Le « nouveau » continent

Au début du XVIe siècle, plusieurs pays d'Europe étaient déterminés à trouver un passage maritime qui mènerait aux opulents pays de l'Est -- un passage qui contournerait le trajet dangereux par voie de terre à travers l'Empire ottoman et l'Empire musulman. Les Portugais, les maîtres navigateurs à l'époque, avaient tout juste réussi à trouver un tel passage, mais il fallait braver les eaux turbulentes autour du cap de Bonne Espérance, à la pointe de l'Afrique.

Étant donné que les Portugais ont tôt fait de dominer l'itinéraire africain et les parties sud de l'Amérique sous le contrôle des Espagnols, l'Angleterre et la France n'avaient d'autre choix que de chercher un autre passage. Ils ont cru que la réponse pouvait se trouver dans le nord des territoires américains appartenant à l'Espagne.

Bien que les Cabot et les Corte Real aient fait connaître leur découverte de l'Amérique du Nord, ce sont des descriptions de ces nouvelles terres et étendues d'eau fournies par les pêcheurs européens qui ont eu une influence importante sur les Français. Les Français ont été les premiers à se lancer à la recherche du passage du Nord-Ouest.

John Cabot : Le navigateur italien du roi d'Angleterre

 John Cabot (Giovanni Caboto) (?-v. 1498)

Naturalisé citoyen de la république de Venise (maintenant l'Italie) en 1476, le navigateur expérimenté John Cabot est engagé, au milieu des années 1490, par le roi Henri VII d'Angleterre pour effectuer un voyage de découverte vers l'ouest à la recherche d'une route menant à l'Asie.

Cabot quitte Bristol en mai 1497. Un mois plus tard, il aperçoit la terre ferme et y débarque brièvement. Il longe ensuite le littoral pendant une trentaine de jours sans rencontrer âme qui vive, puis rentre en Angleterre au début du mois d'août, enthousiaste et convaincu d'avoir atteint l'Asie.

En réalité, Cabot a été le premier à faire un rapport sur une partie de l'Amérique après Christophe Colomb (1492), mais il a mené ses explorations dans un lieu moins chaud que l'endroit où Colomb est allé, sur les côtes de ce qui est aujourd'hui le Canada. Son lieu de débarquement demeure inconnu. Aucun journal de bord ni aucune relation authentique de ce voyage n'ont été conservés. Ce n'est qu'à partir de nombreuses allusions puisées ici et là que les historiens ont pu reconstituer l'exploration de Cabot en Amérique du Nord. Ils s'accordent généralement pour reconnaître que le navigateur a visité un endroit entre le Labrador et le Cap-Breton, très probablement la côte est de Terre-Neuve.

En mai 1498, John Cabot part de Bristol pour entreprendre un autre voyage d'exploration (son troisième) dont il n'est jamais revenu. « Il n'a trouvé de nouvelles terres qu'au fond de l'océan », écrit alors un de ses contemporains. Son fils Sébastien, lui-même navigateur, reprend les explorations de son père vers l'Amérique du Nord.

Les explorations de John et de Sebastian Cabot ainsi que des Corte Real ont fait connaître les grands bancs de morues et les baleines des côtes du Labrador. Les pêcheurs bretons, normands, basques et portugais se sont hâtés de les exploiter dès le début du XVIe siècle.

« In the yeere of our Lord 1494, John Cabot a Venetian, & his sonne Sebastian [...] discovered that land which no man before that time had attempted, on the 24 of June, about five of the clocke early in the morning. This land he called Prima Vista, [...] The inhabitants of this Island use to weare beasts skinnes, and have them in as great estimation, as we have our finest garments. [...] The soile is barren in some places, & yeeldeth little fruit, but it is full of white lions & stags farre greater then ours. It yeeldeth plentie of fish, and those very great, as seales, and those which commonly we call salmons: There are soles also above a yard in length: but especially there is great abundance of that kind of fish which the Salvages call Baccalaos. [...] »

(Hakluyt 1589, 511)

« C'est donc au cap Percé, et nulle part ailleurs, que selon la carte de 1544, Jean et Sébastien Cabot ont atterri; c'est là que, les premiers entre les navigateurs du XVe siècle, ils auraient foulé le sol du continent américain, et planté les bannières de Saint-Georges et de Saint-Marc, le samedi 24 juin 1497, à cinq heures du matin. »

(Harrisse 1882, 66)

Sebastian Cabot (Caboto)(v. 1484 - 1557)

Né à Venise, en Italie, Sebastian Cabot, fils de John Cabot, a été le premier navigateur à tenter de contourner le Nouveau Monde par le Nord, en 1509. Il s'est probablement rendu jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, qu'il a prise pour le passage allant vers le Cathay (Chine), mais il a dû rebrousser chemin, son équipage refusant d'aller plus loin.

En 1512, Sebastian s'engage pour le compte de l'Espagne où il sert d'abord comme capitaine dans la marine, puis comme pilote major, de 1518 à 1547. À l'âge de 63 ans, il se retire en Angleterre, où il décède en 1557.

Les frères Corte Real

Gaspar Corte Real (v. 1450-v. 1501)
Miguel Corte Real (v. 1450-v. 1502)
Vasco Añes Corte Real (?)

Le Portugal était depuis plus d'un siècle dans la course aux explorations vers l'Asie lorsqu'un de ses explorateurs, Bartolomeo Dias, a été le premier à contourner le Cap de Bonne-Espérance au sud de l'Afrique, en 1487. Satisfait de ce succès, le roi Jean II du Portugal a rejeté, en 1489, la proposition de Christophe Colomb de chercher une route vers l'Asie passant par l'Ouest. Peu après, Colomb découvrait l'Amérique au nom de l'Espagne. Quelque temps plus tard, on apprenait que John Cabot venait peut-être d'atteindre l'Asie par le Nord-Ouest pour le compte de l'Angleterre.

