La cartographie du Nord-Ouest

L'année 1763 a marqué la fin de près de deux siècles de conflits européens pour la possession du nord de l'Amérique du Nord. La France a dû céder ses actifs au Canada. Dans les dernières années du XVIIIe siècle, un tiraillement renouvelé a marqué la traite des fourrures, commerce toujours très lucratif, mais cette fois-ci des entreprises et des partenariats rivaux en étaient la cause.

La concurrence dans le commerce de la fourrure a déclenché une remarquable série de voyages d'exploration et de cartographie  --  par des Canadiens, des Autochtones, des Anglais et des Américains. Motivés par le commerce de la fourrure, ces explorateurs ont repoussé les limites nord-ouest des territoires revendiqués par l'Angleterre au Canada et se sont un jour rendus à l'océan Pacifique par voie de terre. Il a fallu 300 ans aux explorateurs pour traverser le pays.

La cartographie et la collecte de renseignements à cette époque ont jeté les fondements de l'immigration de masse vers l'Ouest qui allait avoir lieu au siècle suivant. À l'époque de l'immigration de masse, l'industrie de la fourrure était presque inexistante

Samuel Hearne et Matonabbee à l'océan arctique

Samuel Hearne (1745 - 1792)
Matonabbee, un chef Chipewyan

Né à Londres en 1745 et orphelin de père dès l'âge de trois ans, Samuel Hearne entre dans la Marine royale à l'âge de onze ans comme ordonnance d'un capitaine. Ayant quitté la marine, il s'engage auprès de la Compagnie de la Baie d'Hudson en 1766 comme second sur le Churchill, puis sur le Charlotte. Cette compagnie n'avait commandé aucune autre exploration depuis la disparition de James Knight en 1719.

En 1762, Moses Norton, agent principal du fort Prince-de-Galles (Churchill), avait demandé à deux Amérindiens d'aller à la recherche de mines. À leur retour, en 1767, ils rapportent un morceau de cuivre venant, disent-ils, d'une rivière coulant entre trois mines de cuivre dans une région très riche en fourrures. Norton se rend alors en Angleterre pour persuader la Compagnie de la Baie d'Hudson d'envoyer un Européen pour reconnaître l'emplacement des gisements et voir si cette rivière est navigable.

On charge Samuel Hearne de cette expédition. Il part en novembre 1769, mais revient quelques jours plus tard, après avoir été abandonné par son guide amérindien. En février suivant, Hearne repart à nouveau avec deux Cris de la baie d'Hudson. Cette fois, le guide Conneequese s'égare et ils doivent faire un trajet ardu dans la toundra de la rivière Dubawnt (Territoires du Nord-Ouest). S'étant fait dérober leurs effets et, comble de malheur, l'octant de Hearne s'étant brisé, ils reviennent à la baie d'Hudson à la fin de novembre 1770.

Hearne repart douze jours plus tard! Cette fois, il est accompagné de Matonabbee, chef chipewyan jouissant d'un grand prestige dans sa tribu et auprès des Cris de l'Athabasca. Matonabbee est déjà allé à la rivière Coppermine et il a mis sur pied un réseau de communication entre les postes de traite côtiers et l'intérieur. En outre, les deux hommes sont des amis. Hearne part donc avec la bande de Matonabbee et les six femmes de ce dernier. Durant ce voyage, Hearne découvre que pour survivre il lui faut adopter le mode de vie des Amérindiens et leur nourriture, ce qui ne s'avère pas toujours facile. Après quelques erreurs, Hearne comprend toutefois qu'il doit se fier à l'expérience de son ami.

« On the first of November we again proceeded on our journey toward the Factory; and on the sixth, came up with Matonabbee and his gang: after which we proceeded on together several days; when I found my new acquaintance, on all occasions, the most sociable, kind, and sensible Indian I had ever met with. He was a man well known and, as an Indian, of universal knowledge, and generally respected. »

(Hearne 1795, 56)

En juillet, il arrive enfin à la rivière Coppermine, peu profonde et entrecoupée de chutes. Près de l'une d'elles, qu'il nommera « Bloody Falls », il assiste à un horrible massacre des Inuits par les hommes de Matonabbee qui va le hanter toute sa vie. C'est par une journée de pluie et de brouillard qu'Hearne atteint l'océan Arctique le 17 juillet 1771 et prend possession des lieux pour la Compagnie de la Baie d'Hudson. Matonabbee le conduit ensuite à quelque 45 kilomètres au sud pour se rendre au gisement de cuivre dont il avait tant entendu parler. Il n'y trouve qu'un petit morceau de cuivre de deux kilos! Déçu, il rebrousse chemin avec ses Amérindiens, qui l'amènent hiverner au Grand lac des Esclaves. Il est le premier Européen à atteindre l'Arctique par les terres intérieures et à voir cet immense lac. Il revient au fort Prince-de-Galles le 30 juin 1772.

« [...] when all the men are heavy laden, they can neither hunt nor travel to any considerable distance; and in case they meet with success in hunting, who is to carry the produce of their labour? Women, added he, were made for labour; one of them can carry, or haul, as much as two men can do. They also pitch our tents, make and mend our clothing, keep us warm at night; and in fact, there is no such thing as travelling any considerable distance, or for any length of time, in this country, without their assistance. Women, said he again, though they do every thing, are maintained at a trifling expence; for as they always stand cook, the very licking of their fingers in scarce times, is sufficient for their subsistence. » [Matonabbe]

[...] This, however odd it may appear, is but too true a description of the situation of women in this country... » [Hearne]

(Hearne 1795, 55)

Hearne a trouvé qu'aucun fleuve de cette région ne coule vers l'ouest, et surtout qu'il n'existe aucun passage vers l'Asie par la baie d'Hudson. Il a aussi constaté que le petit gisement de cuivre est inexploitable et que la rivière Coppermine n'est pas navigable. C'est sur la base de ces renseignements que l'Amirauté britannique conseille au capitaine James Cook de n'entreprendre aucune recherche sérieuse d'un passage du côté du Pacifique au-dessous du 65° de latitude Nord.

