L'expansion dans toutes les directions

Plus de cent ans s'étaient écoulés depuis que les pêcheurs avaient commencé à exploiter les eaux d'une grande richesse de l'Atlantique au Canada. Avant la fin du XVIIe siècle, une autre industrie avait vu le jour : la traite des fourrures.

Les Autochtones avaient échangé des fourrures avec les pêcheurs et les explorateurs européens depuis les premiers contacts, mais quand les chapeaux en peau de castor sont devenus la grande mode en Europe à la fin du XVIe siècle, le contact entre les deux cultures s'est grandement intensifié. Ce contact a également entraîné les premiers établissements européens permanents au Canada. Parmi les gens liés à ces nouveaux postes, Samuel de Champlain se démarque comme le grand responsable de l'expansion française. Lui et ses contemporains ont laissé des comptes rendus écrits de leurs expériences. C'est grâce à ces comptes rendus qu'on commence à connaître plus en détail la nature du territoire et de ses habitants.

D'autres mobiles ont dirigé l'exploration. Le clergé français, notamment les jésuites et les récollets, a commencé à débarquer en Nouvelle-France dans des élans missionnaires visant à convertir les Autochtones au catholicisme. Bien que ces religieux aient peut-être été mal éclairés quant à leur mission, ils étaient très éduqués; ils ont consigné d'extraordinaires observations sur leurs voyages. Ces écrits des jésuites étaient publiés en France sous le titre Relations.

Au cours du siècle, la recherche de l'insaisissable passage s'est poursuivie dans le Nord.

Samuel de Champlain: L'explorateur

Samuel de Champlain (v. 1570 - 1635)

Samuel de Champlain a été un voyageur audacieux, curieux, très habile à s'allier aux Amérindiens et excellent cartographe. Né vers 1570 à Brouage, sur le littoral français de l'Atlantique, fils d'un capitaine de la marine, il commence très jeune à naviguer. Il fait partie de l'armée de Henri IV, puis voyage avec les troupes espagnoles aux Indes occidentales. Peu de temps après son retour en France, Aymar de Chaste, détenteur du monopole commercial de la Nouvelle-France qu'il avait rencontré à la cour, l'invite à voir et à décrire le fleuve Saint-Laurent, que ce dernier connaissait par les récits de Cartier.

Les guerres de religion terminées, les Français recommencent à s'intéresser à l'exploration, d'autant plus que d'autres nations européennes rapportent de leurs explorations non seulement de la morue et des huiles de baleine, mais aussi des fourrures qu'elles vont chercher auprès des Amérindiens dans la vallée du Saint-Laurent. Les compagnies françaises acceptent donc de financer des voyages auparavant subventionnés par le roi et d'établir des colonies, en retour de quoi ce dernier leur accorde le monopole du commerce colonial.

Le 15 mars 1603, Champlain s'embarque sur la Bonne Renommée, à Honfleur, pour le premier de ses 21 voyages entre la France et la Nouvelle-France. À Tadoussac, lieu de rendez-vous pour la traite des fourrures, il découvre les Amérindiens et leur tabagie annuelle (fête). Attiré par l'embouchure imposante et mystérieuse du Saguenay, il s'y aventure. Après quelques kilomètres, les Montagnais refusent d'aller plus loin. Qu'y a-t-il plus haut? Des rapides, des chutes et une mer salée au nord. Champlain en déduit qu'il s'agit de « quelque gouffre de ceste mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres « sept ans avant la découverte de la baie d'Hudson. En remontant le fleuve Saint-Laurent, les Amérindiens lui montrent l'embouchure de la rivière Richelieu, le « chemin des Iroquois ».

Puis, aux rapides Saint-Louis (Lachine) -- que Champlain ose descendre en canot --, les Amérindiens lui décrivent le réseau fluvial des Grands Lacs et les chutes Niagara. Il pose les bonnes questions, il écoute et saisit bien les dessins que les Amérindiens tracent souvent sur le sable, qu'il reproduit ensuite sur papier. La mer de l'Ouest ne lui semble pas si loin! Mais il renonce à l'intention de s'y rendre, car, durant le voyage de retour, un marchand qu'il rencontre à Gaspé l'oriente vers l'Acadie.

De 1604 à 1607, Champlain accompagne le lieutenant général Pierre du Gua de Monts en Acadie pour y chercher le passage vers l'Asie et d'éventuelles mines. Champlain découvre la baie Française (de Fundy), la vallée de Port-Royal (d'Annapolis) et le littoral américain, de la rivière Saint-Jean à Cape Cod. Le premier hiver sur l'île Sainte-Croix est horriblement froid et plusieurs meurent du scorbut. L'été suivant, ils déménagent à Port-Royal -- où il ne fait pas vraiment plus chaud --, et de là ils partent éventuellement à la recherche d'un autre lieu plus clément sur la côte « américaine ». Le massacre de plusieurs Français par les Amérindiens au port Fortuné, par contre, met fin au projet. Port-Royal se révèle en fin de compte un endroit assez bien, surtout lorsque Champlain y fonde l'Ordre de Bon Temps pour améliorer la santé et le moral des hivernants par le sport, le divertissement et la bonne table. En 1607, la fin du monopole commercial cause l'abandon de la colonie acadienne au profit de la vallée du Saint-Laurent.

En juillet 1608, Champlain, devenu lieutenant du sieur de Monts, fait construire la première habitation permanente à Québec. C'est désormais le lieu de traite, d'administration et de départ des expéditions guerrières des Algonquins, des Hurons et des Montagnais contre les Iroquois auxquelles participe Champlain. Cette alliance militaire et politique permet à Champlain de découvrir, en 1609, la source de la rivière Richelieu, le lac qui porte son nom. Au sud de ce lac, à la même époque, Henry Hudson remonte le fleuve (Hudson) et établit sur cette région la domination hollandaise.

En 1610, Champlain tente de se rendre en amont des rapides Saint-Louis pour y nouer des alliances commerciales. Les Hurons et les Algonquins s'y opposent. Par contre, il réussit à envoyer Étienne Brûlé avec les Hurons sur le fleuve Saint-Laurent et Nicolas du Vignau avec les Algonquins sur la rivière Outaouais. En échange, Savignon, fils du chef algonquin Iroquet, va en France. L'année suivante, Vignau revient vêtu en Algonquin et Savignon raconte l'art bien étrange de se disputer chez les Français : ils discutent fort, mais ne se battent pas! Brûlé se montre exceptionnel dans sa capacité de s'adapter au mode de vie amérindien, étant peut-être le premier « coureur de bois ». Champlain insiste pour aller voir les lieux que Vignau a visités, les guides acceptent à contrecœur, modifient le trajet habituel et le rendent extrêmement difficile. L'explorateur atteint l'Île-aux-Allumettes, sur la rivière Outaouais, où les chefs accusent Vignau d'avoir menti à Champlain au sujet d'un prétendu voyage qu'il aurait effectué au-delà de cette île. Les Algonquins refusent de fournir à Champlain les guides et les canots nécessaires pour aller chez les Népissingues.

En 1615, la guerre contre les Iroquois offre à Champlain l'occasion de poursuivre ses explorations. Accompagné par des Hurons, il passe l'Île-aux-Allumettes, puis il découvre la rivière Mattawa, le lac Nipissing et la rivière des Français, avant d'atteindre le lac Huron, tout étonné de voir cette mer d'eau douce autour de laquelle ils vivent. De là, les guerriers l'amènent vers le sud, traversant le lac Ontario, jusqu'à un fort iroquois en bordure du lac Onondaga, dans l'État de New York actuel. L'assaut prématuré échoue. Les renforts promis par les Andastes n'arrivent pas. Champlain est blessé. Les Hurons en ont assez et reviennent chez eux.

Au pays des Hurons :

« Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de loisir pour considerer leur pays, moeurs, coustumes, & façon de vivre & la forme de leurs assemblées, & autres choses que je desirerois volontiers décrire. Mais auparavant il est necessaire de parler de la situation du pays, & contrées, tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quand à l'estenduë, tirant de l'Orient à l'Occident, elle contient prés de quatre cent cinquante lieuës de long, & quelque quatre-vingt ou cent lieuës par endroicts de largeur du Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huit & quarante-neuf thoises. »

1616
(Champlain 1632, 72, 73)

Champlain veut alors rentrer à Québec, mais personne ne veut l'y conduire, si bien qu'il doit hiverner parmi eux. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il note, observe et dessine. Il nous a ainsi transmis une description exceptionnelle des populations, des mœurs et des coutumes amérindiennes, ainsi que les premiers portraits des Amérindiens des terres intérieures du Canada.

Champlain en était à son dernier voyage d'exploration. Par la suite, le père de la Nouvelle-France s'est occupé de sa nouvelle colonie jusqu'à son décès à Québec, le jour de Noël 1635. Comme explorateur, Champlain a tracé la route vers l'intérieur du continent, route qu'ont empruntée les explorateurs pendant deux siècles, notamment Jolliet et Marquette pour atteindre la Louisiane, puis Alexander Mackenzie pour se rendre dans l'Arctique et au Pacifique.

