambulante qu'elle baptise la Troupe du bon vieux temps. Elle confie le poste de directeur de tournée à Jean Grimaldi, avec lequel elle planifie des spectacles combinant vaudeville et musique folklorique. Les répétitions ont lieu chez les Bolduc, sans accessoires, sans scène et sans microphones.

Denise Bolduc voyage avec sa mère en qualité de pianiste et de comédienne; parfois, Édouard et leur autre fille, Lucienne, participent aux spectacles également. Au début, la tournée se concentre dans les environs de Montréal pour que Mary et Denise puissent rentrer à la maison chaque soir; la troupe présente 50 spectacles entre août et décembre 1932.

Le spectacle change rarement. Élégante et respectable dans sa longue robe de soie noire agrémentée d'un long collier de perles, Mary Bolduc ouvre et ferme la soirée en chantant ses plus nouvelles chansons. Suivent des numéros de l'ensemble musical, des chansons de folklore, un sketch de vaudeville et de comédie, le tout sans microphones ni amplificateurs. Les spectacles donnent souvent lieu à un concours d'amateurs auquel est rattaché un prix en argent offert par Mme Bolduc. (La chanson « Gédéon amateur », enregistrée en 1936, traite de la popularité des concours d'amateurs à la radio.) Au cours des intermèdes, Mary vend le livre des paroles de ses chansons. Elle divertit aussi son auditoire en jouant de l'harmonica et en présentant des chansons d'actualité, notamment « Le Nouveau Gouvernement » et « Si je pouvais tenir Hitler » qu'elle n'a jamais enregistrées. Chaque spectacle dure environ deux heures et demie.

Mme Bolduc reconnaît très tôt que plusieurs factions de la société considèrent encore que faire carrière à la scène est inconvenant pour une femme. De plus, il est rare qu'une femme dirige ce genre de spectacles. Pour parer à ces attitudes hostiles, Mme Bolduc a toujours soin de se présenter comme une femme mariée respectable sous le nom de Madame Édouard Bolduc. Comme elle poursuit ses tournées et ses enregistrements, elle fait tout ce qu'elle peut pour inclure les membres de sa famille dans ses activités, tant parce qu'elle veut les avoir à ses côtés que pour faire taire les mauvaises langues. Son mari participe aux tournées de 1932 et de 1934 et, dès 1935, sa fille aînée Denise devient son accompagnatrice au piano.

L'organisation de tournées de spectacles constitue une lourde responsabilité pour Mme Bolduc. Avec Jean Grimaldi, elle doit embaucher les musiciens et les acteurs, faire les arrangements pour les engagements, préparer et distribuer les affiches et coordonner la publicité. Il lui faut calculer et payer les frais de déplacement et les salaires des musiciens à même les recettes d'entrée. Le coût d'admission d'un adulte est ordinairement de 50 cents; 20 à 40 pour 100 de cette somme va à la paroisse ou au théâtre (souvent Mme Bolduc fait aussi une offrande aux pauvres de la paroisse). La première tournée de Mme Bolduc est un succès financier, malgré l'inexpérience de la chanteuse en gestion financière à l'extérieur du foyer. Elle touche environ 2 000 $, plus entre 500 $ et 1 000 $ par année en redevances pour ses disques.

Les tournées s'avèrent souvent difficiles à d'autres égards. Mme Bolduc et les musiciens se déplacent dans une automobile conduite par le directeur de la tournée, Mary n'ayant pas son permis de conduire. Leur itinéraire les oblige souvent à voyager par mauvais temps sur des routes de campagne mal entretenues. En septembre 1935, ils se rendent jusque dans le nord de l'Ontario, visitant Kapuskasing et d'autres localités éloignées.

Les succès de Mary Bolduc au Québec amènent la chanteuse, à l'automne de 1933, à concevoir l'idée d'une tournée des populations d'expression française du nord-est des États-Unis où elle avait déjà vécu avec son mari. Elle organise la première de plusieurs tournées de spectacles dans le Massachusetts, le Maine et le New Hampshire, qu'elle fera en compagnie de Denise et d'Édouard Bolduc. Ils sont en tournée d'avril à juin 1934. Les Franco-Américains adorent ce spectacle folklorique et Mary et sa troupe retournent en Nouvelle-Angleterre l'automne suivant ainsi qu'en 1937 et en 1939.

À mesure qu'elle acquiert de l'expérience dans la gestion de sa carrière, Mme Bolduc devient plus audacieuse. C'est ainsi qu'elle participe à des trucs publicitaires comme la location d'un avion pour survoler un village dans lequel elle devait chanter, avion qui traîne une bannière proclamant « C'est La Bolduc qui passe ». Elle a réalisé d'autres premières aussi, dont un tour de chant dans un cabaret de Montréal, en février 1937, et à un gala présidé par le maire de Montréal.

En juin 1937, au cours d'une des tournées qui avaient permis à La Bolduc de se faire connaître dans toute l'Amérique du Nord francophone, sa carrière est brusquement interrompue. Quittant Rivière-du-Loup après un spectacle pour se rendre au Saguenay puis dans sa Gaspésie natale, elle est victime d'un accident de la route. Mary Bolduc est la personne la plus gravement blessée dans l'accident. Les médecins qui traitent ses fractures et sa commotion cérébrale lui découvrent un cancer. La radiothérapie, la commotion cérébrale et la lenteur de sa guérison l'empêchent de reprendre son calendrier d'engagements. Bien que limitée dans ses activités musicales après l'accident, Mme Bolduc décide de tirer parti de cette mauvaise fortune en écrivant et en enregistrant de nouvelles chansons, notamment une autobiographie comique en chanson intitulée « Les Souffrances de mon accident ».