En 1774, Hearne fait construire le premier poste de traite de la Compagnie de la Baie d'Hudson à l'intérieur du continent; le fort Cumberland érigé sur le lac du même nom vise à concurrencer les nombreux postes de traite montréalais dans ce secteur. L'année suivante, Hearne est nommé agent principal au fort Prince-de-Galles. Il est fait prisonnier en août 1782, lorsque les forces armées françaises de Lapérouse s'emparent du fort, laissé sans défense. Au mois de septembre 1783, il construit une maison près des ruines du fort Prince-de-Galles, qu'il nomme « Fort Churchill », et il y demeure jusqu'à sa démission, le 16 août 1787.

Hearne occupe sa retraite à écrire le récit de ses explorations. Avant même sa publication, son manuscrit, ses cartes et ses dessins intéressent l'Amirauté et les savants de l'époque. Même Lapérouse insiste pour que son manuscrit soit publié. Mais c'est seulement trois ans après sa mort, survenue en 1792, que paraît A Journey from Prince of Wales's Fort, in Hudson's Bay, to the Northern Ocean. Peu avant son décès, Hearne ajoute deux chapitres sur les Chipewyans et sur la faune des régions nordiques. Outre les descriptions de lieux géographiques, d'événements et de personnalités, son récit contient une multitude de renseignements sur le traitement fait aux femmes, les méthodes de chasse et les objets fabriqués par les Inuits. Comme plusieurs personnes de la fin du XVIIIe siècle, Hearne s'est interrogé sur l'incidence de la traite des fourrures sur les communautés amérindiennes. Son endurance physique, son sens de l'observation, sa curiosité intellectuelle ainsi que son sens critique font de Samuel Hearne un des explorateurs les plus intéressants de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Son style d'écriture fait vivre ses aventures, même encore aujourd'hui.

Peter Pond: Le marchand-explorateur du nord-ouest

Peter Pond (c. 1739 - 1807)

Né à Milford, au Connecticut, vers 1739, Peter Pond, après une brève carrière militaire, va rejoindre son père à Détroit, en 1765, pour y pratiquer la traite des fourrures. Il fait rapidement assez d'argent pour entrer en partenariat avec des marchands indépendants qui voudraient faire partie de la future Compagnie du Nord-Ouest (notamment Simon McTavish, Alexander Henry et les frères Frobisher) et organiser une expédition à l'ouest des Grands Lacs. En cherchant à étendre leur territoire d'exploitation, Pond découvre l'Athabasca, ce riche réservoir de pelleterie entre le lac de l'Île-à-la-Crosse et la rivière de la Paix. Les cartes qu'il dessine par la suite, fondées sur ses explorations et sur les informations que lui fournissent les Amérindiens, lui permettront d'atteindre une renommée internationale à la fin du XVIIIe siècle.

De 1773 à 1775, Pond récolte des fourrures dans le Minnesota et le Wisconsin actuels. Son journal révèle qu'il n'a pas terminé ses études, mais qu'il possède un sens aigu de l'observation des Sioux, des Saulteux (Ojibway) et des Mandan. En 1775, deux événements l'amènent à s'intéresser au Nord-Ouest : les guerres amérindiennes dans la région du Mississippi et les nombreuses fourrures de la Saskatchewan que rapportent les trafiquants à Montréal et à la baie d'Hudson et dont il entend parler. Pond se joint alors à Alexander Henry et hiverne au lac Dauphin, connu depuis La Vérendrye, alors que Thomas Frobisher et Charles Paterson (autre marchand indépendant) remontent la Saskatchewan.

En 1777, la traite profitable qu'a effectuée Thomas Frobisher au lac de l'Île-à-la-Crosse, situé en bordure du réseau de drainage de l'Athabasca, incite d'autres trafiquants à aller dans cette direction. Mais à une telle distance, la main-d'œuvre et le transport du matériel coûtent très cher. C'est pourquoi Benjamin et Joseph Frobisher, ainsi que McTavish and Company se regroupent et demandent à Pond de diriger une expédition dans l'Athabasca, région peu connue des trafiquants, si ce n'est par les récits des Amérindiens.

En 1778-1779, Pond se rend à l'Île-à-la-Crosse, puis traverse quelques petits lacs et atteint le portage La Loche (Methye), que lui ont indiqué les Amérindiens. Long d'environ 19 kilomètres, ce portage est si abrupt qu'il lui faut huit jours pour le franchir avec les canots, le ravitaillement et les marchandises. Il permet de passer du lac La Loche, dans le bassin hydrographique de la baie d'Hudson, à la rivière Pelican (Clearwater), dans celui de l'Athabasca. Cette découverte pourrait ouvrir la région de l'Athabasca au commerce des fourrures. Pond hiverne sur la rivière Athabasca à quelque 25 kilomètres du lac Athabasca. Il intercepte un groupe important de Cris et de Chipewyans qui se rendent comme chaque année au fort Prince-de-Galles. Contents de n'avoir pas à se rendre jusqu'à la baie d'Hudson, ceux-ci acceptent de payer un peu plus pour les marchandises de traite. En échange, Pond obtient plus de pelleteries que peuvent en transporter ses canots; il doit en cacher et revenir les chercher plus tard.

Après ce succès, il s'associe à la firme McBeath, Côté et Graves et, en 1781-1782, il hiverne au lac La Ronge avec Jean-Étienne Waddens, représentant d'une autre firme. Mais une querelle éclate entre les deux hommes et Pond finit par tuer Waddens d'un coup de fusil. Il échappe toutefois à la justice, son geste ayant été posé dans une région hors de la juridiction des tribunaux..