Voulant conserver le commerce asiatique, Manuel Ier, roi du Portugal depuis 1491, demande, en 1500, à Gaspar Corte Real de trouver un passage au Nord-Ouest qui mènerait au pays des soies et des épices. Gaspar est le fils du gouverneur de l'île de Terceira, dans l'archipel des Açores. Cet archipel, situé dans la direction de Terre-Neuve à partir de l'Europe, était et demeure un des points de repère importants pour les navigateurs de l'Atlantique. Cette mer ne lui est donc pas totalement inconnue.

En 1500, l'explorateur Gaspar Corte Real, « cherchant quelque passage aux terres des espiceries trouva un fleuve qu'il appella Nevado, à cause des neiges & grandes froidures : mais ne pouvant supporter une si excessive froidure, feit voiles vers le Midy, & descouvrit toutes ces terres jusques au cap de Malua ».

(Wytfliet 1607, 133)

Gaspar Corte Real se rend explorer certaines îles et une terre ferme à l'ouest et le roi lui accorde le privilège des profits de ce qu'il y trouvera. En 1500, il atteint une terre froide et couverte de neige au nord-ouest de l'Atlantique. L'année suivante, en 1501, il effectue un second voyage avec trois navires et trouve la « Terra Verde » (Groenland), nommée ainsi en raison de ses grands arbres. Deux navires seulement reviennent au port, ramenant 57 Béothuks qui ont été capturés et qui seront vendus comme esclaves pour défrayer le coût du voyage. Le troisième navire, avec à son bord Gaspar Corte Real et tout son équipage, a disparu.

Au printemps 1502, son frère Miguel part de Lisbonne, au Portugal, à la recherche de son frère. Lui non plus ne reviendra jamais! En 1503, Vasco Añes, frère des deux autres Corte Real, se voit refuser l'autorisation par le roi de continuer les recherches.

Comme les Cabot, les Corte Real n'ont pas laissé de descriptions de leurs voyages. Ils ont atteint la côte est de Terre-Neuve et peut-être le Labrador, et ils ont laissé une carte, la carte de Cantino . Sur plusieurs cartes anciennes, la côte du Labrador actuel porte le nom de « Terra Cortereale ».

Bien que Gaspar Corte Real ne soit pas revenu de son second voyage, en 1501, ses navires ont ramené des indigènes au Portugal, d'où l'importance de ce voyage pour l'Europe. Il s'agissait des premiers Amérindiens de cette région de l'Amérique du Nord que les gens de la péninsule ibérique voyaient. Comme c'était le cas pour les premiers indigènes que Colomb avait amenés avec lui à son retour des Antilles, ils étaient pour les Européens des êtres extraordinaires. Tout le monde voulait les voir! Ils ont été vendus comme esclaves et sont décédés peu de temps après.

Les pêcheurs portugais sont impressionnés par les rapports qui ont été faits sur les bancs de poissons de Terre-Neuve. La pêche à la morue s'y développe si rapidement à la suite des voyages des Corte Real que, dès 1506, le Portugal impose une taxe sur la morue provenant de Terre-Neuve. D'ailleurs, Terre-Neuve porte le nom de « Terra de Bacallaos » (terre de la morue) sur quelques cartes anciennes.

Jacques Cartier : De nouveaux territoires pour le roi de France

Jacques Cartier (v. 1491-1557)

Né vers 1491 à Saint-Malo, en France, Jacques Cartier navigue depuis plusieurs années déjà quand le roi de France, François Ier, l'envoie « découvrir certaines îles et pays où l'on dit qu'il se doit trouver grande quantité d'or et autres riches choses » et, si cela est possible, la route de l'Asie.

En 1534, avec 61 hommes, Cartier explore et nomme les côtes du golfe Saint-Laurent. À cette époque, les pêcheurs européens ne connaissent que le détroit de Belle-Isle. Cartier prend possession du nouveau territoire au nom du roi, puis, comme le faisaient la plupart des explorateurs de l'époque, rentre en France avec deux Amérindiens (Taignoagny et Domagaya) enlevés à Gaspé pour obtenir d'eux, a-t-il écrit, des renseignements.

En 1535, guidé par Taignoagny et Domagaya, Cartier devient le premier Européen à pénétrer dans le fleuve Saint-Laurent jusqu'au « Canada », nom iroquois désignant une partie de la région connue plus tard comme Québec. Devant le refus des Amérindiens de Stadaconé (Québec) de l'accompagner, Cartier trouve d'autres guides près de la ville actuelle de Portneuf pour le conduire à Hochelaga (Montréal). Voulant impressionner les habitants d'Hochelaga, Cartier revêt un costume d'apparat, ordonne à ses mariniers de se mettre en rangs et entre dans le village iroquois au son des « trompettes et autres instruments de musique », objets inconnus des gens du pays. Après les festivités, ses hôtes l'amènent au sommet du mont Royal, d'où ils lui expliquent les grandes voies de circulation fluviale en lui montrant le fleuve et les rivières à l'horizon venant de grandes mers d'eau douce de l'ouest. Ils lui apprennent aussi que les objets dorés, argentés et cuivrés en leur possession viennent du nord-ouest. Cartier en conclut que le passage vers l'Asie n'est pas très loin.

Citation originale, dans Ramusio :
« Poscia ci mostrorono con segni, che passate dette tre cadute, si po teua navigar per detto fiume il spatio di tre lune: & che lungo di dette montagne che sono verso tramontana v'è un fiume grande, il quale descende da ponente come il detto fiume: Noi pensammo che quello sia il fiume che passa p il reame di Saguenay. & senza che li faces simo dimanda o segno alcuno presero la catena del subbiotto del Capitano che era d'argen to, & li manico del pugnale di uno de nostri compagni marinari, qual era d'ottone giallo quanto l'oro, & il pendeua dal fianco, & ci mostroron che quello veniua di sopra di detto fiume, & che vi sono di AGOVIONDA che vuol dire maluage genti, iquali vanno armati fino in cima delle dita, mostrandocianche la forma dell'arme loro, lequali sono fatte di corde & legno lavorate & tissute insierne, dandoci ad intendere che detti agouionda di continuo fanno guerra tra loro. ma per difetto di lingua non petemmo intender da loro quanto spatio v'era sino un detto paese. Il Capitan mostro loro del rame rosso, qual chiamano CAIGNETADZE dimostrandoli con segni voltandosi verso detto paese li dimandaua se veniua da quelle parti, & eglino cominciarono a crollar il capo volendo dir no, maben ne significarono che veniua da Saguenay, qual è dalla banda contraria del precedente, & [...] »