Mary Bolduc fait une courte tournée en Abitibi en 1940, mais une faiblesse générale, de la douleur et des pertes de mémoire résultant de sa commotion cérébrale lui causent des ennuis. En décembre de la même année, elle se produit dans des théâtres de Montréal jusqu'à sa dernière hospitalisation.

Constituant au départ une modeste initiative entrepreneuriale, les spectacles ont lancé Mary Bolduc dans une extraordinaire aventure. Malgré la Crise économique, le manque d'expérience en affaires et des responsabilités de mère de famille, elle a réussi, grâce à sa musique traditionnelle, à se tailler un auditoire parmi la population des villages et des régions rurales du Canada français. L'invraisemblable vedette qu'a été La Bolduc a atteint une notoriété qui a survécu longtemps à sa courte carrière de concert.

Miroir musical du patrimoine canadien

Les origines des airs de La Bolduc

Mary Bolduc fait la chronique de l'actualité dans ses chansons et reflète en même temps les diverses influences musicales du Québec de son époque. Les caractéristiques des traditions anglaises, irlandaises et françaises qui l'ont vu grandir se fondent l'une dans l'autre pour créer son style unique et animé de chanson populaire quasi traditionnelle.

Une écoute rapide des chansons de La Bolduc révélera, même aux auditeurs peu familiers, que dans presque chaque chanson ses airs s'inspirent de danses folkloriques comme les reels. Le reel, genre de musique de danse folklorique ou country en 2/4 accéléré, provient de l'Écosse et est devenu très populaire en Irlande. On jouait habituellement les reels au violon; au Québec, on les jouait aussi à l'harmonica. Mary Bolduc maîtrisait parfaitement ces deux instruments. En France, il existe aussi une coutume semblable qui consiste à accompagner les quadrilles au violon. À titre de comparaison, le site Web Le Gramophone virtuel offre un pot-pourri de reels traditionnels enregistrés en 1919 par Albert Gerson.

L'explication des similitudes est simple : Mary Bolduc ne « composait » pas de mélodies au sens habituel du terme. Plusieurs, sinon la plupart, de ses chansons sont construites sur des mélodies de chansons ou de danses folkloriques existant déjà; pour d'autres, elle commençait avec une mélodie bien connue, puis créait sa propre variante. Certaines autres chansons reposaient sur des airs populaires américains connus des anglophones et des francophones du Canada.

Les paroles de Mary Bolduc sont toutefois de son cru, bien que certaines, tout comme les airs, soient des parodies ou des adaptations de chansons existantes. La pratique d'emprunter des airs connus et d'y mettre de nouvelles rimes est ancienne et vénérable, et elle est courante dans les traditions britanniques, françaises et nord-américaines. En Grande-Bretagne, cette pratique remonte aux « broadside ballads » anglaises (chansons écrites sur des feuilles de papier journal, dans le sens de la largeur, d'où leur nom) dans les années 1600, et peut-être même avant. En France, on chantait souvent les nouvelles chansons sur des « timbres » ou mélodies bien connues. À mesure que les chansons se transmettaient oralement, les gens ajoutaient leurs propres textes à leurs airs favoris, avec des histoires régionales ou des mots et des phrases de leur coin de pays qu'ils connaissaient bien, donnant ainsi à la chanson sa couleur unique.

Le style de performance de Mary Bolduc doit aussi beaucoup à la tradition orale. Nous parlerons plus loin de l'importance qu'elle accordait au violon et à l'harmonica. Son style vocal nasillard relève également de la tradition, tout comme son attitude relâchée face au ton mélodique utilisé.

Borrowed melodies

« Johnny McFellow » : Cette chanson anglaise a servi de base à l'un des premiers enregistrements de Mary Bolduc, « Johnny Monfarleau » [MP3 1 420 Ko].

« Yes! We Have No Bananas » [Oui! Nous n'avons pas de bananes] : Cette chanson populaire américaine de 1923, de Frank Silver et d'Irving Cohn, était elle-même inspirée de chansons existant déjà. On peut entendre une partie de la mélodie et du texte dans « Le Commerçant des rues » [MP3 1 675 Ko] de Mary Bolduc.

« The Music Goes Round and Around » [La musique tourne et tourne] : Cette chanson populaire américaine a été écrite en 1935 par Red Hodgson, Edward Farley et Michael Riley. L'année suivante, l'air se retrouve dans la chanson « Gédéon amateur » [MP3 1 563 Ko] de La Bolduc.

« Red River Valley » [Vallée de la rivière Rouge] : Ce célèbre air anglais vient d'une chanson folklorique canadienne traditionnelle qui fait allusion à la rivière Rouge, au Manitoba. Mary Bolduc a emprunté cet air pour sa chanson « Les Belles-mères » [MP3 1 933 Ko].

« Little Brown Jug » [Petite cruche brune] : La chanson humoristique de Mary Bolduc « Les Cinq Jumelles », sur les quintuplées Dionne, est construite sur ce célèbre air à boire écrit en 1869 et popularisé en Amérique du Nord vers 1911.

« La Légende des flots bleus » : Cet air, écrit par Christiné et Dalbret, a inspiré « L'Enfant volé » [MP3 1 746 Ko], chanson qui raconte l'enlèvement de l'enfant Lindberg, que Lucienne, la fille de madame Bolduc, a enregistrée à sa place.