En 1783, Pond se rend en Athabasca où il explore « probablement » les cours d'eau situés autour du lac Athabasca. Des Amérindiens lui indiquent l'emplacement approximatif du Grand lac des Esclaves et celui du Grand lac de l'Ours, et peut-être aussi ceux de la rivière de la Paix et du fleuve Mackenzie. À Montréal, au cours de l'hiver 1784-1785, il transpose ces informations sur une carte. Y figurent les rivières et les lacs situés à l'ouest des Grands Lacs et de la baie d'Hudson jusqu'aux montagnes Rocheuses et, vers le nord, jusqu'à l'Arctique. La carte comprend aussi le tracé d'une grande rivière (le fleuve Mackenzie) qui prend son origine au lac Athabasca, traverse le Grand lac des Esclaves et poursuit sa route en direction de l'océan Arctique. En 1785, une copie de cette carte est soumise au Congrès des États-Unis et une autre, au lieutenant-gouverneur de Québec, Henry Hamilton. Un mémoire, vraisemblablement écrit par un des frères Frobisher mais signé par Pond, accompagne la carte. Pond demande à Hamilton d'appuyer son projet d'exploration des confins du nord-ouest de l'Amérique du Nord. Transmise à Londres, la requête est refusée.

« L'Amerique Septentrionale/Découvertes De Pond/1785
Remarques sur la Carte présentée au Congrés le 1er mars 1785 par Pierre Pond, natif de Mildfort dans l'État de Connecticut
Cet homme extraordinaire a résidé 17 ans dans les contrés dont il parle, et d'après ses propres découvertes et les rapporte des Indiens, il assure être certain d'avoir découvert au Passage a la mer du NordOuest, il est reparti pour Constater quelques observations importantes. »

(de Crèvecoeur, 1785)
 

Devenu partenaire dans la Compagnie du Nord-Ouest, fondée en 1784, Pond se rend, en 1786-1787, jusque dans la région de la rivière de la Paix. Au cours de l'hiver, il se querelle encore une fois avec un autre compétiteur, John Ross, qui meurt après avoir été atteint d'une balle au cours d'une rixe. Un témoin révélera plus tard que Ross avait été tué par un Canadien du nom de Pesche sur l'ordre de Pond. Quoi qu'il en soit, au printemps de 1788, le marchand-explorateur quitte le Nord-Ouest pour ne plus y retourner. Ce second meurtre l'oblige à abandonner la traite des fourrures.

Pond continue à dessiner des cartes du Nord-Ouest. Une version destinée à l'impératrice de Russie démontre qu'il est au courant des découvertes du capitaine Cook. Ce dernier avait pris un inlet de l'Alaska qui porte aujourd'hui son nom pour une rivière coulant de l'est. Pond transpose cette information sur une carte en 1787, laissant fortement supposer que la rivière venait du Grand lac des Esclaves. L'empressement de Pond à faire des changements en se fiant sur la découverte non confirmée de James Cook a nui sérieusement à sa crédibilité, mais il n'a pas été le seul à commettre ce genre d'erreur.

En 1790, il vend ses parts à William McGillivray et retourne à Milford, au Connecticut, où il meurt en 1807. Cet homme violent et ambitieux a néanmoins contribué à faire connaître le Canada d'aujourd'hui en traçant les traits généraux du bassin du fleuve que Mackenzie, grandement influencé par son prédécesseur, a exploré en 1789.

Lettre de Dorchester au sujet de Pond :

«  Quebec 23rd November 1790. [...]
I transmit a Sketch of the North Western parts of this Continent, communicated by Peter Pond, an Indian Trader from this province, shewing his discoveries, the track pursued, and the stations occupied by him and his party, during an excursion of several years, [...] Mr. Pond proposing some advantage to himself from publishing it hereafter with a detailed account, had requested care may be taken to prevent its getting into other hands, than those of the King's Ministers.
I am told he has quitted this province somewhat dissatisfied with the Trading Company, whom he served, and with a view of seeking employment in the United States, of which he is a native. »

(Wagner 1955, 37)

Alexander Mackenzie atteint le pacifique

Alexander Mackenzie (1764 - 1820)

Alexander Mackenzie, premier explorateur à traverser le continent nord-américain, est né en Écosse, en 1764. À dix ans, il émigre à New York. Il vient étudier à Montréal en 1778. L'année suivante, âgé de quinze ans seulement, il devient commis de la firme de commerçants de fourrures Finlay and Gregory (qui deviendra la Gregory, MacLeod and Company en 1783). Cinq ans plus tard, on lui offre une part dans l'entreprise à la condition qu'il aille à Grand-Portage.

La Révolution américaine prend fin au moment même où Mackenzie entreprend sa carrière. La création de la frontière canado-américaine détourne les marchands de Montréal du bassin de la traite des fourrures situé au sud des Grands Lacs, qui se retrouve désormais en territoire américain. Ils jettent leur dévolu sur le Nord-Ouest, dans le territoire canadien actuel. Mackenzie se trouve donc au bon endroit au bon moment. Les marchands de Montréal sont prêts à investir pour trouver une route commerciale vers cette mer qu'on sait être à l'ouest à cause de James Cook. Mackenzie poursuit un rêve : être le premier à trouver cette route.

De 1785 à 1787, Mackenzie fait la traite des fourrures au lac de l'Île-à-la-Crosse pour la compagnie Gregory, MacLeod and Company. L'assassinat de John Ross à l'hiver 1786-1787 pousse les concurrents à s'unir pour diminuer la violence. La Gregory, MacLeod and Company fusionne alors avec la Compagnie du Nord-Ouest, dont Mackenzie devient partenaire. En vue d'obtenir le monopole de la traite des fourrures, la Compagnie du Nord-Ouest fait valoir à Londres sa connaissance du territoire et ses explorations. Elle demande à Mackenzie de passer l'hiver suivant avec Peter Pond dans l'Athabasca pour lui succéder dans la région.

Mackenzie doit vérifier si le fleuve (qui portera son nom) partant du Grand lac des Esclaves se rend effectivement jusqu'à l'inlet Cook, en Alaska, comme le croit Pond. Le 3 juin 1789, il quitte l'Athabasca avec quatre voyageurs canadiens, un jeune Allemand, le chef chipewyan English Chief, des Amérindiennes et des serviteurs. La descente du fleuve sur une distance de 6987,5 kilomètres s'effectue en 14 jours. Sur près de 1950 kilomètres, le Mackenzie coule plutôt vers l'ouest, mais à Camsell Bend il coule carrément vers le nord. Après quelques hésitations, Mackenzie se rend jusqu'à l'océan Arctique et séjourne quatre jours dans l'île Whale (Garry) où il observe les baleines blanches de même que le flux et le reflux des marées. La remontée du fleuve est beaucoup plus difficile; elle dure presque deux mois. La découverte d'un des plus grands fleuves au monde n'enthousiasme cependant pas ses partenaires de la Compagnie du Nord-Ouest. Ce cours d'eau ne mène pas au Pacifique et ne leur est d'aucune utilité immédiate. Mackenzie lui-même est déçu. Néanmoins, il caresse une autre idée : aller vers l'ouest par la rivière de la Paix.

