Les cartographes : Essai en quatre parties

La cartographie du XVIe siècle

Les cartes (des terres émergées) et les cartes marines (du littoral) sont des représentations à échelle réduite de la surface de la Terre. Pour cette raison, elles constituent les meilleurs documents pour prouver une découverte et elles procurent à d'autres les moyens de refaire l'exploration.

Les cartes sont constituées de trois éléments mesurables : l'emplacement, la direction et la distance. Certaines cartes comportent également des symboles et des élévations. Les symboles donnent plus de détails sur les emplacements tandis que l'élévation précise la distance altitudinale. La précision de ces éléments et leur position exacte les uns par rapport aux autres sur les cartes distinguent les cartes exactes des mauvaises. L'exactitude est fonction de :

  • la précision des instruments disponibles pour faire les observations,
  • la connaissance de l'observateur de la forme et de la taille de la Terre ainsi que de ses rapports avec divers corps célestes,
  • le nombre d'observations précises à la base de la carte,
  • les progrès dans la nature des mathématiques utilisées pour faire les observations et les transposer sur les cartes,
  • les compétences et la formation de l'observateur.

Au XVIe siècle, on consignait la position généralement en termes de latitude et de longitude. Il était facile de calculer la latitude (l'angle entre un lieu, le centre de la Terre et l'équateur) grâce à la relation invariable qui existe entre l'axe terrestre, le Soleil et les étoiles. Cela se faisait soit en mesurant la hauteur du Soleil au-dessus de l'horizon à midi et en corrigeant cette observation en fonction du jour de l'année (déclinaison solaire), soit en mesurant la hauteur de l'étoile polaire (Polaris) et en compensant légèrement en fonction de la différence qui existe entre la position de Polaris et le pôle terrestre, puisque les deux ne coïncident pas exactement. On pouvait se servir de deux instruments pour ce faire : l'astrolabe, principalement utilisé pour la prise de mesures sur la terre ferme, et l'arbalète (aussi appelée bâton astronomique), pour les observations en mer.

Les mesures de la latitude au XVIe siècle, comme celles qu'effectuait Jacques Cartier, avaient une exactitude variant d'un quart à un demi-degré (un degré de latitude égalant environ 111 kilomètres). Il était impossible de calculer exactement la longitude, c'est-à-dire l'angle entre un lieu, l'axe terrestre et un méridien origine (de nos jours, le méridien origine est la longitude de Greenwich en Angleterre), jusqu'à l'invention du chronomètre de bord (grosse montre de poche réglée au temps moyen de Greenwich) par John Harrison en 1773. Depuis les Grecs anciens, les géographes savaient que la meilleure façon de déterminer la longitude était de calculer la différence en temps solaire entre deux lieux. Étant donné que la Terre a une circonférence de 360° et qu'elle effectue une rotation sur son axe en vingt-quatre heures, une heure de temps équivaut à quinze degrés de longitude. Par conséquent, un degré équivaut à quatre minutes de temps et à environ 111 kilomètres à l'équateur. Étant donné que les montres n'étaient pas très répandues jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, il fallait obtenir la longitude en estimant les distances est-ouest entre le lieu de départ et la destination. Sur la terre ferme, on estimait les distances en temps de déplacement -- par exemple, la distance qu'un homme moyen pouvait franchir à pied en une heure (une lieue ou environ cinq kilomètres). Les Français l'appelaient « lieue d'une heure de chemin ». Dans le même ordre d'idées, sur la mer, on convertissait la vitesse estimée d'un navire en distance. Cela s'appelait « la navigation à l'estime ». Un navigateur consignait très soigneusement des notes sur toutes ses vitesses, changements de cap, rencontres de courants, etc. dans un journal de bord. À la fin de la journée, il convertissait toutes ses observations en distances et les reportait sur sa carte marine en fonction de ses observations au compas..