Les caractéristiques intéressantes des chansons de La Bolduc

Le langage

Le langage dans les chansons de La Bolduc reflète la coexistence du français et de l'anglais, aussi bien à Montréal que dans sa Gaspésie natale. Ses chansons sont presque toutes en français, quoiqu'on y retrouve souvent quelques mots ou phrases en anglais. Ses publics auraient aisément compris ces anglicismes, qui reflétaient leurs vrais modes d'expression. On a critiqué Mary Bolduc pour avoir inséré des anglicismes dans ses chansons, alors qu'en fait le mélange des langues dans les chansons était en usage depuis des siècles. On peut observer ce phénomène particulièrement au sein des cultures comme celle du Canada, où se côtoient différents groupes linguistiques.

Parmi les chansons de La Bolduc qui comprennent des mots et des phrases en anglais, on retrouve « Les Cinq Jumelles », « Roosevelt est un peu là » (qui contient la phrase « We do our part » [On fait notre part]) et « Chanson de la bourgeoise » (qui contient le terme « watchait », conjugaison à la française d'un verbe anglais).

Les chansons énumératives

Énumérer des éléments tels que la nourriture, les corvées ou les traits physiques de ses personnages est une technique qu'aimait Mary Bolduc, sans doute autant pour la valeur comique et rythmique que pour le genre traditionnel. Les chansons énumératives, que le Québec doit à la France, constituent une importante catégorie de la chanson folklorique canadienne-française.

Parmi les nombreuses chansons de La Bolduc qui énumèrent des éléments, mentionnons « Je m'en vais au marché » [MP3 1 670 Ko], « Si vous avez une fille qui veut se marier » [MP3 1 525 Ko] et « La Servante » [MP3 1 784 Ko].

Les chansons-dialogues

Un autre genre traditionnel de chanson folklorique française, la chanson-dialogue, est souvent présenté sous forme de conversation ou de différend entre une femme et un homme. Mary Bolduc a enregistré une chanson-dialogue humoristique avec Ovila Légaré intitulée « Mademoiselle, dites-moi donc » [MP3 1 841 Ko], dans laquelle un homme et une femme badinent et flirtent thème comique familier et toujours populaire.

La forme de ballade

Écrire des chansons sur l'actualité, comme l'a fait Mary Bolduc, remonte au moins aussi loin qu'aux années 1600, époque où les imprimeurs engageaient des poètes irlandais et anglais pour écrire des chansons sur les événements du jour, qu'ils publiaient ensuite sur des feuilles de papier journal appelé « broadside ». Ces « broadside ballads » étaient ordinairement chantées sur un air déjà bien connu. Plusieurs de ces ballades continuent de se transmettre par tradition orale, et on les chante encore aujourd'hui en Amérique du Nord. Généralement, la « broadside ballad » se distingue par la narration à la première personne, avec l'introduction typique interpellant l'auditeur au sujet de l'histoire qui va suivre (par exemple, « Come all ye, listen to my story…  » [Venez, écoutez mon histoire… ]). On retrouve cette introduction à la première personne dans la chanson « La Chanson du bavard » [MP3, 1 863 Ko] : « Écoutez mes bons amis, la chanson que je vas vous chanter…  »

Les anecdotes locales et les événements historiques existent également dans la chanson traditionnelle de France.

La turlute

La turlute était la signature de La Bolduc qui démarquait ses enregistrements de ceux des autres musiciens folkloriques. La technique de sa musique ne laisse aucun doute quant à ses origines irlandaise et écossaise. La « turlute » adapte une mélodie instrumentale pour l'expression vocale. La chanteuse crée un refrain à partir de vocables (ou de « syllabes saugrenues »), utilisant une technique qui remonte aux vieilles ballades des Îles britanniques. La turlute ressemble beaucoup au « fa-la-la » ou au « hey diddly-diddly-dee » des refrains associés aux chansons irlandaises ou anglaises. Dans la musique écossaise, on l'appelle « musique buccale ». Elle est souvent improvisée, comme le scat dans le jazz. Mary Bolduc turlutait souvent pour remplacer le solo d'harmonica entre les couplets chantés ou vice versa. Ses turlutes trouvent leur place surtout dans les reels, comme le « Reel turluté » [MP3 1 487 Ko].

Les instruments

Des photographies de La Bolduc arrivées jusqu'à nous la montrent habituellement jouant de l'harmonica, instrument qui avait la place d'honneur dans ses enregistrements. L'harmonica (ou plus familièrement la « musique à bouche ») était et continue d'être très utilisé par les musiciens folkloriques traditionnels du Québec (et par les musiciens cajuns de la Louisiane), en partie à cause de sa portabilité, pour les danses comme les reels et les gigues. Seul le violon est plus utilisé que l'harmonica chez les musiciens folkloriques du Québec. La Bolduc était reconnue pour sa grande maîtrise des deux instruments, dont elle avait appris à jouer d'oreille sur les genoux de son père irlandais. L'accordéon complète le trio des instruments folkloriques traditionnels qui caractérise les enregistrements de La Bolduc.

