Forum des partenaires universitaires de BAC : Explorer la décolonisation en route vers la réconciliation

Rapport sommaire

6 novembre 2017

395, rue Wellington, salle Pellan, Ottawa (Ontario)

Table des matières

Introduction

Depuis 2015, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a approfondi sa collaboration avec les universités canadiennes en établissant des protocoles d’entente (PE) entre institutions. À ce jour, sept PE globaux ont été signés, ayant comme but ultime de tisser de solides relations entre BAC et ses partenaires universitaires et de servir de catalyseur à une coopération accrue dans des domaines d’intérêts mutuels. Plus particulièrement, les objectifs sont de partager l’expertise et le savoir, d’encourager la collaboration en recherche et en technologie, et de sensibiliser le public.

Le 6 novembre 2017, le Forum des partenaires universitaires de BAC s’est réuni au 395, rue Wellington à Ottawa en vue d’explorer les sujets de la décolonisation des communautés autochtones et de la réconciliation. L’événement a réuni 150 participants provenant d’universités, de diverses communautés autochtones, de ministères gouvernementaux et du secteur des GLAMs (galeries, bibliothèques, archives et musées), ainsi que du public en général. Tout au long de cette journée, diverses perspectives et opinions portant sur la réconciliation ont été présentées aux étudiants, chercheurs, fonctionnaires, archivistes, bibliothécaires et professeurs universitaires, et tous ont été encouragés à discuter dans quelle mesure et de quelle manière leurs institutions pourraient contribuer à renouer des liens avec les communautés autochtones.

En plus des discussions et des présentations suscitant la réflexion, le Forum a également donné l’occasion aux partenaires universitaires de BAC de se rencontrer pour discuter de leurs projets innovateurs et d’idées en lien avec la réconciliation. En offrant une plateforme propice au dialogue, le Forum voulait soutenir l’avancement de la réflexion et des mesures relevant d’établissements universitaires et d’institutions de mémoire.

Prière d’ouverture et mot de bienvenue

Le Forum des partenaires universitaires de BAC a eu l’honneur d’accueillir Sheldon McGregor, un aîné de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg, pour prononcer une prière afin de bénir les activités de la journée et de contribuer à la reconnaissance du forum ayant lieu sur la terre ancestrale des Algonquins. Avant de prononcer sa prière, M. McGregor a fourni aux participants le contexte dans lequel les prières sont composées et prononcées selon les traditions des gens de sa nation et a mentionné la nécessité que ces prières soient dites seulement dans la langue anishinabe.

Conférencier prononçant le discours d’ouverture

Le chef de l’exploitation de BAC, Normand Charbonneau, prononce le discours d’ouverture du Forum

Après la prière d’ouverture, le bibliothécaire et archiviste du Canada, Dr. Guy Berthiaume, a prononcé un discours d’ouverture, pour ensuite présenter les activités de la journée. Il a décrit le fondement conceptuel du forum comme étant un mariage de diverses idées à la fois profondes et interconnectées, telles que la façon dont laquelle les espaces peuvent être décolonisés, à qui appartient la langue et comment intégrer le savoir traditionnel à la recherche contemporaine. M. Berthiaume a ensuite exposé plus en détail la volonté de BAC de jouer un rôle clé entre le gouvernement du Canada et les peuples autochtones selon une approche de nation à nation, de gouvernement à gouvernement, à l’égard de l’engagement et de la reconnaissance des droits de la personne. Il a présenté un survol de 24 mesures concrètes liées à la réconciliation que BAC entreprendra au cours des trois prochaines années, y compris des mesures visant à faciliter l’accès au contenu autochtone, à élaborer des descriptions qui sont culturellement adaptées, à numériser des traités et des dictionnaires, à enregistrer des histoires orales et à fournir un soutien financier grâce au Programme pour les collectivités du patrimoine documentaire (PCPD).