Samuel de Champlain : Le colonisateur

Samuel de Champlain (v. 1570 - 1635)

Le 3 juillet 1608, Samuel de Champlain fonde à Québec le premier établissement européen permanent au Canada. Laissant les navires à Tadoussac, Champlain, lieutenant du sieur Pierre du Gua de Monts, amène les premiers habitants jusqu'à Québec. La première « Habitation » qu'il érige se compose de trois corps de logis protégés d'une palissade et d'un fossé. Tout près, Champlain fait un jardin et cultive du blé. Tout cela est prometteur. Toutefois, l'hiver s'avère décourageant. Sur les 25 hommes, une partie seulement survit.

Fondation de Québec :
« Je fis continuer nostre logement, qui estoit de trois corps de logis à deux estages. [...] Le magazin six & trois de large, avec une belle cave de six pieds de haut. Tout autour de nos logemens je fis faire une galerie par dehors au second estage, qui estoit fort commode, avec des fossés de 15 pieds de large et six de profond. [...] »

1608
(Champlain 1613, 184)

Malgré tout, la colonie persiste à cause de la traite des fourrures qui attire des commis et des artisans. Champlain y amène aussi les récollets en 1615. Mais Québec ne comprend que des hommes, et ce n'est qu'en 1617 que la première Européenne débarque à Québec. Il s'agit de Marie Rollet, épouse de Louis Hébert, ancien apothicaire de Paris, qui s'établit sur les hauteurs du cap. En 1627, Québec compte 80 personnes, dont cinq femmes et six fillettes; la moitié réside encore dans l'Habitation. C'est bien peu, par comparaison à la Virginie qui, fondée en 1607, a une population de 2000 personnes. Outre la rigueur du climat, un autre fait explique cette situation : les compagnies de traite des fourrures, bien qu'elles se soient engagées à faciliter la venue de familles, le font sans enthousiasme. Champlain a de la difficulté à promouvoir son projet de colonisation. En 1627, le cardinal Richelieu, régent de France, prend les choses en main et fonde la Compagnie des Cent-Associés. Les premiers navires que la Compagnie envoie avec à leur bord 400 immigrants tombent aux mains des frères Kirke, en 1628. L'année suivante, Champlain capitule. Il n'a pas les forces militaires nécessaires pour défendre Québec ni les vivres pour nourrir ses habitants. La ville passe aux mains des Anglais en 1629 et restera sous leur domination jusqu'en 1632.

Lorsqu'il revient à Québec en 1633, il amène avec lui 200 personnes, surtout des soldats. La colonisation française, ralentie par quatre ans de présence anglaise, reprend dès l'année suivante grâce à des recruteurs exceptionnels qui poursuivent l'œuvre de Champlain en France : le chirurgien Robert Giffard de Moncel et les frères Juchereau. Les nouveaux arrivants s'installent sur la côte de Beaupré et sur l'île d'Orléans sur de longues bandes de terre perpendiculaires au fleuve Saint-Laurent. Et le lieu qu'a choisi Champlain pour établir sa première colonie allait être pendant deux siècles et demi le principal port d'entrée vers l'intérieur du Canada. Le paysage culturel de l'implantation française en Amérique du Nord par Champlain est encore visible non seulement le long du fleuve Saint-Laurent, mais aussi dans des endroits aussi éloignés que la rivière Rouge au Manitoba. Du noyau fondé à Québec, le pays a graduellement pris de l'envergure.

Les robes noires

Les Amérindiens ont baptisé « robes noires » les missionnaires catholiques venus les évangéliser, à cause de la couleur de leur soutane. Ces hommes éduqués, braves et audacieux voyageaient souvent sans leurs compatriotes, dans des régions très éloignées. Leur objectif n'était pas l'exploration, mais l'évangélisation. Les comptes rendus de leurs voyages, utiles à la promotion des missions, servaient aussi à obtenir des dons en décrivant les « nouveaux » peuples à évangéliser, tout en informant les administrateurs de la colonie des événements survenus dans les Pays-d'en-Haut. La connaissance de la géographie canadienne qu'ont acquise les missionnaires et les renseignements qu'ils obtenaient des Amérindiens ont servi souvent aux autres explorateurs. Trois communautés religieuses ont ainsi participé à ces explorations : les récollets, les jésuites et les sulpiciens.

Les récollets sont les premiers missionnaires qu'amène Champlain au Canada en 1615. Le plus connu, Gabriel Sagard, ne fait qu'un aller-retour dans les Pays-d'en-Haut en 1623-1624. Son récit Le Grand Voyage du pays des Hurons […] se révèle un ouvrage indispensable pour connaître les Hurons. Le voyage de Sagard ne contribue pas à agrandir le territoire de la Nouvelle-France, mais les renseignements qu'il obtient des Amérindiens sur les contrées éloignées ouvrent la route à d'autres voyageurs. En outre, il rédige le premier dictionnaire phraséologique de langue huronne.

Voyage en forêt :

« On a aussi quelquefois bien de la peine à se faire passage avec la tête et les mains parmi les bois touffus, où il s'y en rencontre grand nombre de pourris et tombés les uns sur les autres, qu'il faut enjamber, puis des rochers, des pierres et d'autres incommodités qui augmentent le travail du chemin, outre le nombre infini de moustiques qui nous faisaient incessamment une très cruelle guerre; et n'eût été le soin que je portais à me conserver les yeux par le moyen d'une étamine que j'avais sur la face, ces méchants animaux m'auraient rendu aveugle beaucoup de fois; et ainsi en était-il arrivé à d'autres qui en perdirent la vue pour plusieurs jours, tant leur piqûre est venimeuse à l'endroit de ceux qui n'ont encore pris l'air du pays.  »

(Sagard 1669, 44-45)

En 1679-1680, un autre récollet, Louis Hennepin, voyage avec Cavelier de La Salle jusqu'à l'actuel Preoria, en Illinois, puis remonte le Mississippi jusqu'à l'actuel Minneapolis avant de revenir à Montréal par Skunk Bay, au Minnesota. Sa Description de la Louisiane [...] paraît en 1683 et, bien que fort mensongère, elle fait sensation en Europe.

Les premiers jésuites arrivent en Nouvelle-France en 1625; parmi eux se trouve Jean de Brébeuf, qui monte chez les Hurons dès l'année suivante. Le récit de son premier voyage en fait un des principaux chroniqueurs des quatre grandes familles de la nation huronne (tribus de l'Ours, de la Corde, de la Pierre et du Cerf). À compter de 1632, et ce, jusqu'en 1673, la Compagnie de Jésus publie les Relations des jésuites, ouvrages qui regroupent les récits des travaux des missionnaires au Canada. Ces récits tentent d'amener les lecteurs dans l'univers socioculturel et matériel des Amérindiens : leurs croyances, leurs modes de vie, leurs conflits, leurs langues et leur perception des Européens. Ces récits foisonnent également de renseignements sur les richesses naturelles du pays, les mines, le climat, la faune et la flore, en plus de rapporter une multitude d'événements, dont certains voyages d'exploration effectués par des marchands et des engagés œuvrant dans la traite des fourrures. Ainsi, pendant cinquante ans, ce sont surtout les missionnaires jésuites qui font progresser la connaissance du territoire canadien, plus particulièrement celle de la région des Grands Lacs et celle s'étendant du fleuve Saint-Laurent à la baie d'Hudson. Parmi les Relations importantes pour les explorations, notons celle de 1660 révélant le réseau de rivières au nord, jusqu'à la baie d'Hudson, entre les rivières Saguenay et Albany, et celle de 1672 qui raconte l'exploration du Mississippi par Jolliet et Marquette. L'immense lac Supérieur a été ainsi nommé par les jésuites tout comme « Sault Ste. Marie » par où il se décharge dans le lac Huron. Ces récits ainsi que plusieurs cartes géographiques montrent bien l'importante contribution des missionnaires à l'exploration du Canada. Parmi les explorateurs jésuites, mentionnons Charles Albanel, Claude Allouez, Claude Dablon et Jacques Marquette.

Pour leur part, les Messieurs de Saint-Sulpice, nommés les sulpiciens, de l'île de Montréal, effectuent un seul voyage d'exploration dans la région des Grands Lacs en 1669-1670. Le voyage de François Dollier de Casson et de René de Bréhant de Galinée dure un an. Ils quittent Montréal avec l'explorateur Cavelier de La Salle qui, à l'extrémité occidentale du lac Ontario, les abandonne pour retourner chez lui. Les deux sulpiciens se rendent passer l'hiver au lac Érié. Au printemps, ils abandonnent leurs objectifs, empruntent la rivière Saint-Clair et, par le lac Huron, se rendent à la mission des jésuites à Sault Ste. Marie avant de revenir à Montréal par la rivière Outaouais. La carte détaillée de leur exploration a le mérite de confirmer qu'il existe des liens entre les Grands Lacs.