Un mot sur les nouvelles tendances

Un grand nombre de musiciens populaires, d'hier et d'aujourd'hui, ont adopté volontiers les nouvelles tendances pour rajeunir le son de leur musique. Toutefois, Mary Bolduc ne s'est pas éloignée de son style folklorique irlandais-français traditionnel, malgré la baisse de l'intérêt du public et la diminution des ventes de ses disques. Les « chansonnettes » françaises (chansons courtes), les sonorités du jazz américain et même la musique country du sud des États-Unis gagnaient en popularité, mais n'ont influencé que très peu le répertoire de La Bolduc. À nos oreilles, par conséquent, ses chansons peuvent sembler musicalement immuables et dénuées de complexité. Mais pour Mary Bolduc et ses inconditionnels, les chansons exprimaient un aspect de leur patrimoine qui existait en soi, sans qu'on doive le changer.

Une analyse de « La Cuisinière »

Mélodie

La structure mélodique de « La Cuisinière » comporte quatre phrases musicales totalisant seize mesures. La première (phrase « A ») a quatre mesures qui se répètent immédiatement, pour un total de huit mesures. Vient ensuite une phrase « B », également de quatre mesures, puis une phrase « C » de quatre mesures qui répète un motif de la phrase « B ». Le refrain instrumental répète ces phrases, avec des variantes, une octave plus haut. Ce modèle AABC de seize mesures est fréquent dans les chansons folkloriques et populaires canadiennes. Il semble qu'il ait servi de structure aux airs chantés dans les camps de bûcherons disséminés dans la Gaspésie natale de Mary Bolduc.

La mélodie de La Bolduc dans « La Cuisinière » s'inspire d'un air folklorique particulièrement connu en Acadie. Elle utilise l'étendue de ton d'une neuvième (une octave plus une note du la sous le do moyen au si sous le do aigu). On retrouve souvent cette étendue dans les chansons folkloriques et populaires. L'air comporte des intervalles d'une seconde, d'une tierce et d'une quarte, avec une quinte diminuée, celle-ci étant réservée au refrain à la phrase « Hourra pour la cuisinière ». Les notes répétées et les triades (par exemple, do-mi-sol) prédominent, tout comme les brefs motifs mélodiques répétés. La chanteuse insère parfois des notes de passage et d'autres petites enjolivures improvisées dans différents couplets, méthode courante dans la chanson folklorique.

Texte

Cette chanson parle des rencontres humoristiques d'une domestique avec ses prétendants. Les chansons comiques sont une catégorie commune aux traditions de chansons folkloriques françaises et britanniques. Les chansons comiques françaises ont plus tendance à dépeindre des soupirants éconduits.

« La Cuisinière » comporte cinq couplets chacun de quatre lignes --, y compris le refrain. Le texte est construit en syllabes et utilise peu ou n'utilise pas de notes soutenues. Les lignes des textes de La Bolduc correspondent généralement une à une aux phrases mélodiques, autre caractéristique typique de la chanson folklorique anglaise.

La quatrième et dernière ligne de chaque couplet possède des traits intéressants en eux-mêmes. Il s'agit d'une brève ligne de texte de deux mesures, suivie d'un refrain de deux mesures (« Hourra pour la cuisinière »). De même, une rime interne (ou assonance) se produit à la syllabe finale de chaque phrase française courte; par exemple, dans le troisième couplet, « prendre un coup » rime avec « trouver ça doux ». Ces traits contrastent de façon intéressante avec la régularité des lignes un à trois, en plus de souligner la conclusion du couplet.

Refrain

Le refrain « Hourra pour la cuisinière » se répète à la fin de chaque couplet. Les phrases de l'harmonica (qui sont une répétition de la mélodie et qui sont jouées à l'octave) servent de refrain instrumental et d'introduction musicale à la chanson.

Caractéristiques traditionnelles

« La Cuisinière » emprunte plusieurs caractéristiques notables aux chansons françaises et irlandaises-anglaises. Certains aspects des « broadside ballads », que la jeune Mary avait sûrement entendues, sont ici présents. Les paroles et la musique de la chanson sont d'une forme très régulière, qui consiste en des couplets de quatre lignes et en une mélodie de huit mesures répétées, totalisant seize mesures de musique. Le texte débute par l'annonce du narrateur à la première personne (« Je vais vous dire quelques mots… »), à l'image de l'introduction traditionnelle des « broadside ballads », « O come ye listen to my story » [Venez écouter mon histoire]. De la chanson folklorique française viennent l'emploi de l'énumération et l'assonance.

Rimes

Le schéma des rimes dans « La Cuisinière » se traduit généralement par des couplets rimés (un arrangement aa/bb), bien que dans le dernier couplet les deux dernières lignes ne riment plus.

Temps

La chanson commence avec un battement préparatoire, caractéristique de plusieurs airs de Mary Bolduc. Même si dans l'ensemble le rythme est prévisible et régulier, la poétesse divise ou répète à l'occasion des notes afin de loger les syllabes supplémentaires du texte, créant ainsi de petites variations mélodiques d'un couplet à l'autre. L'ajout d'une mesure musicale dans le premier couplet, quatrième ligne, pour loger une phrase très longue du texte en est un bon exemple.

Métrique

La chanson est en 6/8, temps très utilisé dans les chansons folkloriques. Notez que Mary Bolduc ajoute une mesure de 3/8 pour permettre un battement au début du refrain instrumental.

Tempo

Le tempo animé contribue à la nature joyeuse de la chanson.

Langage

Certains traits de langage de cette chanson sont dignes d'intérêt. À titre d'exemple, nous retrouvons le mot anglais flask dans le troisième couplet, et des prononciations françaises argotiques ou régionales (par exemple, « vas » pour « vais »). Les chansons canadiennes mélangent souvent les langues, spécialement dans des endroits comme Montréal où cohabitent des groupes linguistiques différents.