Le chef de l’exploitation de BAC, Normand Charbonneau, a ensuite livré un vibrant témoignage de sa ferme croyance en l’importance des activités de réconciliation et de ses propres expériences pour contribuer activement à une relation renouvelée entre le Canada et les communautés autochtones du pays. Selon M. Charbonneau, la réconciliation consiste à bâtir des ponts entre les gens et les communautés, pour favoriser une meilleure compréhension et appréciation des similarités et des différences. Un tel objectif demande une sensibilisation aux mesures prises et aux effets que celles-ci ont eus en vue de renouveler la relation entre non-Autochtones et Autochtones. Il a fait valoir qu’une réconciliation sincère comporte sa part d’effort pour vaincre l’ignorance et l’arrogance nées des attitudes coloniales et des approches envers les communautés autochtones. Le point de départ, a-t-il souligné, se trouve dans la tête et le cœur, en tant que fondements d’une reconnaissance élargie voulant que chaque personne ait une part de responsabilité dans l’avancement des objectifs de réconciliation, mais aussi dans l’atteinte d’un niveau de conscience et d’humilité qui engendrera une réflexion plus sensible et respectueuse des enjeux spécifiques aux différentes communautés autochtones du pays. Pour M. Charbonneau, la réconciliation doit d’abord et avant tout adopter une approche d’êtres humains à êtres humains, au lieu d’une approche de bureaucrates à êtres humains.

Discours principal : Respecter notre engagement à l’égard de la réconciliation : Répondre aux besoins d’information des peuples autochtones et établir des relations avec eux

La session du matin a commencé avec le discours principal de Camille Callison, membre du clan du Corbeau (Tsesk iye) de la Première Nation Tahltan et bibliothécaire des Services autochtones à l’Université du Manitoba. Mme Callison a commencé par décrire sa collectivité aux participants du forum, soulignant sa langue unique, ses traditions, ses paysages et ses pratiques aussi bien que les défis auxquels elle fait face en raison de son éloignement. Elle a décrit en quoi les connaissances du passé de sa nation éclairent aujourd’hui son peuple et façonnent son avenir. Elle a ensuite soulevé la question suivante : « Comment pouvons-nous tisser des liens avec des cultures et des Nations extrêmement diverses qui existent à la fois dans les communautés autochtones et pionnières du Canada et entre elles? » La réponse, a-t-elle ajouté, réside dans la formation interculturelle. Mme Callison a ensuite présenté le Comité sur la vérité et réconciliation de la Fédération canadienne des associations de bibliothèques (FCAB) comme un exemple de collaboration interculturelle efficace. Un aperçu de la composition et du travail de ce comité a été fourni, ainsi qu’une exploration des 10 recommandations qu’il a proposées pour atteindre les objectifs de réconciliation.

Conférencière prononçant le discours principal

L’intervenante principale Camille Callison prononce son discours devant les participants du Forums

Mme Callison a décrit les recommandations comme étant le fondement pour transformer et améliorer la façon dont les bibliothèques et les archives interagissent avec les communautés et le matériel autochtones, et elle a formulé des suggestions pour que ces institutions puissent elles-mêmes atteindre les objectifs énoncés dans ces recommandations. Elle a souligné l’importance d’une sensibilisation aux cultures comme préalable à l’établissement de liens significatifs avec des communautés et des nations autochtones individuelles, à commencer par la reconnaissance des traditions distinctes, de l’histoire et des attentes existantes. Une approche universelle étant impossible, c’est plutôt en reconnaissant les histoires particulières, les besoins et les traditions des communautés autochtones individuelles que des liens établis sur la confiance, le respect et la compréhension pourront être tissés.

Au cours de la présentation, le concept de droit d’auteur culturel a également été abordé. La législation canadienne sur le droit d’auteur fixe un ensemble de limites juridiques spécifiques et une chronologie se rapportant à la propriété et à l’utilisation de la propriété intellectuelle, mais la loi ne saisit pas entièrement les considérations liées au savoir ou au matériel culturel des communautés autochtones au Canada. La reconnaissance et le respect des droits moraux de ces communautés et la propriété de leur savoir traditionnel, de leurs artefacts et de leurs pratiques culturelles sont essentiels pour que les bibliothèques et les archives puissent contribuer d’une manière positive à l’objectif de réconciliation.