« Estans donc arrivez au lieu où nous devions camper, les femmes armées de haches s'en alloient çà & là dans les grandes forests coupper du bois pour la charpente de l'hostellerie où nous voulions loger, ce pendant les hommes en ayans designé le plan, vuidoient la neige avec leurs raquilles, ou avec des pelles qu'ils font & portent exprez pour ce sujet: [...] »

(Compagnie de Jésus 1635, 186)

Les missionnaires font connaître aux Européens une civilisation totalement différente de la leur. Au cours des années, à cause de leurs intérêts particuliers qui nécessitent la connaissance des peuples qu'ils tentent d'évangéliser, les missionnaires décrivent dans leurs récits l'organisation sociale, économique et politique des Amérindiens et les territoires qu'ils habitent. Ils contribuent ainsi grandement à l'exploration de l'Amérique du Nord.

Henry Hudson et ses exploits audacieux

Henry Hudson (? - v. 1611)

On ignore la date et le lieu de naissance d'Henry Hudson, mais on sait que ce navigateur a déjà beaucoup voyagé lorsqu'il décide de poursuivre les explorations déjà entreprises par Martin Frobisher, John Davis, George Waymouth (1602) et John Knight (1606) vers la baie qui portera plus tard son nom. Il tente d'abord de trouver le fameux passage vers l'Asie entre le Groenland et l'archipel du Spitzberg puis, engagé par les Pays-Bas, il explore le fleuve Hudson jusqu'aux rapides de l'actuel Albany. Il revient au service de ses compatriotes lorsque le fondateur de l'East India Company et celui de la Northwest Passage Company, deux riches passionnés d'explorations, ainsi que des marchands lui demandent d'explorer plus à fond le détroit de Davis.

En avril 1610, Henry Hudson s'embarque à bord du Discovery avec 21 hommes d'équipage, dont le futur pilote Robert Bylot, qu'il enrôle comme matelot. Hudson est un homme déterminé, mais il manque de jugement dans le choix de son entourage. Peu après son départ et tout le long du voyage, il se retrouve aux prises avec des conflits entre les membres de son équipage. C'est donc avec le continuel souci de calmer ses hommes qu'il atteint le détroit d'Hudson en juin. Son mandat est d'explorer la région à l'ouest du détroit de Davis. Les comptes rendus de Davis et des autres explorateurs, fondés sur les marées et les glaces à l'entrée du détroit d'Hudson, lui donnent à penser qu'il y a là un passage. À la suite d'un voyage en zig-zag à travers les glaces du détroit, il pénètre dans la baie qui aujourd'hui porte son nom. Une étape très importante des explorations de l'Amérique du Nord vient d'être franchie, car ce passage, au dire des grands navigateurs du XIXe siècle, était plein de dangers et très impressionnant.

Hudson dirige ensuite son navire vers le sud en longeant la côte est de la baie, jusque dans la baie James, qu'il voit comme un interminable labyrinthe. L'hiver arrive tôt, et les glaces empêchent tout déplacement avant le printemps suivant. C'est la première fois qu'une expédition européenne doit hiverner aussi loin dans le Nord; les hommes n'y sont aucunement préparés, n'ayant ni les vêtements ni les victuailles nécessaires. De plus, Hudson tarde à permettre au charpentier de construire un abri, de sorte que l'abri érigé est très rudimentaire. Plusieurs commencent à souffrir du scorbut. Un espoir naît, cependant, lorsqu'un Amérindien vient échanger quelques peaux et des fourrures contre une longue-vue, un couteau et quelques autres petits objets qu'Hudson lui remet. L'Amérindien réclame davantage pour ses peaux, mais Hudson refuse de lui en donner plus. Trouvant le marché peu intéressant, il repart en disant qu'il va revenir. Comme il ne revient pas, Hudson décide de chercher le campement amérindien pour obtenir de la nourriture, mais un feu de forêt fait rage; Hudson pense qu'il a été allumé par les Amérindiens pour empêcher les Blancs d'approcher.

L'hiver s'est avéré difficile et la faim tenaille toujours l'équipage. Le 12 juin 1611, Hudson prépare le retour en Angleterre; il avertit ses compagnons qu'ils devront se contenter du peu de provisions disponibles, qu'il devra rationner. Le soir du 23 juin, croyant qu'Hudson a caché une réserve de vivres, une partie de l'équipage se mutine et jette l'explorateur, son jeune fils et sept autres membres d'équipage dans une barque et les abandonne près de l'île Charlton.

Le navire, piloté par Bylot, prend la route du retour, puis s'arrête en chemin à l'île Digges. Voyant des Inuits, quelques hommes partent à leur rencontre pour obtenir d'eux de la nourriture. Mais les Inuits se méfient et les attaquent; ils en tuent quatre et un autre meurt sur le chemin du retour. Les autres réussissent à chasser des oies et des oiseaux pour se nourrir en cours de route. C'est finalement de justesse qu'ils atteignent le sud de l'Irlande où ils obtiennent de l'aide pour rentrer à Londres. Malgré leurs crimes et leurs méfaits, tous les membres de l'équipage sont acquittés. Les marchands anglais sont peut-être plus intéressés par les régions qu'a explorées l'équipage d'Henry Hudson que par le sort d'Hudson lui-même. Dans A Larger Discourse [...], Abacuk Pricket, un des marins qui a survécu, jette le blâme sur l'attitude et le manque de jugement d'Henry Hudson, et non sur l'équipage. Les autres témoignent dans le même sens.

« But finding at length by Shole water that was embayed, he was much distracted therewith, and committed many errours especially, in resolving to winter in that desolate place, in such want of necessary provision. The third of November[put "November" in italics please], he moored his Barke in a small cove, where they had all undoubtedly perished, but that it pleased God to send them severall kinds of Fowle;… »

(Purchas 1617, 925)

La crainte des mutins : 
« A few dayes after, their victuals being spent, the shippe came aground at Digges Island […] The next morning, Greene would needs goe on shore with some of his chiefe companions, and that unarmed, notwithstanding, some advised and intreated him the contrary. The Savages entertayned him with a cunning ambush, and at the first onset shot this mutinous Ringleader into the heart, (where first, those Monsters of treachery and bloudy cruelty, now payed with the like, had beene conceived) and Wilson his brother in evill, had the like bloudy inheritance, dying swearing, and cursing: Perse, Thomas, and Moter, dyed a few dayes after of their wounds. Every where can Divine Justice find Executioners. »

(Purchas 1617, 925)

Qu'est-il advenu d'Hudson et de ses compagnons? Le seul indice que nous ayons à ce sujet vient du récit de Nicolas Vignau, que Champlain avait envoyé vivre avec les Algonquins en 1610. Il raconte qu'il s'est rendu avec des Algonquins jusqu'à la mer du Nord, où il aurait vu l'épave d'un navire anglais. Les Amérindiens auraient tué des hommes qui voulaient prendre leurs vivres de force.

Le voyage d'Hudson ranime l'intérêt pour la recherche d'un passage vers l'Asie par la baie d'Hudson et conduit aux explorations de Thomas Button (1612-1613), de William Gibbons (1615) et de William Baffin (1616), toutes pilotées par Robert Bylot. Après les voyages de Luke Foxe (1631) et de Thomas James (1631-1632), on comprend enfin qu'aucune ouverture ne mène à Cathay par la baie d'Hudson. En 1619-1620, un Danois, Jens Munk, fait au nom du roi Christian IV une autre tentative pour trouver un passage par la baie d'Hudson, mais tout son équipage de 62 hommes, à l'exception de trois d'entre eux, meurt de la dysenterie et du scorbut durant l'hiver. La baie d'Hudson est inhospitalière pour les navigateurs européens jusqu'à ce qu'ils apprennent comment prévenir le scorbut, mais l'attrait du commerce des fourrures proposé par Radisson et Des Groseilliers en 1669 va les ramener sur les mêmes côtes. Ils navigueront et exploreront surtout pour le compte de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

William Baffin et ses aventures dans le nord

William Baffin (1584? - 1622)

Selon Samuel Purchas, auteur du XVIIe siècle qui a fait la chronique des explorations anglaises, William Baffin est « that learned-unlearned Mariner and Mathematician who, wanting art of words, so really employed himself to those industries, whereof here you see so evident fruits ». [Traduction libre : « ce marin et mathématicien qui s'est instruit tout seul et qui, malhabile à s'exprimer avec art, se consacra à la navigation et aux mathématiques avec une assiduité dont vous pouvez ici voir les fruits indéniables ».] Né à Londres ou aux alentours, Baffin s'engage en 1612 au service de la Muscovy Company, qui pratique la chasse à la baleine à l'archipel du Spitzberg, près du Groenland, où il fait plusieurs observations astronomiques importantes. La même année, après le voyage de 1610-1611 d'Henry Hudson, on met sur pied une nouvelle compagnie, The Company of Merchants of London, Discoverers of the North West Passage, pour précisément explorer l'Arctique. Après les voyages de Thomas Button dans la baie d'Hudson et celui de William Gibbons sur les côtes du Labrador, en 1615, cette compagnie envoie le pilote Baffin sur les traces de ces explorateurs pour tenter de trouver le fameux passage.

