La traversée de l'Atlantique

Au XIe siècle, les Vikings s'étaient déjà fait une réputation en Europe pour leurs exploits audacieux sur les mers, mais leur voyage le plus célèbre allait rester inégalé pendant 400 ans.

À bord de bateaux bordés à clins (technique de construction de bateau mise au point au IXe siècle consistant à faire chevaucher les planches) et sans outil de navigation, les Vikings ont vu l'Amérique du Nord pour la première fois à partir de la mer. Ils ne savaient probablement pas qu'ils étaient les premiers à réaliser cet exploit et n'étaient pas conscients de l'importance de leur établissement subséquent sur l'île qu'on connaît aujourd'hui comme Terre-Neuve. On ne dispose d'aucune preuve concluante qui pourrait expliquer pourquoi les colonisateurs vikings n'y sont pas restés pour exploiter leurs découvertes  --  l'histoire canadienne aurait peut-être pris une tout autre tournure s'ils y étaient demeurés.

Le récit des aventures transocéaniques a été transmis verbalement d'une génération à l'autre. Les récits mis sur papier quelques centaines d'années plus tard sont devenus ce qu'on appelle aujourd'hui les sagas de Vinland. Au cours des siècles qui ont suivi, les Européens n'ont jamais pris connaissance des découvertes vikings et aucun ne s'est rendu jusqu'au continent avant John Cabot.

Les mythes sont nombreux sur les traversées de l'Atlantique avant les Vikings. On a écrit au IXe siècle que saint Brendan, moine irlandais du VIe siècle, a navigué autour des îles nordiques de l'Europe dans un coracle (petit bateau à charpente en osier conçu pour la navigation sur les lacs et les rivières). Une des îles qu'il a prétendument visitées a été nommée plus tard « Île-de-Saint-Brendan » et placée sur les cartes modernes dans la partie extrême ouest de l'Atlantique.

Les Vikings au « Vinland »

En 985, le Viking Eirikr Thorvaldsson (Érik le Rouge) fonde une colonie au Groenland. L'année suivante, Bjarni Herjólfsson s'embarque en Norvège pour rejoindre sa famille dans la nouvelle colonie. Comme le compas n'existe pas encore et que la navigation astronomique s'avére difficile par temps nuageux ou lors des claires nuits de l'été nordique, Bjarni dérive vraisemblablement vers ce qui est de nos jours Terre-Neuve. Premier Européen connu à voir l'Amérique du Nord, il ne se rend toutefois pas compte qu'il s'agit d'un nouveau continent. Sa découverte est à l'origine des premières explorations des côtes de ce qui est aujourd'hui le Canada..

Lors d'une attaque des Amérindiens au Vinland, « She [Freydis] found a dead man in her path, Thorbrand Snorrason - he had a flat stone sticking out of his head. His naked sword lay beside him; she picked it up and prepared to defend herself. The Skraelings were making for her. She pulled out her breasts from under her clothes and slapped the naked sword on them, at which the Skraelings took fright, and ran off to their boats and rowed away. Karlsefni's men came up to her, praising her courage. Two of Karlsefni's men had fallen, and a multitude of Skraelings. [...] »

(Jones 1961, 153)

Vers l'an 1000, Leifr, le fils du chef viking Érik le Rouge, intrigué par l'expérience de Bjarni, achète le navire de ce dernier et décide d'aller à la recherche de cette terre inconnue. Il fait le même trajet que Bjarni, mais du nord au sud plutôt que du sud au nord. Il vient d'abord à « la terre de la pierre plate », qu'il nomme « Helluland » (pays des dalles); cette terre pourrait correspondre à une partie de l'île de Baffin, ou encore à la partie nord du Labrador. Puis il voit une côte basse et boisée, bordée de sable blanc, à laquelle il donne le nom de « Markland » (pays des bois); il s'agit de la côte du Labrador, au sud de l'inlet Hamilton. Deux jours de voile plus loin, Leifr et ses compagnons explorent une troisième terre couverte de champs, d'arbres et de vignes, qu'ils appellent « Vinland » (pays du vin). Ils y passent l'hiver, puis ils retournent au Groenland où leur découverte intéresse bien des gens. Quatre expéditions suivent cette découverte.