Mais d'abord, en plus des renseignements obtenus des Amérindiens, il lui faut recueillir d'autres données sur les explorations antérieures et obtenir de meilleurs instruments pour définir ses positions terrestres. La rencontre de Phillip Turnor, de la Compagnie de la Baie d'Hudson, à Cumberland House, l'incite encore davantage à se rendre à Londres au cours de l'hiver 1791-1792 pour obtenir la formation et les instruments nécessaires. Il en rapporte un compas, un sextant, un chronomètre et un télescope. À partir des relevés effectués par Cook sur la côte du Pacifique et par Turnor à Chipewyan, Mackenzie constate que Pond a sous-estimé la distance séparant le fort Chipewyan et l'océan Pacifique. Il doit préparer son expédition en conséquence.

Arrivé de Londres, il passe par Montréal, puis se rend au confluent des rivières de la Paix et Smoky pour y passer l'hiver. Presque la moitié de la planète en bateau, en canot et à pied! Le 9 mai 1793, il part avec neuf personnes : Alexander MacKay, commandant en second, deux Amérindiens et six voyageurs.

Peu après leur départ, épouvantés par les portages du canyon de la rivière de la Paix, certains voyageurs le supplient de rebrousser chemin, mais l'explorateur les persuade de continuer. À la fourche des rivières Parsnip et Finlay, un vieil Amérindien conseille à Mackenzie de faire le portage en haut de la Parsnip pour atteindre une rivière qui coule vers l'ouest. Après avoir franchi plusieurs ruisseaux et marécages, il descend la rivière McGregor, puis le fleuve Fraser. Lors d'un campement, des Amérindiens lui déconseillent fortement de poursuivre sur ce fleuve, presque infranchissable par endroits, et dont l'embouchure est très éloignée. Ils lui conseillent une autre route pour atteindre l'océan. Mackenzie remonte alors le Fraser jusqu'à la rivière West Road, traverse la vallée du même nom, franchit le col Mackenzie à 6000 pieds d'altitude et pénètre dans la gorge profonde de la Bella Coola. Il y rencontre l'aimable nation des Bella Coola et nomme son établissement « Friendly Village ». Deux jours plus tard, en descendant la rivière tumultueuse, il voit sur une hauteur six curieuses petites cabanes construites sur pilotis. « From these houses I could perceive the termination of the river, and its discharge into a narrow arm of the sea. » [Traduction libre : « De ces cabanes, je pus apercevoir l'embouchure de la rivière et {me rendre compte qu'elle} se déchargeait dans un étroit bras de mer. »] Il venait de traverser le continent.

« At about eight we got out of the river, which discharges itself by various channels into an arm of the sea. The tide was out, and had left a large space covered with sea-weed. The surrounding hills were involved in fog. The wind was at West, which was a-head of us, and very strong; the bay appearing to be from one to three miles in breadth. As we advanced along the land we saw a great number of sea-otters. We fired several shots at them, but without any success from the rapidity with which they plunge under the water. »

(Mackenzie 1801, 340-341)

Sur la mer, au chenal Dean, des Bella Bella peu sympathiques aux explorateurs lui apprennent qu'il a raté George Vancouver par un peu plus de six semaines! Le lendemain matin, Mackenzie mélange du vermillon et de la graisse fondue et trace sur la face sud-est d'un rocher l'inscription suivante : « Alexander Mackenzie, from Canada, by land, the twenty-second of July, one thousand seven hundred and ninety-three. » [Traduction libre : « Alexander Mackenzie, du Canada, par voie de terre, le vingt-deux juillet mil sept cent quatre-vingt-treize. »

Deux jours plus tard, Mackenzie et ses hommes rebroussent chemin et, parcourant en moyenne 53 kilomètres par jour, ils atteignent le fort Chipewyan en un mois, tous sains et saufs! Mais ce trajet est trop long, trop coûteux et trop difficile pour le commerce montréalais. Mackenzie propose donc que la Compagnie de la Baie d'Hudson, la Compagnie du Nord-Ouest et la East India Company concluent une entente, ce qui irrite sérieusement ses partenaires. Il fonde alors, en 1798, sa propre compagnie, la XY Company, qui s'amalgame avec la Compagnie du Nord-Ouest en 1804. L'amalgamation de la Compagnie du Nord-Ouest et de la Compagnie de la Baie d'Hudson viendra, mais seulement en mars 1821.

Publiés en 1801, ses récits de voyage ont contribué d'une façon notoire à faire connaître le continent. Le 10 février 1802, il devient sir Alexander Mackenzie. Par la suite, Mackenzie se retire graduellement du commerce des fourrures et retourne finalement en Écosse. Il s'y marie et devient père de trois enfants. Il décède en janvier 1820.

Simon Fraser et le fleuve redoutable

Simon Fraser (1776 - 1862)

Né au Vermont en 1776 de parents écossais, catholiques et loyalistes, Simon Fraser émigre au Canada en 1784 avec sa mère, veuve. Apparenté à Simon McTavish, principal directeur de la Compagnie du Nord-Ouest, Fraser entre comme apprenti à cette compagnie à l'âge de 16 ans. Commis dans l'Athabasca en 1799, il devient un des associés de la Compagnie du Nord-Ouest en 1801. Après la fusion, en 1804, de la XY et de la Compagnie du Nord-Ouest, la compagnie fusionnée entreprend l'exploitation du territoire exploré par Alexander Mackenzie tout en poursuivant l'exploration vers le Pacifique. Elle confie cette mission à Simon Fraser. Il doit réexaminer le trajet suivi par Mackenzie, poursuivre la descente du fleuve délaissée par ce dernier et vérifier les dires des Amérindiens concernant les dangers de ce fleuve. Ardemment, l'audacieux Fraser va descendre le redoutable fleuve qui porte son nom jusqu'à son embouchure.