Durant ce voyage sur le Discovery, commandé par le capitaine Robert Bylot, Baffin déduit la première longitude calculée en pleine mer en observant l'occultation d'une étoile par la Lune. Il se livre à une étude assez poussée de la rive sud de l'île de Baffin dans le détroit d'Hudson et de l'extrémité ouest de l'île de Southampton, tout en accordant aux marées une attention spéciale. La recherche du passage du Nord-Ouest prend fin quand il pénètre dans le bassin Foxe obstrué par un embâcle. Deux siècles plus tard, l'explorateur W. E. Parry donnera à cette terre le nom d'île de Baffin « out of respect to the memory of that able and enterprising navigator ». [Traduction libre : « pour honorer la mémoire de ce navigateur compétent et plein de hardiesse ».] Après cette expédition, Baffin conclut avec justesse qu'il n'existe pas de passage navigable menant au nord-ouest par le détroit d'Hudson. Dans son journal détaillé concernant cette expédition, Baffin a tracé la seule carte qui nous reste de lui.

L'année suivante, toujours avec le capitaine Bylot, Baffin part sur les traces de John Davis. Il se rend à environ 300 milles (environ 480 kilomètres) au-delà du détroit « de Davis », jusqu'au parallèle 77º45', latitude qui n'a été dépassée que 236 ans plus tard. La difficulté de franchir le détroit de Davis vient du fait qu'une barrière de glaces bloque le passage. Lorsqu'on contourne la barrière en longeant la côte ouest du Groenland, on se retrouve, comme Baffin, dans les eaux du Nord et l'on peut naviguer dans la baie qui porte maintenant son nom. Le long du parcours, l'équipage de Baffin aborde des îles que Baffin nomme « îles des Femmes », en souvenir de quelques Inuites « que les marins ont traitées avec beaucoup de bonté et de courtoisie » [traduction libre], comme l'écrit Markham en 1881! Selon cet auteur, Baffin est arrêté par les glaces au 74º15' de latitude. Il explore les entrées des détroits, dont celle du détroit de Lancaster, qu'il ne peut reconnaître comme le passage conduisant vers l'ouest en raison des glaces qui en bloquent l'entrée.

« The Master [Robert Bylot] was confident in this and other places, that the floud came from the West, which Baffin sayth, by the floting of the ice, hee observed on Land, to be contrary: only the Islands cause by their divers points, differing Sects and Eddie. On the two and twentieth of June, He observed the Longitude, having faire sight of the Sunne and Moone, and found himself by Astronomical account, 74 degrees, 5'. West from the Meridian of L O N D O N: which if some studious Mariners would practice in their remote Voyages, we should soone have a farre more perfect Geographie […]»

(Purchas 1617, 927)

BBaffin désirait trouver un passage au nord-ouest, mais il n'y est pas parvenu. Par la suite, ses voyages l'ont mené dans la péninsule arabique où il a tracé des cartes de la Perse (Iran) et de la mer Rouge qui lui ont valu des éloges. Le 23 janvier 1622, il est tué d'un coup de fusil dans le détroit d'Ormuz (entre l'Iran et l'Oman), alors qu'il mesurait la distance de la portée du tir près d'un château où les Anglais assiégeaient les Portugais.

Les explorations de Baffin dans l'Arctique ont été si mal reconnues que, après avoir été inscrites sur les cartes de l'époque, elles en ont disparu jusqu'à ce que sir John Ross les confirme au cours de sa première expédition, deux siècles plus tard. Samuel Purchas, qui a fait la chronique des explorations anglaises, ne croyait pas que Baffin s'était rendu aussi loin dans le Nord. De plus, Baffin était très estimé de ses contemporains comme Foxe et James, qui ont perpétué ses découvertes sur leurs propres cartes, découvertes qui ont d'ailleurs été améliorées plus tard par Ross.

Radisson et Des Groseilliers : Les césar des étendues sauvages

Pierre-Esprit Radisson (1636 - 1710)
Médard Chouart Des Groseilliers (1618 - 1696?)

Frôlant le mythe, entretenu d'ailleurs par Radisson lui-même, Pierre-Esprit Radisson et Médard Chouart Des Groseilliers sont des explorateurs et des voyageurs incomparables du XVIIe siècle. N'ayant ni le pouvoir social ni le pouvoir financier de se faire reconnaître, ils ont tenté d'obtenir l'un et l'autre en changeant de pays à plus d'une reprise. Certains les considéraient comme des héros, d'autres, comme des traîtres. Désobéissants envers les autorités, mais excellents traiteurs et alliés des Amérindiens, ils incarnent l'image parfaite des coureurs des bois.

Radisson arrive en Nouvelle-France avec ses parents en 1651. Le jeune homme, alors âgé d'environ 16 ans, est capturé par des guerriers mohawks lors d'une partie de chasse dans la région de Trois-Rivières. Une Iroquoise, suivant la coutume envers les jeunes gens, le sauve de la torture en le prenant sous son toi. Il parvient à s'évader, passe par la Nouvelle-Angleterre, puis retourne en Europe et rentre ensuite à Trois-Rivières, trois ans plus tard. Il connaît désormais la langue, les coutumes, les mœurs et le territoire des Cinq Nations ainsi que les trajets que ces Amérindiens empruntent pour se rendre en Nouvelle-Angleterre.

Des Groseilliers arrive au Canada vers 1641. Il passe quelque temps dans la Huronie avant 1646, peut-être comme soldat. Peu après 1651, il épouse Marguerite Hayet, la demi-sœur de Radisson. En 1654, il accompagne, avec un autre Français, les Outaouais à l'ouest du lac Huron; ils reviennent en 1656 après avoir découvert d'autres lacs aussi grands que le lac Huron et d'autres peuples venant de l'ouest et du nord. Les accompagne une flotte de 50 canots amérindiens pleins de fourrures, ce qui aiguise l'appétit des marchands.

En 1659, Des Groseilliers et Radisson établissent un poste de traite à Chagouamigon, au sud-ouest du lac Supérieur. De là, les deux Français explorent le cours supérieur du Mississippi. Ils explorent aussi la rivière Pigeon et une autre rivière qui porte aujourd'hui le nom de Gooseberry (groseilliers en anglais). Ils font une partie du grand portage qu'ont emprunté les Assiniboines et les Kilistinons (Cris) qui, venant du nord avec de belles fourrures, leur expliquent comment ils sont venus, les premiers, de la mer de l'Ouest, et les derniers, de la mer du Nord. Des Groseilliers et Radisson ne se sont pas rendus à la baie d'Hudson lors de ce voyage, mais ils ont bien compris qu'ils n'en étaient pas très éloignés. Ces renseignements s'ajoutent à ceux des Amérindiens descendus par le bassin de drainage de la baie James à Trois-Rivières en 1657-1658. Des Groseilliers et Radisson constatent la pertinence d'atteindre la baie d'Hudson; la Nouvelle-France pourrait ainsi éviter la compétition commerciale des Hollandais et les attaques iroquoises au sud.

« Five dayes after we came to a place where there was a company of Christinos that weare in their Cottages. They weare transported for joy to see us come backe. They made much of us and called us men indeed, to performe our promisse to come and see them againe. [...] »

(Scull [1885], 193)

« We putt a great many rind about our fort, and broake all the boats that we could have, for the frost would have broaken them or wild men had stolen them away. That rind was tyed all in length to putt the fire in it, to frighten the more these people, for they could not approach it wthout being discovered. If they venture att ye going out we putt the fire to all the torches, shewing them how we would have defended ourselves. We weare Cesars, being nobody to contradict us. »

(Scull [1885], 198)

Non seulement Radisson et Des Groseilliers ne réussissent pas à convaincre les marchands de la Nouvelle-France d'investir dans une expédition vers la baie d'Hudson, mais le nouveau gouverneur général fait saisir la plupart des belles fourrures qu'ils ont rapportées et il leur impose une amende. Colbert avait interdit la traite à l'ouest de Montréal parce qu'on avait besoin des hommes dans la colonie. Cette mesure a donné naissance à la traite illégale des fourrures. Pourtant, selon certains, les coureurs des bois ont sauvé l'économie de la Nouvelle-France avec ces fourrures.

Par contre, les renseignements que fournissent les explorateurs poussent le gouverneur d'Argenson à envoyer les jésuites Druillettes et Dablon vers la baie d'Hudson par le Saguenay en 1661. Les Amérindiens, toutefois, les arrêtent au-delà de la ligne de partage des eaux en leur présentant la menace que constituent les Iroquois errants et les feux de forêt. Après maintes démarches infructueuses auprès des autorités françaises et des tentatives pour fonder une société de traite, Radisson et Des Groseilliers partent en secret, en 1662, et se rendent en Nouvelle-Angleterre, où ils commencent une carrière à la solde des Anglais.