Groupe d’experts : Décolonisation des institutions de recherche et du savoir

Modératrice : Donna Bourne-Tyson, bibliothécaire à l’Université Dalhousie et présidente de l’Association des bibliothèques de recherche du Canada.

Panélistes :

  • Brenda Macdougall, professeure agrégée, titulaire de la chaire de recherche sur les Métis – Université d’Ottawa
  • Andrea Bear Nicholas, professeure émérite – Université St Thomas
  • Erica Hernández-Read, archiviste, accès et initiatives numériques – Université du Nord de la Colombie-Britannique
  • Melissa Adams, bibliothécaire et archiviste – Union of BC Indian Chiefs

À la suite du discours principal, Donna Bourne-Tyson, de l’Université Dalhousie, a lancé la discussion du groupe d’experts. Après avoir rappelé que les bibliothèques, archives et musées avaient le mandat (et la responsabilité) de desservir tous les peuples, Mme Bourne-Tyson a discuté de l’importance de la formation institutionnelle comme élément clé pour assurer l’atteinte de l’objectif en matière d’inclusivité. Une plus grande sensibilisation du personnel aux cultures, au moyen notamment d’activités comme l’exercice de la couverture, permet d’atténuer le défi de la décolonisation des archives grâce à une meilleure compréhension de la part des personnes chargées d’accomplir un travail important, comme la mise à jour des titres des articles et le développement de collections qui reflètent davantage les peuples autochtones et sont représentatives de leurs cultures et de leurs communautés distinctes. Outre la formation, il faut revoir les pratiques d’archivage pour assurer qu’elles misent sur le partenariat avec les communautés autochtones et qu’elles respectent le travail que font ces dernières avec leurs archives.

Groupes d'experts et modératrice

Discussion du groupe d’experts sur la décolonisation des institutions de recherche et du savoir : la modératrice Donna Bourne-Tyson et les experts Andrea Bear Nicholas, Brenda Macdougall, Erica Hernández-Read, et Melissa Adams

Le reste de la séance avec le groupe d’experts a été occupé par quatre présentations qui traitaient des défis rencontrés à la jonction entre l’histoire et les archives autochtones. Les sujets variaient des défis liés à l’acquisition de registres d’église et à la direction de recherches à ceux liés à la formation et au développement professionnel des bibliothécaires et des archivistes autochtones. Les participants au forum ont appris l’importance des archives et des bibliothèques comme élément catalyseur de la réconciliation, puisqu’elles veillent à ce que le savoir traditionnel soit accessible aux communautés autochtones, qu’il soit bien préservé au fil du temps et qu’il soit décrit et diffusé de façon appropriée, dans le respect de la propriété collective et personnelle de matériel particulier.

Dans les présentations et dans la discussion qui a suivi, on a évoqué le concept de « souveraineté d’une collectivité » par rapport au contenu historique, aussi connu comme le droit d’auteur culturel. À une époque où il y a une forte tendance à maximiser l’accès aux collections par l’élimination proactive des restrictions d’accès, les communautés autochtones font valoir leurs droits de restreindre l’accès à du matériel de nature délicate, sacrée ou confidentielle au besoin, ainsi que d’avoir le dernier mot sur le moment et la façon dont le matériel qui les concerne est diffusé.

Obtenir la propriété originelle de certain matériel, ou même savoir qu’il existe en premier lieu, présente un autre ensemble de défis pour les communautés autochtones. Les participants au forum ont appris que, malgré l’utilité des registres coloniaux et d’église comme outils positifs pour les communautés autochtones, il y a d’importants obstacles à franchir lorsqu’on tente de déterminer l’emplacement de ces registres ou d’en obtenir l’accès. Pour surmonter ces défis, des techniques de recherche traditionnelles et non traditionnelles doivent être mises à profit, tout comme l’établissement de liens, l’affectation de ressources et une bonne dose de patience devant les variances institutionnelles quant à la tenue des registres et l’accès à ceux-ci.