Mais auparavant, en 1805, il établit deux postes de traite qui serviront de points de relais pour diminuer les coûts d'exploration. Le premier est construit à l'extrémité du canyon de la rivière de la Paix, le Rocky Mountain Portage House (ne pas confondre avec le Rocky Mountain House établi plus au sud en 1799), le second, le fort McLeod, au lac Trout, dans le territoire des Sékanais. Ce dernier poste est le premier établissement permanent de Blancs au-delà des Rocheuses situé à l'intérieur des limites actuelles du Canada. Durant l'hiver, le commis de ce poste, James McDougall, apprend l'existence d'un lac beaucoup plus grand à l'ouest. Il s'y rend et découvre le lac des Porteurs (lac Stuart), situé dans le territoire habité par les Amérindiens du même nom (Porteurs).

En 1806, la débâcle tardive retarde le départ de Fraser de Rocky Mountain Portage House jusqu'au 20 mai. Ayant comme guide de voyage le journal de Mackenzie, il remonte la rivière de la Paix avec un équipage médiocre, formé de dix hommes sans expérience, dont certains sont victimes d'accident ou de maladie au cours du voyage. Parvenu au lac Stuart deux mois plus tard, il y construit un poste. Puis, sur les informations des Amérindiens, il explore la rivière Stuart qui se jette dans la Nechako, laquelle aboutit au fleuve Fraser. La remontée du saumon étant tardive cette année-là, les Amérindiens de cette région souffrent de famine et ne peuvent fournir des vivres à Fraser ni à ses hommes. Manquant d'articles de traite et de provisions, Fraser abandonne son projet d'effectuer le relevé d'au moins une partie du fleuve avant la venue de l'hiver. Il y revient à l'automne 1807, y fait construire le fort George (Prince George) près de l'embouchure de la Nechako et nomme cette région « Nouvelle-Calédonie ».

Le 28 mai 1808, il quitte le fort George avec 23 hommes : John Stuart, Jules-Maurice Quesnel, 19 autres employés de la compagnie et deux guides amérindiens, dans quatre canots. Dès les premiers jours, les Amérindiens l'avertissent qu'en aval le fleuve n'est qu'une succession de chutes et de cascades, ce qui se révèle exact. Les portages sont d'une difficulté extrême si bien que les équipages prennent le risque de descendre les rapides en canot. De toute façon, à plusieurs endroits, il était impossible de quitter le fleuve encastré entre de hauts escarpements. Fraser se rend compte que les Amérindiens avaient raison d'affirmer que c'était une folie de descendre le fleuve. À quelque distance en amont de Lillooet, les membres de l'expédition laissent les canots et les effets qu'ils ne peuvent porter et poursuivent l'exploration à pied. La voie terrestre se révèle presque aussi pénible que la voie fluviale. « We had to pass where no human being should venture », écrit Fraser. [Traduction Libre : « Nous avons été obligés de passer là où aucun être humain ne devrait s'aventurer. »] Lorsque le fleuve redevient navigable, Fraser emprunte ou parfois réquisitionne des canots des Amérindiens. Heureusement, les deux Amérindiens qui l'accompagnent prennent souvent les devants pour prévenir les tribus amérindiennes de leurs intentions pacifiques.

Fraser atteint finalement l'embouchure du fleuve, mais quelle déception! Il ne peut voir la pleine mer. Il visite le village des Musqueams et se rend dans le golfe de Georgia jusqu'à la pointe Grey, mais l'île de Vancouver lui cache la pleine mer. Fraser ne peut s'aventurer aussi loin qu'il le désire à cause de l'hostilité des Cowichans. Ceux-ci se lancent à la poursuite de ses canots et harcèlent ses hommes jusque dans les environs de l'actuel Hope. De nombreux canots remplis d'Amérindiens tentent à maintes reprises de renverser l'embarcation de Fraser, mais ils sont repoussés chaque fois, sans pertes de part et d'autre. Quand finalement les Amérindiens abandonnent, les hommes sont épuisés et découragés. Néanmoins, le 6 août, ils atteignent le fort George sains et saufs. La descente du fleuve avait pris 36 jours et le voyage de retour, 37.

« Yet we reached our destination about 8 in the morning. [...] Here I must again acknowledge my great disappointment in not seeing the main ocean  --  having gone so near it as to be almost within view. Besides we wished very much to settle the situation by an observation for the longitude. The latitude is 49º nearly; while that of the entrance of the Columbia is 46º 20' [...] This River, therefore, is not the Columbia  --  if I had been convinced of this truth where I left my canoes, I would certainly have returned from thence. »

(Fraser [1967], 39)

Comme Mackenzie, Fraser éprouvait le sentiment d'avoir échoué. Le trajet n'était d'aucune utilité commerciale immédiate pour la Compagnie du Nord-Ouest. Cependant, il a permis de confirmer un point : on croyait alors que ce fleuve était le Columbia. Fraser a prouvé que ce ne l'était pas. Il écrit : « if I had been convinced of this truth where I left my canoes, I would certainly have returned from thence. » [Traduction libre : « Si j'avais été persuadé de ce fait à l'endroit où j'ai laissé les canots, j'aurais certainement rebroussé chemin dès ce moment-là. »]

Fraser quitte la Nouvelle-Calédonie en 1809 et n'y revient plus. Il continue à travailler dans le commerce des fourrures et participe au conflit opposant la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d'Hudson, à la rivière Rouge et à fort William, où il a été fait prisonnier par Lord Selkirk. En 1818, comme ses associés, il est acquitté des accusations de trahison, de complot et de complicité de meurtre portées contre lui. Fraser abandonne la traite des fourrures en 1817 et s'établit à St. Andrews, en Ontario, où il se marie et a huit enfants. Il décède à cet endroit en 1862.