L'usage de la boussole marine ou compas de mer était généralisé au XVIe siècle. Le compas était divisé en trente-deux « pointes » ou « aires de vent » plutôt qu'en degrés. Chaque aire de vent était égale à 11°15'. Les compas n'étaient pas suffisamment exacts pour naviguer en degrés. Étant donné qu'un compas pointe vers le pôle magnétique et que les cartes sont fondées sur le pôle terrestre ou géographique (nord vrai), il fallait corriger les compas en fonction de cette différence (déclinaison magnétique). Au XVIe siècle, peu de marins savaient comment s'y prendre ou n'y attachaient aucune importance. Très peu aussi savaient que la déclinaison magnétique varie à la surface de la Terre et qu'elle change en fonction du temps (variation). Résultat de toute cette confusion, les relèvements au compas des cartes du XVIe siècle avaient tendance à ne pas être très exacts. La plupart étaient en fait des relèvements magnétiques, donnant à ces cartes une orientation bizarre aux yeux des lecteurs modernes.

La plupart des navigateurs du XVIe siècle préféraient minimiser les conjectures en naviguant « sur un parallèle » (ou « sur une latitude ») en raison du double problème de mesure de la direction et de la distance en haute mer. Un capitaine naviguerait en suivant la côte de l'Europe jusqu'à ce qu'il atteigne la latitude correspondant à sa destination. Il s'éloignerait ensuite de la côte européenne et se servirait de l'instrument en lequel il a confiance, son arbalète, pour demeurer sur cette latitude jusqu'à ce qu'il arrive de l'autre côté. À l'issue de ce voyage, il devrait alors estimer la distance parcourue le long d'un trajet relativement rectiligne. Cette distance deviendrait alors la distance entre l'Europe et sa destination sur la carte, selon la ligne de latitude qu'il a suivie en naviguant.

Grâce à une table calculée par des mathématiciens pour chaque ligne de latitude (les parallèles), le navigateur pouvait dorénavant tracer ses lignes de longitude (les méridiens). Plus souvent il empruntait un parcours, meilleures étaient ses observations. Une fois rendu à destination, il naviguerait à vue de la côte en effectuant des relèvements au compas de la ligne de côte et des caractéristiques marquantes, estimant les distances et, si le temps le permettait, calculant les latitudes des emplacements. Les baies, les embouchures de rivière, les collines, etc. étaient esquissées sur la carte à mesure que le navire passait devant. Ces levés de reconnaissance grossiers étaient à la base de la plupart des cartes du XVIe siècle. Une autre méthode de calcul de la distance naviguée était la règle « de prélever ou de tracer un degré de latitude ». C'était une forme primitive de « navigation plane » (utilisant des triangles rectangles) par laquelle un navigateur dessinait un trajet avec son compas. Lorsqu'il traversait un degré de latitude par observation avec son arbalète (le côté adjacent de son triangle), il pouvait lire la distance qu'il avait parcourue (l'hypoténuse de son triangle) et la distance longitudinale traversée (le côté opposé à l'angle de sa route) dans une série de tables calculées par des mathématiciens. L'invention de la trigonométrie a rendu ces tables superflues. Ce n'est qu'au début du XVIIe siècle, motivé par la recherche de ports et de lieux de colonisation, qu'on a produit des cartes plus exactes avec de meilleurs instruments.

La cartographie du XVIIe siècle

La cartographie a fait de gros progrès au début du XVIIe siècle. Les instruments s'étaient améliorés, les concepts mathématiques et astronomiques nécessaires à la prise de mesures exactes avaient évolué, les observateurs étaient mieux formés, mais -- chose très importante -- de puissants motifs poussaient à la production de cartes exactes.

Avant la fin du XVIe siècle, des mathématiciens anglais avaient perfectionné la triangulation (navigation et arpentage par triangles rectangles) par l'intermédiaire de la trigonométrie plane. Ce développement a permis aux navigateurs de prendre cap sur tout angle de compas et aux géomètres de produire des levés beaucoup plus exacts des terres. Bien que l'utilisation du compas de mer se soit poursuivie, la plupart des compas étaient dorénavant fabriqués pour être lus en degrés ainsi qu'en aires de vent, permettant des observations plus fines et l'utilisation des tables trigonométriques. Les meilleurs marins ont appris à corriger leurs compas en fonction de la déclinaison et, au début du siècle, les Anglais avaient déterminé l'existence de la déclinaison annuelle du compas.