Comme l'écrit si bien l'historien Marcel Trudel 

 « Ainsi, à cause de l'indifférence des autorités à l'égard d'un immense projet, les deux hommes que l'expérience des Grands Lacs et des nations amérindiennes rendait aptes à ouvrir l'accès d'un riche réservoir pelletier encore inoccupé par l'Européen, vont assurer à l'Angleterre, dans une région qu'elle avait délaissée, un triomphe décisif sur l'économie de la Nouvelle-France. » 

(Trudel 1983, II: 237)

Après un premier voyage de l'Angleterre à la baie d'Hudson en 1668, les deux explorateurs réussissent à convaincre un groupe de marchands anglais qui, le 2 mai 1670, reçoivent la charte de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Mais après avoir éprouvé des déconvenues avec la nouvelle compagnie, Radisson et Des Groseilliers se laissent convaincre par le père Albanel, jésuite, de revenir au Canada en 1674. Les conditions que leur offrent les marchands français ainsi que les droits élevés sur les fourrures, ajoutés aux démêlés politiques entre la France et l'Angleterre au sujet des postes de la baie d'Hudson exaspèrent à nouveau les deux explorateurs. En 1684, au moment où Colbert renverse sa politique et légalise le commerce intérieur, Des Groseilliers entre à Trois-Rivières, tandis que Radisson retourne à la baie d'Hudson, s'empare des fourrures des Français et rentre en Angleterre pour les vendre. Il prend femme et reste dans ce pays sans avoir fait fortune et honni par la Compagnie de la Baie d'Hudson et par la Couronne française, toutes deux méfiantes à son égard. Il décède en 1710.

En 1669, Radisson rédige un long manuscrit décrivant ses expériences et ses explorations pour convaincre les investisseurs anglais. Ce récit prend parfois des allures de légende. En raison de leurs difficultés avec les autorités et leur expérience incomparable, Radisson et Des Groseilliers sont non seulement les intrépides explorateurs du lac Supérieur, mais également les fondateurs de la plus ancienne compagnie commerciale encore existante au Canada, la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Louis Jolliet and Jacques Marquette : La découverte du mississippi

Louis Jolliet (1645 - 1700)
Jacques Marquette (1637 - 1675)

Louis Jolliet a été un explorateur plutôt malchanceux. Ses journaux et ses cartes de voyage ou bien ils ont disparu dans le fleuve, ou bien ils ont brûlé dans des incendies. Malgré cela, ses explorations ont été à ce point importantes qu'il a été reconnu par les explorateurs de son époque. Son nom est indissociable de celui du père Jacques Marquette, son compagnon de voyage sur le Mississippi.

Né à Québec en 1645, Jolliet termine de brillantes études au Séminaire de Québec en 1666; l'intendant Jean Talon assiste à sa défense de thèse en philosophie. L'année suivante, de retour d'un voyage en France, il achète une grande quantité de marchandises de l'important commerçant Charles Aubert de La Chesnaye et se lance dans la traite des fourrures. En juin 1671, il est à Sault Ste. Marie lorsque Daumont de Saint-Lusson prend officiellement possession de l'Ouest au nom de la France. S'y trouvent des officiers militaires, des marchands, des traiteurs, des missionnaires et plusieurs tribus amérindiennes. Les rapports des explorations menées au cours des années précédentes encouragent les Français à continuer de rechercher une voie navigable vers l'Asie. En 1672, à la suite d'une recommandation de Talon, le gouverneur Frontenac désigne Louis Jolliet comme l'homme le plus apte à explorer « la grande rivière qu'ils appellent « Michissipi » qu'on croit se décharger dans la mer de la Californie ». Mais l'État ne subventionne pas l'explorateur. Jolliet forme donc une société commerciale pour couvrir les frais de l'exploration. Le supérieur des jésuites commande à l'un de ses missionnaires, Jacques Marquette, d'accompagner Jolliet.

Fils du seigneur de Tombelles, le jésuite Jacques Marquette, né en 1637 à Laon, en France, arrive au Canada en 1666; deux ans plus tard, on le nomme à la mission de Sault Ste. Marie. Jolliet trouve en ce missionnaire un homme éduqué, parlant cinq langues amérindiennes et connaissant les Amérindiens des Grands Lacs.

En 1673, Jolliet, Marquette et cinq hommes quittent la baie des Puants. Des Amérindiens les guident par la rivière aux Renards (Fox) jusqu'au village des Mascoutens situé à la limite des lieux connus par les Européens. Poussant plus loin, Jolliet et Marquette atteignent le Mississippi par la rivière Meskousing (Wisconsin). La découverte de diverses populations amérindiennes et les nouveaux paysages enchantent les voyageurs jusqu'à la frontière actuelle de l'Arkansas et de la Louisiane. À cet endroit, ils apprennent par les Amérindiens que ce fleuve se jette dans le golfe du Mexique et non dans la mer de l'Ouest, comme ils l'avaient espéré. Comme les Arkansas leur sont hostiles et qu'ils ne veulent pas les guider plus loin, Jolliet, craignant de perdre toute l'information recueillie jusque-là, préfère rebrousser chemin. Ils ont peur aussi d'être capturés par les Espagnols s'ils continuent vers le golfe du Mexique. Sur le chemin du retour, les voyageurs rencontrent un chef des Kaskakias qui a l'amabilité de leur faciliter la route en leur montrant un raccourci par la rivière des Illinois et un portage jusqu'au lac Michigan. Longeant ensuite la rive ouest du lac Michigan, ils rejoignent la mission de la baie des Puants. Jolliet y laisse Marquette, qui est malade. Ce dernier s'éteint en revenant de sa mission de la rive est du lac Michigan en mai 1675.

« Le Pere Jacques Marquette ayant promis aux Ilinois au premier voyage qu'il fit ches eux en 1673, qu'il y retourneroit l'année suivante po leur enseigner sa parole. Les grandes fatigues de son premier voyage luy avoient causé un flux de sang, et l'avoient tellement abbattu, qu'il estoit hors d'esperance d'entreprendre un 2nd voyage. Cependant son mal ayant diminué, et presque entierement cessé sur la fin de l'este de l'année suivante, il obtint permission de ses Superieurs de retourner aux Ilinois po y donner commencement a cette belle Mission. »

[Dablon, [1860], 100]

« Father Jacques Marquette, having promised the Ilinois on his first voyage to them, in 1673, that he would return to them the following year, to teach them the mysteries of our religion, had much difficulty in keeping his word. The great hardships of his first voyage had Brought upon him a bloody flux, and had so weakened him that he was giving up the hope of undertaking a second. However, his sickness decreased; and, as it had almost entirely Abated by the close of the summer in the following year, He obtained the permission of his superiors to return to the Ilinois and there begin that fair mission. »

[Thwaites, [1900], 59, 185]

Jolliet passe l'hiver à Sault Ste. Marie à rédiger son journal de voyage, à tracer des cartes et à les copier. En revenant vers la colonie, son canot chavire en descendant les rapides de Lachine, près de Montréal. Deux Français et un esclave illinois qu'on lui avait donnés se noient. Sa boîte de documents disparaît à tout jamais et lui-même est sauvé de justesse! Comble de malchance, la copie des précieux documents laissée à Sault Ste. Marie brûle dans un incendie. Les seuls documents qui nous sont parvenus de ce voyage sont un récit et une carte que le père Marquette a envoyés à Claude Dablon. Les autorités sont déçues du fait que le Mississippi ne coule pas vers l'Asie. Le ministre de la Marine, Jean-Baptiste Colbert, refuse à Jolliet la permission de s'établir en Illinois, parce que sa politique interdisant la traite à l'ouest de Montréal est encore en vigueur.

Le marchand-explorateur n'abandonne pas l'exploration pour autant. En 1675, il épouse Claire-Françoise Bissot, fille d'un trafiquant de la Côte-Nord, et entreprend de faire la traite des fourrures dans ce coin de pays. Rapidement, Jolliet compte parmi les marchands influents de la Nouvelle-France que le gouverneur et ses pairs consultent lorsqu'ils doivent prendre des décisions importantes. En 1679, on l'envoie à la baie d'Hudson, où il se rend par le Saguenay, route connue depuis 1672 grâce au voyage du jésuite Charles Albanel. Au fort Rupert, il rencontre le premier gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson, Charles Bayly, qui, ayant entendu parler de ses découvertes, l'invite à se mettre au service des Anglais. Jolliet revient de ce voyage convaincu que les Anglais font à la baie d'Hudson le plus beau commerce de castors qui soit, et il invite discrètement le roi à empêcher les Anglais de s'établir plus loin, car cela pourrait s'avérer désastreux pour la Nouvelle-France. De plus, Jolliet perçoit que le succès de la Compagnie de la Baie d'Hudson peut nuire à son commerce à Mistassini. L'année suivante, Jolliet obtient la concession de l'île d'Anticosti; il veut y établir la pêche à la morue et la chasse aux loups-marins et à la baleine. Dès 1680 ou 1681, il passe la belle saison à cet endroit avec sa famille et surveille la pêche. L'hiver, il donne des cours de cartographie au Séminaire de Québec.