Fraser doit sa célébrité à ses expéditions des années 1805-1808. Doué d'une endurance physique et d'un courage peu communs, il restait calme et résolu devant les dangers et les difficultés. Comme exploit, peu de voyages d'exploration ont surpassé la descente du fleuve turbulent qui porte son nom. Mais cette expédition n'a guère soulevé l'intérêt populaire avant les célébrations du centenaire de 1908.

David Thompson: La passion de l'arpentage

David Thompson (1770 - 1857)

D'origine modeste, David Thompson naît à Westminster, en Angleterre, en 1770. Il fréquente une école pour enfants pauvres où il réussit si bien en mathématiques et en technique de navigation qu'à quatorze ans la Compagnie de la Baie d'Hudson l'engage comme apprenti. Envoyé à la baie d'Hudson comme commis aux écritures, il a la chance de passer sa première année avec l'explorateur Samuel Hearne, au fort Churchill, qui lui fait transcrire des parties du manuscrit de ses voyages. Immobilisé par une mauvaise fracture au fort Cumberland durant l'hiver 1789-1790, il y rencontre Philip Turnor, qui enseigne au jeune homme ainsi qu'à Peter Fidler l'arpentage et l'astronomie. Thompson reçoit de son professeur un sextant, un télescope et des almanachs nautiques.

À la fin de l'été 1790, il offre ses services au secrétaire de la compagnie pour effectuer des observations le long de la côte de la baie d'Hudson. Un premier projet pour la continuation des travaux de Turnor en Athabasca en 1792 avorte en raison de frictions avec les Amérindiens et des contestations de la part des engagés de la compagnie. Au printemps 1795, il apprend qu'on l'a nommé arpenteur depuis mai 1794 avec un salaire appréciable, mais on l'affecte malgré tout à des tâches autres que l'arpentage. Frustré de ne pouvoir exercer son métier, Thompson quitte la Compagnie de la Baie d'Hudson pour la Compagnie du Nord-Ouest le 23 mai 1797. Une nouvelle vie commence pour lui.

Il entreprend l'arpentage de la frontière au sud-ouest des Grands Lacs. Il n'existait aucune carte aussi précise que l'exigeait le traité de Jay de 1794 pour tout ce secteur découvert par les La Vérendrye un demi-siècle plus tôt. Ce traité obligeait les marchands à respecter la frontière définie par le traité de Versailles à la fin de la Révolution américaine. Mais pour appliquer les clauses touchant la frontière, il fallait d'abord savoir où elle se situait. Un an plus tard, Thompson fournit les observations les plus précises qu'on possède alors sur la région entre la rivière Rouge, le Missouri et le Mississippi.

En 1798, il arpente le territoire du fleuve Churchill jusqu'à la source de la rivière Saskatchewan-Nord pour se rendre ensuite à la rivière Athabasca avant de revenir en empruntant le portage Methye. En y repassant, le 10 juin 1799, il épouse Charlotte Small, fille métisse de l'associé de la Compagnie du Nord-Ouest, Patrick Small. Cette jeune fille de treize ans l'accompagnera dans presque tous ses voyages et leur bonheur et la stabilité de leur mariage, peu communs à l'époque, ont fait bien des envieux.

En 1801, il tente de trouver une route avantageuse vers le Pacifique en passant par la rivière Ram, mais le niveau élevé des eaux l'oblige à retourner à Rocky Mountain House. Le désir d'explorer un nouveau trajet vers la mer le reprend de plus belle après l'expédition américaine de Lewis et de Clarke en 1806, qui atteint l'embouchure du fleuve Columbia en passant sur le territoire au sud de l'actuelle frontière canado-américaine. La Compagnie du Nord-Ouest doit savoir si ce fleuve peut servir de voie d'accès à ses territoires de traite. Il devient indispensable pour la compagnie d'imposer sa présence dans la région et peut-être de modifier son système de troc pour inclure le Columbia.

Thompson est mandaté à cet effet. Il part par la Saskatchewan-Nord avec neuf hommes, ainsi que son épouse et ses trois enfants. Après avoir passé l'hiver à Rocky Mountain House, le groupe franchit l'arête des montagnes le 25 juin 1807 et descend la rivière Blaeberry jusqu'à un cours d'eau nommé Kootana (lac Kootenay). Thompson ignore alors qu'il vient d'atteindre le cours supérieur du fleuve Columbia. Durant trois ans, les hommes pratiquent la traite des fourrures à cet endroit et Thompson arpente le territoire des Kootenays et des Têtes-Plates. La présence des commerçants blancs dans ces lieux réduit le trafic d'intermédiaires que pratiquaient auparavant les Peigans, ce qui crée des tensions qui affectent l'expédition de Thompson en 1810.

La Pacific Fur Company va s'établir à l'embouchure du Columbia sur le Pacifique. La Compagnie du Nord-Ouest craint que cette compagnie américaine draine les fourrures de son réservoir de fourrures des Rocheuses. Elle demande donc à Thompson d'explorer les possibilités de route pour s'y rendre par l'intérieur des terres, à partir de son camp de base dans les Rocheuses. Les Peigans bloquent le gros convoi de marchandises qu'on donne à Thompson, obligeant celui-ci à effectuer un détour. La difficulté de la piste décourage les engagés, qui abandonnent l'arpenteur. Avec les trois hommes qui lui restent, Thompson atteint le fleuve Columbia à l'embouchure de la rivière Canoe, le descend jusqu'à Saleesh House. De là, en canot et à cheval, ils gagnent Spokane House, puis reprennent le fleuve aux chutes Kettle. Le 15 juillet 1811, drapeau au vent, ils accostent au fort Astoria Remarque 1. La Pacific Fur Company a devancé Thompson, mais il vient de découvrir une route commerciale entre Montréal et le Pacifique. Malheureusement, cette route se retrouve en territoire américain à la suite de la signature du traité de l'Oregon en 1847.

Thompson rentre à Montréal avec sa famille. En 1814, il termine une immense carte représentant le Nord-Ouest, du lac Supérieur au Pacifique. Thompson poursuit sa carrière d'arpenteur dans le Bas-Canada et le Haut-Canada et, en particulier, avec la Commission de la frontière internationale, qui délimite la frontière canado-américaine. En 1815, il achète une ferme à Williamston, en Ontario.