 

La détermination de la latitude s'est grandement améliorée avec l'invention de John Davis (vers 1595), le quart-de-cercle (quadrant de Davis). Cet instrument s'est perfectionné avec le temps et aucun autre ne l'a surpassé jusqu'à l'invention du quadrant réfléchissant de John Hadley (1731). Une autre invention anglaise, le « common log », a amélioré la mesure de la distance naviguée en mer. Cet instrument se composait d'une corde, nouée à intervalles d'une brasse (six pieds) et attachée à un flotteur. La vitesse d'un navire était calculée en halant le flotteur de la poupe et en comptant les nœuds à mesure qu'ils passaient entre les mains du navigateur pendant un intervalle de trente secondes ou d'une minute. Le résultat était converti en une mesure de distance calculée au cours d'une période où la vitesse du vent était constante -- une grande amélioration par rapport à la navigation à l'estime.

La distance longitudinale entre l'Europe et le Canada a été déterminée à l'aide des éclipses de Soleil et de Lune. Une éclipse prévue était minutée dans une ville d'Europe (habituellement Paris ou Rome) et à Québec. La différence de temps entre les deux observations était calculée et convertie en degrés, à raison d'une heure par quinze degrés. Cette procédure était exigeante, mais le jésuite Bressani a obtenu de bons résultats dans les années 1640, de même que Jean Deshayes en 1686. La grille de base des cartes modernes a commencé à prendre forme grâce à des levés raisonnablement exacts effectués en Europe qui ont permis de déterminer la longueur absolue d'un degré de latitude et, à la suite d'un décret de Louis XIII en 1634, de créer pour la première fois un méridien origine de référence pour les cartes françaises (à Ferro, dans les Canaries).

L'éducation des navigateurs et des arpenteurs était dépassée et ceux-ci, peu enclins à profiter d'innovations telles que la triangulation, les compas plus précis, le quadrant de Davis et le « common log ». À cet égard, l'Angleterre a progressé beaucoup plus rapidement que les autres nations avec l'établissement de centres de formation des navigateurs à la fin du XVIe siècle. À Québec, en 1661, Martin Boutet est devenu la première personne affectée à l'enseignement des mathématiques appliquées au Collège des jésuites. En 1666, l'intendant Jean Talon a élargi cette affectation pour y inclure l'enseignement de la navigation et de l'arpentage. Jean-Baptiste-Louis Franquelin en 1687, puis par Jean Deshayes en 1702 ont succédé à Boutet. Ces hommes compétents formaient les pilotes, les navigateurs et les arpenteurs du Canada -- tous des cartographes.

Au début du XVIIe siècle, les Français avaient décidé de coloniser le Canada et les Anglais, d'explorer un passage au nord vers le Cathay. Ces deux intérêts requéraient une cartographie exacte. Dans le Nord, des hommes tels que Foxe, James et particulièrement Baffin avaient une formation sur les dernières méthodes de production de cartes de reconnaissance exactes. En Nouvelle France, Champlain a préparé la première carte de la côte Atlantique jusqu'à Cape Cod entre 1604 et 1607, indiquant des ports potentiels, à l'aide de la triangulation. À partir d'un premier mouillage, il prenait un relèvement au compas d'une série de caractéristiques marquantes, puis déplaçait son bateau sur une distance soigneusement mesurée jusqu'à un second mouillage et prenait une seconde série de relèvements au compas des mêmes caractéristiques. Chaque caractéristique se trouvait alors au sommet d'un triangle duquel il connaissait les trois angles intérieurs et la longueur d'un côté. Les triangles ainsi produits étaient transposés sur une carte et le littoral y était dessiné. Champlain ne comprenait pas la trigonométrie, mais les cartographes qui lui ont succédé et qui ont utilisé les mêmes principes ont été capables de faire des cartes plus exactes que les siennes. Sur la terre, les premiers arpentages de propriété et les premières cartes des rives du fleuve Saint-Laurent ont été effectués par Jean Bourdon à l'aide d'une lunette (aussi appelée réfracteur ou longue-vue) et d'un compas combinés, cadeau des jésuites. Ce précurseur du théodolite a permis à Bourdon de faire des levés exacts à l'aide de la triangulation.