Quelques thèmes communs ont émergé des échanges avec les experts, thèmes qui reviendront dans les discussions de l’après-midi. Dans le contexte des archives, on a souligné qu’il faudrait revoir les pratiques d’archivage afin d’expurger la langue coloniale et de permettre aux communautés autochtones d’utiliser les archives d’une façon qui réponde le mieux à leurs besoins. Tous s’entendent pour reconnaître que les archives jouent encore un rôle important – bien que varié – dans la réconciliation et qu’un partenariat d’égal à égal fondé sur la confiance et le respect est essentiel pour remplir ce rôle. Les archives peuvent apporter une contribution positive, qu’il s’agisse de l’identification de photos de nature délicate ou de la prestation de services d’entreposage hors site pour les communautés autochtones qui manquent d’espace pour conserver des objets historiques d’importance. Pour ce faire, les institutions doivent accroître leur capacité interne au moyen de la formation. Une plus grande sensibilité au sein des communautés des archives, des bibliothèques et des gouvernements ainsi que dans le milieu de l’enseignement permettra d’aborder de l’intérieur les attitudes et les pratiques coloniales de façon proactive. En vue d’orienter ce processus et d’assurer son efficacité, des directives des communautés autochtones obtenues à la suite de consultations régulières sont essentielles pour aider à distinguer les systèmes et les lois qui continuent de freiner l’accès et la représentation des Autochtones.

Le besoin d’établir des relations à long terme entre les communautés autochtones et le milieu universitaire ainsi que les institutions gouvernementales, relations fondées sur le respect et l’avantage mutuel, a également été souligné par les membres du groupe d’experts. Il faut éviter les situations dans lesquelles un lien se noue strictement pour un gain à court terme (et bien souvent unilatéral), qui est rompu une fois le gain obtenu. Ce n’est qu’en faisant preuve de respect et d’un véritable intérêt envers les besoins et les objectifs des communautés autochtones que pourront être tissés des liens d’importance et qu’un équilibre efficace pourra être atteint entre les approches occidentales et celles des Autochtones sur des enjeux partagés. Cela peut comprendre la reconnaissance des préoccupations liées à l’accès au matériel autochtone par des chercheurs non autochtones, l’apport ponctuel de compétences et d’expertise et le soutien des efforts pour combler les carences antérieures des communautés autochtones en matière de savoir, d’espace et de langue.

Séance de l’après-midi : Discussions en petits groupes sur la décolonisation comme moyen vers la réconciliation

Les participants se sont réunis de nouveau en après-midi pour une discussion animée par la directrice générale des Services publics de BAC, Johanna Smith. Répartis en petits groupes, les participants ont exploré un thème particulier en relation avec la réconciliation et la décolonisation. Des animateurs ont guidé les échanges et aiguillonné les conversations sur les questions présentées sous chaque thème. 
Voici les thèmes abordés en après-midi :

  1. Décoloniser l’espace;
  2. Promouvoir la décolonisation et les expositions;
  3. Décoloniser le catalogage et la description des ressources;
  4. Décoloniser le savoir et la recherche;
  5. Décoloniser la ou les langues;
  6. Décoloniser par un engagement efficace;
  7. Décoloniser la propriété (des artefacts, des langues, des terres).

Chacune des 22 tables a abordé un des thèmes ci-dessus ; leurs conclusions ont ensuite été discutées en séance plénière. La section suivante présente quelques points saillants des débats sur chaque thème.

Ce que nous avons entendu

1er thème : Décoloniser l’espace

Les participants des tables ayant discuté du 1er thème ont souligné que la promotion de la langue est l’un des éléments clés pour donner aux communautés autochtones et à leurs cultures une visibilité au sein des institutions. Accueillir les gens dans leur langue ou créer des affiches dans la langue de leur communauté ont été cités comme exemples. L’inclusivité commence par la pluralité linguistique dans les services, mais des initiatives structurelles seront également requises.