Chroniques chantées de l'actualité au Québec, 1930-1940

Lorsque Mary Travers Bolduc signe un contrat d'enregistrement par lequel elle s'engage à écrire deux chansons par mois, elle se tourne vers l'actualité comme source d'inspiration pour remplir son engagement. Élevée dans une culture musicale où les ballades sont l'expression spontanée des émotions des gens ordinaires, elle trouve tout naturel de poursuivre cette tradition en composant ses propres chansons et ballades. Elle devient rapidement la porte-parole des hommes et des femmes de la classe ouvrière du Québec et du Canada français. Pour les auditeurs d'aujourd'hui, ses chansons sont des fenêtres sur les opinions et les expériences de la classe ouvrière québécoise des années 1930.

La plupart des chansons de La Bolduc abordent sur un ton léger des sujets sérieux comme la pauvreté engendrée par la Crise économique. Les gens qui l'écoutent ouvrent leurs bras et leur cœur à ces chansons qui leur permettent de rire de leurs propres misères et de gens comme eux. Dans des chansons comme « Ça va venir découragez-vous pas », La Bolduc parle directement au peuple de ses propres épreuves. Comme la chanteuse et ses personnages, les gens s'étaient attroupés pour voir le roi George VI, le dirigeable R-100 et l'éclipse solaire et ils avaient connu l'excitation que dépeignent les paroles de ces chansons.

Dans ces chansons, La Bolduc saisit (pour les auditeurs de l'époque et d'aujourd'hui) l'esprit, les joies et les frustrations de son peuple. En faisant la chronique de son histoire, elle devient la première et la plus célèbre chanteuse de ballades du Canada.

Voici quelques-unes des chansons de Mary Travers Bolduc portant sur des événements d'actualité :

« Ça va venir découragez-vous pas » [MP3 1 598 Ko]: Chanson de 1930 au sujet de l'effondrement de l'économie canadienne au cours de la Crise économique qui fait référence au nouveau gouvernement élu du premier ministre R.B. Bennett. Enregistrée en septembre 1930.

« Toujours l'R-100 » [MP3 1 636 Ko]: Chanson qui commémore l'arrivée à St-Hubert (Québec) d'un dirigeable plus léger que l'air au terme d'un voyage transatlantique de 79 heures en août 1930.

« L'Enfant volé » : L'enlèvement du jeune fils de l'aviateur Charles Lindberg fait les manchettes en 1932. Le style de la musique et des paroles de cette chanson diffère du reste du répertoire de La Bolduc, ce qui a amené certains à dire que La Bolduc n'a pas composé cette chanson. Enregistrée en mai 1932.

« Les Américains » [MP3 1 507 Ko]: : Cette chanson d'actualité fait référence à la prohibition de l'alcool aux États-Unis et aux Américains qui viennent chercher de la boisson à Montréal. Enregistrée en mai 1932.

« Sans travail » [MP3 1 601 Ko]: Une chanson de juillet 1932 au sujet du chômage chronique et généralisé durant la Crise économique.

« As-tu vu l'éclipse? » : L'éclipse solaire du 31 août 1932, la première en 300 ans, attire des foules immenses et l'événement est préservé dans cette chanson que La Bolduc n'a jamais enregistrée.

« Roosevelt est un peu là » : Comme en atteste cette chanson, les Canadiens étaient au courant de la Nouvelle Donne du président Roosevelt visant à relancer l'économie américaine plongée dans la récession. La Bolduc a présenté en spectacle cette chanson écrite vers 1933 ou 1934, mais ne l'a jamais enregistrée.

« La Gaspésienne pure laine » [MP3 1 739 Ko] : Chanson inspirée par les célébrations, en 1934, du 400e anniversaire de la colonisation de l'explorateur Jacques Cartier dans la région de Gaspé au Québec. Enregistrée en mars 1935.

« Les Cinq Jumelles » [MP3 1 466 Ko] : Cette chanson fait état du cirque publicitaire qui a suivi la naissance des célèbres quintuplées Dionne, le 28 mai 1934, à Callander (Ontario). Ce disque, enregistré en mars 1935, est l'un des plus grands succès de vente de La Bolduc.

« Le Nouveau Gouvernement » : Cette chanson non enregistrée exprime l'attente impatiente d'une amélioration de l'économie à la suite de l'élection de 1936 du gouvernement de Maurice Duplessis au Québec.

« La Visite royale » : La visite royale du roi George VI et de la reine Elizabeth (la mère de la reine Elizabeth II) en 1939 est une cause de réjouissances. La Bolduc, presque à la fin de sa maladie, n'enregistrera jamais cette chanson.

« Tout le monde a la grippe » [MP3 1 367 Ko]: Chanson au sujet de l'épidémie de grippe en février 1939.

« Si je pouvais tenir Hitler » : La Bolduc explique à son auditoire ce qu'elle aimerait faire à Hitler. Elle écrit cette chanson quelques jours après la déclaration de la guerre, mais elle ne l'enregistrera jamais.

La pionnière des chansonniers

À la fin des années 1950, on voit émerger au Québec un nouveau phénomène musical. De jeunes auteurs-compositeurs, appelés chansonniers ou chansonnières, chantent leurs propres compositions dans les petites boîtes de nuit, en s'accompagnant à la guitare. Leurs chansons originales sont engagées et s'inspirent de la musique folklorique; elles s'adressent surtout aux auditeurs québécois, leur parlant de leur vie et de leurs rêves. Les chansonniers et leurs nouveaux moyens d'expression personnelle constituent un important courant musical.