Le Britannique John Bigsby a rencontré Thompson dans une chic soirée donnée par William McGillivray à Montréal, en 1819. Il a été très impressionné par cet homme d'environ cinquante ans, d'apparence particulière.

« He was plainly dressed, quiet, and observant, His figure was short and compact, and his black hair was worn long all round, and cut square, as if by one stroke of the shears, just above the eyebrows. His complexion was of the gardener's ruddy brown, while the expression of his deeply-furrowed features was friendly and intelligent, but his cut-short nose gave him an odd look. His speech betrayed the Welshman, although he left his native hills when very young. [...] He was astronomer, first, to the Hudson's Bay Company, and then to the Boundary Commission. »

Sur ce dernier point, Bigsby a oublié de mentionner la Compagnie du Nord-Ouest. Il continue en parlant de Thompson :

« No living person possesses a tithe of his information respecting the Hudson's Bay countries, which from 1793 to 1820 he was constantly traversing. Never mind his Bunyan-like face and cropped hair; he had a very powerful mind, and a singular faculty of picture-making. He can create a wilderness and people it with warring savages, or climb the Rocky Mountains with you in a snow-storm, so clearly and palpably, that only shut your eyes and you hear the crack of the rifle, or feel the snow-flakes melt on your cheeks as he talks. »

(Bigsby 1850, 112-114)

Devenu âgé, Thompson se retire chez sa fille à Longueuil, où il meurt en 1857, oublié et dans l'extrême pauvreté. Dans les années 1880, l'historien Joseph B. Tyrrell entreprend une campagne pour faire reconnaître Thompson. Ainsi retrouva-t-il sa véritable stature de grand explorateur et de géographe du Canada.

Le mardi 23 mai 1797 :

«  This day left the service of the Hudson's Bay Co., and [entered] that of the Company of Merchants from Canada. May God Almighty prosper me.  »

(Tyrrell 1888, 7)

Voyage au lac Athabasca :

«  There is always a Canoe with three steady men and a native woman waiting the arrival of the annual Ship from England to carry the Letters and Instructions of the Company to the interior country trading houses; but very few men came out with her for the trade, and those few were only five feet five inches and under; a Mr James Spence was in charge of the Canoe, and his Indian wife looking steadily at the Men, and then at her husband; at length said, James have you not always told me, that the people in your country are as numerous as the leaves on the trees, how can you speak such a falsehood, do not we all see plainly that the very last of them is come, if there were any more would these dwarfs have come here. This appeared a home truth, and James Spence had to be silent.  »

(Glover 1962, 108-109)

Remarque 1

Footnote 1

Fort Astoria : Ce poste, fondé par la Pacific Fur Company, a été acheté par la Compagnie du Nord-Ouest en 1814.

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La Compagnie du Nord-Ouest

Lorsque le commerce des fourrures a commencé à gagner du terrain dans le Nord-Ouest canadien, les commerçants indépendants comme Peter Pond et les frères Frobisher ont éprouvé des difficultés croissantes à financer et à approvisionner leurs entreprises. Il est donc devenu évident qu'une entreprise conjointe rendrait le commerce plus rentable en réduisant les dépenses engendrées par la concurrence. Les négociations qu'ils ont entreprises ont mené à la création de la Compagnie du Nord-Ouest, un partenariat changeant regroupant des marchands de Montréal et des commerçants de l'intérieur du pays. La compagnie, formée en 1779, a subi plusieurs remaniements avant de dominer les réseaux commerciaux passant par Montréal.

La Compagnie du Nord-Ouest était dirigée par des hommes recrutés en Écosse ou en Angleterre qui étaient souvent parents. Ils travaillaient d'abord comme apprentis commis au pays des fourrures et apprenaient le métier tout en gravissant les échelons, puis ils devenaient des partenaires à part entière dans la compagnie. On les appelait les « Nord-Ouest ». Certains d'entre eux supervisaient les échanges dans l'Ouest, d'autres étaient chargés de la partie du réseau qui passait par Montréal, de l'exportation des fourrures ou de l'importation des marchandises d'échange et des approvisionnements. Les échelons inférieurs de la compagnie étaient occupés par des voyageurs canadiens-français, qui représentaient la force de travail du commerce des fourrures. Ce sont eux qui formaient l'équipage des canots, transportaient la cargaison le long des portages et construisaient les postes de traite. Les voyageurs avaient l'habitude des déplacements en pleine nature, ils connaissaient bien les peuples indigènes du Canada et possédaient une grande résistance, ce qui les rendait indispensables pour les « Nord-Ouest ».

La quête des fourrures a amené les « Nord-Ouest » dans la région du lac Athabasca, où leur arrivée a été suivie d'une série d'explorations menées par Alexander Mackenzie, Simon Fraser et David Thompson, qui ont permis à la Compagnie du Nord-Ouest d'étendre ses activités au-delà des montagnes Rocheuses et jusqu'à la côte du Pacifique. À une certaine époque, on aurait pu croire que la Compagnie du Nord-Ouest allait l'emporter sur sa grande rivale, la Compagnie de la Baie d'Hudson, et dominer seule le commerce des fourrures.

Les distances représentaient l'un des plus grands obstacles auxquels se heurtait la Compagnie du Nord-Ouest. Il était impossible d'aller de Montréal au pays des fourrures et d'en revenir en une seule saison. Pour résoudre ce problème, la compagnie a donc mis sur pied un système de transport en deux étapes. Dans les régions de l'intérieur, chaque printemps, les partenaires hivernants ramassaient les fourrures qu'ils avaient achetées et, aussitôt après la fonte des glaces, ils partaient vers l'est dans leurs canots en descendant les rivières et en traversant les lacs. À partir de Montréal, les canots d'approvisionnement se dirigeaient vers l'ouest en remontant le fleuve Saint-Laurent et en traversant les Grands Lacs. Les deux groupes se rejoignaient à Fort William, grand poste de traite en bois situé à l'extrémité ouest du lac Supérieur et qui se trouve aujourd'hui dans la ville de Thunder Bay. Chaque été, pendant plusieurs jours, le fort abritait une foule bruyante de commerçants et de trappeurs venus échanger des fourrures et des marchandises et parler des nouvelles de l'année. Après avoir terminé les échanges commerciaux, on organisait un banquet et une fête dansante pour marquer la fin de la saison, puis chacun repartait dans la direction d'où il était venu.