Les explorateurs qui voyageaient dans la région intérieure à l'ouest de Montréal ont obtenu tout d'abord des cartes et des guides autochtones. Ces cartes autochtones n'apparaissaient que rarement sur les cartes françaises à moins qu'il ne s'agisse de régions que les Français n'avaient pas encore vues. Les Français faisaient leurs propres cartes à mesure qu'ils avançaient vers l'ouest. Entre la dernière carte de Champlain (1632) et la fin des années 1670, les meilleures cartes ont été faites par les jésuites instruits et curieux ou étaient fondées sur leurs observations. Les ingrédients de base de ces cartes étaient la latitude, les relèvements au compas et les estimations de distance. L'information qui a ressorti des explorations de La Salle et d'autres explorateurs vers la fin du siècle n'a pas été aussi bonne, à certains égards. Tandis que les cartes de la côte Atlantique et du fleuve Saint-Laurent devenaient de plus en plus exactes, celles de la région intérieure à l'ouest de Montréal étaient essentiellement de grossières cartes de reconnaissance. À remarquer que figurent sur les cartes du temps, à cause de l'intérêt qu'ils présentaient, les réseaux des lacs et des rivières qui servaient au transport et au repérage des groupes autochtones qui constituaient d'importants alliés militaires, fournisseurs de fourrures et objectifs missionnaires.

La cartographie du XVIe siècle

Les tendances du XVIIe siècle sont devenues réalité au XVIIIe siècle. Les progrès technologiques, l'acceptation générale des nouvelles théories mathématiques et astronomiques, ainsi que la formation rigoureuse dans les écoles de navigateurs et d'arpenteurs ont eu de plus en plus d'incidence sur l'exactitude des cartes.

En Nouvelle-France, l'intensification des tensions avec l'Angleterre a suscité un renouveau dans les levés hydrographiques de la côte Atlantique et du golfe du Saint-Laurent dont Testu de la Richardière (1730-1741), Gabriel Pellegrin (1734-1755) et Joseph Bernard Chabert (1750-1751) étaient les artisans. En 1750, Chabert a érigé le premier observatoire du Canada à Louisbourg pour y effectuer des observations astronomiques et déterminer la longitude. À l'intérieur des terres, l'ingénieur Chaussegros de Léry et son fils du même nom ont dessiné de bonnes cartes du haut Saint-Laurent en passant par le lac Ontario et jusqu'à Detroit et à Sault Ste. Marie. Tous ces hommes étaient des arpenteurs marins et militaires compétents qui utilisaient les méthodes les plus nouvelles (principalement la triangulation) et les derniers instruments. Les choses ne se passaient pas aussi bien en Nouvelle-France parce qu'il n'y avait pas d'arpenteur formé dans les expéditions de La Vérendrye. Les cartes que l'on produisait n'étaient en fait que des cartes autochtones redessinées.

Au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'exactitude des cartes s'est améliorée principalement grâce à la mise au point et à la fabrication de nouveaux instruments et à la formation rigoureuse que l'on donnait sur leur utilisation. En 1731, John Hadley a inventé le quadrant réfléchissant (il s'agissait en fait d'un octant), qui a rapidement remplacé le quadrant de Davis pour observer la latitude. Le sextant, instrument plus précis, a été mis au point à partir de l'octant en 1757. Il est devenu d'usage courant avant la fin du siècle et l'est demeuré jusque dans la deuxième moitié du XXe siècle. L'invention de l'horizon artificiel (une boîte de vif-argent ou mercure) par George Adams en 1738 a rendu possible l'observation de la latitude sur terre, là où l'horizon vrai n'est pas visible. L'invention de l'octant et du sextant a permis également de calculer la longitude avec une justesse raisonnable par la méthode des distances lunaires inventée par David Maskelyne en 1761.