En 1694, Jolliet entreprend un voyage d'exploration le long de la Côte-Nord et du Labrador, où il monte jusqu'au parallèle 56º8'. Plusieurs explorateurs, dont Davis, Waymouth, Knight et Bourdon, et de nombreux pêcheurs étaient déjà allés dans cette région, mais aucun n'en avait fait une description précise ou n'en avait dressé la carte. À partir des îles de Mingan, qu'il quitte en juin, Jolliet cartographie la côte pendant tout l'été. En plus d'une description des côtes du Labrador et de leurs habitants, son journal de voyage comporte 16 croquis cartographiques. C'est la plus ancienne description connue du littoral compris entre le cap Charles et Zoar, d'où son importance historique. De plus, c'est, en 1694, le portrait le plus complet et le plus précis jamais fait des Inuits.

Jolliet est l'un des meilleurs pilotes de bateau du pays; en 1695, le gouverneur Frontenac l'envoie piloter la Charente, navire parti tard à l'automne, considérant qu'il est peut-être le seul à pouvoir bien s'acquitter de cette tâche. Il reviendra de ce voyage, mais on n'a plus trace de lui pour ce qui est des trois dernières années de sa vie. Jolliet a connu de son vivant une renommée internationale. Partout en Europe des ouvrages ont célébré sa découverte du Mississippi, mais personne ne sait à quel jour ni à quel endroit il est décédé à l'été 1700.

Cavelier de La Salle recule les limites de la nouvelle-france

René-Robert Cavelier de La Salle (1643 - 1687)

Né à Rouen en 1643, René-Robert Cavelier de La Salle, fils d'un riche mercier grossiste, arrive en Nouvelle-France en 1667, après avoir quitté la Compagnie de Jésus. Il y obtient une concession des sulpiciens sur laquelle il établit le poste de Lachine, qui sera pendant longtemps le point de départ pour les Pays-d'en-Haut. La Salle, venu en Amérique pour faire fortune, s'intéresse surtout aux explorations potentiellement profitables. De caractère vif et ambitieux, mais aussi curieux et déterminé, il se fait haïr de certains, mais il réussit à convaincre les plus hautes autorités de soutenir ses projets.

Il fait sa première expédition en 1669 en compagnie de deux sulpiciens, Dollier de Casson et Bréhant de Galinée, qui espéraient établir une mission sur l'Ohio. La Salle abandonne l'expédition en cours de route et va chasser avec des Amérindiens, puis il rentre à Montréal avec des fourrures.

Après la découverte du Mississippi par Jolliet, l'explorateur n'a plus qu'un but : poursuivre l'exploration de ce fleuve. Il se lie d'amitié avec le gouverneur Frontenac et celui-ci lui concède, vers 1675, une seigneurie au fort Cataracoui, qu'il rebaptise « Frontenac ».

TTrois ans plus tard, en France, il obtient du roi la permission d'explorer la partie ouest de l'Amérique du Nord comprise entre la Nouvelle-France, la Floride et le Mexique. En vue de cette exploration, il fait construire en 1679, en amont des chutes Niagara, le premier navire des Grands Lacs, le Griffon. Il se rend à bord du navire jusqu'à la baie des Puants sur le lac Michigan, puis renvoie à Michillimakinac le bateau rempli de fourrures illégalement acquises. Puis il commence à établir les étapes de sa grande expédition. Il construit le fort Saint-Joseph (1679) sur le Michigan et le fort Crèvecœur (1680) au village Pimitéoui, près de la ville actuelle de Peoria, puis il envoie Accault et Auguel ainsi que le père jésuite Hennepin établir un poste au confluent du Winsconsin et du Mississippi. Mis au courant de la perte du Griffon (probablement en raison d'une tempête), il retourne au fort Frontenac pour apprendre que le fort Niagara a brûlé et que le navire d'approvisionnement venant de Montréal a coulé.

« […] an Account of what was transacted at Fort Crevecoeur before M. la Salle's return to Fort Frotenac; […] one of their Warriors came before their Comrades, and visited us at our fort; we entertain'd him as well as we could, and ask'd him several questions touching the River Meschasipi, from whence he came and where he had been oftentimes, giving him to understand, that some other Savage had given us an Account of it. He took a piece of Charcoal, and drew a map of the Course of that river, which I found afterwards pretty exact… »

(Hennepin, 1699, 106-107)

Néanmoins, toujours déterminé, il quitte le fort Saint-Joseph en janvier 1682, avec son lieutenant, Henri de Tonti, 23 Français et 18 Amérindiens; il atteint le Mississippi et le descend. Trois mois plus tard, le 6 avril, qu'aperçoit-il devant lui?... La mer. Il était près de l'actuel Venice. Le 9 avril 1682, au son d'hymnes triomphants et de salves de mousqueteries, La Salle, vêtu d'un costume écarlate galonné d'or, érige une croix et une colonne portant les armes du roi de France au pied de laquelle il enterre une plaque de cuivre gravée d'inscriptions. D'une voix sonore, il lit le procès-verbal énumérant les territoires qui passent ainsi sous la domination française. La France prend possession de la Louisiane, et la Nouvelle-France s'étend du fleuve Saint-Laurent au golfe du Mexique.

Ce but atteint, l'explorateur commande le retour dès le lendemain. Il reste peu de vivres et les voyageurs doivent s'approvisionner auprès des Amérindiens, pauvres en nourriture à cette période de l'année. Ils mangent de la nourriture comme du crocodile et du maïs. Lorsque La Salle atteint Michillimakinac, il est malade. Il envoie de cet endroit les résultats de son expédition à de la Barre, qui a succédé à Frontenac en tant que gouverneur et qui lui est hostile. Ils sont mal reçus. Ignorant ce fait, La Salle retourne à la rivière des Illinois pour construire le fort Saint-Louis, qu'il achèvera en 1683.

« [...] aprés dix lieuës de chemin, nous commençâmes à nous appercevoir que l'eau étoit salée, la plage nous parut plus étenduë, & toute semée de coquilles [...] Nous allâmes plus avant, & aprés une heure de navigation, nous nous mîmes en un canot sur la mer, nous côtoïâmes le rivage, environ un grand quart de lieuë, pour mieux connoître les bords, & nous revinmes enfin prendre terre à l'embouchure de nôtre fleuve.

"Ce qui arriva le 7 Avril de l'année 1683. D'abord nôtre premier soin fut de rendre graces à Dieu, de nous avoir si heureusement conduits jusqu'au terme de nôtre voïage, aprés plus de huit cent lieuës de navigation & de course avec si peu de monde, si peu de munitions, & au travers de tant de Nations barbares, [...]  »

(Tonti 1697, 190-191)

Alors qu'il se trouve en France pour régler des affaires personnelles, La Salle persuade le roi de l'envoyer à l'embouchure du Mississippi en passant par la mer en vue de fonder un établissement français. À cet effet, Louis XIV lui octroie une commission pour commander dans tout le territoire au sud du fort Saint-Louis, de l'Illinois jusqu'au golfe du Mexique. Il quitte la France en juillet 1684 avec un convoi de quatre navires transportant au moins 320 personnes, parmi lesquelles se trouvent cent soldats, huit officiers, huit marchands, une quarantaine d'engagés et de valets, quelques femmes, quelques enfants et six missionnaires, dont le sulpicien Jean Cavelier, son frère. Henri Joutel, bourgeois rouennais et bras droit de La Salle, fait le voyage avec eux par plaisir et curiosité.

L'histoire d'Hudson se répète. La Salle, autoritaire et n'écoutant personne, entre rapidement en conflit avec le commandant militaire du Joly, Le Gallois de Beaujeu, et presque tout l'équipage. Les passagers doivent subir une chaleur torride et ils manquent d'eau parce que La Salle a refusé d'en prendre à Madère. Le Saint-François, qui transporte des vivres et des fournitures, est capturé par les Espagnols. Après un arrêt à Haïti, La Salle longe la rive sud de Cuba, puis entre dans le golfe du Mexique vers le milieu de décembre. La nuit et le brouillard l'empêchent de reconnaître le delta du Mississippi. Se croyant plus à l'est, il avance trop loin vers l'ouest. Il prend une des rivières de la baie de Matagorda (Texas) pour une branche du Mississippi et y fait entrer les navires Belle et Aimable. Le mandat du commandant de Beaujeu étant terminé, le Joly retourne en Europe.

La Salle n'est malheureusement pas sur le Mississippi. Alors qu'il est à sa recherche, l'Aimable s'échoue, livrant à la mer sa cargaison qui attire les pilleurs amérindiens. Les Français en profitent pour voler leurs canots. Une bataille en résulte provoquant deux morts et deux blessés. Persévérant, La Salle poursuit sa route avec le Belle, qui s'échoue à son tour. Il explore alors de petites rivières dans l'espoir de trouver le Mississippi malgré l'opposition grandissante de son équipage. Le 19 mars 1687, après une succession de mésaventures, La Salle est assassiné par des membres de son expédition.