(Ramusio 1565, 448)

[Traduction.]
« Et il nous fut dit et montré par signes, par les trois hommes du pays qui nous avaient conduits, qu'il y avait trois autres sauts d'eau sur ledit fleuve, comme celui où étaient nos barques; mais nous ne pûmes comprendre quelle distance il y avait entre l'un et l'autre, par faute de langue. Puis ils nous montraient par signes que, passé lesdits sauts, l'on pouvait naviguer plus de trois lunes sur le fleuve. [...] et sans que nous leur fissions aucune demande ni signe, ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine, qui est d'argent, et un manche de poignard, qui était de laiton jaune comme de l'or, lequel pendait au côté de l'un de nos compagnons mariniers, et montrèrent que cela venait de l'amont dudit fleuve, [...] Le capitaine leur montra du cuivre rouge, qu'ils appellent caignetdazé, indiquant vers ledit lieu et demandant par signes s'il venait de là. Et ils commencèrent à secouer la tête, disant que non, en montrant qu'il venait du Saguenay, qui est à l'opposé du précédent. »

(Cartier 1992, 205-206)

Ne pouvant franchir les rapides de Lachine avec ses navires et ayant peu de vivres, Cartier retourne hiverner à Stadaconé. Les Français échangent des marchandises européennes contre du gibier avec les Autochtones. Mais ces aliments ne suffisent pas. Vingt-cinq Français meurent du scorbut avant que les Amérindiens apprennent à Cartier qu'une tisane appelée « annedda », faite avec du feuillage d'arbres à feuilles persistantes et d'écorce, peut guérir les scorbutiques en moins de huit jours. Le 6 mai 1536, Cartier repart vers la France avec dix Amérindiens, dont le chef Donnacona, pour répéter leurs histoires au sujet de l'or et de l'argent trouvés au « Royaume du Saguenay » situé dans l'Intérieur-Nord du Québec. Aucun de ces indigènes n'est revenu en Amérique.

Le roi, convaincu de la nécessité d'établir une colonie et d'explorer davantage le pays et ses minéraux, nomme Jean-François de La Rocque de Roberval, un de ses courtisans, à la tête d'une nouvelle expédition qui comprend entre 400 et 700 hommes et femmes, qu'il doit gouverner. Cartier est nommé capitaine général et maître pilote des vaisseaux. Roberval tardant à partir, Cartier lève donc l'ancre le premier et débarque en août 1541 à l'endroit que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Cap-Rouge, où il établit la colonie Charlesbourg-Royal. C'est la première tentative de colonisation française au Canada. Cartier fait extraire de l'or et des cristaux de quartz qu'il pense être des diamants, puis il retourne à Hochelaga en vue de franchir les rapides de Lachine. La difficulté et la longueur du portage ainsi que la description de nombreux rapides subséquents découragent l'équipage.

À son retour à Charlesbourg-Royal, l'hostilité des Amérindiens trahit un incident important. Seuls les témoignages de Thévet et de quelques pêcheurs basques en révèlent le contenu : de jeunes écervelés, désireux de montrer l'efficacité de leur épée, auraient entaillé les membres de quelques Amérindiens! Cela a donné lieu à des représailles qui ont coûté la vie à 35 hommes de Cartier. Après un hiver passé sous la menace constante d'une attaque, Cartier retourne en France. Il croise Roberval près de Terre-Neuve et refuse d'obéir à l'ordre de celui-ci de rebrousser chemin.

L'explorateur sera blâmé pour sa désobéissance à son supérieur, l'échec de cette première tentative d'établissement et ses faux diamants et autres minéraux qu'il avait cru être de l'or ou de l'argent. Il meurt à Saint-Malo, en 1557. Premier à faire connaître le fleuve Saint-Laurent, ses populations et ses richesses naturelles aux Européens, Cartier a reçu un meilleur accueil dans l'histoire que celui qu'il a eu dans son temps. Cependant, même Champlain qui avait de la considération pour Cartier a dit plus tard que son prédécesseur aurait accompli plus en abandonnant la sécurité de ses propres navires.

Dans un passage décrivant comment les Amérindiens faisaient des torches, Thévet explique la lenteur de la colonisation:

"Ainsi se voulurent ils defendre contre les premiers, qui allerent decouvrir leur païs, faisans effort, avec quelques gresses & huiles, de mettre le feu la nuict es navires des autres abordées au rivage de la mer. Dont les nostres informez de ceste entreprise, y donnerent tel ordre, qu'ils ne furent aucunement incommodez. Toutefois j'ay entendu que ces pauvres Sauvages n'avoient machiné ceste entreprise, que justement & à bonne raison, consideré le tort qu'ils avoient receu des autres. C'est qu'estãs les nostres descenduz en terre, aucuns jeunes folastres par passetemps, vicieux toutefois & irraisonnables, comme par une maniere de tyrannie couppoient bras & jambes à quelques uns de ces pauvres gens, seulement disoient ils pour essayer, si leurs espées trenchoient bien, nonobstant que ces pauvres Barbares les eussent receu humainem?t avecques toute douceur & amytié. Et par ainsi depuis n'ont permis aucuns Chrestiens aborder & mettre pié à terre en leurs rivages & limites, [...]"

(Thévet 1558, 157)

Martin Frobisher : Le pirate-explorateur

Martin Frobisher (v. 1539-1594)

Peu studieux, mais s'intéressant vivement à la navigation, Martin Frobisher apprend par son oncle maternel, sir John York, chez qui il demeure, que l'Asie recèle d'immenses richesses. À 14 ans, en 1553, il se rend pour la première fois en Guinée. Il a de la chance. Seulement le quart des membres de cette expédition en reviennent, et il fait partie des survivants. L'année suivante, lors d'un voyage dans ce même pays, un chef africain le prend en otage durant quelques mois. Jusqu'en 1573, Frobisher fait la guerre de course et rapporte tant au Trésor de la reine Élisabeth que ses emprisonnements pour piraterie ne durent pas longtemps. À parcourir la mer, le marin en vient à rêver de trouver un passage vers l'Asie en passant par le Nord-Ouest.