La construction de bons télescopes réfracteurs (aussi appelés lunettes ou longue-vue) très puissants a donné la possibilité de calculer la longitude par une autre méthode plus ancienne en observant les éclipses prévues des lunes de Jupiter. En 1766, des tables fondées sur le méridien de Greenwich indiquant la distance lunaire et les emplacements des lunes de Jupiter ont été imprimées dans l'almanach nautique. Ces deux méthodes nécessitaient beaucoup de connaissances et un almanach récent. Le problème du calcul de la longitude n'a été résolu que lorsque John Harrison a inventé le chronomètre de bord et qu'il a été testé lors du second voyage de James Cook (1772-1775). La première utilisation du chronomètre de bord dans les eaux canadiennes a eu lieu lors du troisième voyage de Cook en 1778. Dans les années 1780, il a été utilisé dans les eaux de Terre-Neuve et a réapparu sur la côte ouest dans les arpentages de Vancouver (1792). Le fait que toutes ces inventions étaient d'origine britannique a contribué à mener ce pays aux premières lignes en tant que puissance navale.

La cartographie moderne du Canada a commencé en 1778 lorsque James Cook est arrivé sur la côte ouest et que Philip Turnor a été embauché par la CBH pour former des arpenteurs et commencer la cartographie de la région intérieure de l'Ouest. Les arpenteurs de l'intérieur des terres tels que Turnor, Fidler et David Thompson étaient munis d'un octant ou d'un sextant, de compas modernes, d'un horizon artificiel de vif-argent, d'un puissant télescope réfracteur et, dans la mesure du possible, de la dernière édition de l'almanach nautique. Leurs méthodes étaient toutes similaires et consistaient en des points de contrôle et en des distances estimées sur une route tracée à partir de relèvements au compas. Thompson, qui a fait des levés sur quelque 20 800 kilomètres de territoire canadien, établissait des points de contrôle à des endroits bien en vue pour lesquels il calculait la latitude avec son sextant et la longitude avec les satellites de Jupiter (lunes). Il établissait des relèvements au compas à partir de ces points, qu'il suivait en canot, à cheval ou à pied, estimant les distances qu'il avait franchies. En répétant ce processus, il a établi une grille de points de contrôle liée par des relèvements au compas et des distances estimées. Étant donné qu'il fallait estimer les distances, Thompson les ajustait par le biais des points de contrôle qu'il avait établis avec ses instruments de levé. Les collines et les chaînes de montagne des levés de Thompson étaient représentées par des hachures et la direction du courant fluvial, par de petites flèches. D'autres détails topographiques étaient simplement dessinés. Il notait souvent les campements autochtones et a même indiqué sur ses levés du fleuve Columbia une estimation de la population de chacun des villages autochtones où il était passé. Ces méthodes produisaient de très bons levés de reconnaissance.

Pour la cartographie côtière, un arpenteur marin comme Cook ou Vancouver consignait minutieusement le cap de son navire. Les distances étaient calculées au moyen d'un journal de bord et les repères topographiques importants apparaissant le long de la côte étaient triangulés. Il s'agissait essentiellement de la même procédure que celle qu'avait employée Champlain, à la différence près qu'elle se faisait à partir d'un navire en mouvement et avec de bien meilleurs instruments. Les levés d'une ligne de côte complexe comme celle de la Colombie-Britannique étaient faits par triangulation à partir de chaloupes à rames, à l'aide de balises fixes édifiées sur le rivage. Le cartographe dessinait parfois les repères topographiques importants ou faisait un croquis du profil de la côte tel qu'il apparaissait vu de la mer. L'arpentage du XIXe siècle a gagné en exactitude avec l'emploi courant du chronomètre et des équipages munis de chaînes de mesure et de théodolites. Les levés cadastraux, de bornage et de chemin de fer nécessitaient un nouveau palier d'exactitude que l'on ne retrouvait pas dans les anciennes cartes.