Un autre moyen proposé afin de décoloniser l’espace est d’atteindre une meilleure représentation au sein du personnel et de contribuer au recrutement et au maintien en poste de stagiaires autochtones et à leur embauche ultérieure dans des rôles pertinents. Cet objectif pourrait être facilité par une reconnaissance du territoire et une formation inspirée du territoire pour les bibliothécaires et la pratique archivistique, pour mieux comprendre et contextualiser l’espace et l’utilisation de matériel historique dans celui-ci. Cela implique de repenser les procédés de classification et les systèmes d’information actuels, un objectif qui pourrait être renforcé par le recrutement d’étudiants autochtones en bibliothéconomie. Il faut que les institutions consacrent certains espaces aux utilisations spéciales, telles que les cérémonies de purification, et qu’elles planifient l’espace de manière à pouvoir soutenir et promouvoir l’art autochtone, héberger des conférences, des centres pour étudiants autochtones et des conseils consultatifs d’étudiants autochtones, et offrir à ces derniers un soutien aux études spécialisées.

On a mentionné que certaines universités, dont l’Université Laval et l’Université Concordia, ont des programmes et des centres de recherche sur des questions autochtones auxquels sont affectées des ressources à plein temps.  La dotation de budgets pour les collections autochtones est nécessaire non seulement pour soutenir l’inclusion, mais aussi pour sensibiliser la communauté. On peut également atteindre cet objectif par des initiatives institutionnelles, comme la création de comités de service, ou par des plans quinquennaux établis en consultation avec les communautés autochtones et intégrant leurs suggestions. De plus, des comités et des groupes de travail universitaires pourraient être créés afin d’élaborer des initiatives pour mettre en œuvre les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation ou pour définir les visions institutionnelles à l’égard du leadership autochtone.

2e thème : Promouvoir la décolonisation et les expositions

Les intervenants du 2e thème ont d’abord mentionné qu’une collaboration proactive avec les communautés autochtones tôt dans un projet d’exposition était essentielle à la décolonisation des activités et du matériel de promotion. Il faut reconnaître l’importance de bien réfléchir au contexte, à l’objectif et au message des expositions et des activités de promotion. S’il faut relever le défi que pose la réconciliation de documents et d’artefacts à contenu ou à description raciste, il ne faut pas pour autant entièrement soustraire ceux-ci à la vue du public car ils donnent un point de référence historique sur une vérité passée, ont argumenté les intervenants.

On a reconnu que le maintien de ce contenu problématique aux fins de contexte historique pourrait créer des tensions et heurter des susceptibilités, mais qu’un équilibre était nécessaire afin d’être à la fois respectueux et précis dans l’évocation de l’histoire. Une option a été proposée de conserver la description originale mais de l’accompagner d’une version révisée, afin d’assurer le respect tout en préservant le contexte historique inhérent.

L’un des moyens d’assurer un plus grand respect est de reconnaître que les communautés autochtones ont des priorités différentes, y compris des priorités intrinsèquement liées à la santé et à la qualité de vie de leur collectivité. L’entretien d’une relation respectueuse demande de voir au-delà des objectifs d’un projet commun et de comprendre le contexte général dans lequel se noue la relation et les réalités socio-économiques de la communauté partenaire. Par exemple, si l’accès à de l’eau propre est un enjeu, il ne serait donc ni approprié ni respectueux d’imposer des priorités archivistiques. Par conséquent, la poursuite, l’établissement et le maintien de relations à long terme doivent se fonder sur davantage qu’un simple bienfait ou projet.

3e thème : Décoloniser le catalogage et la description des ressources

Les participants à cette discussion thématique ont soutenu que la première étape de la décolonisation du catalogage et de la description des ressources était de reconnaître les enjeux liés aux pratiques et aux attitudes enracinées au sein des cultures professionnelles, et de mobiliser des ressources existantes pour les changer. La description erronée de matériel appartenant aux peuples autochtones du Canada ou les représentant continue d’être largement ignorée en raison des pratiques établies dans les bibliothèques, les archives et les musées. On a reconnu qu’il n’était jamais facile de s’attaquer à des pratiques et de mettre en œuvre des changements, peu importe la culture professionnelle, parce que cela perturbe des habitudes de travail bien établies.