Guidés par des Amérindiens, son frère Jean, Joutel et quelques autres atteignent finalement le Mississippi et poursuivent leur route vers le nord jusqu'au Canada. Jean Cavelier exige de taire le décès de son frère et fait croire aux autorités que l'expédition a atteint l'embouchure du Mississippi. En 1713, Joutel publie son Journal historique dans le but de témoigner du contraire et déclare que cet honneur revenait plutôt au Canadien Pierre Lemoyne d'Iberville.

De caractère peu agréable, La Salle a été mal apprécié à son époque dans le palmarès des explorateurs. Mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir reculé les limites de la Nouvelle-France jusqu'au golfe du Mexique et d'avoir été le premier à établir une chaîne de postes reliés au Saint-Laurent dont la plupart allaient servir de façon continue au commerce des fourrures jusques après la Conquête de 1760.

Tentatives de colonisation du nouveau territoire

Plus d'un siècle s'est écoulé entre le moment où les Européens ont commencé à pêcher dans les eaux d'une grande richesse et leur première tentative d'établissement au Canada, et plusieurs raisons permettent d'expliquer ce délai. Les pêcheries étaient exploitées par des hommes qui traversaient l'Atlantique pour la saison, c'est-à-dire qui atteignaient la côte de l'Amérique du Nord au printemps et regagnaient l'Europe à l'automne. Comme le fait remarquer Gillian Cell, spécialiste en histore, l'établissement s'avérait non pertinent dans le domaine des pêcheries, pas plus qu'il ne l'était dans le commerce des fourrures dans le golfe du Saint-Laurent, domaine qui attirait les investisseurs depuis la fin du XVIe siècle. Les Européens ne pratiquaient pas le trappage eux-mêmes, mais ils acquéraient des fourrures auprès des indigènes du Canada en échange de marchandises européennes. Pour ceux qui avaient investi dans les pêcheries ou le commerce des fourrures, il valait mieux se limiter à une activité saisonnière sans courir les risques et les coûts énormes qu'auraient entraînés le transport de colons d'Europe et leur maintien sur place pendant toute l'année. Par conséquent, aucune tentative de peuplement permanent n'a été entreprise au nord des Carolines avant le XVIIe siècle.

Il s'est toutefois produit un changement vers 1600. De 1603 à 1613, les Européens ont fait de nombreuses tentatives pour implanter des postes avancés en Amérique du Nord : les Français dans la région de la baie de Fundy en 1603-1604, les Anglais en Virginie en 1607, les Français à nouveau à Québec en 1608 et les Anglais à plusieurs reprises à Terre-Neuve à partir de 1610. À quoi devait-on cet intérêt apparemment soudain pour des établissements permanents? La réponse n'est pas simple. Le début du XVIIe siècle marque la fin d'une période de guerre qui avait préoccupé plusieurs pays européens. L'arrivée de la paix a suscité un intérêt renouvelé pour les investissements outre-mer et l'idée que la création de colonies pouvait être profitable. La première colonie de Terre-Neuve, par exemple, a été établie en 1610 par la London & Bristol Company (souvent appelée Newfoundland Company). Les investisseurs de cette compagnie s'attendaient à ce que la colonie devienne rentable par l'exploitation des ressources minières, forestières et agricoles ainsi que des pêcheries de Terre-Neuve.

Les attentes de ce genre étaient entretenues par les prévisions optimistes de ceux qui encourageaient la colonisation des pays d'outre-mer. Ils prétendaient que le climat de l'île était aussi tiède que celui de Londres ou de Paris, que le sol convenait aux plantes cultivées en Europe et qu'on y trouvait des richesses minérales en abondance. Malheureusement, la fausseté de ces affirmations n'est apparue qu'après que l'expérience des premiers colons a eu prouvé que les promoteurs avaient tort. Le climat était en réalité très dur, le sol, peu profond et acide, et l'exploitation des richesses minérales devait attendre l'avènement des technologies minières, plusieurs siècles plus tard.

Cela ne signifie pas que le peuplement de Terre-Neuve n'aurait pas eu lieu. Des restes archéologiques découverts à Ferryland et à Cupid's Cove permettent de penser que l'établissement a persisté. Cependant, seule la pêche engendrait des profits propres à satisfaire les investisseurs européens, comme c'était le cas de la traite des fourrures en Nouvelle-France. Le peuplement des nouveaux pays n'était réellement essentiel ni aux pêcheries, ni à la traite des fourrures, et il ne progressa donc que très lentement pendant tout le XVIIe siècle.

Le scorbut : Une menace pour les voyageurs

Les marins ont toujours été exposés à des risques et à des hasards; les récifs non répertoriés, l'incendie à bord du navire et les caprices du vent pouvaient avoir des conséquences désastreuses. Au XVe siècle, les voyages maritimes au long cours ont fait apparaître de nouvelles calamités. Tant que la navigation se limitait à des déplacements sur de courtes distances, la qualité des provisions de bord avait peu d'importance; mais dès que les marins ont entrepris des voyages de plusieurs mois, ils ont connu des problèmes causés par la mauvaise qualité de conservation des aliments et par un régime alimentaire trop pauvre en vitamines essentielles. Des milliers de marins sont morts avant qu'on règle ces problèmes.

À bord, le menu était monotone : biscuits de mer, viande salée, pois séchés, poisson séché, beurre, fromage et eau douce ou bière, ce qui suffisait généralement à assurer les besoins énergétiques des hommes. Les problèmes ne venaient pas de la quantité de nourriture, mais de sa qualité. Pour assurer la conservation des provisions de bord du navire, celles-ci étaient salées, marinées, séchées ou fumées, mais même ces méthodes ne pouvaient les empêcher de se gâter après un certain temps. De plus, les marins étaient soumis à des conditions d'hygiène et de salubrité déficientes, à la promiscuité et à la vermine, de sorte qu'ils étaient souvent victimes de maladies comme la « caquesangue » ou dysenterie, le typhus (propagé par les poux) et la typhoïde. Personne ne connaissait l'existence des micro-organismes qui causaient ces maladies, mais les marins n'avaient aucun mal à faire le lien avec la viande en putréfaction, l'eau pleine d'algues qui puait et les biscuits infestés de charançons. À toutes les époques, les marins se sont souvent plaints de la qualité de la nourriture.

Une maladie qui tuait les marins par vingtaines était causée non pas par ce qui se trouvait dans la nourriture, mais par ce qu'elle ne contenait pas. Le scorbut, maladie provoquée par un manque de vitamine C, était une importante cause de mortalité chez les marins lors des voyages océaniques. Cette maladie a emporté les deux tiers des hommes de Vasco de Gama pendant son voyage vers les Indes en 1497-1498. Deux cent cinquante ans plus tard, le commodore Anson a perdu plus de la moitié de ses quelque deux mille hommes au cours d'un voyage de quatre ans. Les marins savaient que le scorbut était lié à leur alimentation, mais ils ne comprenaient pas comment. S'agissait-il d'un manque de viande fraîche? de légumes frais? Pourquoi certains aliments pouvaient-ils l'enrayer et d'autres pas?

Dès 1535, Jacques Cartier a appris des indigènes du Canada qu'une boisson confectionnée à partir de l'écorce et du feuillage d'arbres à feuilles persistantes permettait de guérir le scorbut. En 1601, on avait découvert que le citron était également très efficace contre cette maladie. Mais ce n'est qu'à la fin des années 1740, lorsque James Lind a effectué des tests poussés, que le monde scientifique a commencé à reconnaître la valeur des agrumes. Même après cela, des décennies se sont écoulées avant qu'on puisse convaincre les marins de modifier leur régime alimentaire (James Cook lui-même pensait que la choucroute avait de meilleurs effets que le citron sur la santé de ses hommes), et le scorbut a continué encore de faire des ravages pendant une bonne partie du XVIIIe siècle.

Moyens de transport : Canot

Il aurait été impossible de parcourir l'intérieur du Canada sans le canot, un type d'embarcation parfaitement adapté aux rivières et aux lacs d'Amérique du Nord. Les peuples indigènes du Canada l'employaient depuis toujours et les nouveaux venus européens n'ont pas tardé à l'apprécier. Champlain a raconté que les indigènes, dans leurs canots, se déplaçaient rapidement et allaient où bon leur semblait sur les petits et les grands cours d'eau, et qu'il était possible de visiter tout le pays en les imitant.

Dans les régions forestières de l'est et du nord du Canada, on fabriquait de petits canots légers et solides en écorce de bouleau. Une personne seule pouvait transporter une embarcation de ce type pour contourner les rapides et les chutes qu'on trouvait en grande quantité sur les rivières de l'intérieur.

Pour construire un canot, on arrachait de l'écorce de bouleau en longues bandes qui étaient ensuite cousues à l'aide de racines d'arbres et fixées sur une charpente en cèdre. Les coutures étaient ensuite colmatées avec de la résine d'épinette ou de pin. Cependant, ces embarcations étaient fragiles; il suffisait d'un choc peu violent sur un rocher pointu pour en percer le flanc ou le fond, mais il était facile de le réparer. Les rameurs emportaient toujours un paquet d'écorce fraîche et de la résine pour colmater les trous.