L'établissement de cartes

L'établissement de cartes a passé par toute une série d'étapes, à commencer par les observations d'un explorateur sur le terrain, d'un géomètre sur terre ou d'un hydrographe ou navigateur sur l'eau. Pour que leurs observations servent à la cartographie, il fallait qu'elles contiennent le plus de mesures précises de distance, de direction et d'emplacement de la latitude et de la longitude possible. Ces observations sur le terrain sous forme de carnets, de journaux de bord et de cartes esquissées étaient habituellement confiées à un cartographe professionnel qui était aussi bien souvent géographe.

Le processus par lequel l'information tirée des observations sur le terrain faites au Canada était transposée sur des cartes produites par des cartographes et des imprimeurs européens a été systématisé par les Français bien avant les Anglais. En 1670, l'intendant de la Nouvelle-France, Jean Talon, a donné l'ordre à tous les explorateurs de consigner des registres. Le gouverneur Buade de Frontenac a étayé cette directive en 1674, en nommant Jean-Baptiste-Louis Franquelin premier cartographe du Canada; Franquelin avait le mandat de recevoir ces registres, d'établir des cartes convenables et de transmettre ce matériel au ministère de la Marine à Paris. Entre 1674 et 1708, Franquelin a fait une cinquantaine de cartes. Aucune de ces cartes n'a jamais été publiée, mais elles constituaient une source d'information pour le Ministère et les cartographes nommés par la cour y avaient accès pour établir des cartes. En 1716, Gaspard Chaussegros de Léry a été nommé ingénieur en chef à Québec, assumant également le travail de cartographe en chef. Lorsque la section du Dépôt des cartes, plans et journaux a été mise sur pied au sein du Ministère en 1720, les cartes de Léry sont devenues accessibles à son ingénieur en chef, Jacques-Nicolas Bellin, et ses cartographes et ses imprimeurs ont été chargés de mettre à jour les cartes de l'Empire français.

Les cartographes professionnels avaient accès aux anciennes cartes, à d'autres observations sur le terrain et aux différentes informations et ils avaient aussi la compétence technique nécessaire à la compilation de ces données sous forme de cartes qui ont placé les nouvelles découvertes dans un contexte plus large. Les cartographes qui établissaient des cartes du Canada étaient presque exclusivement des Français et des Anglais vivant en Europe, jusqu'à l'établissement de l'édition cartographique au Canada dans les années 1820.

Le principal problème qui se posait à ces cartographes était de juger de l'exactitude des informations qu'ils recevaient, puisqu'il ne leur était pas possible de les vérifier. Avant l'utilisation de moyens mécaniques servant à reproduire les cartes, la carte du cartographe était une version finale : une carte manuscrite bien dessinée et attrayante. La plupart de ces cartes du XVIe siècle sont uniques; on en faisait rarement des duplicata, quoique certaines aient été copiées par d'autres cartographes. Nombre de ces cartes étaient commandées par de riches mécènes ou monarques ou encore données en guise d'objets commémoratifs, comme des œuvres d'art. Une fois la carte produite, on jetait les esquisses originales prises sur le terrain.

Lorsque les cartes imprimées ont remplacé les cartes manuscrites, les cartographes ont fait affaire directement avec les imprimeurs. La reproduction des cartes comprenait deux étapes de base : le transfert de l'image du cartographe à une plaque d'imprimeur et le processus d'impression en soi. Ces deux étapes requéraient des spécialistes. Entre l'apparition de la première carte imprimée en 1472 et la fin du XIXe siècle, il y a eu trois procédés de préparation des plaques. Les premières cartes imprimées étaient produites à partir de blocs de bois lisse dans lesquels on gravait en relief l'image à imprimer à l'aide d'un graveur de forme. Les blocs de bois, fragiles, difficiles à modifier et s'usant rapidement, ont été presque entièrement remplacés vers la moitié du XVIe siècle par une nouvelle technique, la gravure sur cuivre.