Alors que plusieurs historiens musicaux considèrent Félix Leclerc comme le premier chansonnier, d'autres croient plutôt que Mary Bolduc l'a devancé à ce chapitre. Il est difficile d'établir avec certitude que certains aspects du répertoire d'un auteur-compositeur donné découlent de La Bolduc, alors qu'ils proviennent peut-être simplement de la tradition orale populaire. Néanmoins, on peut reconnaître plusieurs traits du répertoire de La Bolduc qui ont influencé les œuvres des chansonniers et des chansonnières, même si c'était de façon indirecte. On pourrait dire que Mary Bolduc a tracé une voie musicale, ouvrant le chemin aux chansonniers et chansonnières pour développer leur art.

Points communs entre La Bolduc et les chansonniers

En tant que première auteure-compositrice-interprète vedette au Québec, Mary Bolduc a une influence indéniable sur les genres de musique populaire de ses successeurs québécois. Bien que nombre d'autres musiciens, comme Ovila Légaré, influencés par le folklore, aient enregistré des disques dans les années 1930, Mary Bolduc est de loin la plus connue. Les traits fondamentaux du style de La Bolduc sont devenus des modes d'expression répandus dans la chanson québécoise. Sa fidélité aux traditions de la musique folklorique québécoise est reprise par plusieurs chansonniers, tout comme son penchant pour les descriptions humoristiques de la vie quotidienne. Le réalisme de sa voix, lorsqu'elle dépeint les conditions sociales ou qu'elle fait le portrait satirique de ses personnages, refait surface dans l'œuvre de nombreux chansonniers qui ont suivi, par exemple Robert Charlebois.

Un autre point qu'ont en commun La Bolduc et les auteurs-compositeurs-interprètes québécois postérieurs est leur rôle de porte-parole de leur époque. De la même manière, le patriotisme dans les chansons de Mary Bolduc, comme dans « La Gaspésienne pure laine », aurait été attrayant pour la nouvelle génération politisée des années 1960. Alors que la Révolution tranquille et sa recherche d'une identité culturelle prennent de l'ampleur, les Québécois se découvrent une nouvelle assurance qualité dont Mme Bolduc et sa musique regorgent. La musique américaine prédomine depuis la Première Guerre mondiale, mais les auditeurs francophones trouvent en Mary Bolduc l'une des leurs, musicalement, dans son utilisation du français, dans les expériences qu'elle relate, dans la géographie et les événements qu'elle met en chansons.

Le français familier de La Bolduc, que d'aucuns lui ont reproché, est maintenant reconnu comme un élément riche et réaliste dans la musique de Gilles Vigneault, de Clémence Desrochers et d'autres chansonniers et chansonnières. Écoutez les chansons de Vigneault : son langage, comme celui de La Bolduc, est souvent de l'argot courant et il lance les paroles de ses chansons rapidement, en joignant les mots comme le faisait Mary Bolduc.

Sensibilisée et préoccupée par les conditions sociales de ses voisins de la classe ouvrière, Mary Bolduc est la première à exprimer les inquiétudes qu'ont par la suite manifestées les sympathisants du courant folklorique urbain et de la Révolution tranquille plusieurs années après sa mort. Ici encore on peut trouver des points de comparaison avec Gilles Vigneault. Les deux auteurs-compositeurs parlaient de travailleurs, comme le menuisier de Vigneault dans « Quand tu vas chez l'marchand », alors que, dans la vraie vie, le mari de madame Bolduc était plombier. De même, les deux chanteurs racontent des chicanes de couples de façon humoristique, mais réaliste. Plus tard, au début des années 1990, les paroles de La Bolduc dans sa chanson « Ça va venir découragez-vous pas » sont redevenues actuelles lorsque la récession a jeté des travailleurs à la rue.

Pour les femmes du Québec, les paroles des chansons et la carrière même de Mary Bolduc ont eu une signification spéciale. Ses personnages féminins indépendants ainsi que son grand succès personnel ont dû plaire aux femmes comme la chansonnière Pauline Julien qui ont pris une part active au mouvement d'émancipation des femmes dans les années 1960 et 1970.

Les successeurs de La Bolduc

Malgré le passage du temps et l'émergence de nouveaux courants musicaux dans le monde, les traces du style musical de La Bolduc demeurent clairement audibles dans le répertoire des chansonniers et chansonnières. Parmi les auteurs-compositeurs-interprètes et autres musiciens québécois qui ont marché dans la foulée de La Bolduc en s'inspirant de son œuvre, nous retrouvons (par ordre chronologique approximatif)

Roland (Le soldat) Lebrun

Ce porte-parole des soldats de la Seconde Guerre mondiale chantait de la musique country, dans un style dépouillé, à des gens ordinaires ayant des problèmes ordinaires.

Félix Leclerc

Leclerc a été le pionnier du courant chansonnier des années 1950. Ses œuvres après 1970 dénonçaient les injustices sociales. Son style différait de celui de La Bolduc en ce que sa poésie était plus tragique et plus imagée, mais ses chansons parlaient quand même aux gens.

Oscar Thiffault

Thiffault a été le successeur de Mary Bolduc dans les années 1950. La chanteuse lui a inspiré sa voix réaliste, son humour et son contenu folklorique.

Les Bozos

Également pionniers musicaux, les Bozos, collectif d'auteurs-compositeurs-interprètes québécois, ont suivi la trace de Félix Leclerc en 1958 et sont devenus des chansonniers très connus.