Après quinze ans de persévérance, Frobisher réussit à dénicher des investisseurs pour financer son projet et à s'attirer l'appui de la Couronne. Le 7 juin 1576, Frobisher quitte Ratcliff avec 35 hommes et deux navires. La reine les salue à Greenwich. Passant par les îles Shetland, ils mettent le cap vers l'ouest, vers le Groenland. À la fin de juillet, seul le navire de Frobisher atteint une côte inconnue, puis pénètre dans une baie que l'explorateur prend pour un détroit qu'il nomme « Frobisher ». Vers la fin d'août, Frobisher, en utilisant le langage des signes, troque de la viande rouge contre des breloques avec quelques Amérindiens. Contrairement aux ordres, cinq matelots se rendent chez les Inuits; personne ne les reverra. Peu de temps après, Frobisher s'empare d'un indigène et de son kayak et les amènent en Angleterre. L'Inuit et son embarcation émerveillent les Londoniens tout comme les Amérindiens avaient étonné les Espagnols et les Français auparavant. Mais l'indigène meurt peu après d'un rhume. Par ailleurs, un « expert » trouve de l'or dans le morceau de minerai que Frobisher a rapporté. Ce fait est d'une importance capitale pour Frobisher, car cela lui permet de trouver des commanditaires pour financer une deuxième expédition.

Les armateurs du premier voyage se regroupent sous le nom de Cathay Company pour commanditer le deuxième voyage de Frobisher. La reine Élisabeth lui octroie aussi une somme d'argent considérable et un navire, l'Ayde. Cette fois, on lui demande d'extraire de l'or et de n'explorer qu'avec un navire. Il part le 31 mai 1577 de Harwich avec trois navires et quelque 120 hommes, dont une trentaine de soldats et onze gentilshommes. Frobisher cherche les cinq hommes disparus l'année précédente et trouve leurs vêtements tachés de sang. Avant de repartir pour l'Angleterre, il capture un homme, une femme et un enfant inuits pour les emmener avec lui. Une bataille s'ensuit. Les arcs et les flèches des indigènes ont le dessus sur les arquebuses et les arcs des Anglais : Frobisher est blessé. Les indigènes capturés mourront tous environ un mois après leur arrivée en Angleterre. Le minerai (marcassite) que Frobisher ramènera, environ 200 tonnes, n'était pas assez prometteur pour les investisseurs, qui deviennent ambitieux et en demandent davantage.

« The day following, being the 19 of Julie [1577], our Captaine returned to the shippe, with good newes of great riches, which shewed it selfe in the bowels of those barren mountaines, wherwith we were all satisfied. A sudden mutation. The one part of us being almost swallowed up the night before, with cruell Neptunes force, and the rest on shoare, taking thought for their greedie paunches, how to find the way to New found land: at one moment we were all wrapt with joy, forgetting both where we were, and what we had suffered. Behold the glorie of man, to night contemning riches, and rather looking for death then otherwise: and tomorrowe devising howe to satisfie his greedie appetite with golde. »

(Hakluyt 1589, 624)

L'année suivante, Frobisher dirige une flotte de 15 vaisseaux transportant environ 400 hommes avec pour mission d'établir une colonie et de rapporter en Angleterre 2000 tonnes de roche. La flotte part le 31 mai 1578; certains navires dérivent durant quelques semaines dans le détroit d'Hudson en raison des glaces et des vents contraires. Un des navires sombre avec une partie du bois de construction à bord, mais l'équipage réussit à se sauver sur les glaces. L'équipage d'un autre navire abandonne la flotte et retourne en Angleterre. Frobisher réussit à débarquer avec les autres dans un petit bras de mer du « détroit » de Frobisher qu'il nomme « détroit de la Comtesse-de-Warwick » et où il dirige les recherches pour trouver du minerai. N'ayant que du charbon pour le chauffage, il fait construire une maison de chaux et de pierre munie d'un toit en bois, espérant voir, lors d'un prochain voyage, la réaction de ces matériaux de construction au froid nordique. Frobisher devait y laisser 100 hommes et continuer à extraire du minerai, mais le manque de nourriture, le bris des tonneaux et les rations de bière, ainsi que la perte du bois pour construire une maison a rendu l'établissement d'une colonie impossible.

De retour en Angleterre, l'automne suivant, Frobisher continue sa carrière dans la marine tandis qu'on analyse le minerai rapporté. Résultat : il ne contient pas d'or. La Cathay Company fait faillite.

Frobisher parvient à se rendre en Asie en 1585. Il occupe les fonctions de vice-amiral sous les ordres de sir Francis Drake qui, avec 25 navires, inflige de lourdes pertes à la flotte et aux colonies espagnoles dans les Indes orientales et revient avec un butin immense. En 1588, ses services dans des postes de commande importants contre l'Armada espagnole lui valent le titre de chevalier (sir). Il continue à harceler les navires espagnols jusqu'à ce qu'il reçoive, en 1594, au cours d'un assaut, une balle dans le côté et qu'il meure quelques jours plus tard, à Plymouth.

Les voyages de Frobisher à l'île de Baffin représentent la première tentative des Européens pour exploiter les richesses minérales de l'Arctique canadien. Cependant, parce qu'il n'a pas ramené de cartes ni de descriptions détaillées au sujet de la navigation, les Anglais n'ont pu déterminer l'endroit où il avait été. Hakluyt et ses contemporains ont situé le détroit de Frobisher à la pointe sud du Groenland!