La gravure sur cuivre nécessitait la préparation d'une plaque en coupant (incisant) l'image cartographique sur une feuille de cuivre plate. Contrairement aux blocs de bois où l'encre adhérait à la surface en relief, dans le cas de la plaque de cuivre, l'encre remplissait les incisions. Ces deux techniques demandaient de couper ou d'inciser l'image cartographique à l'inverse dans la plaque ou la surface de bois, afin de produire une image positive. Ce travail exigeait la main de spécialistes chevronnés, de vrais artistes. Plusieurs signaient leurs plaques, dont David Pelletier sur la carte de Champlain de 1612 et le grand graveur de portraits italien Giovanni Frederico Pesca sur la carte de Bressani de 1657.

La gravure sur cuivre a été graduellement remplacée par la lithographie au cours du XIXe siècle. La lithographie est un procédé chimique par lequel une image en relief est produite sur une surface de pierre lisse en dissolvant les zones superflues à l'acide nitrique. Ce procédé permettait de produire des cartes plus rapidement et à moindre coût avec l'élimination des graveurs sur bois et des graveurs. Les presses utilisées pour transférer l'image sur le papier ont également évolué avec le temps. En général, les cartes faites à partir de blocs de bois étaient imprimées sur une presse à plat ressemblant à un pressoir à vin, une pression verticale étant appliquée sur une feuille de papier placée sur la surface encrée. Les plaques de cuivre exigeaient l'emploi de la presse à rouleaux. Cette presse déplaçait la plaque et le papier légèrement mouillé entre deux rouleaux, comprimant les deux ensemble et forçant le papier à entrer en contact avec l'image incisée qui contenait l'encre. Les deux presses nécessitaient un nettoyage et un nouvel encrage à chaque impression d'image. Les presses lithographiques ressemblaient à l'origine aux presses à plat et à rouleaux, mais on a mis au point rapidement une technologie spécialisée qui leur était propre

 

Contrairement à la France où le procédé de collecte, de compilation, d'entreposage et de diffusion de l'information cartographique était passablement systématique après 1670, la cartographie s'est développée lentement en Angleterre jusque dans les années 1790. À la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, Richard Hakluyt et Samuel Purchas ont collecté et publié des informations sur ce sujet, mais le plus souvent, les auteurs potentiels prenaient leurs propres arrangements avec des éditeurs privés. En 1791, la Compagnie de la Baie d'Hudson a nommé Aaron Arrowsmith pour préparer des cartes et lui a donné accès à ses archives volumineuses. Lorsque sa première carte a sorti en 1795, de grandes parties du Canada figuraient sur une carte pour la première fois. Les cartes d'Arrowsmith ont été mises à jour régulièrement. Après sa mort, survenue en 1823, ses fils Aaron Jr. et Samuel ont pris la firme à leur charge. À la mort de Samuel en 1839, un neveu, John Arrowsmith, a poursuivi la tradition jusqu'en 1873. Les cartes des Arrowsmith sont un outil remarquable pour étudier le développement des connaissances géographiques sur le Canada.

En 1795, l'Amirauté britannique a établi finalement un service hydrographique similaire au Dépôt des cartes français. Son premier directeur, Alexander Dalrymple, a publié la première carte de l'Amirauté anglaise en 1800. Avec la fondation de ce service, la Marine royale a cessé de dépendre des cartes des éditeurs privés, bien que plusieurs explorateurs, dont le personnel de la marine, aient continué de prendre leurs propres arrangements de publication. L'impression des cartes s'est développé au Canada dans les années 1820 avec l'emploi du procédé lithographique. Ce procédé a pris rapidement de l'expansion à Toronto, à Québec et à Montréal et, dans les années 1850, il était bien établi, offrant une production de grandes cartes complexes de qualité équivalente aux cartes produites en Angleterre.

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