André Gagnon

Associé aux Bozos, Gagnon a composé « Les Turluteries », série de suites de style baroque fondées sur les « turlutes » (ou musique buccale) de La Bolduc.

Clémence Desrochers

Cette chansonnière des premières heures a fait partie des Bozos. Comme La Bolduc, elle écrivait ses paroles en langage vernaculaire, n'épargnant ni l'humour ni la satire.

Gilles Vigneault

Ce poète a commencé à chanter ses textes en 1960 et est devenu un chansonnier acclamé au pays et à l'étranger. Sa musique s'inspire des mêmes chansons folkloriques que privilégiait Mary Bolduc. Au contraire de La Bolduc, cependant, Vigneault ne chantait pas de vieux airs, mais créait plutôt de nouvelles mélodies et paroles dans le style traditionnel, les revêtant d'une instrumentation moderne et d'arrangements soignés. Bien qu'il puise son inspiration dans la chanson française et dans la ballade sentimentale, on peut facilement identifier dans son œuvre des éléments remontant aux enregistrements des années 1930 de La Bolduc et des chanteurs de folklore de son époque. Autre différence importante : les paroles de Vigneault sont de la poésie littéraire et raffinée comme le font les chansonniers, en comparaison des chants rimés et simples de La Bolduc.

La chanson de Vigneault « Quand tu vas chez l'marchand », enregistrée en 1992, rappelle, plus de 60 ans plus tard, plusieurs des thèmes et des styles folkloriques chéris par La Bolduc. « Quand tu vas chez l'marchand » est une chanson humoristique du genre que l'on retrouve dans le répertoire de La Bolduc. Sur un ton comique, Vigneault met en garde contre les dangers du crédit (à l'instar de « La Grocerie du coin » [MP3 1 515 Ko] de La Bolduc, enregistrée à l'époque de la Crise économique, en décembre 1930). Sous les anecdotes humoristiques des deux chansons se cache une morale visant le consommateur moyen : méfiez-vous des marchands à la langue bien pendue. Dans l'esprit de la chanson folklorique française, Vigneault, tout comme La Bolduc, s'amuse également à faire la nomenclature de tout ce qu'on peut acheter à crédit.

On peut aussi entendre dans les autres chansons de Gilles Vigneault un son qui rappelle celui des chansons de La Bolduc. Par exemple, les rythmes de danse folklorique de l'enfance de Vigneault (et de Mary Bolduc) sont clairs dans les chansons « Tam ti delam », « Monsieur Ptitpas » et « Le Reel du portageur ».

Pauline Julien

Pauline Julien s'est acquis une renommée nationale comme chanteuse dans les années 1960 et 1970. Comme Mary Bolduc, cette femme franche a chanté ses opinions politiques et ses croyances personnelles, écrivant dans un français de tous les jours.

Robert Charlebois

Chansonnier et musicien populaire des plus influents, Charlebois s'est produit au Canada et en France à compter de la fin des années 1960. Sa musique s'inspire des styles français et anglo-saxon, et ses paroles sont écrites dans un argot du quotidien, le « joual ».

En suivant les traces de Mary Bolduc, ces artistes et bien d'autres ont à la fois honoré et enrichi leur héritage musical canadien-français.

Ouvrages sur Mary Travers Bolduc et ses chansons

Les chansons de Mary Bolduc et l'incidence de la chanteuse sur la culture et la musique folklorique du Québec ont fait l'objet d'études approfondies. Au cours des années entourant le cinquantième anniversaire du décès de La Bolduc, commémoré en 1992, plusieurs livres et enregistrements ont paru sur elle. Voici une sélection des nombreuses ressources sur la vie et la musique de Mary Bolduc.

Livres

  • Benoît, Réal. La Bolduc. Préf. de Doris Lussier. Montréal : Éditions de l'Homme, c1959. 123 p. AMICUS 2701551

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Joyal, Jean-Pierre ; Remon, Lina. Madame Bolduc [musique] : paroles et musiques. [Compilées par] Lina Remon avec la collaboration de Jean-Pierre Joyal. Montréal : Guérin, 1993. 244 p. AMICUS 13434595

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Laframboise, Philippe. La Bolduc : soixante-douze chansons populaires. Édition préparée et présentée par Philippe Laframboise. Montréal : VLB éditeur, 1992. 218 p. AMICUS 14622284

  • Day, Pierre. Une histoire de La Bolduc, légendes et turlutes. Montréal : VLB Éditeur, c1991. 132 p. AMICUS 10891939

  • Lonergan, David. La Bolduc : la vie de Mary Travers. Bic, Québec : Isaac-Dion Éditeur, [1992]. 212 p. AMICUS 11349098

Film et émissions de télévision

  • « La Bolduc ». The Canadians : biographies of a nation [émission de télévision]. History Television Network, 1998

  • « La Bolduc ». Heritage minutes / Vignette du patrimoine [série d'émissions télévisées]. The Historica Foundation of Canada / Fondation Historica du Canada

  • Masse, Jean-Pierre ; Perron, Clement ; Office national du film du Canada. -- Swing la baquaise [film]. Montréal : Office national du film du Canada, 1968. 27 min 20 s : son, n&b. 16mm, vidéo 1/2 po, 3/4 po, 1 po. AMICUS 15372245

Enregistrements

  • Arsenault, Angèle. Bonjour Madame Bolduc [enregistrement sonore]. [Québec?] : DUA, 1993. 1 cassette. AMICUS 19320482