John Davis : Le maître navigateur

John Davis (1550-1605)

John Davis a la chance d'avoir des voisins bien particuliers dans son enfance à Sandridge, dans le Devonshire, où il est né : ce sont Humphrey et Adrien Gilbert, ainsi que leur demi-frère Walter Raleigh, tous trois devenus célèbres pour leurs explorations, leurs aventures maritimes et leur lien avec la reine Élisabeth I. Les deux premiers sont plus âgés que lui, le troisième est de son âge. Parmi ses amis personnels, on compte le grand astronome et mathématicien John Dee. Très tôt, donc, Davis est en contact avec les explorateurs, les cartographes et les scientifiques de son époque. On ne sait pas où il a étudié, mais il n'a pas encore trente ans quand on reconnaît ses connaissances en navigation et en cartographie scientifiques. Comme bon nombre de ses contemporains, il est convaincu qu'il existe un passage au Nord-Ouest menant vers l'Asie, et sa grande ambition est de le découvrir. Par l'intermédiaire de ses amis, il rencontre le secrétaire de la reine, lequel convainc les commanditaires de l'exploration de Martin Frobisher, quelques années auparavant, de financer son expédition. L'argument? Le passage du Nord-Ouest vers l'Asie permettrait aux Anglais de commercer plus facilement avec l'Asie sans passer par les territoires des Portugais et des Espagnols.

Davis part de Dartmouth le 7 juin 1585 avec deux navires et suit la même route que Frobisher, en passant par le sud du Groenland, où il rencontre quelques Inuits de ce pays. Remontant la côte ouest du Groenland, il traverse la baie d'Exeter sur la côte de l'île de Baffin. Les observations qu'il effectue lors de ce premier voyage lui laissent croire que le passage vers l'Asie est situé soit à l'ouest de la baie Cumberland ou au nord du détroit « de Davis ».

L'année suivante, il entreprend un autre voyage dans la même région. Il envoie deux des quatre navires de l'expédition explorer la côte est du Groenland. Davis dirige les deux autres dans le détroit « de Davis » le long de la côte ouest du Groenland jusqu'au 67º de latitude Nord. Une barrière de glaces les oblige à mettre le cap sur le sud-ouest de l'île de Baffin, puis sur le sud, jusqu'à l'estuaire de l'inlet Hamilton. À cet endroit, les Amérindiens attaquent l'équipage; ils tuent deux hommes et en blessent quelques autres. Néanmoins, les marins anglais ont le temps de remplir les cales de morue avant de rentrer en Angleterre en octobre après cinq mois de voyage.

Non satisfait des résultats récoltés jusqu'ici, le persévérant explorateur reprend la mer le 19 mai 1587. Davis atteint cette fois le parallèle 72º12' de latitude Nord sur la côte ouest du Groenland avant d'être refoulé par des vents violents. Il met alors le cap sur le sud-ouest en suivant le bord de la dérive des glaces de l'Arctique à la côte de l'île de Baffin et navigue vers le sud pour explorer de nouveau la baie Cumberland et la baie de Frobisher. En passant par le détroit d'Hudson, il est frappé par de forts courants à cet endroit. On décrira ce phénomène comme une « chute furieuse » sur la carte de Hakluyt et le globe de Molyneux. Le courant et les glaces l'empêchent de s'aventurer plus loin avec son petit navire, aussi se dirige-t-il au sud le long de la côte du Labrador jusqu'à un cap qu'il nomme « Chidley ». Il pénètre ensuite dans le fjord du Labrador qui porte aujourd'hui son nom (Davis Inlet). Avant de repartir pour l'Angleterre, à la mi-septembre, il passe de nouveau par l'inlet Hamilton dans l'intention d'y charger de la morue pour couvrir au moins une partie du coût de l'expédition.

Deuxième voyage de Davis :

L'exploration se fait avec de petites embarcations : « The seventh of July, being very desirious to search the habitation of this countrey, I went my selfe with our new pinnesse into the body of the land, thinking it to be firme continent, and passing by a very large river, a great flaw of winde tooke me, whereby we were constrained to seeke succor for that night, which being had, I landed with the most part of my company, and went to the toppe of a high mountaine, hoping from thence to see into the county: but the mountaines were so many and so mighty as that my purpose prevailed not: [...] my selfe having esyyed a very strange sight, especially to me that never before saw the like, which was a mighty whirlwinde taking by the water in very great quantity, furiously mounting it into ayze, which whirlewinde was not for a puffe or blast, but continually for the space of three houres, with very little intermission, which fith it was in the course that it should passe, we were constrained that night to take by our lodging under the rocks. »

(Hakluyt 1589, 783)

Davis décrit surtout les Inuits du Groenland, où il s'était arrêté, mais nous pouvons peut-être faire des déductions à propos des Inuits de l'île de Baffin à partir de ses observations. La sympathie que Davis manifeste envers les Inuits change lorsqu'il constate qu'ils lui ont volé son ancre parce leurs visiteurs les avaient mécontentés en interrompant auparavant leurs cérémonies religieuses. Les comptes rendus de Davis montrent toutes les difficultés liées à la rencontre des Européens et des Inuits.

Bien qu'il n'ait pas pénétré plus à l'ouest à l'intérieur du continent que Frobisher, Davis a cartographié de longues étendues des côtes du Groenland, de l'île de Baffin et du Labrador. Il a aussi consigné des observations sur les glaces, le relief, les formations rocheuses, la température, la végétation et la vie animale qui ont énormément contribué à faire connaître l'Arctique en Europe et à diriger les explorations subséquentes. Le « livre de route » de son troisième voyage servait encore de modèle pour les journaux de bord trois siècles plus tard. Les cartes originales de ses voyages sont perdues, mais les résultats de ses découvertes sont inscrits sur les cartes de son temps, dont la mappemonde Hakluyt-Wright (1598-1600) et le globe de Molyneux (1592). Les récits de ses voyages ont été publiés dès 1589 par Hakluyt.

Après son expédition de 1587, Davis ne retourne plus dans l'Arctique, mais il atteint l'Asie. Pilote au sein d'expéditions effectuées pour le compte de grandes compagnies commerciales, il s'y rend pour la première fois en 1598. En 1600, il devient pilote en chef de la première expédition de la East India Company. Au cours de ses trois voyages aux Indes, il trace des cartes géographiques et consigne des renseignements importants pour la navigation en Orient. Malheureusement, le 27 décembre 1605, au large de la Malaisie, Davis est assassiné par un des pirates japonais dont il venait d'amariner le navire.