Les canots pouvaient avoir plusieurs formes et tailles. Pour se déplacer en forêt, les indigènes fabriquaient de petits canots qu'une personne seule pouvait porter sur les épaules. Les commerçants de fourrures et les explorateurs avaient besoin de canots plus spacieux pour transporter une bonne quantité de fourrures et d'autres objets. Les plus grands étaient appelés canots du maître. Ces géants pouvaient atteindre une longueur de douze mètres et contenir 2200 kilogrammes de charge; ils devaient être manœuvrés par une équipe de six à douze voyageurs. On s'en servait pour parcourir les trajets qui menaient de Montréal à l'extrémité du lac Supérieur. Dans les régions forestières productrices de fourrures qui s'étendaient au-delà des Grands Lacs, la taille du canot du maître ne permettait pas de passer les portages; les commerçants de fourrures se servaient alors du canot du nord, plus petit. Ce dernier ne mesurait que sept mètres de longueur et ne permettait de transporter que la moitié de la charge et de l'équipage du canot du maître.

Au cours d'un voyage, il était fréquent qu'une équipe de canotiers se lève bien avant l'aube et avironne quatre heures avant de s'arrêter pour déjeuner. En moyenne, la journée de travail durait de seize à dix-huit heures. On pouvait faire avancer un canot d'écorce à près de dix kilomètres à l'heure. C'était un dur travail, mais moins épuisant que les portages où les voyageurs devaient décharger toute la cargaison, soigneusement emballée par paquets de 40 kilogrammes, et la porter sur leur dos, ainsi que le canot. Certains de ces portages s'étendaient sur quinze kilomètres, traversaient des marécages et montaient des pentes abruptes, et chaque voyageur devait effectuer plusieurs allers et retours.

Mais les indigènes du Canada ne construisaient pas tous leurs canots en écorce. Sur la côte du Pacifique, ils les taillaient dans des troncs de cèdre. Les Ktunaxa (Tu NA ha) ou Kutenai, peuple de l'intérieur de la Colombie-Britannique, confectionnaient des canots à l'avant arrondi pour la cueillette du riz sauvage; les Inuits, quant à eux, construisaient leurs canots avec des peaux d'animaux. Cependant, le canot d'écorce était le mode de transport le plus employé par les explorateurs et les commerçants de fourrures européens.

Cartes

IEn 1603, Samuel de Champlain est arrivé à l'embouchure de la rivière Saguenay avec le commerçant de fourrures Aymar de Chaste. Ses ordres étaient : « …see the country and what the colonizers might accomplish there » et « …give the King a faithful report thereon » [Traduction libre : « ...voir le pays et ce que les colonisateurs pourraient y accomplir » et « en faire au roi (Henri IV) un rapport fidèle »] (Biggar 1929, 315). La France avait décidé d'établir une colonie au Canada. Le premier été, Champlain a établi les modalités de l'exploration du Canada ainsi :

  • l'établissement d'une base permanente;
  • la création de relations amicales avec les Autochtones;
  • la collecte de cartes et d'informations géographiques verbales auprès des Autochtones;
  • l'embauche d'Autochtones comme guides;
  • l'apprentissage auprès des Autochtones de la façon de pagayer en canot et de vivre des ressources naturelles.

Entre 1603 et 1616, Champlain a exploré et cartographié l'est du Canada, de la vallée du Saint-Laurent jusqu'à la baie Georgienne et le lac Ontario, et le long de la côte de l'Atlantique jusqu'à Cape Cod. En 1635, à la fin de sa vie, il avait produit cinq cartes à petite échelle et vingt-trois plans détaillés de ports et de peuplements comme ceux de Tadoussac. Parmi les cartes à petite échelle, celle de 1612 donne les premières représentations du lac Ontario et des chutes Niagara, toutes deux fondées sur des cartographies autochtones.

Pendant que Champlain s'afférait sur la côte de l'Atlantique, les Anglais reprenaient les efforts pour trouver un passage au nord-ouest. L'intérêt s'est porté sur les « chutes furieuses » (courants) émanant d'un détroit qu'avait d'abord remarqué John Davis et figurant sur la carte de Wright (1599). En 1610, Henry Hudson a réussi à pénétrer dans ce détroit obstrué par les glaces jusque dans une baie énorme; le détroit et la baie ont reçu plus tard son nom. Les cartes ramenées par les survivants de cette expédition ont été gravées et publiées en 1612 par Gerritsz. Les successeurs d'Hudson, Button (1612-1613) et Bylot et Baffin (1615), ont contribué à la carte de Briggs (1625), qui procure le premier contour moderne de la baie d'Hudson. En dernier lieu, Luke Foxe (1631) et Thomas James (1631-1632) ont abandonné pour un moment l'idée de trouver un passage pratique au nord-ouest. Leurs cartes montraient aussi les découvertes de Baffin (1616) au nord. La Compagnie de la Baie d'Hudson a amélioré finalement les premières versions des cartes avec la carte de la baie qu'a établie Thornton en 1685.

Les jésuites ont été les principaux explorateurs et cartographes après la mort de Champlain dans les années 1670. Dans le but de promouvoir des missions religieuses, des explorateurs européens autres que les jésuites -- et ceux qui travaillaient avec eux -- avaient été exclus de la région intérieure à l'ouest de Montréal en 1632. Cette mesure visait à laisser les jésuites accomplir leurs tâches sans ingérence des laïcs et à garder les Français à proximité du fleuve Saint-Laurent où ils pourraient faire de l'agriculture et protéger la colonie. L'interdiction a été modifiée graduellement, mais elle n'a pas complètement disparu avant 1681. À la fin des années 1640, les jésuites avaient cartographié l'arrière-pays huron et fourni l'information qui a été intégrée dans les cartes de Sanson, de Bressani et de Du Creux. La magnifique carte de Bressani comporte les seules illustrations fidèles du XVIIe siècle sur la vie des Hurons et des Iroquois et la plus ancienne illustration du martyre des pères Brébeuf et Lalemant (1649). Des cartographies ultérieures des jésuites ont procuré la première carte du lac Supérieur (1672) par les pères Allouez et Dablon, la première carte du Mississippi (1673) par le père Marquette et de bonnes cartes de l'arrière-pays iroquois (1688) par le père Raffeix.

En 1681, le gouvernement français a ouvert officiellement la région de l'intérieur du Canada aux commerçants de fourrures au moyen d'un système de licence. L'information ramenée par des hommes tels que Jolliet, Peré, La Salle et d'autres a été compilée sous forme de cartes par le premier cartographe officiel du Canada, Jean-Baptiste-Louis Franquelin, et expédiée au ministère de la Marine en France, où des cartographes professionnels de la cour avaient accès. Les cartes des géographes royaux Coronelli (1688-1689) et Delisle (1700 et 1703) récapitulent le mieux la cartographie du Canada du XVIIe siècle.

Au XVIIe siècle, la prise de levés était principalement confinée à la vallée du Saint-Laurent. Des cartes cadastrales indiquant des limites de propriété sont apparues à la suite du premier arpentage des seigneuries d'origine en 1641 par Bourdon. Le fleuve Saint-Laurent a été porté sur carte pour les besoins du transport fluvial par Louis Jolliet et Franquelin en 1685, mais de façon beaucoup plus experte par Jean Deshayes en 1685-1686. Cette carte a été imprimée en 1702 par de Fer et est devenue la carte de référence sur le fleuve jusqu'aux levés britanniques

Cartes importantes de la période

[Allouez, Claude et Claude Dablon]

Lac Supérieur... , [1672].

Bourdon, Jean

« Carte depuis Kebec jusques au Cap Tourmente », 1641.

[Bressani, Gioseppe]

Novae Franciae Accurata Delineatio, 1657.

[Briggs, Henry]

The North Part of America ..., [1625].

Champlain, Samuel de

« Descrpsion des costs... », 1607.

Port de Tadoucac, 1608.

Carte geographique de la Nouvelle France... , 1612.

Carte geographique de la Nouelle Franse... , [1612] et 1613.

[Le Canada], 1616.

Carte de la nouvelle France, augmentée ..., 1632.

Coronelli, Vincenzo

Partie occidentale du Canada..., 1688.

Partie occidentale du Canada..., 1689.

Delisle, Guillaume

L'Amérique setentrionale..., 1700.

Care du Canada..., 1703.

Deshayes, Jean et Nicolas de Fer

Carte marine de l'embouchure de la rivière..., 1702.

[Du Creux, François]

Tabula Novae Franciae, 1616.

Chorographia Regionis Huronum..., 1660.

Foxe, Luke

[The Canadian Arctic], 1635.

[Gerritsz, Hessel]

Tabula Navtica... , [1612]

James, Thomas

The Platt of Sailing For The Discoverye... . 1633.

[Marquette, Jacques]

[« Carte de Marquette »], [1673].

[Raffeix, Pierre]

« Le Lac Ontario...», 1688.

Sanson, Nicolas

Amerique Septentrionale... . 1650.

 Le Canada, ou Nouvelle France... . 1656.

Thornton, John

A Chart of ye Northpart of America... . [1685].

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