Néanmoins, les intervenants ont jugé qu’un changement culturel pouvait ultimement résulter d’une approche progressive s’appuyant sur une stratégie communautaire au cas par cas, et dont les priorités seraient établies à la suite d’un processus bien documenté et justifié. On a déploré le manque actuel de consultation durant la révision des processus de catalogage et de description, une situation à laquelle on pourrait remédier en approchant les nombreux centres de ressources et comités consultatifs autochtones, qui collaboreraient volontiers à cette révision. L’établissement d’une culture de collaboration fructueuse commence par l’éducation et la formation en vue de développer une sensibilisation aux responsabilités internes de chacun. Ils permettront aussi d’acquérir les compétences culturelles nécessaires à la fois à l’ouverture d’un dialogue respectueux avec les communautés autochtones et à la compréhension de l’importance de les inclure tôt dans des processus particuliers.

4e thème : Décoloniser le savoir et la recherche

Les participants à la discussion du 4e thème ont reconnu qu’il y a une tension fondamentale entre les approches traditionnelles du savoir propres aux communautés autochtones et les approches ayant cours dans la culture occidentale. La réconciliation de cette tension passe par la dissémination des collections et du savoir afin d’atteindre un consensus interculturel en présence d’allégations fallacieuses ou de langage inapproprié. De plus, vouloir concilier des normes universitaires et la « diplômanie » avec des compétences et des langues traditionnelles informelles restera un défi et demandera des efforts pour préparer les étudiants autant aux approches traditionnelles qu’occidentales en matière de savoir et d’éducation. Cela dit, on a souligné que les diplômes et la formation occidentale jouaient certes un rôle important, notamment dans les mesures visant à assurer l’exactitude et la souveraineté des données.

Pour dissiper la tension entre ces approches, on a suggéré de mettre à contribution des entités existantes telles que les centres d’amitié. En outre, on a fait valoir qu’une plus grande présence dans la recherche qualitative ainsi que la poursuite d’un objectif sous-jacent d’encouragement des communautés autochtones à se faire les propagateurs de leurs propres histoires, existences et sensibilités seraient autant de moyens pour amorcer la décolonisation du savoir et des ressources.

5e thème : Décoloniser la ou les langues

Les participants des tables qui ont discuté du 5e thème se sont penchés sur l’utilisation de termes offensants dans les milieux du gouvernement, des archives et du bibliothécariat, ainsi que du manque de sensibilisation qui en est la cause. Certains termes historiques du langage commun n’ont plus leur place tant dans les vedettes­matières que dans les conversations anodines. Les intervenants ont souligné que l’emploi de ces termes n’avait pas comme intention première de blesser, mais résultait plutôt d’une ignorance des gens quant à leur caractère offensant. Pour remédier à ce problème, on a parlé de la nécessité d’éduquer les personnes dans le milieu des archives, du bibliothécariat et des universités afin qu’elles puissent discerner ce qui est une terminologie acceptable de ce qui ne l’est pas.

Cependant, dans certains cas, la mise au point du langage pour refléter des sensibilités modernes pose tout un défi, par exemple en ce qui concerne certaines lois. Comme l’ont fait valoir des représentants du ministère de la Justice, l’existence de la Loi sur les Indiens constitue un exemple capital, car elle entraîne de façon inévitable l’utilisation du terme particulier « Indien » tant qu’une modification législative en bonne et due forme n’aura pas été adoptée. Par conséquent, on a reconnu que si, dans certains cas, l’une des façons d’éliminer les approches coloniales en matière de langage et de terminologie était de favoriser une plus grande connaissance et sensibilisation, dans d’autres cas, ce processus pouvait être considérablement plus complexe lorsqu’un tel langage est systématiquement enchâssé dans une loi.

Lorsqu’il s’avère possible de décoloniser une langue, il faut veiller à ce que les préférences en matière de terminologie respectueuse soient à la fois déterminées en consultation avec les communautés autochtones touchées et popularisées au moyen de mesures vigoureuses de formation et de normalisation.

6e thème : Décoloniser par un engagement efficace

Les intervenants qui ont traité du 6e thème ont signalé que tout engagement efficace s’appuie sur la patience et l’admission comme quoi ce processus exige du temps et de la formation. Selon eux, il doit y avoir une réelle volonté de réexaminer les approches utilisées précédemment auprès des communautés autochtones pour se concentrer sur des relations axées sur des initiatives diverses et un héritage significatif, tout en évitant l’écueil d’un « excès d’engagement ». Être sensible aux besoins d’une communauté et comprendre que l’établissement de liens significatifs ne se développe qu’avec le temps ont été jugés essentiels.