Pendant un demi-siècle, la Compagnie du Nord-Ouest a disputé à la Compagnie de la Baie d'Hudson la suprématie du commerce des fourrures. La rivalité était très forte et suscitait parfois de la violence. Elle a mené à une crise en 1816 à la colonie de la rivière Rouge, dans le sud du Manitoba, où 22 personnes ont été tuées dans une bataille provoquée par des rancœurs liées au commerce des fourrures. En dernier lieu, le gouvernement britannique est intervenu pour rétablir la paix dans le Nord-Ouest. Les deux compagnies ont fini par céder à la pression et par fusionner en 1821. La Compagnie de la Baie d'Hudson a été remaniée et a absorbé sa rivale, la Compagnie du Nord-Ouest, qui a été reléguée à l'histoire.

Cartes

En 1754, la concurrence française a poussé la Compagnie de la Baie d'Hudson (CBH) à envoyer un de ses employés, Anthony Henday, à l'intérieur des terres pour persuader les Autochtones résidents à faire du commerce avec eux à la baie plutôt qu'aux comptoirs de traite français. Au cours des vingt années suivantes, la CBH a fait faire 23 voyages d'hivernage du genre dans les régions du lac Winnipeg, de la rivière Saskatchewan et du haut de la rivière Churchill. Peu de journaux détaillés ou de cartes en sont ressortis, puisque ce n'était pas le but de ces voyages. En 1770-1774, Andrew Graham, un intendant de York Factory et de Fort Severn, s'est servi des expériences de deux de ces « hommes du Nord », Matthew Cocking et William Tomison, pour produire la première carte anglaise de la région intérieure de l'Ouest.

Le développement de l'exploration du Nord-Ouest s'est déroulé lentement. La CBH, en se fondant sur des cartes autochtones recueillies dans les années 1760, en est venue à croire qu'il existait une rivière au nord (la Coppermine) qui reliait la baie de Baffin ou la baie d'Hudson à un grand lac intérieur (le Grand lac des Esclaves) et une deuxième rivière qui y prenait sa source et qui débouchait dans l'océan Pacifique. En 1770, la CBH a envoyé Samuel Hearne, guidé par Matonabbee faire un voyage épique à la rivière Coppermine pour chercher une telle voie et faire rapport sur la présence de cuivre. Il a déterminé que la rivière Coppermine se déversait dans l'océan Arctique, qu'il y avait peu de cuivre dans la région et qu'il n'existait pas de voie navigable en direction est-ouest au nord de la rivière Churchill.

Au retour d'Hearne, la concurrence des commerçants de fourrures de Montréal, les « revendeurs », avait augmenté au point que la CBH lui a ordonné de construire son premier comptoir intérieur, Cumberland House, dans la région de la Saskatchewan, en 1774. Cette décision a amorcé une nouvelle phase du commerce des fourrures, de l'exploration et de la cartographie. On a envoyé des arpenteurs à l'intérieur des terres sur des rivières majeures pour évaluer l'adéquation des réseaux des rivières en vue du trafic des bateaux en bois et pour estimer l'étendue de la pénétration des « revendeurs ». En 1778, la CHB a embauché Philip Turnor comme premier arpenteur compétent à l'intérieur des terres. Cela s'est révélé un choix heureux. Non seulement la qualité des cartes de la CBH s'est améliorée, mais Turnor a formé certains des meilleurs arpenteurs de la compagnie, notamment Peter Fidler et David Thompson.

Les commerçants de fourrures de Montréal et de la Compagnie du Nord-Ouest s'occupaient peu souvent de cartographie jusqu'à ce que David Thompson se joigne à eux en 1797. Vers 1775, Alexander Henry a produit une carte à partir de récits autochtones faisant état du lac Athabasca à l'extrémité au nord-ouest. Trois années plus tard, des guides autochtones ont montré à Peter Pond, un collègue d'Henry, le portage de Methy qui ouvrait une voie à travers la ligne de partage des eaux de la rivière Churchill vers l'arrière-pays de l'Athabasca, riche en fourrures. Bien que Pond ait cru à l'origine que le système Athabasca débouchait dans l'océan Arctique, lorsqu'il a parlé à Alexander Mackenzie, il croyait qu'il se vidait dans l'océan Pacifique, et lorsque Mackenzie a atteint l'embouchure de la rivière qui a reçu son nom en 1789, il était très déçu. Après avoir pris des leçons d'arpentage, Mackenzie a fait son second voyage, atteignant cette fois le Pacifique le 22 juillet 1793. Le continent venait enfin d'être traversé.

L'explorateur et cartographe qui a produit le meilleur travail du siècle a été David Thompson. Entre le moment de son arrivée au Canada (1784) et l'arrêt de ses activités d'arpentage dans l'Ouest (1812), il a sillonné le pays et produit des cartes détaillées depuis l'extrémité est du lac Supérieur jusqu'à l'océan Pacifique et entre les latitudes 40º et 60ºN. Bien qu'aucune des cartes de Thompson n'aient été publiées, elles ont servi de référence pour celles d'autres cartographes.

Cartes importantes de la période

[Graham, Andrew]

"Plan Of Hudson's-Bay, & Rivers... ." [1774].

Hearne, Samuel

A Map exhibiting Mr. Hearnes Tracks in his two journies...1770, 1771 and 1772... . 1795.

Henry, Alexander

"A Map Of The North West parts of America... ." [1775-76].

Mackenzie, Alexander

A Map of America Between Latitude 40 and 70 Degrees North... .

[Norton, Moses]

"A Draught Brought by Two Northern Indian Leaders Calld Meatonabee & Idotlyazee... ." [1765-69].

Pond, Peter

"Copy of a Map presented to Congress... ." 1785.

Thompson, David

"Map of the North-West Territory of the Province of Canada... ." 1813-14.

Turnor, Philip

"A Chart of Rivers and Lakes... ." 1778-79.​

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