La première expédition est conduite par Thorvaldr, le frère de Leifr, qui passe deux hivers dans les abris qu'ont construits Leifr et ses compagnons l'année précédente. Il explore les côtes avoisinantes avant d'être tué par une flèche au cours d'une échauffourée avec les indigènes du Markland, que les Vikings nomment « Skraelings ». L'année suivante, Thorsteinnr, autre garçon de cette même famille, entreprend une deuxième expédition pour explorer plus à fond ce territoire et ramener le corps de Thorvaldr, mais les tempêtes l'empêchent d'atteindre son but.

La troisième expédition, la plus importante, vise à établir une colonie. Dirigés par un Islandais du nom de Thorfinnr Karlsefni, environ 160 Groenlandais, dont plusieurs accompagnés de leur famille, partent dans trois navires en emportant du bétail et des denrées. Durant trois ans, les colons explorent le territoire côtier de Terre-Neuve et du Labrador actuels et échangent des fourrures avec les Skraelings. Cependant, leurs rapports avec les Autochtones s'enveniment. Après deux batailles sanglantes, les Vikings préfèrent rentrer chez eux.

Pourtant, l'année suivante, Freydis, la fille d'Érik le Rouge, retourne au Vinland accompagnée de deux frères islandais. Pendant l'hiver, un conflit éclate entre Groenlandais et Islandais; il prend fin lorsque Freydis donne l'ordre de tuer les Islandais. Devant le refus de ses hommes de tuer les femmes islandaises, Freydis les tue elle-même au moyen d'une hache. Les survivants regagnent le Groenland. Après cette dernière expédition, les sagas du Vinland ne mentionnent plus le Nouveau Monde, mais des objets vikings postérieurs à l'an mil trouvés dans des sites les Premières nations et les Inuits permettent aux historiens de croire que des Vikings ont fait d'autres voyages pour échanger des fourrures ou d'autres articles avec les Skraelings.

L'Anse aux Meadows, située au nord de l'île de Terre-Neuve, est la seule colonie connue des Vikings en Amérique du Nord. Quelque quatre siècles après les Vikings, les Européens qui jetaient leurs filets de pêche le long de ces côtes se gardaient bien d'en révéler le lieu et ses environs. Mais la recherche d'un passage vers l'Asie a jeté sur leur route maritime des explorateurs que de nombreux commerçants ont par la suite suivis.

Les sagas du Vinland

Les premiers Européens dont on a démontré la présence en Amérique du Nord avec certitude sont les Vikings. Depuis que les archéologues ont découvert une habitation viking à Terre-Neuve, près du village de L'Anse aux Meadows, on sait que les Vikings ont atteint l'Amérique du Nord il y a mille ans. Grâce à l'étude et à l'interprétation de ce site et de ses artefacts, en plus de ce que l'on sait déjà sur la culture de ce peuple au Moyen Âge, les archéologues peuvent tirer des conclusions sur les activités de ces premiers visiteurs, les raisons de leur arrivée et leur mode de vie. Cependant, si l'on peut associer des noms et des personnages à cette recherche, c'est uniquement grâce aux sagas, œuvres littéraires laissées par les Vikings et composées pendant la première moitié du dernier millénaire. Longtemps avant la découverte des restes de l'habitation de L'Anse aux Meadows, les spécialistes ont trouvé dans deux sagas -- la « Saga des Groenlandais » et la « Saga d'Érik le Rouge » -- des indices d'un voyage transatlantique qu'auraient effectué les Vikings.

Les sagas sont tout simplement des récits. Apprises et racontées d'une génération à l'autre, elles s'inscrivent dans la tradition orale scandinave. Les sagas étaient parfois composées des années après les événements qu'elles relataient, et il est certain qu'elles n'ont été mises par écrit que bien plus tard. Les sagas des Groenlandais et d'Érik le Rouge, par exemple, ont probablement été composées environ deux cents ans après les événements qu'elles racontent, et elles n'ont été écrites qu'au début du XIVe siècle. Après un tel délai, les récits avaient été romancés à de nombreuses reprises, des détails fantastiques avaient été ajoutés, et il est probable que d'autres avaient été éliminés. Lorsqu'elles ont été écrites sur des parchemins, les sagas étaient devenues un mélange de faits réels et imaginaires. Par conséquent, avant la découverte de L'Anse aux Meadows, les spécialistes ne pouvaient avoir la certitude que les Vikings avaient réellement traversé l'Atlantique et atteint l'Amérique du Nord.