  • Bolduc, Édouard, Mme. La Bolduc [enregistrement sonore]. Willowdale, Ont. : MCA, p1991. Publisher no. : MCAD-10486 MCA. 1 disque : numérique ; 4 3/4 po. séries Héritage Québécois. AMICUS 23310746

  • Bolduc, Édouard, Mme. L'intégrale [enregistrement sonore]. Outremont, Québec : Analekta, p1993. Publisher no. : AN 2 7001-4 Analekta. 4 CDs. AMICUS 13835507

Nouvel enregistrement des enregistrements originaux

  • La Bolduc, Mme. La Bolduc : chanteuse québécoise, enregistrements 1929-1939 [enregistrement sonore]. Gentilly, France : Silex, p1994. Publisher no. : Y225108 Silex. 1 disque avec brochure. AMICUS 23085544

  • Madame Bolduc : l'œuvre complète [enregistrement sonore]. [Montréal] : Production Octogone : Distribution GAM, cop., 1994. Publisher no. : OCT 501A-2 Les Productions Octogone. 4 CD. AMICUS 25163748

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Carignan, Jean ; Charlebois, Jeanne d'Arc. Jeanne d'Arc Charlebois et Jean Carignan rendent hommage à Madame Bolduc [enregistrement sonore]. [St-Laurent, Québec] : Philo : distribué par London Records, p1975. Publisher no. : F18.2014 Philo. 1 cartouche. AMICUS 10596151

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Les Maringouins. Les Maringouins chantent La Bolduc [enregistrement sonore]. Pointe-Claire, Québec : Disques Elan : distribué par Musicor, [1991]. Publisher no. : ELAC-5002 Disques Elan. 1 disque AMICUS 10996121. Le groupe musical Les Maringouins interprète des chansons de Mme Bolduc, y compris la chanson à l'origine du nom du groupe.

  • Lord, Marie ; Tremblay, Georges ; Bolduc, Édouard, Mme. Hommage à Madame Bolduc [enregistrement sonore]. Montréal : RCA/BMG : Distribution Select, p1991. Publisher no. : BMGQCD-5002 RCA/BMG. 1 disque AMICUS 12631674. Outre l'interprétation de chansons de Mme Bolduc par Marie Lord, ce disque comprend deux chansons en hommage à Mme Bolduc : « Chapeau Madame Bolduc » par Marie Lord et « Très Chère Madame Bolduc » par Georges Tremblay. Disponible aussi en format cassette (voir AMICUS 11004653).

Scène

  • Jeanne d'Arc Charlebois raconte La Bolduc. Présenté par Jeanne d'Arc Charlebois. 1984

Ressources sur le Web

  • « La Bolduc (Mary Travers) » (archivé). Femmes à l'honneur : leurs réalisations. Bibliothèque et Archives Canada.

  • « Mary Travers dite La Bolduc ». Exposition permanente. Musée Mary Travers. Newport (Québec).

  • « Mme Ed. Bolduc ». Notes biographiques. Québec Info Musique Inc.

  • Wilburn, Gene. « La Bolduc ». (anglais seulement). Northern Journey Online. 1999.

Archives

Les enregistrements sélectionnés disponibles

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Références

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Joyal, Jean-Pierre ; Remon, Lina. Madame Bolduc [musique] : paroles et musiques. [Compilées par] Lina Remon avec la collaboration de Jean-Pierre Joyal. Montréal : Guérin, c1993. 244 p. AMICUS 13434595

  • Bolduc, Édouard, Mme ; Laframboise, Philippe. La Bolduc : soixante-douze chansons populaires. Édition préparée et présentée par Philippe Laframboise. Montréal : VLB éditeur, 1992. 218 p. AMICUS 12202476

  • « Bolduc, Madame ou La ». Encyclopédie de la musique au Canada. Sous la direction d'Helmut Kallmann et al. 2e éd. rev. et augm. [Saint-Laurent, Qué.] : Fides, 1993. AMICUS 13213211

  • « La Chanson au Québec ». Encyclopédie de la musique au Canada. Sous la direction d'Helmut Kallmann et al. 2e éd. rev. et augm. [Saint-Laurent, Qué.] : Fides, 1993. AMICUS 13213211

  • « Chansonniers ». Encyclopédie de la musique au Canada. Sous la direction d'Helmut Kallmann et al. 2e éd. rev. et augm. [Saint-Laurent, Qué.] : Fides, 1993. AMICUS 13213211

  • Day, Pierre. Une histoire de La Bolduc : légendes et turlutes. Montréal : VLB éditeur, c1991. 132 p. AMICUS 10891939

  • Fonds de la Compo Company Ltd. MIKAN 206580

  • Fonds Gabriel-Labbé. MIKAN 206246

  • Fonds Philippe-Laframboise. MIKAN 206248

  • Lonergan, David. La Bolduc : la vie de Mary Travers, 1894-1941 : biographie. Bic, Qué. : Isaac-Dion Éditeur, [1992]. 212 p. AMICUS 11349098

  • Madame Bolduc. Madame Bolduc : l'œuvre complète incluant cinq versions inédites [enregistrement sonore]. Orléans, Ontario : Lucien Desjardins, 1994. Publisher no. OCT 502-2 Les Productions Octogone. 4 DC. AMICUS 26947837

  • Thérien, Robert. « L'histoire de l'industrie du disque au Québec », octobre 2000, manuscrit inédit

  • Tremblay-Matte, Cécile. La chanson écrite au féminin : de Madeleine de Verchères à Mitsou, 1730-1990. Laval, Québec : Éditions Trois, 1990. 390 p. AMICUS 10922066

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