On s’est aussi interrogé sur le rapport entre les concepts d’engagement et de consultation. L’action de consulter a une incidence juridique, mais aussi des antécédents lacunaires. Les intervenants ont mentionné qu’il était difficile de prévoir quelle forme pourrait prendre la consultation ou quel serait son rôle dans des situations où un engagement plus significatif a déjà été atteint. Ils ont conclu que l’engagement devrait avoir des éléments mesurables afin d’assurer que les activités ont un impact réel et profitent ultimement aux communautés autochtones ou aux collectivités qui en sont partie prenante.

7e thème : Décoloniser la propriété (des artefacts, des langues, des terres)

Les participants des tables qui se sont penchés sur le 7e thème ont d’abord insisté sur le besoin de contester le sens habituellement donné à la propriété et de s’interroger sur la façon dont le matériel a été acquis. Ils ont reconnu que cette question touche des points complexes en lien avec le rapatriement, la capacité de conservation et l’aide pour accroître la capacité des communautés autochtones tout en évitant les approches coloniales ou paternalistes. On a suggéré comme point de départ le réexamen, par les institutions, des mécanismes de donation, de protection et de dissémination de matériel concernant une ou plusieurs communautés autochtones, ou étant considéré comme leur bien culturel.

Un certain nombre de suggestions ont été mises de l’avant à cet égard. Le fait de clarifier la propriété avant la dissémination d’un bien pourrait être une approche valable afin d’éviter qu’on ne « vole l’histoire », en faisant ressortir que celui qui trouve un artefact n’en est pas le propriétaire. De plus, les archivistes peuvent aider en reconnaissant que leur rôle se borne à être des intermédiaires, des gardiens et des protecteurs de biens autochtones, et en évaluant comment ils peuvent mieux jouer ce rôle pour l’entreposage, mais pas nécessairement la dissémination, de ce matériel.

On a reconnu que les défis liés à la propriété prennent différentes formes au sein de la collectivité des institutions de mémoire; les musées sont eux aussi aux prises avec un dilemme entre entreposage ou partage à l’égard d’artefacts et de matériel autochtones. Déterminer à l’avance ce qui peut être partagé, quand et comment, a été jugé essentiel pour permettre aux institutions d’assurer le respect de la propriété autochtone. De même, elles doivent vérifier et revoir constamment leurs processus à la lumière de consultations afin de veiller à ce que cette détermination soit juste et qu’elle s’appuie entièrement sur les processus et les protocoles culturels de la communauté.

Les participants au Forum

(De gauche à droite) Les participants au Forum Donna Bourne-Tyson, Guy Berthiaume, Camille Callison, Brenda Macdougall, Andrea Bear Nicholas, Melissa Adams, Erica Hernández-Read et Normand Charbonneau

Conclusion

Tout au long des discussions, les notions de respect, d’éducation et de savoir ont été évoquées comme pierres d’assise sur lesquelles de nouvelles relations avec les institutions canadiennes et les communautés autochtones seront édifiées. Les participants au forum sont repartis avec un sens aigu de l’importance de l’établissement de liens comme unique façon de sceller la réconciliation et d’atteindre les objectifs de décolonisation. Nous avons appris que la formation et la promotion d’une plus grande sensibilité culturelle seront les instruments essentiels que devront employer toutes les institutions qui désirent aborder de façon proactive les processus et les pratiques perpétuant le colonialisme. De même, leurs actions à cet égard devront reposer étroitement sur l’engagement avec les communautés autochtones en vue de garantir qu’elles soient menées correctement et respectueusement. Bien qu’il y aura indiscutablement de grands défis à relever pendant bien des années encore, le Forum s’est conclu sur une note positive, avec la conviction que de telles discussions, même à petite échelle, représentent une étape significative vers la réconciliation. En somme, le Forum a réaffirmé que nous avons tous une connexion personnelle et une part de responsabilité dans le processus de réconciliation au Canada.

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