John Davis se distingue comme l'un des premiers grands explorateurs anglais, comme le démontrent en partie son invention du quart-de-cercle (instrument de mesure des angles) et son livre intitulé The Seaman's Secrets. Grâce à ses découvertes, il a joué un rôle important dans la poursuite de l'exploration de l'Arctique canadien.

La richesse au fond de l'eau

Lorsqu'il a découvert la « terre neuve » en 1497, John Cabot n'était pas à la recherche de nouvelles zones de pêche, mais d'une nouvelle route commerciale vers l'Asie. Cependant, quelques années plus tard, les riches pêcheries qu'il avait découvertes par hasard reçoivent chaque année des centaines de navires et des milliers de pêcheurs. Les pêcheurs bretons et normands viennent à Terre-Neuve dès 1504, bientôt suivis par les pêcheurs portugais, basques et anglais. Un si grand nombre de nationalités prennent part à cette nouvelle entreprise que les historiens qualifient souvent le XVIe siècle d'ère des « pêcheries internationales ».

La rapidité et l'intensité remarquables avec lesquelles les Européens ont commencé à exploiter ces « eaux d'une grande richesse » en disent long sur l'Europe du XVIe siècle. La vitalité des pêcheries était due non seulement à l'abondance de la morue, mais également à la demande engendrée par la croissance démographique, l'urbanisation et l'intensification du commerce en Europe.

Les Européens étaient en mesure d'entreprendre une exploitation vigoureuse des zones de pêche du Nouveau Monde parce qu'ils avaient des connaissances en matière de navigation, qu'ils connaissaient des techniques de pêche et des méthodes de conservation adéquates, et également parce que les marchés s'étaient déjà bien développés en raison des pêcheries qui existaient depuis longtemps en mer d'Irlande et du Nord, au large de l'Islande et ailleurs. Les pêcheries de Terre-Neuve constituaient le prolongement d'une industrie bien établie qui servait les marchés intérieurs européens et qui reposait sur des méthodes éprouvées de capture, de conservation et de transport du poisson.

Il faut bien comprendre que le poisson n'a jamais été l'aliment des pauvres. Le poisson pêché dans les eaux nord-américaines, préservé, transporté et livré sur le marché était trop cher pour la plupart des Européens. Cependant, en raison de l'accroissement démographique et de l'urbanisation en Europe, il y avait assez d'Européens qui pouvaient se permettre d'acheter du poisson et qui considéraient qu'il était bon d'en manger. Bientôt, il y a eu un marché stable et facile pour le poisson provenant du Nouveau Monde.

Le fait que ce soit la morue qu'on retrouvait en si grande abondance dans les eaux de Terre-Neuve a peut-être été le facteur qui a le plus facilité le développement des pêcheries. En effet, contrairement au hareng, au maquereau ou au saumon, la morue contient relativement peu de matières grasses et se conserve bien par les techniques de salaison et de séchage à l'air. Sa chair peut même atteindre un tel degré de déshydratation qu'elle devient extrêmement légère, ce qui facilitait grandement son transport tant par voie maritime que par voie terrestre. Divers éléments ont donc été significatifs pour les pêcheries : l'abondance de la morue, la simplicité des méthodes de capture, la facilité de conservation, le coût relativement peu élevé du transport jusqu'aux marchés côtiers et intérieurs et la demande croissante chez les Européens assez fortunés. La combinaison de ces facteurs faisait des zones de pêche du nord-est de l'Amérique des « eaux d'une grande richesse » qui, dès leur découverte, ont suscité l'intérêt des Européens.

Le légendaire passage du Nord-Ouest

Lorsque Jean Cabot a traversé l'Atlantique Nord à bord du Matthew en 1497, son objectif n'avait rien à voir avec la pêche, mais le résultat le plus remarquable de son voyage a tout de même été la découverte « d'eaux d'une grande richesse ». Cabot (comme Colomb avant lui) espérait prouver qu'il existait une voie maritime directe entre l'Europe et l'Asie. Il ignorait que la route était barrée par un continent totalement inconnu des Européens. Lorsque ceux-ci ont compris qu'il existait un « nouveau monde » de l'autre côté de l'Atlantique, plusieurs ont profité de cette découverte pour s'enrichir en exploitant les pêcheries ou le commerce des fourrures. Cependant, d'autres espéraient encore trouver la route de l'Asie. Cette croyance a mené à la quête du légendaire passage du Nord-Ouest, qui a duré plusieurs siècles.

Cette quête n'est devenue possible que parce que plusieurs facteurs se trouvaient réunis à la fin du XVe siècle et au début du XVIe. En effet, on disposait de nouveaux navires robustes pouvant supporter des voyages transocéaniques au long cours, et des marchands étaient prêts à risquer une partie de leurs capitaux pour pouvoir exploiter les débouchés commerciaux qu'aurait créés la découverte d'une nouvelle route vers l'Asie. Chez les marins, on était aussi de plus en plus confiants de pouvoir survivre à de longs voyages océaniques, en partie grâce à l'invention de nouveaux instruments de navigation et à l'expérience acquise dans la navigation sur les océans. Chaque exploration contribuait à enrichir cette expérience et ces connaissances. Ainsi, lors de leurs premiers voyages, Cabot, Corte Real et d'autres ont prouvé l'existence de l'Amérique du Nord aux Européens et, pendant les années 1520, 1530 et 1540, les navigateurs de la génération suivante comme Giovanni da Verrazano et Jacques Cartier ont montré qu'il n'existait pas de passage maritime traversant ce continent. Les explorateurs ont donc commencé à chercher un passage par le nord; la seule autre route possible contournait la pointe sud du Nouveau Monde, un secret jalousement qu'a gardé l'Espagne pendant plusieurs décennies après la découverte de Magellan en 1520.