Lorsqu'on considère les sagas des Groenlandais et d'Érik le Rouge, il devient évident que leur exactitude historique pose quelques difficultés; ce sont les seules, parmi les nombreuses sagas nordiques, qui racontent l'arrivée des Vikings sur la côte de l'Amérique du Nord, qu'ils appelaient « Vinland ». Chacune d'elles donne une version différente des événements. Selon la saga des Groenlandais, Bjarni Herjólfsson a trouvé le Vinland par hasard, puis Leifr Eriksson a refait le voyage de Bjarni pour explorer le nouveau territoire plus en détail. D'après la saga d'Érik le Rouge, Bjarni n'aurait jamais existé et Leifr Eriksson serait arrivé au Vinland le premier. On relève d'autres différences dans ces sagas, mais les deux racontent qu'après la découverte du Vinland on a tenté à plusieurs reprises de s'y installer. On a fini par abandonner ce projet à cause de l'hostilité des indigènes. Ce qui est probablement plus important encore, c'est que le récit des sagas paraissait assez véridique pour que Helge Ingstad commence à chercher le Vinland sur les côtes de Terre-Neuve et du Labrador pendant les années 1960, ce qui l'a amené à découvrir L'Anse aux Meadows. Bien qu'aujourd'hui la plupart des experts s'entendent pour dire que cette habitation n'était pas située au Vinland, il ne fait plus aucun doute que les Vikings ont été les premiers Européens à atteindre l'Amérique du Nord. Sans les sagas, on ne l'aurait peut-être jamais su.

Moyens de transport : Les navires des Vikings

Les Vikings avaient la réputation d'être d'excellents constructeurs de navires. À bord de leurs longs vaisseaux de bois, ils ont effectué des incursions chez leurs voisins européens, puis se sont rendus jusqu'en Islande, au Groenland et enfin à Terre-Neuve, et ils ont installé des colonies comme celle de L'Anse aux Meadows à chacun de ces endroits.

Les Vikings avaient deux types de navires. Ils avaient des navires pour effectuer les incursions côtières qui leur ont valu d'être redoutés dans toute l'Europe occidentale. Ces navires de guerre étaient construits pour être rapides : ils étaient longs, étroits et dotés d'un fond plat. D'autres navires leur servaient au commerce transocéanique et aux expéditions de colonisation. Ils avaient une bonne navigabilité, ils étaient plus larges et plus profonds, avec des plats-bords élevés, et ils pouvaient transporter des charges importantes et naviguer dans les eaux tumultueuses de l'Atlantique Nord. C'est à bord de ces navires appelés knarrs que les Vikings ont atteint l'Amérique du Nord.

Ces deux types de navires étaient construits à l'aide de longues planches fixées à une quille centrale et qui se chevauchaient partiellement (construction à clins). À l'avant et à l'arrière, la coque s'amincissait et formait une proue et une poupe surélevées; elle était renforcée de l'intérieur par des arcs transversaux et fixée à l'aide de boulons ou de clous en fer. Ces embarcations élancées dont la longueur atteignait parfois 25 mètres pouvaient être propulsées par des rangées d'avirons situées de chaque côté ou par une voile rectangulaire en toile de laine. L'unique gouvernail était constitué d'un aviron monté à l'arrière, du côté droit. (Les Vikings appelaient le gouvernail styri, et le côté où il était fixé portait le nom de styrabord, d'où provient le mot anglais starboard qui désigne le tribord ou côté droit d'un navire.) Les Vikings n'avaient aucun instrument de navigation et s'orientaient en mer en se guidant sur des repères connus et en observant les mouvements du vent, des vagues, des nuages et des animaux marins.

Chez les Vikings, ces embarcations tenaient une telle place que de nombreux chefs et nobles ont été enterrés dans leur navire avec les objets personnels dont, croyait-on, ils allaient avoir besoin dans l'au-delà. Depuis les années 1880, les archéologues ont repéré plusieurs de ces énormes sites funéraires et récupéré des bateaux conservés dans l'argile. Un des navires exhumés à Oseberg, en Norvège, avait été construit vers l'an 820 de notre ère; il s'agit donc du plus vieux navire à voiles à jamais avoir été découvert en Scandinavie. On pense qu'il renfermait les restes de la reine Asa et de sa servante ainsi qu'un traîneau, des lits, des coffres, des récipients de cuisine et des tapisseries. Le navire d'Oseberg figure parmi d'autres vaisseaux qui se trouvent au Musée des navires vikings près d'Oslo. Des répliques ont été construites et ont réussi la traversée de l'Atlantique, ce qui prouve sans l'ombre d'un doute qu'à leur époque les Vikings étaient les meilleurs constructeurs de navires et navigateurs d'Europe.

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