Les efforts les plus persistants en vue de trouver le passage du Nord-Ouest ont été entrepris par les Anglais. Les premières expéditions d'importance ont été celles de Martin Frobisher et de John Davis dans les années 1570 et 1580. Puis d'autres tentatives ont eu lieu dans les années 1610 et 1620, dont le malheureux voyage d'Henry Hudson et les expéditions menées par Thomas Button, William Gibbons, Robert Bylot et William Baffin. Ces voyages ont permis seulement de démontrer que l'Arctique était une région très hostile et inhospitalière pour les Européens et que, si le passage du Nord-Ouest existait réellement, il avait peu de chances d'être utile au commerce. À cette époque, les Portugais, les Hollandais, les Anglais et d'autres en étaient venus à la conclusion que la seule route praticable vers l'Asie passait par le sud, contournait l'Afrique et traversait l'océan Indien. L'intérêt commercial que l'on manifestait pour un passage du Nord-Ouest entre l'Europe et l'Asie s'est estompé, mais il a réapparu en plein XVIIIe siècle. Lorsque la difficile quête du passage a repris de plus belle au XIXe siècle, elle était davantage motivée par la curiosité scientifique que par des intérêts commerciaux..

Moyens de transport

Les navires qu'utilisaient les premiers explorateurs comme Cabot et les Corte Real étaient très différents des knarrs dont se servaient les Vikings 500 ans auparavant. Les voiliers du XVIe siècle étaient le résultat d'une technologie avancée; ils portaient de grandes voiles qu'on manœuvrait à l'aide de longues cordes et de nombreux espars. Ils avaient trois mâts et, en plus de voiles carrées, ils étaient munis d'au moins une voile latine (triangulaire) placée en travers du vent qui facilitait la tenue de cap et les changements de bord.

Les coques étaient construites à franc-bord, c'est-à-dire que les planches formaient une surface lisse et ne se chevauchaient pas comme dans le cas des navires vikings. Ils étaient larges et construits pour résister aux tempêtes de l'Atlantique Nord, mais ils n'étaient pas particulièrement grands parce qu'il était plus facile de manœuvrer de petits navires dans des eaux côtières inconnues. Le Matthew de John Cabot ne faisait que 50 tonnes (c'est-à-dire qu'il ne pouvait transporter que 50 tonnes de marchandises) et son équipage comptait moins de 20 hommes; le Gabriel de Martin Frobisher était encore plus petit. Jacques Cartier a pénétré dans le fleuve Saint-Laurent à bord de la Grande Hermine, qui faisait entre 100 et 120 tonnes et qui portait un équipage de 60 hommes, mais John Davis s'est aventuré dans la baie de Baffin encombrée de glaces à bord d'un navire de 18 tonnes seulement.

Ces petits navires n'offraient pas beaucoup de confort. Les quartiers de l'équipage étaient petits, sales et froids; on n'allumait des feux que par temps calme, il n'y avait aucune installation pour se laver et le menu était toujours le même. Par exemple, les hommes de Frobisher recevaient chaque jour un demi-kilogramme de biscuits secs, quatre litres de bière (préférable à l'eau, qui finissait par se gâter), un kilogramme de viande salée, un peu de pois séchés, un quart de poisson salé, du beurre, du fromage, du riz, du gruau d'avoine, des raisins secs et des noix. Le scorbut était une menace constante en raison du manque de vitamines. Un marin de l'époque a résumé ainsi la vie à bord : « une couchette dure, de la viande froide et salée, un sommeil entrecoupé, du pain moisi, de la bière insipide, des vêtements mouillés et pas de feu ».

En plus de la boussole, les navigateurs du XVIe siècle disposaient d'un petit nombre d'instruments pour s'orienter sur l'immensité de l'océan. L'astrolabe, le quadrant et l'arbalète permettaient de mesurer la hauteur au-dessus de l'horizon de l'étoile polaire ou du soleil à midi pour calculer la latitude du navire (le calcul de la longitude était beaucoup plus aléatoire). Le ciel n'était évidemment pas toujours assez dégagé pour permettre de telles observations. On mesurait la vitesse du navire en laissant traîner une corde portant des nœuds à intervalles réguliers. Comme il n'existait aucune carte des côtes, les premiers explorateurs devaient toujours être attentifs aux écueils et aux rochers. Pour connaître la profondeur de l'eau, ils laissaient tomber une corde plombée dans l'eau.

Les navires qui ont traversé l'océan après les explorateurs du début du siècle étaient généralement plus grands et plus lourds. C'étaient des navires utilitaires conçus pour le transport de marchandises ou de colons. Les restes de l'un de ces navires ont été sortis de l'eau de Red Bay, sur la côte sud du Labrador, dans le détroit de Belle Isle. Il s'agissait du San Juan, un galion de 300 tonnes employé par les baleiniers basques du nord de l'Espagne. Naufragé lors d'une tempête en 1565 et conservé pendant plus de 400 ans dans la boue au fond de la baie, le San Juan est l'une des épaves les plus anciennes du Canada. Sa découverte a permis de recueillir beaucoup d'information sur les navires employés par les premiers visiteurs européens.

Cartes

Le « globe de Behaim » de 1492 -- année où Colomb a fait son premier voyage -- représente un océan vide entre l'Europe et l'Asie. Dix ans plus tard, la carte de Cantino (1502), émanant des survivants des voyages de Gaspar Corte Real, a été la première à représenter une partie du Canada. Dans la partie centrale nord de la carte se trouve la pointe sud du Groenland et la côte est de Terre-Neuve. Un contour différent de cette zone est apparu quelques années plus tard sur les cartes du monde de La Cosa (1500-1508), de Contarini (1506) et de Ruysch (1507), qui reposaient sur l'hypothèse que le Groenland et Terre-Neuve se rejoignaient et faisaient partie d'une vaste extension de l'Asie vers le nord-est. La carte de Ruysch indique le plus vieux toponyme ayant subsisté au Canada : « In. Baccalauras », maintenant Baccalieu Island, située au large de Breakheart Point, entre la baie de Trinité et la baie de la Conception.

En 1507, le géographe Martin Waldseemüller a saisi l'Europe avec un nouveau globe qui donnait à penser que Colomb et ses successeurs avaient voyagé vers un continent séparé de l'Asie, un continent alors inconnu de l'Europe. Le globe de Waldseemüller et une cartouche sur sa carte du monde ont révolutionné la cartographie du Nouveau Monde et ont introduit le toponyme « Amérique », d'après le nom d'un explorateur italien mineur, Amerigo Vespucci. Comme on commençait lentement à croire qu'il existait un nouveau continent, on a envoyé des expéditions pour trouver un chemin à travers cette masse continentale gênante.

Dans des voyages subséquents, Verrazano (1524) et Gomes (1525) ont longé la côte de la Floride jusqu'à Terre-Neuve. Bien qu'ils n'aient pu trouver un passage qui traversait le continent, ils ont produit des cartes grossières de la côte. Les meilleures cartes ont été dessinées par les Espagnols Ribeiro (1529) et Santa Cruz (1541). Toutes ces cartes représentent le détroit de Cabot comme une baie, et certaines, dont celles de Santa Cruz, dépeignent la Nouvelle-Écosse comme une île.

En 1534, le roi François 1er a fait partir la première expédition de Cartier à la recherche d'une ouverture vers l'ouest au nord de Terre-Neuve (le détroit de Belle-Isle) qu'avaient signalée des pêcheurs basques. La géographie de la vallée du Saint-Laurent a fait sa première apparition sur des cartes à la suite des trois voyages de Cartier (en 1534, en 1535 et en 1541-1542). Aucune des cartes marines originales de Cartier n'a subsisté. Les cartes que l'on croit ressembler le plus à ses originaux sont une carte de la première expédition dessinée par le cartographe Jean Rotz (1542), la carte Harleienne (1547) et deux cartes de Pierre Desceliers (1546 et 1550) des dernières expéditions. Ces trois dernières cartes donnaient le nom de « Canada » à la côte nord du Saint-Laurent, près de Québec. Selon Cartier, le mot signifiait « village » dans la langue des Iroquois qui vivaient dans cette région. Outre ces cartes françaises, il existe d'autres cartes portugaises et espagnoles, telles que la magnifique carte espagnole faite pour Nicolas Vallard en 1547.

Peu de cartes imprimées de cette période méritent considération, exception faite de la célèbre carte du monde de Gerard Mercator (1569). Elle a introduit la projection plane de Mercator par laquelle une ligne droite correspond à une ligne de relèvement de compas constant. Elle est devenue en tant que tel indispensable aux navigateurs et a été par conséquent beaucoup copiée. Presque toutes les cartes montrant le Canada à la fin du XVIe siècle étaient fondées sur la carte de Mercator.

Les recherches ont été abandonnées après que les expéditions de Cartier dans la vallée du Saint-Laurent et les précédentes au sud de Terre-Neuve ont montré qu'il n'y avait pas d'ouverture à l'ouest pour se rendre en Asie. Les Anglais ont essayé alors de trouver un passage à l'ouest par le nord. Sebastian Cabot a été le premier à émettre l'hypothèse de l'existence d'une telle route en 1508-1509, et cette route a figuré sur la plupart des premières cartes. Toutefois, le premier à entreprendre la recherche du passage a été Martin Frobisher en 1576. Seule la première de ses trois expéditions successives a résulté en exploration. Les deux autres ont été des tentatives d'extraction d'or sur l'île de Baffin.

Les cartes publiées à la suite de l'expédition  --  deux par James Beare (1578), capitaine de l'un des navires de Frobisher, et une par Michael Lok (1582)  --  étaient si rudimentaires que les cartographes n'avaient qu'une petite idée de l'endroit où Frobisher était allé. Dans les cartes ultérieures, le détroit (la baie Frobisher) qu'il croyait être un passage à l'ouest paraissait à la pointe sud du Groenland. Les trois voyages de John Davis (1585-1587) ont figuré pour la première fois sur des cartes dans les années 1590. Les cartes de Mercator (1595) et de Wytfliet (1597) représentent bien la contribution de Davis.

C'est la magnifique carte du monde d'Edward Wright, publiée par Richard Hakluyt en 1599, qui illustre le mieux les accomplissements effectués au XVIe siècle. C'est une représentation honnête du monde connu, non encombrée de mythes ni d'hypothèses non prouvées.

Cartes importantes de la période

Anonyme

Carte de Nicolas Vallard »], 1547.

Beare, James.

[Carte du monde .] Dans : George Best, A True Discourse..., 1578.

[Frobisher's Straits.] 1578

"Carta du navigar... ." ["Carte de Cantino."] [ca. 1502].

Contarini, Giovanni

[Carte du monde de Contarini/Roselli.] 1506.

[Desceliers, Pierre]

["Carte du monde ."] 1546.

Desceliers, Pierre.

["Carte du monde ."] 1550.

La Cosa, Juan de

[" La carte du monde de La Cosa ."] 1500, [1508].

Lok, Michael

Illustri Viro, Domino Philippo Sidneo... . 1582.

Mercator, Gerard

Nova Et Aucta Orbis Terrae... . 1569.

Septentrionalium Terrarum descriptio. 1595.

Ribeiro, Diogo.

"« Carta Universal... », ." [Version du Vatican], 1529.

Rotz, Jean

["« Carte de l'Amérique du Nord et des Antilles » ."], 1542.

[Rotz, Jean]

["« Carte Harleienne », "] [1542-44].

Ruysch, Johannes

Universalior Cogniti Orbis Tabula... . [1507-08].

Santa Cruz, Alonso de

["Carte de l'Atlantique Nord," d'Islario General], .]
[1541-45].

["Nicolas Vallard Map."] 1547.

Waldseemüller, Martin

[Globe de Waldseemüller] 1507.

Universalis Cosmographia... . [Cartouche sur le Nouveau Monde], [1507].

[Wright, Edward]

[Carte du monde.] publiée par Hakluyt dans Principal navigations... .1598.

Wytfliet, Cornelius

Estotilandia Et Labradoris Terra. 1597.

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